‹ Sainte-BeuveChapitre 19 sur 30 · L'HOMME PUBLIC · texte numérisé non relu

L'HOMME PUBLIC

Sainte-Beuve n'a été que bien tard, et pendant bien peu de temps, ce qu'on peut appeler, au sens littéral, un homme public ; mais je ne crains pas d'étendre la signification de ces mots. Est-ce qu'on n'a point droit à cette qualification, lorsque, par son exemple, ses enseignements de toutes sortes, l'étendue et l'activité de ses relations, beaucoup plus que dans l'étroite sphère des fonctions purement officielles, on agit sur la foule, tantôt L'atti-

rant, tantôt la blessant, soulevant aujourd'hui des contradictions violentes, excitant demain des sympathies passionnées? N'est-on pas enfin l'homme du public, quand on a travaillé pour lui toute la vie, qu'on, est parvenu à s'en faire connaître, et que Ton a été assez heureux, assez fort pour ne pas cesser un seul instant d'être en communication avec lui?

Je ne pouvais, le jour des funérailles, en voyant plusieurs milliers de personnes réunies autour de l'humble maison dans une pensée de regret respectueux, de deuil intellectuel et littéraire, m'empôcher de penser à une autre journée, celle du 9 mars I8oo, où Sainte-Beuve, succombant sous les clameurs, sous les menaces de ses adversaires politiques et de ses ennemis littéraire.-, avait dû renoncer à se faire entendre dans la chaire de poésie latine au collège de France. Sans doute, comme on l'a souvent répété, quatorze an< sont un long espace dans une existence aussi courte que celle de l'homme; en quatorze ans les colères oui le lemps de se calmer, les haines de sVinonsser; cependant, le changement dont j'étais témoin, et qui avait déjà commencé à s'opérer trois ou quatre an-a\ant la mort du célèbre critique, était trop considérable,

SAI.NTR-BEUVK. I :U

trop radical, pour ne pas appeler la méditation.

Pourquoi la foule avait-elle si mal accueilli Sainte-Beuve au début de sa carrière publique? pourquoi, depuis quelque temps, était-elle revenue sers lui? pourquoi honorait-elle de son concours, de son approbation, un dernier acte de volonté, de virilité (car cette inhumation civile était un acte), et décernait-elle à l'écrivain, jadis si âprement combattu, cette large, cette durable absolution populaire dont plus d'une mémoire fameuse a dû se passer? Ces questions valent la peine d'être agitées à fond, examinées de prés. Leur solution est peut-être de nature à jeter quelque lumière sur l'histoire morale de notre époque.

Dans la popularité comme dans l'impopularité d'un homme, entrent des éléments étrangement divers, qui veulent être démêlés et pesés soigneusement, qui exigent le plus rigoureux triage. Les personnages publics ne sont pas toujours applaudis pour ce qu'ils font de mieux, ni siffles pour ce qu'ils font de pire, et la passion générale, quand elle se manifeste, avec impétuosité à leur égard, en quelque sens que ce soit, ne doit pas apparaître aux esprits réfléchis et fermes avec ce caractère d'infaillibilité souveraine qu'on lui attribue trop volon-

tiers. Nous ne sommes pas de ceux qui disent impertineniment comme Chamfort : « Combien fautil de sots pour faire u:i public? » mais nous nou> sommes plus d'une fois demandé : combien cntret-il de passions particulières dans ce sentiment, si difficile il définir et à contrôler, qu'on nomme l'approbation ou la réprobation générale? On ne sera donc pas surpris si, dans la dernière partie de cette étude, je cherche aussi souvent la cause, je discute aussi sérieusement la légitimité des fluctuations de l'opinion que le mobile des résolutions, la raison déterminante de la conduite de Sainte- Beuve. La galerie était dans son droit en distribuant le blâme et l'éloge : c'est un fait certain ; mais les reproches et les bravos se sont-ils toujours produits avec opportunité, avec justesse? partaientils constamment d'une source bien haute et bien pure? l'équité scrupuleuse peut- elle s'accommoder de décisions peu mesurées et qui se sont fréquemment démenties? C'est ce qui nous reste à voir.

Si Sainte-Beuve, au lieu d'aborder la chaire de poésie latine en 18oo,yfùt monté en 1847, l'accueil eût peut-être été moins orageux, mais il n'aurait pas été moins hostile. La vivacité de la passion politique, du moins en ce qui le touchait person-

nettement, ne se fût pas manifestée avec autant d'énergie, ne pouvant, comme elle le fit plus tard, invoquer de trop sérieux griefs. En revanche, les rancunes littéraires, les haines d'auteurs passés sous silence, contestés, discutés ou condamnés, se seraient donné pleine carrière. On n'a pas été critique pendant vingt ans, on n'a pas eu affaire aux amours-propres les plus irritables, les plus exigeants, les plus maladivement raffinés, sans s'être fait une légion d'ennemis.

