T), il n'aurait pas été le parrain et le guide du
mouvement littéraire des douze dernières années.
Quelle que soit l'opinion qu'on professe sur les
tendances et la portée de la littérature du second Empire, il est un fait que l'analyste consciencieux ne saurait se dispenser d'enregistrer. Depuis I80G ou 1857, presque tous les écrivains qui ont jeté de l'éclat, obtenu du succès, exercé de l'influence, ont été devinés, lancés, soutenus par Sainte-Beuve. Il a fait connaître et goûter au grand public MM. Feydeau, Flaubert, Taine, Renan, Sclierer, de Concourt. 11 a supprimé pour eux les lenteurs et les déboires du stage littéraire. Leurs œuvres, souvent remarquables, mais quelquefois si compliquées, conçues d'après des systèmes particuliers, exécutées par des procédés spéciaux, ont trouvé en lui le plus complaisant, le plus infatigable, le plus éclairé, le plus subtil des interprètes. Que la génération ainsi accueillie et guidée par le maître lui ait été, lui soit encore reconnaissante de sa bienveillante pénétration, de son ferme et décisif appui, qu'elle lui ait rendu en popularité ce qu'elle recevait de lui en notoriété retentissante, il n'y a pas lieu de s'en étonner. C'est à la fois naturel et juste. Quant
h la manière dont cette popularité s'est répandue en dehors de la famille littéraire, au développement considérable qu'elle a pris, j*ose dire que rien ne fait plus d'honneur à la sagacité de notre nation, à sa finesse de tact , à sa promptitude de coup d'œil.
L'éclosion d'une littérature brillante , riche , variée, était-elle possible dans les conditions où se trouvait la France depuis 1852? On pouvait en douter. Quelques œuvres de premier ordre, les Poèmes antiques de M. Leconte de Lisle, Terre et Ciel de Jean Reynaud, avaient, à de longs intervalles, rompu le morne silence, éclairé d'une vive lueur la nuit sinistre des premières années du second Empire ; mais de mouvement proprement dit, de cycle littéraire, de groupe aux aspirations décidées et manifestes, il n'y en avait pas. Ce qui était en germe n'osait se montrer. Et si quelque chose d'original, de nouveau, de hardi venait à paraître ; si des individualités inconnues Ressayaient à la publicité ; si un ensemble de talent- se dessinait à L'horizon ; qui serait capable de constater l'originalité, d'apprécier les inconnus, de les mettre en lumière, de distinguer cet ensemble vagin1 encore et de lui donner confiance ?
Il semblait difficile que sur cette terre de France, bî féconde on esprits distingués, des talents, malgré le régime de la compression à outrance et de l'écrasement systématique , ne se révélassent point tôt ou tard. Mais seraient-ils compris et dirigés convenablement? La critique serait-elle à la hauteur de son devoir? Telle était la question qu'on se posait. Cette douloureuse incertitude cessa aussitôt après les articles de Sainte-Beuve sur Fanny, Midame Bovary, les Essais de M. Taine. La littérature nouvelle avait trouvé son juge et son guide. Sous ce rapport, il n'y avait plus à craindre pour elle.
Si l'on était tenté de croire que j'arrange à ma fantaisie une histoire idéale, on n'aura qu'à se rappeler quelle influence presque souveraine exerçait, surtout depuis quelques années, en matière littéraire, l'opinion de l'éminent critique. Ce n'était autour de lui qu'empressement flatteur, concours assidu des intelligences, noble émulation, adhésions respectueuses et chaleureuses. Un article de lui faisait loi, et ses éloges fondaient une réputation. Le public eût-il ainsi continué à se montrer déférent, docile, obstinément fidèle, s'il n'avait senti la justesse des indications et des décisions du maître ? < m lui savait profondément gré d'avoir, en
interrogeant la veine avec une dextérité sans pareille, facilité, hâté la naissance de plus d'une œuvre remarquable. Les délicats, parmi les producteurs, se sont écriés en apprenant sa mort : Qui nous lira désormais ? par qui serons-nous sûr? d'être appréciés et encouragés? Et, de leur côté, les lecteurs ont dit : Qui nous conseillera? qui nous renseignera ? Un écrivain qui manque à tant de personnes et qui laisse un tel vide ne jouissait-il pas d'une vraie autorité? n'était-il pas populaire dans son ordre? S'il y avait eu en France un ministère de l'esprit et de la littérature, nul autre que lui n'y eût été porté par les libres suffrages des amis des lettres.
