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LA METHODE DU CRITIQUE

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Dans les Pensées, qui suivent les Poésies de Joseph Delorme, pensées auxquelles le biographe, désireux de connaître Sainte-Beuve sous sa forme primitive et peut-être la plus strictement personnelle, est sans cesse ramené, se trouvent sur l'esprit critique une dizaine de lignes fort significatives, où le goût d'une extrême indépendance d'allures ne se fait pas sentir moins vivement que les immenses ambitions d'une curiosité insatiable. On devine en les lisant que la tradition des La Rarpe,

des Geoffroy est à la veille d'être, sinon tout à fait brisée, du moins violemment et radicalement modifiée.

« L'esprit critique, écrit le rêveur solitaire qui mesure d'un hardi coup d'œil la carrière ouverte devant lui, est de sa nature facile, insinuant, mobile et compréhensif. C'est une grande et limpide rivière, qui serpente et se déroule autour des œuvres et des monuments de la poésie, comme autour des rochers, des forteresses, des coteaux tapissés de vignobles et des vallées touffues qui bordent ses rives. Tandis que chacun de ces objets du paysage reste fixe en son lieu et s'inquiète peu dos autres, que la tour féodale dédaigne le vallon, et que le vallon ignore le coteau, la rivière va de l'un à l'autre, les baigne sans les déchirer, les embrasse d'une eau vive et courante, les comprend, les réfléchit; et, lorsque le voyageur est curieux de connaître et de visiter ces sites \ariés, elle le prend dans une barque, elle le porte sans secousse, et lui développe successivement tout le spectacle changeant de son cours. )>

Scblegel, Al'" de Staël, et même Villemain, onl par là, cela est évident ; l'immobilité routinière est désormais impuissante à retenir, à com-

primer sous sa lourde férule de jeunes et ardents esprits, avides d'excursions et de conquêtes intellectuelles. Il ne faudrait pas toutefois torturer ce fragment, en tirer plus que réellement il ne contient. Certes, cette image d'une rivière-miroir est une indication précieuse; il y a là un germe qui ne fera que croître et se développer. Mais à-côté, grâce à une légère incohérence, très-pardonnable d'ailleurs, l'élément actif se révèle et s'affirme. La rivière prend le voyageur dans une barque et le met à même, en le dirigeant avec un certain art (pour être sous-entendue, la chose n'en est pas moins claire), de contempler les sites les plus pittoresques, d'admirer les plus beaux points de vue. Plus tard, si l'on veut me permettre d'appuyer sur ces nuances, nous verrons augmenter l'élémentmiroir et diminuer l'élément- barque. Il y aura même un moment où la rivière, devenue un vaste et limpide étang, se contentera de refléter ce qui passe sur ses bords, sans plus s'inquiéter des beautés étrangères et des spectacles lointains.

N'anticipons pas. Nous sommes au commencement de la carrière du critique, et l'on sait que, dans l'art comme dans la vie, personne ne débute par la passivité, le scepticisme, la pure et indiOe-

rente contemplation. C'est une loi dont Sainte- Beuve n'a pas été plus exempt qu'un autre. Il a eu ses heures d'illusion, ses fièvres d'enthousiasme, son dogmatisme et ses idolâtries. Les Portraits littéraires sont là pour attester qu'il a rompu des lances contre certaines conventions ou superstitions traditionnelles, et les Portraits eontc?n//orainSj pour prouver qu'il s'est vaillamment consacré au service des idées nouvelles, qu'il a été l'auxiliaire passionné de ceux qui les manifestaient et les incarnaient dans leurs œuvres.

Il en a, du reste, été toujours ainsi. On ne met le pic et la pioche dans les antiques idoles que lorsqu'on croit avoir des dieux plus puissants, plus \ivants à leur substituer; et tout travail de négation, destiné à réussir dans un temps donné, se complique d'un côté affirmatif, où les individualités éminentes, qu'on produit au jour et sur lesquelles on s'appuie tiennent une place aussi Large, plus large quelquefois, que les assertions et les révélations doctrinales.

La partie agressive et dogmatique du romantisme, telle qu'on la trouve exprimée, formulée dans les Pensées do Joseph Delorme, ainsi que dans quelques-uns des Portraits littéraires ^ n'a

rien de choquant, mais rien non plus d'extraordinaire ni de particulièrement lumineux. On voulail avant tout réagir, principalement en poésie, contre le style incolore, abstrait, métaphysique, condillacien en quelque sorte, si en faveur à la fin du \\ uf siècle, contre le Saint-Lambert, le Bernis, le Thomas, dont la stérile et fausse élégance, religieusement imitée sous l'Empire par Delille, Esménard, Luce de Lancival, Parseval-Grandmaison, Castel, semblait menacer, en s'éternisant, de dessécher, <l<k tarir les sources du langage poétique. La substitution du concret à l'abstrait, de l'image prise sur le vif, reproduite d'après la réalité, au symbolisme convenu, à la fade et froide allégorie, tel était le premier article de la charte revendiquée par le romantisme.

Aujourd'hui que, sur ce point, la bataille est complètement gagnée, nous sommes portés à trouver excessives ces préoccupations techniques, ces discussions de forme, touchant presque à la subtilité grammaticale : nous avons peine à comprendre la vivacité de ton, l'âpreté d'accent, l'ardeur belliqueuse avec laquelle on réclamait la sincérité absolue de la métaphore et la rigoureuse exactitude de toutes ses parties. En cela, comme en bien d'au-

très choses, les avantages dont nous jouissons nous rendent quelque peu ingrats et injustes pour nos devanciers. Ils ont accompli une tâche qui, malgré et à cause même de l'apparente puérilité des détails, avait ses difficultés épineuses, sa périlleuse gravité, sa nécessité surtout.

Lorsque nous lisons, au tome Ier des Portraits littéraires, l'article si judicieux et si spirituel sur Jean-Baptiste Rousseau , nous remarquons avec quelque surprise que Sainte-Beuve s'y est montré, contre son habitude, fort raide et fort cassant. mais notre étonnement ne va pas plus loin et nous n'attachons pas beaucoup d'importance à notre remarque. Eh bien! cet. article fut, à son époque, un événement. 11 a porté coup, déterminé un progrès; il a mémo laissé des traces et des souvenirs. Quelque temps après, Sainte-Beuve ayant été présenté àRoyer-Collard et à Chateaubriand, l'un et L'autre lui parlèrent tout d'abord de son attaque contre Jean-Baptiste : Chateaubriand pour l'en blâmer, Royer-Collard pour l'en féliciter. Ce n'était pas alors une petite affaire, on le voit, de réduire à leur juste valeur la cantate de Cirer et l'Ode au comte du lue.

11 est vrai (pie Jean-Baptiste Rousseau, au moins

par ses débuts, appartenait au siècle de Louis XI V, et que l'on s'était peu à peu accoutumé à le considérer comme faisant partie de l'inviolable phalange classique. On se fût beaucoup moins ému de la plus violente diatribe contre le lyrique Le Brun, bien supérieur cependant à son prédécesseur trop vanté. Mais toucher à Jean-Baptiste, une gloire acceptée, consacrée, cela paraissait une audace inouïe, presque un sacrilège ! Sous couleur de faire la guerre aux versificateurs du xvme siècle, n'allait-on pas en arriver insensiblement à prendre à partie les maîtres du xvue et à les critiquer comme de simples, de faillibles mortels?

L'écueil était là en effet. Le xvme siècle, si hardi en fait de religion, de philosophie, de politique, n'avait été dans Tordre purement littéraire, et trèsspécialement en poésie, que le continuateur timide, languissant, décoloré, de l'époque précédente. Lors donc que des poètes de l'Empire on remontait à leurs maîtres à peu près immédiats, lorsque de Baour-Lormian, d'Arnault, de de Jouy on allaita Lemierre, à Chabanon, à Guimond de la Touche, à du Belioy, un ne pouvait manquer, à un certain moment, de rencontrer derrière ce second rang le bataillon sacré des vieux classiques, Racine et Boi-

leau en tète. On n'avait plus à choisir alors qu'entre une retraite qui avait ses inconvénients, ses ridicules, et une insistance qui, aux gens d'un goût méticuleux et timoré, pouvait paraître irrévérente, scandaleuse, impie.

Sainte-Beuve sut toujours garder une juste mesure. Il ne s'abandonna jamais à ces plaisanteries de mauvais goût, à ces violences de langage qui ont jeté sur le romantisme une défaveur durable. Ce n'est pas lui qui aurait traité Boileau de perruque et Racine de polisson. Il était non-seulement trop bien élevé, mais encore trop véritablement lettré pour cela. J'ai voulu relire dans les Portraits littéraires les chapitres où le critique, dans la fougue et la verdeur de la jeunesse, a étudié de pies les œuvres du satirique consciencieux, du tragique élégant, éloquent, et j'avoue que je n'ai pu \ d< couvrir les traits, les malices qui chatouillaient si désagréablement, il y a une quarantaine d'années, l'épidémie des puritains classiques. Avec le temps, les flèches se sont-elles émoussées?Je ne sais. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on aurait tort de considérer Sainte-Beuve comme un iconoclaste pour avoir écrit ces intéressantes et innocentes bs- <juis>e>. Il n'a cependant p;is été lui-même sans en

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concevoir quelque regret, et dans Port-Royal, dans les Causeries, chaque fois que l'occasion s'e<t offerte, il a fait amende honorable, multiplié les rectifications et les excuses. C'est vraiment trop, pt l'on pourrait lui appliquer le joli vers de Piron :

Gresset se trompe : il n'est pas si coupable.

L'intention d'ailleurs était excellente, et les quelques observations risquées par le critique, portant principalement sur le style, n'avaient d'autre objet que de légitimer, par comparaison et contraste, les innovations de la jeune école, d'en faire sentir la nécessité pressante. On ne rudoyait un peu le passé que quand il barrait trop obstinément le passage à l'avenir. On ne se révoltait pas précisément contre lui, mais on le maintenait assez fermement à l'écart et l'on cherchait, dans un passé plus reculé, moins gênant, moins opprimant, les premiers anneaux de la chaîne poétique française, qu'on avait la haute et noble prétention de renouer, de prolonger.

Quelques-uns, parmi les poètes en train de s'émanciper, allaient volontiers plus loin dans leurs tendances. Ils n'admettaient pas que la tradition nationale fût tout, et qu'en dehors d'elle, de ses

lieux communs, de ses préjugés, on ne pût être tenu pour homme de goût, de mérite. Leur raison se refusait plus énergiquement encore à concevoir qu'un seul siècle eût eu l'exorbitant privilège de voir naître et se produire tous les écrivains-types, tous les modèles dont on devait suivre les exemples, imiter les procédés sous peine d'être rangé au nombre des mauvais sujets et des hérétiques.

De semblables exigences les indisposaient, les blessaient à tel point, que leurs regards se tournaient involontairement vers les nations voisines, vers les littératures étrangères, pour y chercher des enseignements moins étroits, des sources plus abondantes et plus généreuses. L'Orient même, si peu connu qu'il fût alors, commençait à miroiter devant des esprits fatigués de pédantesques disciplines et s'offrait à eux avec mille séductions, avec mille prestiges. Sainte-Beuve, d'humeur essentiellement casanière, et que les longs voyages effrayaient, ne se hasarda point à si grande distance; mais, sans quitter le sol natal, il ne négligea rien pour élargir la tradition, et, lorsqu'elle lui paraissait trop résistante, pour la déplacer, pour en créer une nouvelle à côté.