Ils ne se connaissent pas tous, mais ils sont unis dans un même esprit de ressentiment, dans un même désir de représailles, désir que des flots d'encre dépensés en polémique, et les récriminations les plus amères répandues à profusion, ne satisfont qu'imparfaitement. Que le critique se pro • duise au grand jour, qu'on sache qu'à telle heure, en un lieu déterminé, il paraîtra devant le public, et les probabilités seront grandes en faveur d'une cabale, d'une protestation aigre, tumultueuse. Je ne prétends pas, bien entendu, poser une règle sans exception; les exemples, toutefois, ne me manqueraient pas, s'il était nécessaire de justifier ce que j'avance.

Pour demeurer dans notre sujet, il est certain

que dans le monde littéraire le mauvais vouloir contre Sainte-Beuve, croissant d'année en année, était déjà, vers 18 i7, arrivé à un degré d'exaspération qui ne demandait qu'à se faire jour et à s'exhaler par une explosion violente- Ce serait accorder trop d'importance aux articles enfichés, aux diatribes sarcastiques et outrageantes qu'on écrivit sur son compte de 1840 à 1848, que de les rappeler ici. Il est, cependant, une de ces attaques enr à laquelle on a fait une certaine célébrité, dont on rencontre à chaque instant les bribes dans quelque coin de journal, et que nous apprécierons à sa juste valeur, puisqu'elle se rencontre sur notre chemin. On aurait peine d'ailleurs à trouver un docum nt plus propre à faire sentir ce qu'il y a de petitesse et d'acuité méchante dans les haines littéraires, que l'article publié par Balzac, dans la Revue parmerme, sur le premier volume de Port-Royal*

Les plaisanteries plus ou moins spirituelles, les épigrammes plus ou moins mordantes que contenait cet article, ont été relevées avec soin, colportées avec religion parles ennemis du critique; elles traînent partout; et si, dans leur nouveauté, elles ont eu quelque sel, il est aujourd'hui complète* ment, définitivement évaporé. Quant au simulacre

d'appréciation et de discussion auquel s'est essayé Balzac, rien n'est pins médiocre, plus faible, plus misérablement puéril. Une ignorance prodigieuse, rendue plus éclatante et plus ridicule encore par d'immenses prétentions à la science, s'y étale avec une naïveté grotesque. Assurément, on n'est pas forcé de savoir l'histoire de Port-Royal ; on peut être un fort galant homme, et môme un homme solidement instruit, sans être obligé de connaître par le menu la biographie de M. Hamon ou de la mère Angélique-de-Saint-Jcan ; mais il n'est que sage, il est surtout de la plus élémentaire délicatesse, quand on ne sait pas le premier mot d'un sujet, d'une question, de garder le silence qui convient à l'incompétence absolue, et de ne point prendre la plume pour insulter, dénigrer,, railler à contre-sens et hors de saison quelqu'un qui a étudié pendant dix ans ce qui n'a pas fixé votre attention pendant une demi-heure.

Du reste, ce n'est pas seulement sur cette matière restreinte et nettement délimitée de Port- Royal que Balzac, dans cet article qui restera fâcheux, honteux pour lui, s'est fourvoyé avec une étourderie, une présomption et, je le répète, une ignorance incroyables. S'il est permis de ne pas

être au courant des faits et gestes de la secte janséniste, il devrait être défendu, surtout h un écrivain qui s'est toujours présenté comme étant une encyclopédie vivante, d'accumuler en deux ou trois pages tant d'erreurs grossières, d'assertions gratuites et de théories baroques sur l'histoire de France. Balzac a voulu faire rire aux dépens de Sainte-Beuve, et il a trouvé très-drôle de l'appeler Sainte-Bévue : eh bien! avant peu, et, selon le mot du comique, par un juste retour des choses d'icibas, tout le monde tombera d'accord qu'il n'\ a, dans ce fatras satirique, d'autres bévues que les énormités historiques et théologiques jetées en quelque sorte à poignée par le romancier furieux. Car, remarquez-le bien, ce beau zèle de rectification historique, ce luxe d'érudition fantaisiste semée de coq-à-lYme et de calembredaines indignes d'un écrivain qui a le respect de son talent, tout cela vient d'un accès de vanité blessée, d'une rage d'orgueil déçu. Au moment où paraissait ht Recherche de F Absolu, Sainte-Beuve avait publié un portrait de Balzac très-favorable, aimable même de ton, quelque peu flatté dans L'ensemble, mais qui ne laissait pas que de renfermer des objections et des réserves. Bien qu'elles tussent présentées

SUNTE-BF.UYE.

avec une rare modération, avec une sorte de déférence, elles semblèrent excessives et insupportables au plus chatouilleux des amours-propres. Ce qu'il y a de plaisant, et ce qu'on sait par le récit de M. Jules Sandeau, qui était alors auprès de Balzac, c'est que le romancier, qui s'attendait h un article tout laudatif, se mit, en le recevant, à le lire tout haut. Les premières pages ne le choquèrent pas trop, et il continuait d'assez bonne humeur sa lecture. Mais bientôt son visage se rembrunit : il jeta le malencontreux portrait, et s'écria, dans sa colère : « Il me le payera! je lui passerai ma plume au travers du corps! » Ceci se passait en 183 i, et l'article de la Revue parisienne sur Port-Royal, qui n'est que l'acquit de cette dette, le solde de cet arriéré de vengeance, date de 1840. On voit combien est opiniâtre et enracinée la rancune d'un littérateur qui se considère comme injustement apprécié.

Or le critique comptait parmi ses anciens justiciables plus d'un auteur qui, n'ayant pas comme Balzac une Revue h sa disposition pour riposter à un jugement par une insulte, avait cependant comme lui sa revanche à prendre, son cœur gros de vanité ulcérée à dégonfler, son coup de sifflet à

donner. L'opposition que Sainte-Beuve, professeur en 1847, eût rencontrée, tout en se réduisant à peu près exclusivement au monde littéraire, aurait donc été persistante, systématique, implacable. Elle eût suffi à triompher de lui. En 1855, malgré l'apaisement en quelque sorte matériel qui résulte dïm long temps écoulé, la tribu des auteurs mécontents, suivie de la docile cohorte des disciples qui aiment et haïssent sur parole, n'a pas peu contribué à donner de la suite, du sérieux, une amertume particulière à un mouvement de pure effervescence, et qui, sans cela, se fût promptement dissipé.

La passion littéraire a ce double et bizarre inconvénient d'être à la fois très-tenace et très-emportée. Elle arrive plus aisément qu'aucune autre, plus rapidement même que la passion politique ou religieuse, à l'état de fièvre, de surexcitation a à un paroxysme dont souvent la viol nullement en rapport avec la cause première de l'accès. J'ai indiqué précédemment les raisons qui avaient amené une séparation entre les membres du Cénacle et Sainte-Beuve. On a pu voir qu'en cette circonstance mes préférences n'étaient \ son côté, eue je n'hésitais \ as à le blâmer de s*nn-

mobiliser dans son scepticisme et de bouder l'avenir. J'ai eu soin également de ne pas laisser douteuse ma façon de penser relativement aux continuels engouements de Sainte-Beuve, aboutissant, avec une régularité déplorable, avec une sorte de périodicité, à de non moins continuels désenchantements. Sur ce point, il y a eu lieu, il y aura lieu encore de notre part à de justes sévérités ; mais le blâme que nous pourrons exprimer semblera bien pale auprès des duretés mortifiantes, écrasantes de la passion. Voici ce qu'écrivait en 1845, à propos de la réception de Sainte-Beuve à l'Académie française, une femme d'esprit et de grand talent qui a eu ses moments de générosité, ses heures d'équité, mais qui, ce jour-là, se faisait bien légèrement l'écho de ressentiments et de rancunes venus de sources très-différentes et momentanément alliés : « On se querelle, on se bat pour aller jeudi à l'Académie. La réunion sera des plus complètes : il y aura là toutes les admiratrices de M. Victor Hugo ; il y aura là toutes les protectrices de M. Sainte-Beuve, c'est-à-dire toutes Les lettrées du parti classique. Qui nous expliquera ce mystère? Comment se fait-il que M. Sainte-Beuve, dont nous apprécions le talent incontestable, mais que tout le

monde a connu jadis républicain et romantique forcené, soit aujourd'hui le favori de tous les salons ultra-monarchiques et classiquissimes, et de toutes les spirituelles femmes qui régnent dans ces salons? On répond à cela : ce II a abjuré!... » Belle raison ! Est-ce que les femmes doivent jamais venir en aide à ceux qui abjurent? La véritable mission dos femmes, au contraire, est de secourir ceux qui luttent seuls et désespérément; leur devoir, d'assister les héroïsmes en détresse. Il ne leur est permis de courir qu'après les persécutés; qu'elles jettent leurs plus doux regards, leurs rubans, leurs bouquets au chevalier blessé dans l'arène, mais qu'elles refusent même un applaudissement au vainqueur félon qui doit son triomphe à la ruse. Oh! le présage est funeste! Ceci n'a l'air de rien. eh bien ! c'est très-grave : tout est perdu, tout est fini dans un pays où les renégats sont protégés par les femmes; car il n'y a au monde que les femmes qui puissent encore maintenir dans le cœur des hommes, éprouvé par toutes les tentations de l'égoïsme, cette sublime démence qu'on appelle le courage, cette divine niaiserie qu'on nomme la loyauté. »

Est-il besoin de taire observer qu'il y a peu de

SÀIXTE-BEUVE. fil

justesse et encore moins de mesure dans ces quelques lignes de madame Emile de Girardin? L'épithète de forcené n'a jamais pu convenir ni s'appliquer à Sainte-Beuve. Elle jure d'une façon par trop criarde avec ses habitudes d'esprit et de caractère. Nous reviendrons tout à l'heure sur ce qui a trait au républicanisme. Huant au romantisme, je demande en toute sincérité si un changement d'opinion littéraire, fût-il aussi complet, aussi soudain que possible, peut jamais paraître assez grave pour attirer au nouveau converti l'appellation flétrissante de renégatl II y a des mots qu'il ne faut pas prononcer, même en badinant; car l'esprit de rivalité, de dénigrement, de secte ou de parti, s'en empare, et s'en fait une, arme empoisonnée dont il ne cessera plus de se servir.