Il avait pris à tâche de trouver des parrains, de

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donner des ancêtres aux romantiques. Tantôt il les rattachait à André Chénier; tantôt il s'aventurait jusque sous les Valois et s'efforçait d'établir quelques rapports, quelques liens entre la Pléiade et le Cénacle. Nous ne discuterons pas ces tentatives en elles-mêmes ; le temps en a fait justice. Ce qu'elles présentaient de spécieux ne dissimule plus aujourd'hui ce qu'elles avaient de factice et d'artificiel. Nous ne saurions toutefois regretter ces pérégrinations du critique dans les régions alors inexplorées de notre histoire littéraire, puisqu'il en a rapporté un livre charmant et instructif, le Tableau de la poésie française au xvie siècle. Peu de lectures sont plus agréables, plus profitables. Que de renseignements curieux, de précieuses indications, de citations heureusement choisies ! Même après tout ce qu'on a écrit d'excellent à propos de Rabelais depuis quelques années, le chapitre sur l'auteur du Gargantua demeure amusant à lire et utile à consulter.

Singulière destinée que celle de ce livre, conçu dans une intention dogmatique, instrument plus ou moins direct de polémique, de propagande, et devenu peu à peu, sous l'action obstinée du public, qui n'a pas voulu y voir autre chose, un ouvrage

d'aimable et saine érudition ! Nous nous y prenons à de gracieux et piquants détails, qui ont été introduits depuis ou qui n'étaient que des accessoires, servant simplement à parer, à orner le petit temple élevé à Ronsard. Aujourd'hui le temple réduit ou dégénéré en chapelle ne nous occupe et ne nous retient qu'un instant; mais à l'origine il était le point principal et comme le centre du livre. Rien de plus naturel, étant donné le but réel de l'écrivain. Presque tout ce qu'il disait de Ronsard s'appliquait à Victor Hugo. L'éloge des hardiesses et des beautés qui se rencontrent chez l'auteur de la Franciade n'était là, en grande partie, que pour masquer, légitimer et autoriser les innovations délibérément pratiquées par le poète des Odes a Ballades.

Ceci n'est pas un accident, un hasard, c'est, chez Sainte-Beuve, une règle >ans exception. Ses théories littéraires recouvrent, abritent toujours des noms propres. Jl est L'homme des individus, non celui des idées. Les doctrines générales par elles-mêmes le rebutent, quand elles ne L'épouvantent pas ; niais s'il faut in\ enter une formule pour expliquer, rendre accessible et populaire le talent de telle individualité éminente, sous le charme de

laquelle il est momentanément, on le verra trouver avec une rare décision, exposer avec une lucidité merveilleuse tout un système, appuyé aubesoin sur les raisonnements les plus abstraits. C'est la poétique du Cénacle, celle d'Emile et d'Antony Deschamps, de Vigny, de Victor Hugo, qu'au début il a soutenue,, propagée, formulée beaucoup plus que la sienne propre; j'entends celle vers laquelle le portaient ses instincts. Toute sa vie, mais plus expressément pendant sa jeunesse, sa poétique, son esthétique a été celle de ses relations et de ses amitiés. Il s'inféodait à ses amis; il ne les embrassait pas seulement, c'eût été trop peu, il les épousait, eux, leur talent, leurs convictions, leurs théories et leurs erreurs. Il ne voyait, ne jurait, ne vivait que par eux.

C'est cette disposition particulière qui a donné, qui donne encore tant de charme aux Portraits contemporains. Ils sont peints avec les délicatesses, les raffinements, les ferveurs de la passion. Tout y est en lumière ou, pour mieux parler, en gloire, en nimbe, en auréole. Ces portraits, on ne saurait 1<' nier, n'ont pas peu contribué à rendre le public favorable aux poètes de l'école romantique. On les lui présentait sous de si séduisantes couleurs, d'une

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façon si engageante, avec tant de caresses et d'harmonieuses modulations dans la voix, qu'il n'y avait vraiment pas moyen do résister. Les bizarreries, les aspérités, les lacunes, les contradictions, les côtés anguleux, Sainte-Beuve excellait à pallier, à dissimuler tout cela.

Assurément c'est une rare bonne fortune pour un groupe littéraire que do rencontrer un critique si intelligent, si compréhensif, si ardent, si dévoué, si passionnément ami et mémo complice. Los productions qu'on admire depuis trente, quarante ans, n'auraient peut-être été appréciées que beaucoup plus tard, auraient peut-être mis un temps infini à faire leur chemin et à conquérir leur autorité, s'il ne s'était trouvé juste à point, par la plus heureuse des rencontres, quelqu'un capable de les sentir et l'ait pour les rendre accessibles à tous. La dette de l'école romantique à l'égard de Sainte-Beuve est donc réelle et fort grande ; mais la médaille a son revers, et l'on so demanda, quand on relit les Portraits contemporains dans l< s dernières éditions, criblées d'avertissements, do post-scriptum, d'appendices et de notes qui chicanent, qui amoindrissent le texte et parfois le détruisent, on so demande si en vérité Sainte-Beuve par ses retours de sévérité, de cruau-

té, n'a pas repris plus qu'il n'avait donné, n'a pas dispensé de reconnaissance ceux qui pouvaienl et devaient, dans une large mesure, se croire ses obligés.

Sans doute, le critique est absolument libre de ses impressions; il n'est pas enchaîné à ses jugements ni rivé à ses admirations premières. Si l'écrivain dont il a loué le début se dément et faiblit, si même son point de vue, à lui critique, vient à se modifier, il est de son devoir de ne point s'immobiliser par vain amour-propre ou indolence d'esprit. Tel est le principe, telle la loi qui doit le diriger. Mais dans ces questions de conscience, de délicatesse morale, il importe de ne pas s'en tenir aux généralités et d'entrer dans le détail : tout c^t affaire de mesure et de précision. Avant de prononcer sur la manière d'agir de Sainte-Beuve, il faut nous rendre compte bien exactement de son caractère, de sa nature; il ne sera pas mauvais non plus de vérifier si, parmi les modèles, les originaux de ses portraits, quelques-uns, dans leurs évolutions et variations, n'auraient point provoqué, justifié les rigueurs du critique

On a pu croire tout à l'heure, quand je parlais des ardents, <l«is incroyables enthousiasmes de

Sainte-Beuve, que j'exagérais à plaisir; je tiens à prévenir tout reproche à cet égard. Pour se faire une idée de l'exaltation, de l'humilité, de l'extraordinaire piété avec laquelle il entrait dans le Cénacle, il est indispensable de relire quelques-unes des pièces des Consolations et la préface adressée à Victor Hugo. Parmi les pièces auxquelles je fais allusion, il en est une dédiée à de Vigny, dans le but expressément avoui le consoler d un échec au théâtre. Dans cette épître les qualifications élogieuses abondent sans discrétion et sans proportion. L'auteur à'Eloa, de Moïse, y est appelé chantre élu, ange, séraphin , apôtre. Toutes les bénédictions imaginables, les prophéties rassurantes et flatteuses lui sont prodiguées, tandis qu'on taxe de jalousie et de rage ceux qui n'ont pas suffisamment compris, applaudi la traduction ({'Othello. Ce a'est rien encore : arrivé presque au terme de son épître, le poCte ébloui, renversé, prosterné, pftmé, se tourne vers le frère des célestes hôtes et lui dit très-sérieusement :

Rt puis, un jour, — bientôt, — tons ces maux finiront,

• au ciel, une couronne au front, Et voua me trouverez, moi, sur votre pasa

Sur le seuil, à genoux, pèlerin sans mon

SAINTE-BEUVE. fiT

Car c'est assez pour moi de mon âme à porter, Et, faible, j'ai besoin de ne pas m'écarter. Vous me trouverez donc en larmes, en prière, Adorant du dehors l'éclat du sanctuaire, Et, pour tâcher de voir, épiant le moment Où chaque hôte divin remonte au firmament. Kl si, vers ce temps-là, mon heure est révolue, Si te Bigne certain marque ma face élue, Devant moi roulera la porte aux gonds dorés, Vous me prendrez la main, et vous m'introduirez.

Je ne m'arrête pas à cette singulière idée de transformer Alfred de Vigny en archange d'outretombe, en maître des cérémonies in extremis. Je ne veux que faire remarquer le ton général. Est-il assez respectueux, assez enthousiaste, assez idolâtre? S'il est question deLamartinel'accent est le môme. Quant à M. Hugo, il n'est jamais appelé que notre grand Victor, et ses admirateurs actuels seraient en peine d'inventer une flatterie qui ne lui ait pas été adressée dans les Consolations. Ainsi voilà qui semble entendu. JN'ous sommes, ou du moins nous nous croyons, en présence d'un fanatique prêt à tourner au sectaire et qui, même en rabattant avec l'âge de ses adorations primitives, restera un caudataire passionné, le disciple par excellence, nu Naigeon, un Damilaville, un Brossette. Mais nous avons compté sans les contradictions de la nature humaine. Dans ce fanatique, il y a un

sceptique; dans ce disciple, un juge; dans ce caudatairo, un indépendant, qui ne se forge des liens que pour les briser.

Dans Joseph Déforme, ce livre Apre et sincère où le vrai Sainte-Beuve se décèle, apparaît à chaque page, je trouve le sonnet suivant, qui exprime à merveille cette disposition à la révolte intérieure, à une énergique revendication de la personnalité un instant abandonnée et aliénée. A la vérité, dans ce sonnet il s'agit d'amour et non d'amitié, mais il est très-légitime de conclure du plus au moins, surtout lorsqu'on sent derrière soi vingt exemples qui confirment la véracité du témoignage invoqué :

Osons tout et disons nu? sentiments divers : Nul moment n'est plus doux au cœur maie et sauvage Que lorsqu'après des mois d'un trop ingrat Ben - Un matin, par bonheur, il a brisé ses fers,

La Qèche le perçait et pénétrait ses chairs Et le suivait partout : de bocage en b

11 errait. Mais le trait tout d'un coup •

11 le rejette au loin, tout sanglant, dans les airs.

Ojoie! ô cri d'orgueil! ô liberté rendue! Espace retrouvé, courses dans l'étendue!

Que les ardents Boleils l'inondent maintenant !

Comme un guerrier mûri, que l'épreuve rassure,

A mainte cicatrice ajoutant sa bless

11 porte haut la tête et triomphe en saignant.

C'est parler net, j'espère, et se découvrir avec une sorte do fière ingénuité. Faisons-en notre profit. Ces indications empruntées à des productions qui datent de la jeunesse de Sainte-Beuve marquent clairement les deux extrémités, les deux pôles de sa nature. Il est indépendant et pourtant aisément séduil ; entraînable, mais incapable de fixité, de fidélité. Ce serait le meilleur des soldats s'il ne désertait constamment; le type du réfractaire si, chaque jour, il ne s'engageait sous de nouveaux drapeaux. D'instinct et de verve, nul n'a mieux pratiqué la maxime du prudent Montaigne, qu'il faut se prêter à tout le monde et finalement se garder pour soi. Sainte-Beuve a passé sa vie à se prendre et à se déprendre, à se livrer et à se ressaisir. Incessamment il a flotté entre l'engouement et le désenchantement. Son œuvre critique pourrait porter pour épigraphe : enthousiasme et repentir. Moins évidente, moins accusée, moins en dehors, à mesure que l'expérience et l'âge se faisaient sentir, cette disposition a persista chez lui jusqu'à la fin. Il était facile, et quelquefois assez divertissant, d'en constater, d'en suivFe les effets jusque dans les moindres détails de la vie intime.