Une idée de séduction intéressée, de corruption, s'attache à cette qualification de renégat : et voilà pourquoi nous la repoussons nettement, mémo lorsque nous la rencontrons sous une forme demiplaisante. Sainte-Beuve a beaucoup varié. Il a successivement embrassé, quitté et attaqué l'école romantique, le groupe républicain du National^ le saint-simonisme, le catholicisme mystique, le parti conservateur orléaniste, et, dans les deux

années qui ont précédé sa mort, il semblait incliner vers une nouvelle évolution ; il se détachait Noblement de la forme gouvernementale purement autoritaire, qu'il avait, au début, acceptée avec enthousiasme et chaleureusement préconisée. Dans ces fréquentes variations, il n'a jamais été déterminé par un rôve de gloriole ou une pensée de cupidité.

Une place de conservateur à la bibliothèque Mazarine, sous Louis-Philippe, une chaire de littérature française à l'École normale, sous le second Empire, ne sauraient pas plus, j'ose le croire, être regardées comme des tentations que comme des récompenses. Grâce à son petit patrimoine, à la facilité, à l'abondance de son travail, à la simplicité de ses goûts, Sainte-Beuve a toujours pu sauvegarder l'indépendance un peu sauvage qui faisait le fond de son humeur encore plus que de son caractère, et qui s'unissait chez lui à un grand besoin de plaire, aux bouffées d'une aftectuosité ardente, à de vifs éhns de sociabilité. Quant à la situation considérable à laquelle il était armé en dernier lieu, il est impossible de la considérer autrement que comme le couronnement bien naturel d'une brillante et laborieuse carrière.

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Ceux qui ont vécu dans l'intimité de Sainte- Beuve, avant et après sa nomination au Sénat, savent de science certaine qu'il n'a jamais fait de son entrée dans cette assemblée la condition des services qu'il rendait, et que dans son élévation au rang de sénateur il a vu, non le prix de tels ou tels articles, le dédommagement de telles relations perdues, la récompense d'une attitude prise avec décision et soutenue avec fermeté, mais un honneur accordé en sa personne aux lettres françaises, à la partie pauvre, travailleuse et militante de notre littérature. J'ai eu de sa manière de sentir ù cet égard des preuves décisives et qui ne m'ont laissé aucun doute.

Ainsi nous écartons, une fois pour toutes, cette vilaine et fausse idée de reniement. Nous n'en serons que plus à notre aise ponr condamner ce qu'il y eut de réellement blâmable dans les variations et les mobilités de Sainte-Beuve. Ce n'est pas sur le fait môme d'avoir varié que portent nos reproches. Les mystiques disent : « L'esprit souffle où il lui plaît. » Pourquoi nous autres, sectateurs du libre arbitre et de la réflexion, ne dirions-nous pas franchement : L'esprit va où i! veut. Indépendant par essence, il ne peut s'inféoder à une

croyance, à une opinion, à une idée, à une forme. Maître de tout, hors de s'enchaîner, il a le droit de changer, de chercher indéfiniment, pourvu que, dans ses changements, l'intérêt personnel n'entre pour rien. Mais ce n'est pas tout que d'être désintéressé, il faut aussi se montrer humain et modeste. Ces croyances qu'on délaisse, ces idées qu'on abandonne, ces formes politiques dont on se détache, on les a partagées, cultivées, défendues, servies avec d'autres hommes. Parce que la lumière s'est faite en vous, parce qu'une vérité plus haute et plus large, à votre gré, a pénétré votre intelligence, irez-vous du jour au lendemain, par une volteface dont la soudaineté prendra aux yeux de tous des airs de traîtrise, fusiller à bout portant vos anciens compagnons d'armes, les frapper comme des ennemis mortels?

Il y a des situations, on le comprend, qui commandent la réserve, la discrétion, la pudeur. Exalter ce qu'on regarde comme une notion supérieure du juste, du M'ai, déplorer d'anciennes erreurs, les attaquer même et les réfuter avec vivacité, avec passion, tout cela, selon les circonstances et les tempéraments, peut être pins ou moins convenable, [tins ou moins mesuré quant an lan-

SAINTE-BEUVE. I i'»

. aux allures de la polémique, mais demeure en somme parfaitement licite. Dès que l'on touche aux individus, dès que l'on s'attache avec insistance à des personnalités, on excède son droit, et, selon une locution familière aux écoliers, on se met hors du jeu.