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Un de nos modernes romanciers, pour le talent duquel Sainte-Beuve s'était pris d'un goût très-vif, et dont il avait lancé le premier livre par un de ses plus brillants articles, accourt, un jour. rue Montparnasse, dans tout le feu de la reconnaissance, force la consigne, fait invasion dans le cabinet de travail, apportant sous son bras, devinez quoi? — son portrait. — Cher ami, dit le maître, quelle excellente idée vous avez eue là! je vous remercie de cette délicate attention. Voilà un cadre qui va désormais me tenir compagnie. — Le romancier s'en va joyeux, enchanté, aux anges. On accroche le portrait entre les deux fenêtres, à la place d'honneur, tout près de la table. Au bout de quelque temps, L'homme au portrait écrit un second livre moins réussi (pie le premier. Les objections, les plaisanteries pleuvenl de toutes part- sur le malheureux auteur. Le portrait, du coup, descend au rez-de-chaussée. Au troisième roman, il était, si je m'en souviens bien, dans une chambre d'ami. On m'a dit, et la chose es1 probable, qu'on l'avait retrouvé, eu dernier lieu, dans quelque endroit près duquel le grenier serait un séjour aristocratique.

J'ai posé la contradiction dans ce qu'elle offre

d'incontestable et en quelque façon d'irréductible. Le procédé de Sainte-Beuve se révèle à nous, après cette première analyse, comme une conséquence de sa nature. Sous le rapport de l'équité, il a été, en définitive, un critique complet, mais il n'est arrivé à cette intégrité, dans toute la force du mot, que successivement, après biendcsfluctuations, des expériences et des désaveux.

Il a d'abord très-bien vu et très-bien montré le beau côté, puis certains défauts l'ont frappé. Il les a notés et mis au jour avec une fidélité non moins grande. Seulement, que voulez-vous, le portrait était fait, la peinture avait séché, la couleur avait pris un certain ton. Les retouches, quand on a essayé d'en faire, ont juré avec l'ensemble, détonné. Elles ont paru violentes et criardes. On a tenté une autre méthode; on a fait courir le long du cadre de petits médaillons ; les caissons, remplis et. surchargés, ont dû servir de supplément et de correctif à la toile principale. Tout cela, j'en conviens, n'est pas de nature à donner une impression bien nette, bien franche, pleinement et largement satisfaisante, mais, en somme, on a la diversité des observations et des jugements sous les yeuXj les documents et les pièces du procès dans

les mains; et une information si bien faite, si rigoureuse, si consciencieuse n'est certes pas à dédaigner. Si elle ne donne pas le dernier mot sur chaque écrivain, elle aide à dégager, à trouver ce mot caractéristique en opposant vivement les unes aux autres les beautés et les imperfections de l'œuvre.

Il est équitable aussi de remarquer que ce désaccord dont nous sommes frappés, ce perpétuel tiraillement entre l'éloge et le blâme, entre la pleine admiration et les restrictions ultra-sévères qui, à la lecture des Portrait* contemporains , nous fatiguent et, par moments, nous irritent, ne se sont pas produits dans la réalité avec cette soudaineté déconcertante. A la même page, à la même minute, nous avons le oui et le non sous les yeu\, mais ce hou, il importe de ne pas l'oublier, a mis bien des années à venir, à se formuler; il De - 51 accentué que peu à peu, sous le coup des impressions successives, sous le poids déterminant dos circonstances. Ajoutons que L'écart a été réciproque, el que, >i le peintre a beaucoup appelé de ses enthousiasmes, les modèles, de leur côté, n'ont pas été Irès-fidèles aux principes qui avaient dirige et inspiré leurs débuts. Plusieurs même, -i je m'en

rapporte à l'allégation positive d'un témoin bien Informé, plusieurs, enivrés par le succès, éblouis

par une popularité rapide, se sont promptement détachés, éloignés du critique bienveillant auquel ils devaient une bonne part de cette popularité, de Ce succès.

(( Parmi les désintéressements littéraires, je n'en sais pas de plus éclatant que celui de Sainte-Beuve, affirmait résolument Gustave Planche vers 18i0. Depuis dix ans, il n'a pas écrit une page qui ne rende témoignage pour lui et malheureusement aussi contre bien d'autres. Il a tendu à bien des grandeurs chancelantes une main fraternelle, dont l'étreinte s'est relâchée sans qu'il y eût de sa faute. Il a secouru bien des naufragés qui ont oublié le nom de leur sauveur en touchant le rivage. Il a couvert de la pourpre impériale bien des soldats obscurs avant son acclamation, et qui se sont éloignés de lui en disant comme un des Césars à son lit de mort : « Je sens que je deviens Dieu. »

On voit que, chez un certain nombre d'écrivains, l'ingratitude, ou du moins l'oubli, l'abandon, avait précédé la sévérité du critique. Je ne pense pas qu'à elles seules ces défections aient été de nature à la provoquer. Sainte-Beuve sentait comme un

autre, quelquefois même plus douloureusement, qu'un autre, les blessures <T amour-propre et l'outrage des mauvais procédés, mais il a toujours su tenir son goût au-dessus de ses mécomptes et de ses passions.

Sa biographie, rapprochée de celle de ses principaux contemporains, nous fournit une explication plus haute à la fois et plus simple du changement qui s'opéra progressivement dans sa manière de voir et d'apprécier les œuvres marquantes de la littérature moderne. A partir de I83o, il y eut entre lui et ses principaux amis romantiques un commencement de séparation qui alla toujours s'aggravant, se prononçant davantage. Cette séparation était motivée, beaucoup moins par des froissements de vanité ou des dissentiments purement littéraires, (pie par la très-réelle différence des chemins où chacun s'engageait. Le Cénacle, radicalement modifié et transformé, tournait au libéralisme dans la personne de ses plus illustres membres. Une politique embarrassée encore dans ses formules, incertaine dans bod expression, parfois contradictoire dans >es actes, mais aventureuse, émancipatrice, humanitaire déjà dan- -• allures ci se> tendances, se mêlait déplus en plus

chtv Lamartine, chez Hugo et même chez Alfred de Vigny à la littérature proprement dite. Sans faire précisément partie de l'opposition, ils entraient à voiles déployées dans le courant du progrès et de l'avenir ; ils concevaient de vastes et généreuses espérances; ils se jetaient dans le mouvement et ils le redoublaient.

Les dispositions de Sainte-Beuve étaient tout autres. La curiosité, en ce qu'elle a déplus éclectique, s'emparait de lui à mesure qu'il se vouait à l'étude et qu'il approfondissait les choses. Tout ce qui comportait ou supposait de la passion, de l'entraînement, une détermination très-arretée , lui devenait aisément importun et. même odieux. Il a pris soin de manifester cet état de son âme et de son esprit dans un très-curieux travail publié en 1835, sous ce titre : Du génie critique et de Bayle. Dans ce morceau, considérable par son étendue et par les idées qu'il contient, Sainte-Beuve explique avec beaucoup de franchise, avec une insistance particulière, à quelle conception, en ce moment de sa vie, il en est arrivé relativement à la fonction du critique.

Ce travail est d'autant plus intéressant à consulter que nous nous trouvons pour la première fois en

présence d'une expression nette et mûrement réfléchie de la méthode qui, après bien des expériences et des modifications, avec des additions et des élargissements de toutes sortes, deviendra la méthode définitive du maître. Nous la voyons poindre ici, et mieux que poindre. Nous sommes déjà loin de ces manifestes belliqueux, de ces proclamations enthousiastes, de ces transparentes et triomphantes allusions qui ouvraient, comme par un coup de trompette, les articles sur Pierre Corneille, André Chénier et Victor Hugo. Le critique n'est plus un prophète, un précurseur, un éclaireur; à la passion, souvent injuste, il entend désormais substituer la curiosité impartiale ; à l'ardente recherche, le pur amusement de l'esprit ;à l'enthousiasme, une sereine indifférence.

« Cette indifférence du fond, écrit-il en définissant autant son propre procédé que celui de Bayle, cette tolérance prompte, facile, aiguisée de plaisir, est une des conditions essentielles du génie critique, dont le propre, quand il est complet, consiste à courir au premier signe sur Le terrain d'un chacun, à s'y trouver à l'aise, à s'y jouer en maître et à connaître de toutes choses. Bayle avertit en un endroit son frère cadet, qu'il lui parle des livres sans

aucun égard à la bonté ou à l'utilité qu'on en peut tirer : « Et ce qui me détermine à vous en faire (( mention est uniquement qu'ils sont nouveaux, u ou que je les ai lus, ou que j'en ai ouï parler. »

Les conséquences d'une pareille doctrine ne sont pas difficiles à déduire. Si tout mérite une égale attention, c'est qu'au fond tout se vaut. Pourquoi accepter ceci, rejeter cela, établir des distinctions, énoncer des préférences? Il n'y a point de production, pour insipide et insignifiante qu'elle soit, qui ne puisse réclamer le jugement et la publicité de la critique, par cela seul qu'elle est. Croyez-vous que de telles conséquences aient échappé à Sainte- Beuve, ou qu'il ait reculé devant elles? Vous vous tromperiez. Il ne peut, à la vérité, s'empêcher de sourire des mélanges et associations bizarres que fait Bayle, mettant le ballet de PsijcJié au niveau des Femmes savantes; applaudissant YHippolyte de M. Racine et celui de M. Pradon, qui sont deux tragédies très-achevées; plaçant Bossuet côte à côte avec le Comte de Gabalis, vantant Ylphigénie et sa préface, qu'il aime presque autant que la pire-, à l'égal de Ctrcé, opéra à machines; et pour comble, trouvant que « M. Boileau est d'un mérite si distingué, qu'il eût été difficile à messieurs de l'Aca-

demie de remplir aussi avantageusement qu'ils ont fait la place de M. de Bezons. » Mais réprimant vite ce demi-sourire, Sainte-Beuve ajoute fort sérieusement :

« On le voit, Bayle est un véritable républicain en littérature. Cet idéal de tolérance universelle, d'anarchie paisible, et en quelque sorte harmonieuse, dans un État divisé en dix religions comme dans une cité partagée en diverses classes d'artisans, cette belle page de son Commentaire philosophique, il la réalise dans sa république des livres, et, quoiqu'il soit plus aisé de faire s entre-supporter mutuellement les livres que les hommes, c'est une belle gloire pour lui, comme critique, d'en avoir su tant concilier et tant goûter. »

Il m'est impossible, je l'avoue, de voir ce qu'il y a d'honorable pour Bayle à concilier le bon et le mauvais, à goûter avec une «-ait1 satisfaction l'exquis et l'exécrable. Une pareille tolérance me >«'inble tout justement le contraire du goût, du diseernement littéraire, la parfaite et absolue négation de l'esprit critique. .Mais il n'est pas temps encore de discuter. J'expose en ce moment, et je résume. On ne niera point, je pense, après ces citations décisives, que Sainte-Beuve ne s'accommode du pro-

SAINTE-BEUVE. 7fl

cédé de Bayle jusqu'en ses plus extrêmes conséquences. Tout l'article sur le Génie critique n'est

que le développement et l'éloge de ce procédé. Sainte-Beuve s'y complaît, il y insiste, il y revient à plus d'une reprise, a Ce génie, dit-il, dans son idéal complet... prend tout en considération, fait tout valoir et se laisse d'abord aller, sauf à revenir bientôt... Jl ne craint pas de se mésallier; il va partout, le long des rues, s'informant, accostant; la curiosité l'allèche, et il ne s'épargne pas les régals qui se présentent. » Enfin, dernier aveu précieux à noter, le critique ne peut se tenir de confesser que <c L'infidélité est un trait de ces esprits divers et intelligents... Ils ne se font pas faute de se réfuter eux-mêmes et de retourner la tablature. »

Avais-je tort de dire que cet article sur Bajle est d'une importance capitale? 'Nous a >aisissons, nous y constatons ce qu'on pourrait appeler la seconde étape de Sainte-Beuve. D'une part, il se cantonne dans une curiosité désintéressée et universelle qui est la forme active, décente de L'indifférence; de l'autre, prévoyant qu'il pourra bien être amené, dans un temps plus ou moins prochain, à modifier ses premiers jugements, à les tempérer en y introduisant discrètement des réserves et des

correctif?, il se ménage un alibi et prend ses précautions en faisant l'éloge de ce génie critique, qui se laisse aller pour revenir bientôt, et en présentant l'infidélité comme une condition presque aussi essentielle que l'indifférence.

Ainsi que je le disais au début de ce chapitre, la fougueuse rivière est devenue un paisible étang ; on peut plier la voile et tirer la barque sur le bord. Ce n'est plus une barque qu'il faut au critique, c'est un bon fauteuil placé sur une colline moyennement haute (les cimes ont leurs éblouissementsî), d'où il puisse apercevoir h son aise plus d'un spectacle, et assister au défilé ininterrompu de la caravane littéraire. Le dogmatique, le révolutionnaire ne sont plus; le chercheur même, au sens élevé de ce terme, a dès à présent donné sa démission; il ne reste qu'un spectateur au regard pénétrant, un contemplateur attentif, mais immobile et qui se fait une étrange Illusion en préférant l'acuité d<i la vue à l'agilité des jambes, à l'élasticité des jarrets.

S'il ne tournait pas précisément le dos à ses anciens compagnons et ami-, Sainte-Beuve, on doit commencer à en être convaincu, était loin de s'associera leurs efforts, de partager leurs espérances,

de se sentir entraîné dans leur direction. Il choisissait, pour s'asseoir à mi-côte, juste le moment où li>- vaillants pèlerins redoublaient d'activité, de résolution, pour gravir les plus périlleux sommets. Désormais, dans les jugements qu'il portera sur eux, il se mêlera inévitablement un grain de cette humeur narquoise, familière à l'homme assis qui, de loin, moitié content de son bien-être, moitié jaloux de leur audace, suit de l'œil les grimpeurs sur la montagne. Pour que la différence fût complète, et comme si l'on avait tenu de part et d'autre à rendre le contraste bien saillant, tandis que Hugo par Notre-Dame de Paris, Lamartine par Jocelyn, George Sand par Lé lia, s'affranchissent ou vont s'affranchir au point de vue religieux, Sainte- Beuve, biaisant avec l'esprit nouveau, incline vers une poétique dévotion, s'inquiète des séminaires et des cloîtres, écrit Volupté, prépare et compose Port-Royal.

Ceux qui ont lu attentivement ces deux ouvrages, qui en ont bien saisi le sens et la portée, ne seront pas Eurpris si je rapproche le roman de L'histoire, si je considère la fiction comme inséparable, sous certains rapports, du grave et substantiel récit. Quelque scabreux que soient et son titre

et nombre des détails qu'il renferme, le roman de Volupté est, dans l'œuvre de Sainte-Beuve, la plus naturelle introduction à Port-Royal.

Volupté est sorti de la même inspiration arbitraire, du même mouvement factice que les Consolations. J'ai suffisamment qualifié et caractérisé dans le précédent chapitre cette veine particulière et malencontreuse de la production de Sainte- Beuve pour n'avoir point à y revenir ici. Je dirai seulement que Volupté ai de beaucoup supérieur aux Consolations , parce que dans ce roman, à coté du ton dévotieux, agaçant par sa fausseté, il y a une réalité psychologique, vivante, saignante, palpitante, qui est décrite et analysée avec un admirable talent. Quand Àmaurj se perd dans les subtilités mystiques et les oraisons jaculatoires, il est simplement ennuyeux, mais lorsqu'il nous entretient dans un langage délicat, flexible, ondoyant, savamment nuancé, de ses angoisses, de ses luttes intérieures, de ses aspirations el d efforts vers le bien, il nous touche, nous érneul : - paroles trouvent le chemin de notre cœur et se gravent dans notre mémoire.

Il 3 a d'ailleurs dans Volupté on réel talent de romancier. Le marquis et la marquise de Couaën,

SAINTB-BEUTB. s:i

madame R., les enfants, sont des figures très-vivantes. L'action est faible et peu mouvementée. Quelques endroits cependant sont du plus beau dramatique. La marquise de Couaën priant, au lit de mort, Amaury, devenu prêtre, d'entendre sa confession, de l'assister et de la bénir en ce suprême passage, est une invention heureuse et qui a de la grandeur morale. Lamartine, dans Jocelyn, a visiblement imité cette situation. La confession de Laurence est assurément un morceau fort remarquable; elle n'a pourtant point fait oublier la ^'jùiie finale de Volupté h ceux qui avaient lu le roman de Sainte-Beuve. Ce livre a toujours eu sa clientèle d'admirateurs et de fidèles. Le nombre en serait plus grand si ce placage dévotieux, auquel Sainte-Beuve attachait tant d'importance et de prix, n'écartait les esprits droits qui ont horreur do< mélanges, des compromis.

De là vient aussi la prévention qui a longtemps pesé sur Port-Royal. Cela se comprend. A ne juger que par le ton et le style, les premiers volumes de cette histoire se confondent presque avec les dernières pages de Volupté. Les ressemblances, les analogies sont frappantes. Comment en seraitil autrement? J Vendant que Sainte-Beuve écrivait

son roman, il amassait des matériaux pour composer Port-Royal, et il portait dans la préparation et l'exécution de ces deux ouvrages la même préoccupation mystique. Du reste, comme effet définitif, comme impression durable, Port-Royal, tout en participant de Volupté, aura certainement un plus heureux et plus glorieux sort. La réalité historique est, pour la narration en six volumes, ce qu'est pour le roman la vérité psychologique, avec cette différence, en faveur du livre d'histoire, que la réalité y va toujours croissant, qu'elle échauffe, qu'elle enlève l'historien aussi bien que le lecteur, tandis que dans Volupté le côté humain ne parvient p - a se dégager complètement de la religiosité parasite qui le vuilc et l'étouffé.

Cet ouvrage de Port-Royal, qui a pris vingt ans et plus de la vie de Sainte-Beuve, et auquel, pour bien dire, il n'a jamais cessé de travailler, permettrait à lui seul, si ton.- les autre- livres de l'eminent écrivain venaient à se perdre, de reconstituer sa physionomie morale, d'en suivre les variations, les accroissements, les défaillances, les altérations. Commencé dans un accès de piétisme, poursuivi par amour de l'étude, par goût de l'exactitude historique, ce livre a été terminé au milieu d'un de-

couragement, d'un détachement absolu du sujet, dont les pages qu'on peut lire ù la fin du sixième volume donnent une idée assez juste, quoique bien affaiblie encore.

Je n'oublierai jamais la pénible impression que j'éprouvai lorsqu'un matin du mois d'août 18o7, avant de nous mettre h la tache quotidienne, Sainte-Beuve me lut cet éloquent et désolant postscriptum de son œuvre. Familiarisé avec ce sujet, je m'en étais épris, j'en avais le respect, l'enthousiasme ; je me sentis comme frappé dans mon culte intime, dans ma religion de famille. Mon premier mouvement fut de prier Sainte-Beuve, non pas de supprimer ces pages, mais de les communiquer seulement à quelques amis. Il me semblait que publiées, mises en lumière, elles allaient faire crouler le monument, ou que du moins personne ne songerait à s'aventurer dans un édifice dont l'architecte était le premier à proclamer la fragilité. Sainte-Beuve tint compte d'abord de mes observations, et le post-scriptum dut n'être joint qu'à un petit nombre d'exemplaires. Mais les pages étaient trop réussies, trop vibrantes, trop belles, pour que l'artiste pût se résigner à les garder ainsi longtemps dans le demi-jour. Depuis, elles ont couru

le monde, et elles ont moins scandalisé que je ne le croyais. Le public a fait comme l'auteur, il a été sensible à la forme, et il a tout pardonné à cause de cela. Ce document n'appartient point à la phase de la vie de Sainte-Beuve dont nous parlons en ce moment, et j'ai involontairement anticipé. Je désirais seulement résumer en quelques mots l'échelle de sentiments et d'idées suivie dans cette vaste composition par l'historien philosophe.

Le premier volume de Port-Royal est le seul où l'on trouve dans sa pureté originelle, et presque sans mélange de scepticisme ou de simple curiosité littéraire, l'inspiration mystique et poétique qui a présidé à la conception de l'ouvrage. Ce vulume, publié en 1810, représente toute l'élaboration antérieure, six ou sept années de patiente et pers rante gestation, lies! l'expression d'un mouvement intérieur arrivé à sa dernière limite. Par une étrange ironie des circonstances, le début d'une œuvre si considérable devait marquer le terme et coïncider, en quelque sorte, avec l'évanouissement de l'esprit qu'elle était, dans la pensée primitive de l'auteur, destinée à répandre et à glorifier.

En cette année 1840, une évolution décisive s'accomplît dans l'intelligence et dans rame de

Sainte-Beuve. Les velléités de croyance et de piété disparurent sans retour ; le doute prit leur place. Il n'était pas difficile à quiconque a suivi attentivement l'itinéraire intellectuel et moral de Sainte- Beuve d'indiquer approximativement cette date. Aujourd'hui nous pouvons l'assigner avec pleine certitude, sur la foi même de sa déclaration formelle. Voici ce que nous lisons à la un d'une étude sur La Rochefoucauld, recueillie et comprise un peu capricieusement parmi les Portraits de femmes.

« Cet article sur La Rochefoucauld (s'il m'est permis de le faire remarquer aujourd'hui) indique une date et un temps, un retour décisif dans ma vie intellectuelle. Ma première jeunesse, du moment que j'avais commencé à réfléchir, avait été toute philosophique, et d'une philosophie positive, en accord avec les études physiologiques et médicales auxquelles je me destinais. Mais une grave affection morale, un grand trouble de sensibilité était intervenu vers 1829, et avait produit une vraie déviation dans l'ordre de mes idées. Mon recueil de poésîeSj les Consolations, et d'autres écrits qui suivirent, notamment Volupté et les premiers volumes de Port-Royal^ témoignaient assez de cette dispo-

sition inquète et émue qui admettait une part notable de mysticisme. L'étude sur La Rochefoucauld annonce la guérison et marque la fin de cette crise, le retour à des idées plus saines, dans lesquelles les années et la réflexion n'ont l'ait que m'aflèrmir (1869). »

Cette date est à remarquer. La dernière édition des Portraits de femmes, qui porte même , par anticipation, le millésime de 1870, a été revue de très-près et soigneusement annotée par l'auteur peu de mois avant sa mort. Nous avons donc ici la vraie pensée de Sainte-Beuve, son jugement final en même temps que sa déclaration expresse sur cette phase particulièrement importante de son existence spirituelle. Ce franc et complet aveu est tout à fait d'accord avec nos observations et nos inductions; il les confirme entièrement. J'aurais bien à faire quelques petites chicanes de détail : par exemple, je n'étends pas aux trois premiers volumes de Port-Royal le reproche de religiosité que leur adresse indirectement Sainte-Beuve. Dès le tome second, l'émancipation au point de vue philosophique est sensible. Les mots guérison et idées plus saines, employés pour signifier le passage du mysticisme au scepticisme, me semblent

d'une justesse contestable et je fais mes réserves. S'il y eut d'une part éclaircissement et délivrance, il y eut aussi de l'autre aggravation et endurcissement notables. La guérison ne fut que très-relative et consista, au rebours de la locution populaire, à changer un cheval aveugle contre un cheval borgne.