C'est ce qui est arrivé trop souvent à Sainte- Beuve. Sensible seulement aux qualités, aux mérites de ses amis et coreligionnaires tant qu'il combattait dans leur- rangs, il ne s'est plus souvenu, aussitôt après les avoir quittés, que de leurs imperfections et de leurs défauts. Voltaire avait coutume de dire que sur nos affections, déçues ou rompues, nous devons, ne fût-ce que par respect pour notre dignité, garder un silence absolu. 11 est malheureux que Sainte-Beuve, qui connaissait cette maxime, ne l'ait pas mise en pratique. L'autorité de sa critique souffre autant que sa considération morale de sa versatilité de cœur. Ce qu'il peut y avoir de piquant, de plausible, de sensé, de judicieux dans ses articles sur Alfred de Vigny, Bcranger, Auguste Barbier, Lamennais, dans ses deux gros volumes sur Chateaubriand, ne porte pas coup et persuade peu, parce qu'on sent trop chez le critique une préoccupation constante de

revenir sur d'anciens éloges, tic les atténuer, d'en ressaisir en quelque sorte le plus possible. Le retour agressif de Sainte-Beuve contre les écrivains qui avaient excité ses premières et ses plus vives admirations décèle une irritation sourde, une mamaise humeur difficilement contenue, et, — j'indique à regret cette nuance, mais elle ne frappe que trop l'observateur attentif, — un singulier dépit d'avoir été prispddr dupe.

L'auteur des Causeries excellait, comme n'eût pas manque de le lui dire son maître Montaigne, h se piper lu>même, Il se jetait (intellectuellement parlant) à la tète des gens, découvrait chez eii\ (Jes talents, des vertus, des charmes de toute espèce > se faisait bon compagnon, hospitalier, prévenant, et, sans la solliciter, par sa naturelle et insinuante expansion, obtenait [a confiance. On ne posait point devant lui : on se Livrait, on était soi. Puis, un jciur, réblouissement venant à cesser, il apercevait au beau milieu du visage du modèle une verrue qui, dès la première minute, aurait du lui Sauter aux yeux, et que dans le feu de son enthousiasme il n'avait eu garde, de remar;u:T, par conséquent de reproduire. Furieux de son erreur, nuis n'en convenant même pas \is-à-\i? n

saivi k i;ki;\ k. n,

conscience, il accusajt le modèle tjç l'avoir (xbiîipé,

et se dédommageait eu traçant un contre-poil ruit où la verrue, surmontée d'une houppe de poils follets, s'étalait dans toute sa splendeur. Les indifférents pouvaient quelquefois se divertir de ces exécutions, menées avec infiniment de verve et de malice; mais on avouera que la délicatesse morale n'y trouvait guère son compte, et il est certain que le sentiment d'estime générale, qui, en définitive, constitue la seule force du critique, ne s'en accroissait pas,

Les sévérités de Sainte-Beuve avaient cela de particulièrement blessant pour ceux qui en étaient l'objet, qu'elles impliquaient presque nécessairement une épreuve subie, une déchéance prononcée, une indignité constatée. Sous la diversité des formes et avec une courtoisie relative; ses articles de révision ou de repentir pourraient se ramener à la formule suivante: J'aimais un tel, parce qu'il avait du talent; je l'ai loué en toute sincérité. Il a cessé d'en avoir, ou bien je m'étais trompé à son avantage en lui en attribuant trop. Ses défauts m'ont frappé : je nie suis éloigné de lui ; et, comme vous voyez, malgré notre ancienne amitié, je ne me gêne pas pour proclamer ma nouvelle opinion sur

lis SAINTE-BEUVi

son compte. — L'inconvénient était d'abord que la nouvelle opinion n'avait souvent ni la justesse, ni l'équité de la première ; ensuite que les traits d'une critique essentiellement individualiste, en paraissaut ne viser que le talent, atteignaient le caractère et, sous couleur de rectification, rapetissaient l'homme.

Avec les partis, les groupes, les salons, les gouvernements, même conduite, même procédé et, ce qui était inévitable, même résultat. Sans avoir été précisément, comme madame de Girardin L'avançait un peu à la légère, un républicain forcené, Sainte-Beuve s'était montré, de 1830 à I83i-, des plus vifs et des plus décidés cintre ce qu'on nommait alors P établissement de Juillet. Il n'appartenait pas corps et aine, esprit etcœur, ainsi qu'on l'a prétendu plus tard avec animosité, avec acrimonie. h la rédaction du National, et dès lors son activité sm portail de préférence veri les recueils purement littéraires. Cependant, il donnait de temps en temps des articles au journal de Carrei. Ses instincts, plutôt que des conviction- arrêtées et mûrement réfléchies , le poussaient vers cotte forme de l'esprit démocratique qui n'exclu! pas certaines tendances autoritaires, vers le jacobinisme , en

grand honneur, comme on sait, au National. La circonstance qui lui lit quitter cette feuille et l'éloigna du parti républicain est trop caractéristique pour ne pas être indiquée au moins brièvement.