Mais enfin , sans tant épiloguer ni discuter, bornons-nous h retenir l'aveu en lui-même. Le 15 janvier 1840, par son article sur La Rochefoucauld, Sainte-Beuve rompait, au moins intérieurement, avec les préoccupations et les errements des dix années précédentes. Il s'éloignait décidément d'un piétisme flottant et vague pour entrer, après mûre réflexion, dans la franchise et la liberté du doute. La scission avec son passé était plus profonde, plus radicale qu'il ne le pensait. Sa foi littéraire n'était pas moins atteinte que ses aspirations religieuses, et il allait pouvoir vérifier sur lui-même la vérité de cet axiome souvent répété : On ne fait pas au scepticisme sa part '.

1. Le rapprochement n'est pas gratuit. L'article intitulé : Dix ans après en littérature, dans lequel Sainte-Beuve essayait de discipliner et de régulariser l'ancien groupe romantique, ainsi que d'autres écrivains venus depuis, cet article désabusé; plein de sousentendus restrictifs, et où perce le mécontentement, est du 1er mars

11 ne faudrait point s'imaginer qu'en se désintéressant de son sujet Sainte-Beuve se sentît disposé ou autorisé à le traiter avec moins d'exactitude et d'étendue, à s'y consacrer avec moins de zèle. Ce serait se faire de cette nature essentiellement consciencieuse une bien fausse idée. Les défaillances momentanées du poète, du philosophe, de l'homme public, n'altéraient, ne ralentissaient point l'infatigable activité du travailleur. Ne dût-on considérer et apprécier Port-Royal que sous ce point de vue, je dirais que ce livre mérite de rester comme un modèle de précision incomparable dans les détails, d'inattaquable rigueur dans les assertions. 11 n'y a pas une date, un nom propre, un prénom qui n'aient été vérifiés avec l'attention la plu- scrupuleuse. Sainte-Beuve avait le mépris et l'horreur de l'à-pcu-près. 11 ne consentait à marcher, à s'avancer que sur un terrain ferme, suffisamment déblayé, où l'on \it clair devant soi à une certaine distance, où l'on ne fût pas obligé de s'en rapporter à des théories controversables ou à de nuageuses hypothèses.

De chaque situation, de chaque individu, de

1840. On \"it que, pour Sainte-Brave, cette année fut. dan? les divers ordres de sentiments et d'idées, réellement climatériqae.

chaque doctrine, il voulait tout connaître, tout pénétrer. Ne reculant devant aucune recherche, 110 négligeant aucun indice, saisissant, avec une promptitude et une sagacité surprenantes, les rapports, les affinités, les parentés, les filiations, les influences morales et sociales , il donnait la vie à son sujet, non-seulement par la multiplicité des détails, mais aussi par son habileté réellement extraordinaire à les distribuer, à les classer.

On cherchera vainement dans Port-Royal un endroit qui sonne creux, une allégation hasardée, un trait faux ou du moins grossi, exagéré. Je ne connais point de livre qui inspire davantage au lecteur le sentiment de la sécurité. C'est un des rares ouvrages de seconde main dont on puisse affirmer, sans craindre d'en faire un trop grand éloge, qu'ils dispensent de l'étude des documents originaux. Tout ce qu'il y avait de suc, de substance et de vie dans les mémoires, dans les relations, dans les correspondances, dans le Xécrolof/e, il fa subtilement et scrupuleusement extrait, n'en laissant point une parcelle. Si ^ (jus voulez bien comprendre et vivement sentir l'immense différence qui sépare l'historien penseur et artiste du compilateur,

essayez de lire sur le même sujet les prolixes récits de Besoigne, de Gerberon, de Clémencet, vous n'en pourrez pas venir à bout. Avant la cinquantième page, un invincible ennui vous saisira. La part de l'exécution littéraire, du talent déployé est trèsconsidérable dans Port-Royal ; et ce que je trouve de singulièrement honorable pour l'écrivain, c'est que ce talent n'est jamais de pur ornement ni, comme on dit, de parade. Il fait corps avec la méthode; il l'épouse et la sert avec une dextérité merveilleuse.

La méthode même de constante analyse individuelle, appliquée pour la première fois dans ce livre avec étendue, avec suite, et dans de très-favorables conditions, a tout d'abord atteint à des résultats qui semblaient dénature à en légitimer, à en conseiller l'emploi. On doit avouer que la matière y prêtait et que pour l'application de ce procédé minutieux, parcellaire, isolant ^ le sujet ne pouvait être mieux choisi, s'offrir disposé plus à souhait. Port-Royal, lieu de réunion ou centre moral d'une foule d'individus distingués, de quelques personnalités éminentes, formait naturellement galerie et appelait un peintre de portraits. Le livre se présente à nous, en effet, connue une collection de physiono-

mies admirablement reproduites et fort ressemblantes. Les différences et particularités individuelles sont marquées avec beaucoup de soin, de loyauté; mais, comme entre ces divers personnages il y avait communauté de doctrines, de sentiments, de vie morale, un air de famille se répand sur le tout, efface ou adoucit les contrastes, atténue les contradictions et communique à l'ensemble une apparence d'unité.

Si, dès cette époque, ainsi qu'il est permis de le croire, Sainte-Beuve avait déjà conçu l'idée de sa fameuse botanique des esprits, un tel début, par les facilités qu'il y rencontrait, était bien propre à l'encourager, à lui souffler l'audace et la persévérance, mais aussi à l'égarer en lui faisant illusion sur les conditions ordinaires d'une pareille étude. Les classifications s'opèrent aisément quand on se borne à examiner les variétés d'une famille concentrées dans la môme plate-bande ou, si l'on veut, dans le même jardin. Il n'en est pas de même aussitôt qu'on s'aventure dans l'abondante végétation de la plaine ou parmi les plantes sauvages de la montagne, avec la ferme résolution de ne point recourir aux théories générales et de n'employer qu'une méthode fragmentaire. On se con-

damne à d'incessantes descriptions, à de perpétuelles monographies, et l'on demeure impuissant à rattacher les êtres les uns aux autres en vertu des seules analogies extérieures.

En permettant à Sainte-Beuve d'exercer, de satisfaire h loisir sa curiosité insatiable, immense, en l'invitant h mettre en œuvre ses délicates aptitudes. ses infinies ressources de portraitiste, ce sujet de Port-Royal, si attirant et si engageant, l'a de plus en plus accoutumé à s'arrêter en critique à la biographie pureetsimple. Peut-être le livre lui-même, si exact, si lumineux, si définitif dans les détails, si solide quant aux faits et aux récits, souffre-t-il un peu de ce manque d'unité dans l'esprit de son historien. L'enchaînement dramatique de cette navrante histoire est nettement indiqué, fidèlemement suivi dans la narration de Sainte- Beuve. Chacune dos crises décisives est traitée, exposée avec tous les développements nécessaire-. Malheureusement trop de parenthèses s'ouvrent, trop de digressions se produisent On perd de Mie le monastère, les religieuses, les solitaires, le jansénisme, Louis XTV lui-même, el l'en finit, qu'on me passe le mot, par flâner délicieusement dans les innombrables sentiers du grand siècle, sans trop

se souvenir du point de départ ni beaucoup se soucier du terme de la route.

Le môme défaut se remarque, accompagné d'ailleurs des mômes qualités incontestables, dans les Portraits contemporains qui datent de cette époque (ceux de Daunou, de Fauriel, de Benjamin Constant, etc.). La masse des documents produits, des renseignements fournis est si considérable, la multiplicité des échappées et des perspectives est telle, l'embarras des richesses est si grand, qu'on se sent à la fois ravi, accablé et désorienté. Le mieux est d'en prendre bravement son parti, de camper, de fourrager dans ce délicieux et opulent fouillis h la Montaigne, d'y faire son butin, d'y glaner sa gerbe. Et, soyez-en sûr, il y a toujours des épis à ramasser. Les Portraits contemporains comme Port-Royal sont de ces livres bourrés, variés, copieux , où l'on peut entrer à toute heure, par tous les côtés et par tous les bouts, sans jamais s'y ennuyer et avec la certitude qu'on y trouvera quelque chose, anecdote ou maxime, épigramme ou information, à recueillir, h grapiller. On les lit, comme Sainte-Beuve nous apprend lui-môme, dans un fragment tout récemment publié de son journal intime, qu'il aimait à lire le livre de la vie :

(( J'ensuis venu, dit-il dans cette page curieuse, peut-être par excuse secrète pour ma paresse, peutêtre par le sentiment plus approfondi du principe que tout revient au même, à considérer que, quoi que je fasse ou ne fasse pas, travaillant dans le cabinet à un ouvrage suivi, m'éparpillant aux articles, me dispersant au monde, laissant manger mes heures aux fâcheux, aux nécessiteux, aux rendez-vous, à la rue, n'importe à qui et à quoi, je ne cesse de faire une seule et même chose, de lire un seul et môme livre, livre infini, perpétuel, du monde et de la vie, que nul n'achève, que les pins sages déchiffrent à plus de pages; je le lis donc à toutes les pages qui se présentent, à bâtons rompus, au rebours, qu'importe ! Je ne cesse de le continuer. Plus la bigarrure est grande et l'interruption fréquente, plus aussi j'avance dans ce livre dans lequel on n'est jamais qu'au milieu; mais le profit, c'est de l'avoir lu ouvert à toutes sortes de lieux différents ( 1S » ï .

Comment nier, après cela, l'étroit, l'indissoluble rapport qui existe entre l'homme et l'écrivain? A celui qui vient de nous confesser >i naïvement -en goût pour l'étude continuelle, mais à béions rompus, irons-nous demander avec une insistance

maussade des généralisations ambitieuses, des œuvres rigoureusement coordonnées et dans lesquelles l'unité domine? Ce serait donner une éclatante preuve d'inintelligence. Ajoutons que ce serait aussi nous montrer ennemis de nos plus délicats plaisirs, car si nous condamnons cet esprit actif, remuant, ailé, variable, à porter de lourds fardeaux et à piétiner sur place dans une immobilité dogmatique qui répugne à sa nature, nous n'obtiendrons de lui que des productions languissantes, décolorées, sans accent et sans saveur; tandis que si nous le sollicitons dans le sens de son secret et invincible penchant, si nous le mettons à même de nous faire profiter de son expérience , de son acquisition scientifique , de la prodigieuse variété de ses connaissances, il se répandra en fines causeries et nous donnera le mot de plus d'une énigme, la clef de plus d'une porte qui, sans lui, demeurerait obstinément fermée devant nous.

L'inimitable et intarissable causeur qu'il y avait en Sainte-Beuve se serait-il dégagé et révélé sous la forme courante, brève, séduisante et presque unanimement applaudie, qui a fait connaître son nom, aimer son talent à des milliers de lecteurs, si le choc passablement brutal des circonstances po-

litiquos ne l'avait tout à coup transporté de la paisible atmosphère des revues dans le monde affairé, fiévreux des journaux? On peut en douter. Il avait pris de douces, de molles habitudes et s'abandonnait à la pente de sa fantaisie. Raffinements et développements, retouches infinies et digressions interminables le tentaient incessamment; il n'avait pas la force de se résister. C'est sans doute à cette époque qu'un brillant diplomate anglais disait de lui : «M. Sainte-Beuve n'écrit pas comme on pend dans mon pays, haut et court. » Plus tard, des juges tels que MM. Guizot et Littré s'y reportaient également, lorsqu'ils louaient les premiers articles du Constitutionnel, par ces mots équitables et d'une sévérité rétrospective : k Ils sont d'autant meilleurs qu'il n'a pas le temps de les gâter, i

Quoi qu'il en soit, ver- L848-i849, personne n'était mieux préparé que Sainte-Beuve pour venir parler au public de tous les sujets ayant trait à l'histoire littéraire. Ce qui pouvait déplaire en lui lui esprits justement exigeant- : — son absence de dogmatisme, son extrême promptitude à s'enthousiasmer, sa tranchante façon de se retourner contre ses anciennes admirations et de les passer par les verges, L'indifférente curiosité qui le promenait de

M"1 du Deffand à Firdousi, et des Mémoires d'outre tombe à Gil-Blas, — était justement ce qui devait charmer la foule et lui gagner le cœur. Parler littérature tous les huit jours à un public intelligent, mais modérément initié, au milieu d'inquiétudes et d'agitations politiques de toutes sortes ; en parler avec agrément, piquant, nouveauté, sans se fatiguer, se répéter ni se dégoûter, était une gageure que seul, parmi les hommes de lettres de son temps, l'auteur des Portraits se trouvait en état de tenir victorieusement.

Je n'ai point besoin de rappeler pour quelles raisons. Les pages qui précèdent n'ont pas eu d'autre but que de nous amener, en nous y préparant et pour que nous fussions exempts de toute surprise, à ce moment décisif de la vie du critique. Avec tout cela, j'en conviens, sans l'occasion pressante, sans la nécessité, cette dure et souveraine accoucheuse, comme a dit un ancien, peut-être Sainte-Beuve aurait-il somnolé indéfiniment dans les délices de l'érudition minutieusement chercheuse, et d'une littérature fort goûtée au faubourg Saint-IIonoré. Lgs événements le jetèrent brusquement dans le fleuve bouillonnant de la publicité militante. Vingt autres, à sa place, s'y seraient noyés; il s'en tira,

fit peau neuve par un énergique effort, et nous eûmes les Causeries du lundi.

C'est surtout par cette œuvre, poursuivie pendant vingt ans, avec peu de relâches, d'intervalles, et qui compte, je crois, vingt et quelques volumes, que les générations actuelles connaissent Sainte-Beuve. Elles prennent les Causeries en bloc comme ouvrage de bibliothèque, sans trop y entendre malice, sans distinguer les époques, les nuances, et en un sens elles ont raison. L'individualité persistante qui s'est traduite et affirmée en dernier lieu, dans une méthode que nous allons exposer et discuter, donne à cette collection assez d'unité, pour qu'à distance surtout, on soit pou sensible aux différences, aux inégalités de ton. Mais nous qui, sans être précisément un Nestor, avons vu cette brillante et utile entreprise commencer, m' continuer en jetant des lueurs plus ou moins vives, en courant des fortunes diverses et ne recevant pas toujours du public le même accueil, il nous est

bien loisible d'évoquer quelques s uvenirs et d'établir quelques distinctions.

Le succès fut d'abord très-vif. Talonné par le Dr Véron qui, avec son instinct, son flair de directeur de journal, savait comment il faut s'y prendre pour exciter, captiver l'attention de la foule, Sainte- Beuve ne s'accorda aucune de ces lenteurs, de ces écoles buissonnières où l'entraînait quelquefois la diversité de ses connaissances et de ses aptitudes. De malicieux articles sur Chateaubriand, sur Béranger, qui contenaient un certain nombre de considérations judicieuses, mais qui avaient le tort d'rtre empreints de trop d'acrimonie et parfois d'amertume sous la plume d'un admirateur jadis fanatique, furent très -remarqués. Cependant on leur préférait généralement, et non sans raison, des esquisses légères, charmantes, tout à fait enlevées, sur la Petite Fadctte, sur Ilamilton, sur les femmes du xviu8 siècle. Il entrait de la magie, de la féerie dans la prestesse et la souplesse avec lesquelles le gracieux, le disert écrivain nous offrait chaque lundi un plat nouveau, nous servait en quelque sorte à l'improviste madame d'Epinay ou Bettina d'Arnim, madame du Chatelet ou Sophie d'IIoudetot.

11 y eut une éclipse ou du moins une notable diminution de faveur lursqu'en i 8-32 le critique entra au Moniteur universel. Ce n'était pas qu'on fût fatigué, mais sa manière changeai! sens ment. Il se croyait obligé à plus de tenue, de gravité, a quelque solennité même; il faisait ou voulait faire de la littérature d'Etat. Dans la ferveur non amortie de son enthousiasme officiel, il côtoyait l'ennui par crainte de ne pas être à la hauteur de son rôle et des circons'ances. La place aussi dont il disposait, les longues colonnes blanches comme des steppes, qu'il avait à remplir chaque semaine, le ramenaient à son ancienne abondance, à ses développements agréables, instructifs, niais difficiles à suivre, et moins int sants que dans ane revue, à cause des interruptions heb lomadaires. Enfin l'intempestif et blessanl article des Regrets, publié avant son départ du Constitutionnel, avait aliéné déjà de Sainte-Beuve une partie de son public, indisposé jusqu'aux indifférents, refroidi et choqué tout le monde. Avec son esquisse finesse, il eut bien vite le sentiment de cette diminution de crédit. C'est alors qu'il songea au Collège de France.

Dans la dernière partie de ce travail, spéciale-

ment consacrée à sa vie publique, je reviendrai sur cette époque, sur le mauvais accueil que Sainte- Beuve, professeur, reçut des étudiants, auxquels s'étaient probablement mêlés d'anciens et implacables antagonistes littéraires ; je toucherai aussi quelques mots de la partie polémique et agressive des Lundis. En ce moment, je me borne à constater qu'après cette tentative manquée, le critique, saisissant de nouveau sa plume, retourna non sans empressement à ses Causeries, et que le public fut tout heureux de les lui voir reprendre. Ces entretiens littéraires rompaient agréablement le morne, l'effrayant silence qui a marqué d'un signe distinctif les sombres commencements du second Empire. Dès lors, à VA tlienœum français, lilaRevue contemporaine, au Moniteur, au Constitutionnel, puis encore au Moniteur et, tout à la fin, au Temps, Sainte-Beuve n'a guère cessé, même pendant ses quatre années de professorat à l'école normale (1858-1802), de tenir à jour, de diversifier et renouveler cet autre cours assidûment suivi par un nombreux auditoire. Son public définitif lui était acquis, l'accompagnait dans ses pérégrinations et ne devait plus l'abandonner.

A partir de 1857, les articles sur MM. Gustave

Flaubert, Feydeau, Taine, Scherer, Renan signalèrent de sa part un redoublement d'activité et comme une reprise de possession en tant que critique jugeur et justicier. 11 fut des premiers à saluer un mouvement intellectuel à la renaissance duquel il n'était pas étranger. On put voir clairement alors de quel côté, dans la mêlée littéraire qui recommençait, seraient ses sympathies et ses attaches. Le réalisme dans son expression forte et crue, le vitalisme avec son appareil scientifique, l'émancipation religieuse sous la forme du dilettantisme, trouvaient en lui un conseiller bienveillant, un arbitre attentif, un habile auxiliaire. A coup sûr, il était difficile d'être plus loin de l'Abbaye-au- Bois, del'abbé Carron, de Ilamon, de Singlin, de Du Guet. En revanche, Sainte-Beuve revenait par certains côtés à son point de départ et renouait avec les doctrines de Joseph Delorme, avec quelques-unes des vues exprimées dans la collaboration au Globe. Plus il avançait dans cette voie, plus il se sentait en communion avec l'opinion entrain de s'émanciper et porté par elle. Ses derniers articles au Temps, son équitable et beau travail sur Proudhon, publié dans la Revue contemporaine, montrent dans quelle direction s'engageait vaillam-

SAINTE-BEUVE. iOIJ

ment cet esprit alerte, sagace, toujours ouvert, toujours éducable.

Cette analyse, où j aurais pu m'étendrc et spécifier davantage, suffit telle qu'elle est pour faire voir que dans les Causeries du lundi, comme dans le reste de l'œuvre de Sainte-Beuve, il y a eu des phases diverses, des alternatives de progrès et de stagnation, d'hésitation et d'audace, et que si le monument, considéré de loin et dans son achèvement, présente un satisfaisant ensemble, il est entré dans cette construction bien des pierres de provenance et de couleur différentes. C'est ce que ne peuvent oublier, ce que doivent dire une fois pour toutes ceux qui ont vu s'élever, se superposer les étages de l'édifice. Cela n'empêche pas, je le répète, qu'un secret procédé ou un persistant instinct n'ait présidé à l'économie de cette construction, n'en ait réglé et discipliné les détails. En se plaçant à ce point de vue, on trouve dans les Causeries une certaine unité; on y peut reconnaître des intentions et des velléités de méthode, résultat nécessaire et tardivement conscient du jeu d'une individualité éminente.

11 y a quelques années, Sainte-Beuve, piqué par je ne sais quel contradicteur, s'est mis à raisonner

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ses procédés instinctifs. Il a voulu en déduire les éléments d'une méthode identique, ou peu s'en faut, à celle qu'on emploie dans les sciences naturelles. Il a dépensé beaucoup d'esprit, de talent, pour soutenir et développer cette prétention. C'est une bonne fortune pour nous que ce Protée, qui s'est dissimulé sous tant de déguisements, qui a eu tant d'incarnations, ait tenu expressément à se montrer un jour sous sa forme absolument individuelle et, selon lui, essentielle. En agissant ainsi, Tillustre critique a resserré le champ de l'enquête et fixé le terrain de la discussion. Sa méthode est condensée, formulée, construite de toutes pièces ; elle attend et provoque l'examen, la controverse. 11 est temps d'y venir.

C'est en 1862, et dans un article sur le caractère intime de Chateaubriand, apprécié par Joubert, que Sainte-Beuve, ouvrant une parenthèse au moment le plus inattendu, déclara de la façon la plus nette qu'il allait exposer quelques-uns des principes, quelques-unes des habitudes de méthode qui le dirigeaient depuis des années dans ses études sur les personnages littéraires. El ne trouvez-vous pas qu'à elle seule, cette manière de procéder est déjà un signe révélateur, earaete-

ristique? Sainte-Beuve est si peu doctrinaire, que lorsque par grand hasard il dogmatise, c'est sous forme incidente, par échappée, par boutade et parce qu'il rencontre une bonne, une convenable occasion de s'expliquer. Ecoutez plutôt son début ! Voyez comme il est ému, comme il plaide avec feu, pro domo sua!

« J'ai souvent, dit-il, entendu reprocher à la critique moderne, à la mienne en particulier, de n'avoir point de théorie, d'être tout historique, tout individuelle. Ceux qui me traitent avec le plus de faveur ont bien voulu dire que j'étais un assez bon juge, mais qui n'avait pas de Code. J'ai une méthode pourtant, et quoiqu'elle n'ait point préexisté et ne se soit point produite d'abord à l'état de théorie, elle s'est formée chez moi de la pratique même, et une longue suite d'applications n'a fait que la confirmer à mes yeux. »

a Eh bien ! c'est cette méthode, ou plutôt cette pratique, qui m'a été de bonne heure comme naturelle et que j'ai instinctivement trouvée dès mes premiers essais de critique, que je n'ai cessé de suivre et de varier selon les sujets durant des années; dont je n'ai jamais songé, d'ailleurs, à faire un secret ni une découverte ; qui se rapporte sans

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doute par quelques points à la méthode de M. Taine, mais qui en diffère à d'autres égards; qui a été constamment méconnue dans mes écrits par des contradicteurs qui me traitaient comme le plus sceptique et le plus indécis des critiques, et en simple amuseur; que jamais ni les Génin ni les Rigault, ni aucun de ceux qui me faisaient l'honneur de me sacrifier à M. Villemain et aux autres maîtres antérieurs, n'ont daigné soupçonner; c'est cet ensemble d'observations et de directions positives que je vais tâcher d'indiquer brièvement. Il vient un moment dans la vie où il faut éviter autant que possible aux autres l'embarras de tâtonner à notre sujet, et où c'est l'heure ou jamais de se développer tout entier. »

Suit un long chapitre. Je ne puis le transcrire. Il faut que l'on me permette de l'analyser et de le résumer. L'entrée en matière est insinuante et en apparence d'une innocuité sans seconde. L'auteur énonce si modestement -a proposition initiale, qu'on n'en sent pas d'abord toute la gravité.