Sainte-Beuve avait publié en septembre 1834, dans la Revue des deux Mondes, un essai approfondi et impartial sur Ballanchc. Pour apprécier le doux et innocent mystique, le critique, appliquant déjà sa méthode, était entré, selon une locution usitée aujourd'hui en fait d'art théâtral, dans la peau du personnage. 11 avait tenu compte, sans toutefois les adopter, des sentiments royalistes de Ballanche. La colère fut grande au National quand on y connut cet article, et les purs l'accusèrent de trahison. La première occasion qui se présenta de lui être désagréable fut saisie avec empressement.

Un M. Coëssin, incidemment qualifié de sectaire dans l'étude sur Ballanchc, ou plutôt son disciple, le chevalier de Beauterne, espèce de cerveau brûlé, alliant dans un singulier mélange le jacobinisme, le mysticisme et le catholicisme, eut l'idée de se plaindre à quelques-unes des notabilités du parti républicain, et, ce qui est plus bizarre encore, sa plainte trouva de l'écho chez deux des principaux

JoO SAINTE-BEUVE.

chefs du mouvement d'alors. Ils écrivirent à Sainte- Beuve une lettre dans laquelle il lui était signifié que tous les hommes de cœur avaient vu avec étonncment et indignation cet article sur Ballanche. Le démêlé n'eut pas, du reste, d'autres suite-. « Mais, écrit très-justement Sainte-Beuve, qui raconte lui-même la chose au tome II des Portrait* contemporains, le sérieux et l'odieux de 1'ftffairo était dans cette sorte de main-forte que des hommes politiques n'avaient pas craint de prêter à des intrigants mystiques ou à des extravagants. J'acquis, dans cette circonstance, des lumières qui me furent très-utiles sur l'esprit de parti, sur le peu de profit que tirent les vrais littérateurs et les esprits critiques à se mêler à dos groupes politiques, toujours plus ou moins intolérants; car il faut, d'un côté ou d'un autre, se fermer des VUes, e! consentir absolument à condamner des jours à Bon intelligence. L'attitude d'Armand C.arrol, pris perpétuellement à témoin et iinoqué pour arbitre par nies adversaires, son silence obstiné (je m'étais, il est M'ai , abstenu soigneusement de le voir; mais M. Bulox bavait vu et avait essayé de le taire parler), ses refus calcule- de prononcer une seul»1

parole qui donnai tort aux violents, m'apprirent

qu'il n'avait lui-même qu'à un assez faible degré, nonobstaûl son renom tic générosité, le sens spontané di1 la justice. Je me déliai et cherchai plus que jamais mon refuge dans l'étude et dans la poésie intérieure , charme et consolation de ma jeunesse. »

A-t-on remarqué ces trois mots : je me déliai, si négligemment jetés, et qui n'ont l'air de rien? Tout Sainte-Beuve est là. Les gens de son parti lui font une injustice, il se fâche, prend son chapeau et s'en va. Cette conduite lui semble ce qu'il y a de plus naturel au monde. Il s'en faut, cependant.

Qu'on ne soit d'aucun parti, qu'on s'enferme dans une abstention dédaigneuse comme Montaigne, ou qu'on réserve sa liberté d'action comme Rousseau, comme Proudhon, cela se comprend. C'est une résolution qui, pour être accomplie et soutenue jusqu'au bout, demande une rare fermeté d'âme ; mais dans la situation exceptionnelle où Ton se place ainsi, on ne doit de comptes qu'à sa conscience et à sa raison. Quand, au contraire, on s'est enrôlé, à quelque degré que ce soit, dans un parti, on se trouve avoir contracté, à l'égard des hommes qui le composent et surtout des principes

dont ce groupe poursuit la réalisation, des engagements qu'il n'est pas permis de rompre à la légère, par un coup de tète, à propos d'un passe-droit ou d'une sotte algarade.

A coup sûr, dans cette affaire de l'article Ballanche, Sainte-Beuve avait cent fois raison, et Béranger n'était que juste en lui écrivant, au sujet de cette querelle d'Allemand, que prendre son parti en cette occasion, c'était prendre celui du bon sens contre l'absurdité, de la liberté de la pensée contre la tyrannie des fanatiques. Mais, enfin, la chose n'était pas si révoltante au fond, ni si énorme, qu'il fût absolument nécessaire de se délier. Cette facilité à rompre donne idée que le lil était bien ténu ou bien lâche, et qu'il n'y a pas eu grand effort à faire pour le briser.

Est-ce s'excuser suffisamment que de nous adresser une petite morale sur le peu de profit que tirent les littérateurs et les esprits critiques à se mêler à des groupes politiques? Est-ce répondre victorieusement au reproche d'indifférence el de scepticisme, que de nous dire : « Mes lecteurs ne sauront jamais ce qu'il m'en a conté et ce que j'ai eu secrètement à souffrir pour avoir porté dès l'abord toute ma sincérité et ma tendresse d'âme dans mes relations

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politiques et littéraires?)) Pour moi, je ne me tiens pas satisfait à si bon marché. Quand les hommes s'unissent pour propager et réaliser certains principes qu'ils croient bons, salutaires, indispensables, il importe fort peu que les esprits critiques n'aient point de profit à tirer, ou que les sentiments élégiaques des vrais littérateurs soient froissés. Si les littérateurs sont des sensitives et les critiques d'égoïstes observateurs, ils feront bien de ne pas entrer dans les partis; mais ils auraient tort de se figurer qu'une fois engagés, il leur est loisible, à la moindre contrariété, de rompre le pacte, de renier une solidarité qu'ils trouvent gênante.

Sainte-Beuve s'attendait-il à ne rencontrer que des sages et des anges chez les républicains ? C'eût été bien puéril de la part d'un précoce moraliste. Dans tous les cas, les lumières acquises en cette circonstance ne lui furent pas si utiles qu'il nous l'assure; car depuis cette époque il s'est mêlé à bien des coteries, et, sur le déclin de l'âge, il a servi trop longtemps un parti où, pour employer ses propres expressions, il fallait de toute nécessité se fermer des vues et condamner des jours à son intelligence.

Le salon do madame Récamier, plus tard ceux

delà duchesse de Broglie, de la duchesse de Rauzan, du comte Mole, reçurent le jeune mécontent, et le consolèrent de sa mésaventure. L'auteur de Port- Royal et des Portraits de femmes était là dan- vrai milieu. Par certains côtés de son caractère, par quelques-uns de ses ponts, il tenait assei des abbés du xvmc siècle. Il aimait à vivre près dames, et môme des grandes dames, à en être écouté, choyé, caressé. La société polie, avec ses délicatesses, ses élégances, ses raffinements, l'attirait, le captivait. On l'y recevait d'ailleurs à merveille; son mérite y était apprécié, et si sa réputation littéraire n'y prenait pas un grand essor, elle s'y consolidait. Au point de vue politique, éloigné dés doctrinaires qu'il n'a jamais pli souffrir, trop peu guerroyant pour suivre M. Thiers dans ses campagnes aventureuses, le monde de M. Mole lui convenait parfaitement. On s'y montrait conservateur sans pédântisftië, libéral à l'occasion; surtout, on y faisait cas des lettres et des letti

Les années qui s'écoulèrenl de 1838 à 1848 sont pefcu>ètre celles où Sainte-Beuve approcha le plus du bonheur, où du inoins sa \ie fui arrangt plus à son gré, selon son rêve. La matinée était donnée au travail courant, l'après-midi à quelque

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lecture de choix ou à quelque flânerie poétique ; le soir il allait dans les salons, causait avec esprit, avec feu, observait, et, rentré chez lui, notait dans son journal intime mille souvenirs intéressants, des anecdotes curieuses, de fines remarques morales. L'été, il passait ses vacances à Précy, au Thil, au Marais, à Champlâtreux. Sa santé alors était excellente. Il travaillait à ses heures. La publicité ne lui manquait pas et sa notoriété allait croissant de jour en jour. Conservateur h la bibliothèque Mazarine, membre de l'Académie française, que fallait-il pour que sa situation devînt tout à fait solide et se trouvât pleinement indépendante ? Simplement l'arrivée de M. Mole au ministère. Sainte-Beuve s'asseyait comme pair de France à côté de Victor Hugo, et il n'avait plus qu'à poursuivre, avec autant de dignité que de sécurité, sa carrière d'homme de lettres, de critique influent. La révolution de Février vint briser ses espérances et il put croire un moment que, dans sa vie littéraire, tout allait être à recommencer. Quelques soupçons sottement injurieux, quelques tracasseries inintelligentes l'exaspérèrent. Aussi, lorsque Yéron fit du Constitutionnel l'avant-garde de la réaction, Sainte-Beuve, irrité, agacé, se jeta l'un

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des premiers clans la mêlée, et ne fut pas un des moins actifs parmi les étranges sauveurs de la société qui, à ce moment-là, sortaient de dessous terre.

J'ai souvent pensé que si, en 1849, a son retour de Liège, il était entré au Journal des Débats, au lieu de s'associer, avec sa fougue habituelle, au docteur Yéron, c'aurait été pour lui un grand bonheur. Il aurait combattu avec ses anciens amis et patrons. Décembre eût interrompu et non pas brisé sa nouvelle existence. Reprenant la plume au bout de quelques années, il eût été salué, accueilli, applaudi de tous. Cela aurait mieux valu pour son honneur, pour sa mémoire,, que d'écrire l'article intitulé les Regrets et quelques autres du même genre. Là, Sainte-Beuve s'est donné le tort d'appliquer dans la sphère politique, sur le vif, sans ménagement aucun, le procédé de volte-face dont il a tant usé et abusé en littérature. Ajoutez cette circonstance aggravante que, libre do ses mouvements, soutenu par une force alors formidable, il frappait des gens à terre, vaincus, bâillonnés, et qui, s'ils avaient répondu un peu vivement, s'ils avaient énergiquement regimbé sous l'aiguillon, auraient payé cher leur impatience.