« La littérature, la production littéraire n'est point pour moi distincte ou du moins séparable du reste de l'homme et de l'organisation ; je puis

SAINTE-BEUVE. iOO

coûter une œuvre, mais il m'est difficile de la juger indépendamment de la connaissance de l'homme môme; et je dirais volontiers : tel arbre, tel fruit. L'étude littéraire me mène ainsi tout naturellement à l'étude morale. »

Cette rigoureuse équation entre l'homme et le talent se fonde-t-elle sur l'expérience ? Est-elle confirmée par l'observation quotidienne? Pour ma part, je n'hésite pas h répondre non. C'est bien plutôt le contraire qui est vrai. Très-souvent le talent va d'un côté, l'homme va de l'autre. Tel philosophe vit en ascète et écrit en matérialiste. Tel écrivain spiritualiste, en revanche, mène la vie d'un épicurien. Souvent le talent vaut mieux que l'homme ; parfois l'homme console et dédommage de sa littérature. L'écart, la disproportion, la contradiction sont la règle ; l'accord est l'exception.

Je ne fais pas ici d'humour, Dieu m'en garde I et très-sérieusement, m'appuyant sur mon expérience personnelle, si j'avais à m'adresser aux jeunes critiques, aux futurs historiens littéraires, je dirais, tout au rebours de l'opinion émise par Sainte-Beuve : Cherchez à connaître les écrivains de talent et de génie dans leurs livres et non dans

l'intimité, sur le papier, non dans leur salle à manger ou leur alcôve. Ce qu'il y a de durable, de solide, de vraiment et largement humain en eux, c'est justement cette splendide faculté de parler à tous et de s'en faire comprendre. Le reste : mœurs, habitudes, caractère, est souvent inconsistant, vulgaire, fragile ; dans tous les cas, destiné à périr, à être oublié, tandis que l'œuvre subsiste et traverse les siècles. Tant mieux si le caractère est à la hauteur du talent, tant pis s'il est au dessous ; mais qu'en aucune façon cela n'influe sur votre jugement littéraire.

Bernardin de Saint-Pierre était hypocondriaque et avare ; Mirabeau n'était pas inaccessible à la corruption ; Benjamin Constant était joueur et libertin. Cela empèche-t-il Paul et Virginie d être un livre d'une pureté céleste ? Cela enlève-t-il quelque force ou quelque lumière aux judicieuses dissertations de Constant, aux admirables dîsi de Mirabeau ? Ne serait-ce pas une dureté bien gratuite, une barbarie insigne, quand l'homme déploie son énergie pour s'élever au-dessus de luimême, de ne pas tenir compte d'une exaltation noble entre toutes, et, par amour mal entendu du vrai, de descendre obstinément dans les obscurités

et les petitesses de son âme, juste à l'heure où il la purifie et la clarifie ?

Mais peut-être j'interprète mal la pensée de Sainte-Beuve. Sa remarque ne porte, me dira-ton, que sur l'étroite relation qui existe entre le tempérament et le talent. Alors pourquoi ces mots, étude morale, qui terminent le paragraphe? Je ne les trouve pas justifiés. S'il s'agit de tempérament, parlez-moi physiologie. Probablement nous ne serons pas plus d'accord que tout à l'heure; au moins nous ne discuterons pas dans les ténèbres. Mais, pour Dieu ! laissez la morale tranquille ; elle n'a rien à voir où n'est point le libre arbitre.

A mesure, en effet, que j'avance dans le chapitre en question, je trouve nombre d'indications et de recommandations physiologiques, excellentes en elles-mêmes, sauf une ou deux, et très-propres, je l'admets sans peine, à nous faire pénétrer fort avant dans la connaissance des individus. Ainsi, lorsque Sainte-Beuve engage le critique à prendre i'écrivain supérieur ou distingué dans son pays natal, dans sa race; lorsqu'il dit que cet homme supérieur, on le reconnaît, on le retrouve à coup sÛTj au moins en partie, dans ses parents, dans sa

mère surtout, cette parente la plus directe et la plus certaine, dans ses sœurs aussi, dans ses frères, clans ses enfants mêmes, il a raison, il voit juste et nous guide à merveille. Les exemples qu'il cite à l'appui de sa thèse, habilement choisis, ingénieusement développés, sont concluants, presque sur tous les points.

Cela n'a rien qui doive étonner. Sainte-Beuve est là sur son terrain. 11 a constamment employé son talent, consumé sa vie à connaître et à décrire les individus. Passé maître dans ce difficile exercice, il nous met de bonne grâce au courant de ses moyens d'investigation. C'est pur profit pour nous, et dans cet ordre de recherches, nous devons écouter avec attention, avec déférence, ce qu'il nous conseille. Mais dans tout cela je n'aperçois pas la moindre méthode de critique, je ne découvre rien de ce qui constitue ou de ce qui caractérise la science morale. Critiquer, ce n'est pas seulement observer, constater, c'est aussi juger, prononcer, avoir un avis, se dire d'abord : ceci est bien, ceci est mal, puis le dire aux autres. De même l'idée de science est inséparable de l'idée de généralisation. Des faits isolés, fussent-ils étudies avec le soin le plus rigoureux et en aussi grande

quantité qu'on voudra, sont matière à science, mais ne sauraient en constituer une.

Il est vrai que Sainte-Beuve, qui n'était pas sans soupçonner les côtés faibles de son argumentation, a pris ses précautions et posé ses réserves avec beaucoup de prudence. Pour son compte, il le déclare en toute humilité, il a fait de simples monographies, amassé des observations de détail; mais il « entrevoit des liens, des rapports, et un esprit plus étendu, plus lumineux et resté fin dans le détail, pourra découvrir un jour les grandes divisions naturelles qui répondent aux familles d'esprits. » Selon lui, la science du moraliste en est aujourd'hui au point où la botanique en était avant Jussieu, etl'anatomie comparée avant Cuvier, à l'état pour ainsi dire anecdotique; mais il imagine qu'avec le temps on finira par la constituer plus largement.

Ces restrictions, ces foi mes dubitatives ne changent rien au fond des choses. Il est clair qu'en admettant qu'elle ne donne pas à présent tous les résultats désirables et qu'elle contient virtuellement, Sainte-Beuve a confiance dans sa méthode. Tôt ou tard, d'après son pronostic, l'avenir lui appartiendra. Elle n'est pas encore la science, mais elle en

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est la base et le germe. Qu'il en convienne ou non, il attache à l'emploi de cette méthode une valeur scientifique. Cette prétention se heurte contre un écueil infranchissable : Fimpossibilité de généraliser.

De plus, en supposant que par le procédé d'investigation naturelle on parvînt à faire rentrer dans les faits de physiologie pure les phénomènes que l'on a rangés jusqu'à présent dans l'ordre ps] chologique, on n'en serait pas plus avancé pour cela au point de vue de la science morale. Elle serait en ce cas plus près d'être supprimée que constituée, caries actes intellectuels étant considérés comme la conséquence de forces aveugles et fatale-. il n'y aurait plus lieu à s'occuper de ce qu'on appelle « moralité, b La critique proprement dite périrait du même coup. A quoi bon des experts, des juges, quand il n'y a ni bien ni mal, ni beau ni laid ?

Ne tardons pas davantage à poser l'objection capitale. Ce qui empêche et empêchera toujours de créer, d'organiser une histoire naturelle des esprits, ce qui rend fausses les comparaisons, les assimilations indirectes avec la botanique et l'anatomio comparée, c'est cet élément insaisissable, indi-ci-

plinable qui déjoue tous les calculs et se rit des formules,— le libre arbitre. Sainte-Beuve est contraint d'en faire l'aveu. Il s'y résigne loyalement, non toutefois sans essayer de réduire et de tourner la difficulté. « Pour l'homme, sans doute, dit-il, n ne pourra jamais faire exactement comme pour les animaux ou pour les plantes : l'homme moral est plus complexe, il a ce qu'on nomme liberté et qui, dans tous les cas, suppose une grande mobilité de combinaisons possibles. » La fin de cette phrase est embrouillée, et dans tous les cas a l'air passablement insidieux. Combinaisons est un mot qui appartient au dictionnaire de la science, au vocabulaire du fatalisme, mais qui ne trouve guère sa place dans le langage d'une philosophie libérale. L'individualité maîtresse d'elle-même se révèle par des actes, des décisions, des manifestations, non par des combinaisons : elle les laisse à la chimie.

Mais ne chicanons pas sur les termes. Telle qu'elle est, la déclaration de réminent écrivain nous suffît. Il le reconnaît avec autant de franchise que de contrariété, les fatalités physiques ne sont pas tout dans l'homme. Le tempérament seul ne fait pas le talent; une autre force s'y joint, évi-

dente dans ses effets, mystérieuse dans sa source. Sur cette force portent la discussion, le jugement. Sans cela, pourquoi prendrait-on une peine aussi stérile qu'elle serait absurde ? A-t-on jamais reproché à un reptile son venin ? Se fàche-t-on contre la [lierre qu'on heurte et qui vous blesse ? Blâme-t-on un pommier de ne point donner des prunes, ou un figuier de n'être point chargé d'oranges ? Agirait-on autrement avec le talent, s'il était réellement la résultante, l'effet immédiat el fatal des énergies naturelles ?

Nous voyons que, dans la pratique et la réalité, on n'a pas cette indulgence, cette indifférence. Qu'aurait dit Sainte-Beuve, qui s'est mis si - vent en colère contre Balzac et Vigny, qui a si vertement, si rudement tancé MM. Veuillot, de Laprade, de Pontmartin, si ses adversaires, pénétrant ses tendances et lui empruntant ses théories, avaient répondu : a Que voulez-vous, nous sommes ainsi faits? Notre littérature est l'expression de notre tempérament. A ce titre, d'après votre propre formule, elle est absolument légitime. Elle ; vos nerfs, elle échauffe votre bile ; nous n'y pouvons rien. Ce (pie nous sommes, nous Le sommes par droit de nature. Vous êtes maître de jeter nos

livres au rebut, mais non pas de les juger ni de les condamner. » Il aurait eu mauvaise grâce à se plaindre de la riposte.

« Je suis bien loin de blâmer et d'exclure les jugements de goût, les impressions immédiates et vives ; je ne renonce pas à Quintilien, je le circonscris, » dit finement le critique. Par Quintilien, il entend l'esthétique appliquée, les raisonneurs, les esprits tranchants et résolus qui, après avoir pesé, balancé le pour et le contre, rendent à haute voix un arrêt motivé. A cela, je ne vois qu'un inconvénient ; c'est que, pour circonscrire Quintilien, il faut se placer sur son terrain, adopter son principe; or, ce principe est intolérant et exclusif, comme toutes les vérités. Il n'admet ni la limitation ni le partage. Ainsi, pas de compromis possible entre le goût qui exerce librement son choix, inflige des blâmes, décerne des récompenses, et la méthode naturelle qui constate, enregistre et collectionne. Il en est du trop de tolérance dans le goût comme du trop de largeur dans la conscience et du trop d'étendue dans l'esprit. Cela mène droit à L'indifférence et à la paralysie. Pour rendre des services et rester une fonction, la faculté critique exige une étroitessc virile.

Jetons un coup d'œil sur les étapes que Sainte- Beuve a parcourues. Rappelons-nous, tout au début, en 1829, la critique assimilée à une transparente rivière, mobile et complaisant miroir; en 1835, la profonde admiration pour les indigestes lectures et les incohérentes approbations de Bayle; en 1844, la secrète pensée, tout revient nu mèm<\ consignée dans une page de journal intime; nous arrivons ainsi, sans secousse, par un développement normal et ininterrompu, aux théories de 18G2 sur l'histoire naturelle des esprits et la clarification des talents d'après les tempéraments. Auv ce fil d'Ariane, nous pouvons circuler tranquillement dans les replis, dans les détours de cet ondoyant et vaste esprit, sinueux comme un labyrinthe ; nous n'avons pas à craindre de nous y égarer.

Incompatible avec l'exercice de la critique, parce que dans sa manière de concevoir et de pratiquer l'observation, elle n'atteint qu'une partie de l'homme, la méthode physiologique l'exposerai! aux pins graves erreurs si demain elle réussissait à la diriger. Qui le croirait? Cette méthode, uniquement l'ondée, d'après son propre témoignage, sur la sincérité, la précision de l'expérience, subit

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des conceptions a priori dont le voile épais s'étend entre elle et la réalité. Par exemple, comme il est d'éternelle notoriété que l'âge mûr succède à la jeunesse et qu'un vieillard est moins robuste qu'un homme de trente ans, le critique physiologiste qui conclut du visible à l'invisible, du corps à l'esprit, est amené à prétendre « qu'il vient toujours un moment où l'âge qu'on a au dedans se trahit au dehors. » À son avis et d'après son assertion, le cours d'une existence normale, au lieu d'épurer, de fortifier, de perfectionner le talent, le déforme et le corrompt.

«Dans la plupart des vies littéraires qui nous sont soumises, écrit Sainte-Beuve sans la moindre hésitation, il est un moment où la maturité qu'on espérait e^t manquée, ou bien, si elle est atteinte, est dépassée, et où l'excès même de la qualité devient le défaut; où les uns se rendissent et se dessèchent, les autres se lâchent et s'abandonnent, les autres s'endurcissent, s'alourdissent, quelquesun- s'aigrissent; où le sourire devient une ride... On a vu par exception des esprits, des talents, longtemps incomplets ou épars, paraître valoir mieux dans leur vieillesse et n'avoir jamais été plus à leur avantage : ainsi cet aimable Voltaire

suisse, Bonstettcn, ainsi ce quart d'homme de génie, Ducis. Ces exemples ne font pas loi. »

C'est vraiment pousser trop loin la fidélité à la théorie médicale et ne pas tenir suffisamment compte des faits moraux. Comment le plus exact et le mieux informé des historiens littéraires a-t-il pu oublier tant de vieillesses active?, fécondes, tant de talents qui n'ont produit leurs fruits savoureux, révélé leur vraie puissance, leur vraie grandeur, que vers la seconde moitié de leur vie, vers cett.1 époque où il nous montre l'écrivain déjà gâté, affaissé , au-dessous de lui-même ? Jean-Jacques Rousseau, La Fontaine, n'ont donné leur mesure que passé quarante ans. Bossuet, Voltaire, Goethe, ont rayonné dans leur vieillesse. Et parmi nos contemporains, combien par leur accroissement ininterrompu démentent cette loi, s'inscrivent en faux contre elle! Jamais la production de Micbelet, de George Sand, de Hugo, n'a été plus riche, plus facile, plus haute, plus chaudement colorée!

Sainte-Beuve lui-même pouvait-il se dissimuler qu'il était une relatante exception à sa propre règle? a Quinze ans d'ordinaire, dit-il, font une carrière. » A ce compte, la sienne eût été terminée en 1845, au milieu de Port-Royal) avant le Virgile, le Char

teauàriand, le Proudhon, avant son œuvre la [dus populaire, son monument définitif, les Causeries du lundi. Succombait-il sous l'âge et la maladie, quand il écrivait au Temps ses beaux articles sur Jomini, quand il prononçait ses fermes et généreux discours au Sénat, quand il s'inquiétait, se préoccupait chaque jour de l'état des jeunes esprits, des épreuves et des traverses de la libre pensée, de l'avenir politique et social? Ses dernières années ont été l'involontaire et très-éloquente réfutation de sa théorie. Il est mort en plein développement, en plein progrès, en pleine ascension.

A la vérité ses paroles subsistent, et les partisans de sa doctrine auront toujours le droit d'en user avec lui comme il en usait tout a l'heure avec les autres, c'est-à-dire de le ranger parmi les exceptions. Aussi, non content d'avoir fait appel aux illustres exemples qui tout d'abord sont tombés dans ma mémoire, et d'avoir mis ses actes en une bien honorable contradiction avec sa philosophie, je veux opposer à son témoignage des déclarations formelles, invoquer l'autorité de quelques-uns des maîtres de la vie morale, dont les cheveux ont pu blanchir sans que leur âme connût la fatigue ni le découragement. — On demandait devant Channing

à quel âge il fallait placer la période la plus heureuse de la vie ; il sourit et répondit que c'était à environ soixante ans. Il avait cet âge alors.

«La vie, disait-il, me paraît un don qui acquiert chaque jour une plus grande valeur. Je n'ai pas trouvé que ce fût une coupe écumeusc et pétillante à la surface , mais devenant insipide à mesure qu'on l'épuisé. En vérité, je déteste cette comparaison surannée... La vie est une bénédiction pour nous. Si je pouvais voir les autres aussi heureux que je le suis moi-môme, quel monde serait le nôtre ! Mais ce monde est bon, malgré l'obscurité qui l'entoure. Plus je vis, plus je vois la lumière percer à travers les nuages. Je suis sûr que le soleil est audessus. »

Dans le nouveau livre de M. Michelet, Nos /Ms, je trouve une page admirable qui, avec la verve du Gaulois accoutumé à braver, à dédaigner te néant. exprime fce même sentiment, en le creusant et l'accentuant davantage :

a Celui qui se concentre et ramasse sa force, qui snil de près sa voie, qui ne s'est pas jeté aux quatre vents, et qui a profité du monde sans se donner à lui, celui-là dit au temps, sans colère, avec dignité :

« Tu m'uses, mais de cette usure môme je sais u tirer parti, augmenter mon savoir pratique, croî- « tre d'expérience et souvent de facilité.

a Tu m'uses et tu me limes au bord. Cela n'em- « pêche pas que, dans certaine enceinte où tu n'ar- (( rives point, je ne sente qu'en perdant l'on gagne, « atteignant dans l'idée telle sphère inaccessible « aux essais du jeune âge, même à. l'âge moyen, « trop absorbé encore au combat de la vie.

« Je dis encore au temps : « Qne tu le veuilles « ou non, moqueur, respecte-moi ; car avec ces an- « nées où tu veux qu'on descende, je vais bâtir l'é- « chelle des degrés ascendants, des puissances plus « hautes que je sais me créer. Le mort couron- (( nera. Cela n'y gâte rien. »

Est-il possible d'admirer, d'accepter en grande partie l'œuvre de Sainte-Beuve et de blâmer, de condamner la méthode qu'il a employée? N'y a-til pas là une choquante contradiction ? Entre l'œuvre et la méthode il existe un rapport nécessaire. Comment se dérober à cette inévitable conséquence?— Ces questions sont légitimes : j'y vais répondre.

D'abord, je suis loin de condamner d'une manière absolue et en elle-même la méthode d'obser-

vation de Sainte-Beuve. Je la définis, je la caractérise, et, pour me servir d'une expression du maître, je la circonscris : voilà tout. « Connaître et bien connaître un homme de plus, a-t-il dit, surtout si cet homme est un individu marquant et célèbre, c'est une grande chose et qui ne saurait être à dédaigner. » C'est tout à fait mon sentiment, et je suis de ceux qui pensent que, dans l'accomplissement de cette tâche éminemment utile, personne n'a égalé l'auteur des Causeries du Lundi. Il est, jusqu'à présent, le plus ingénieux, le plus consciencieux, le plus satisfaisant de nos explorateurs littéraires. Quiconque désormais voudra s'occuper de l'histoire de notre littérature rencontrera l'œuvre de Sainte-Beuve, et sera dans la nécessité d'y recourir fréquemment. Par l'immense quantité de matériaux qu'il a su amasser, il s'est rendu indispensable. C'est là son vrai titre, son lot devant la postérité; ce sera sa gloire. Sa méthode a été en parfait rapport avec l'œuvre accomplie, et, à ce point de vue, je la considère comme excellente, comme inattaquable. Je ne récuse son autorité, je ne lui barre le chemin que lorsqu'elle déserte le champ de l'observation individuelle pour s'appliquer à la critique ou faire invasion dans la science

SAINTE-BEUVE. \ïl">

morale. Là, je me permets de l'arrêter, trouvant ses prétentions mal fondées et regardant son intrusion comme dangereuse.

Je me méfie des imitateurs et des disciples. Voilà pourquoi, dès à présent, je fais mes réserves, pourquoi je les pousse aussi loin que possible. Sans doute, en face de la critique niaisement traditionnelle et sèchement dogmatique, qui traite les écrivains tantôt comme des écoliers, tantôt comme de purs esprits, il était bon, il était nécessaire que l'on complétât les éléments d'appréciation. La sensation jouant son rôle dans l'individu à côté du sentiment et de l'intelligence, on a bien fait de la rétablir à sa place, de lui rendre littérairement son rang dans l'économie humaine. De môme l'introduction, la description, l'analyse d'une foule de personnalités intéressantes, les unes inconnues, les autres incomplètement étudiées jusqu'alors , en renouvelant les types, en déplaçant et rafraîchissant le sentiment de l'admiration, ont forcé les plus timorés et les plus rigides, parmi les censeurs , h s'occuper un peu plus de l'originalité individuelle et un peu moins des règles abstraites. Tout cela , je n'y saurais trop insister, est excellent, et l'honneur de cette initiative revient assurément à

Sainte-Beuve. Il importe qu'en ce sens et dans cette mesure sa méthode soit respectée, ses travaux repris, poursuivis. Mais gare aux fanatiques, aux enthousiastes et surtout aux maladroits! Si l'on n'y prend garde, si l'on ne maintient la distinction que j'indique, réalistes, matérialistes, dilettantes fausseront à chaque instant la méthode en lui demandant ce qu'elle ne doit ni ne peut donner. Sainte-Beuve sentait bien les difficultés de la tâche à remplir, les périls et les excès possibles, quand il terminait l'exposé de ses vues et de se> principes en écrivant :

« Même quand la science des esprits serait organisée comme on peut de loin le concevoir, elle serait toujours si délicate et si mobile qu'elle n'existerait que pour ceux qui ont une vocation naturelle et un talent d'observer : ce serait toujours un art qui demanderait un artiste habile, comme la médecine exige le tact médical dans celui qui l'exerce, comme la philosophie devrait exiger le tact philosophique chez ceux (|ui se prétendent philosophes, comme la poésie ne veut être touchée que par un poëte. )>

La délicatesse du tact, maîtresse qualité du critique, Sainte-neuve la possédai! au suprême di

SAIXTE-BErVK. 127

Cela lui permettail de parer aux inconvénients de

sa méthode, d'en atténuer et d'en sauver les conséquences. Cette qualité ne sera pas moins nécessaire à ceux qui entreprendront de marcher dans la route qu'il a ouverte et de continuer son œuvre. Si elle venait à leur faire défaut, ils ne parviendraient, avec la meilleure volonté du monde, qu'à tout compromettre et à tout brouiller.

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