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N'oubliez pas que, dans ces salons qu'il attaquait avec tant d'amertume et de dédain3 il avait été reçu en ami de la maison, et qu'à ce monde orléaniste qui lui paraissait maintenant si ridicule, si haïssable, il devait sa réputation, sa situation, son autorité. Il n'y a point de passion politique, d'entraînement, de dévouement à un gouvernement quelconque, qui puisse excuser un pareil article. C'est le plus déplorable, le plus malheureux des actes. Sainte-Beuve badinant avec sa faute et s'en félicitant, ce qui lui est arrivé quelquefois, a constaté dans une note, en réimprimant les Causeries du lundi, que le coup avait porté en plein dans l'état-major des salons. Il se trompe. Le coup a porté plus loin. C'est la conscience publique qui a été profondément blessée par l'article des Regrets. Que d'amis inconnus il a contristés amèrement ce jour-là !

On voit à présent de quels éléments, le jour de la tumultueuse leçon du Collège de France, se composait l'impopularité du professeur. Il y en avai1, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'inégale qualité, d'inégale intensité. Parmi les auditeurs hostiles, accourus de toutes parts, les plus rudement frappés n'étaient pas les plus furieux. Tel, pour un res-

sentiment politique, si grave qu'il fût, s'agitait, se courrouçait moins que tel autre pour une piqûre d'épingle reçue vingt ans auparavant.

J'ai caractérisé et jugé assez sévèrement quelques-unes des variations de Sainte-Beuve pour avoir le droit de blâmer cette revanche brutale que prenaient à loisir, impunément, des rancunes coalisées et inégalement légitimes. Outre qu'on ne doit pas se faire justice soi-même, l'occasion et le lieu étaient singulièrement mal choisis pour une réclamation, une protestation. Qu'y avait-il de commun entre un enseignement sur Virgile et la polémique de l'ancien rédacteur du Constitutionnel? Sainte- Beuve avait fait acte de légèreté, d'inconsistance, d'ingratitude môme : soit. Gela lui enlevait-il le droit d'entretenir le public, eu termes excellents. des Bucoliques ou de Y Enéide? Et c'étaient Bfcs ennemis qui, juges et parties, appliquant d'une façon sauvage la loi de Lynch, prononçaient sa déchéance el lui fermaient la bouche !

11 faut avoir assisté à cette scène de violence, avoir entendu ces exclamations confuses, ces reproches hors de saison et surtout hors (V propos, "ces questions saugrenues et outrageantes, pour se l'aire uue idée de la manie qui nous pousse, dans

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ce pa\>, ii mêler ce qui doit être distinct. Si ion prétendait faire expier à Sainte-Beuve des torts nombreux, graves, et que je n'ai point dissimulés, on doit avouer que la forme donnée à cette exécution sommaire était aussi maladroite, aussi révoltante, aussi peu légitime que possible. Du reste, l'excès môme de la violence dans l'attaque tourna au profit de celui qu'on s'était flatté d'anéantir, de pulvériser sur place. Mal soutenu (heureusement pour lui) par le monde officiel, il trouva de l'appui auprès du public impartial et raisonnable, qui se refusait à comprendre et ne voulait pas admettre ces vengeances directes, féroces, acharnées. Dès lors, chez beaucoup d'esprits, il y eut tendance à une réaction en sa faveur.

Le meilleur moyen de ne pas rire abandonné des autres, c'est de ne point s'abandonner soimême. Quand on voit un homme que Ton croyait perdu, abîmé, écrasé, s<i remettre à l'œuvre comme s'il ne lui était rien arrivé, conserver son sang-

froid, sa sérénité, sa lucidité d'esprit, on se prend pour lui d'intérêt, de sympathie; on se sent porté h lui pardonner des torts que d'autres lui ont fait expier cruellement et dont le souvenir s'efface de jour en jour; son énergie et sa solidité lui valent quasi un brevet d'innocence. Il en a été précisément ainsi pour Sainte-Beuve. Si, après L'échauffourée du Collège de France, il eût disparu du journalisme, brisé sa plume, fait le mort, l'opinion générale aurait probablement tourné contre lui, ou du moins il serait tombé en un tel dédain, qu'il lui aurait été plus tard fort difficile de se relever. En travaillant et produisant de plus belle, après une si rude bourrasque, il prouva qu'il ne manquait point de ressort et fit sentir qu'il n'acceptait point comme définitive une sentence rendue ab irato.

Durer, en ce monde, est la grande affaire. Celui qui dure le plus a presque toujours raison. Il épuisa les mauvaises chances et donne aux circonstances favorables le temps de naître, de venir à maturité. «Si madame de Maintcnon avait fait la sottise de se laisser mourir à vingl ans, me disait un jour un éminent historien, elle n'aurait p reine de France. » Si, de dépit ou de douleur,

FAÏNTE BEUVE.

Sainte-Beuve -avait déserté la critique active en

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