L'illustre critique n'avait pas besoin du titre pour remplir la fonction. Il sentait l'utilité, la grandeur de son rôle, et aurait voulu que ceux qui avaient la haute main sur les ressorts administratifs en fussent aussi persuadés que lui. Dans un projet de discours inséré au journal le Temps, sorte de testament politique et littéraire où sa pensée se découvre avecunecntierefraneliise.il a esquissé quelques aperçus, ,j<Mé quelques vues sur la manière dont il avait conçu l'attitude de l'Etal à l'égard de la littérature et de la philosophie. Non» n'avons pas à
SAINTE-BEUVE. ii-.'i
discuter ici ces vues en détail, (le qui nous importe et ce que nous constaterons simplement, c'est que Sainte-Beuve n'admettait pas que, pour le gouvernement d'une nation essentiellement intelligente, l'esprit fût comme non avenu. 11 ne pouvait se résigner au dédain, à, l'hostilité, à l'aveugle éloignement des puissants de la terre pour cette force invisible et déliée qui a toujours le dernier mot.
Après avoir appelé, servi, préconisé l'absolutisme, il était forcé, par l'invincible logique des choses, de reconnaître qu'en dehors d'une pleine et entière liberté, la haute littérature, celle qui est vraiment digne de ce nom, est condamnée à végéter, à s'éteindre. On sait comment il vint se heurter, se briser contre l'immobilisme du gouvernement et la résistance froidement calculée d'un parti peu intelligent. Tout le monde se souvient encore de ses efforts et de ses luttes pour faire entendre au Sénat le langage de la tolérance, de la raison, de l'humanité. Une explosion de ricanements et de colères répondit seule à son généreux appel. Il dut s'avouer vaincu, au moins dans la sphère officielle et quant au débat légal. Mais l'opinion publique ne l'abandonna pas un seul instant, et l'on peut affirmer
10l) SAiNTK-liKl'YK.
que, depuis le jour où [e Sénal s'avisa bù quelque sorte de le déclarer indigne, sa popularité ne fit que croître et s'étendre. Les classes laborieuses, qui jusqu'alors le connaissaient peu, furent touchées de sa croisade contre l'ignorance et commencèrent à le compter parmi leurs défenseurs,
Des typographes, fondateurs de la Bibliothèque hatimiaky lui ayant adressé cette intéressante collection avec quelques lignes de remerciaient, \ la suite de son Beau discours sur les bibliothèques populaires; il leur répondit :
« Aucun romerehnent ne pouvait nf aller plus au cœur que le votre. Vous êtes le eorps d'élite des travailleurs; Vous faites le trait-d'union avec les écrivains proprement dits. Vous gave? le- choses des uns et des autres. Vous été.- à même do juger quelles productions delà pensée p 'usent avoir le plus (h1 bonne influence dans une éducation populaire, môle e1 saine, La ppéëieuse Bibliothèque que sous m'olïYez porte témoignage, dans ses choix, de la virilité de l'intelligenee, et de l'étendue variée que cette fermeté n'exclut pas, Une nation qui aurait franchement adopté cette Bibliothèque comme sienne serait à la fois lettrée et solide, Les sottises n's mordraienl pas, »
SAINTE-feEUYE, 167
La prépaiera phrase dp cette remarquable lettre n'est pag une banale formule de politesse. Sainte- Beuve, qui ne se rendait pas très-Lien compte des conditions de la liberté politique et qui sacrifiait trop au culte de la discipline, du bon ordre extérieur, aimait très-réellement, très-sérieusement, les hommes de labeur manuel, ceux qui, selon la vieille expression, peinent et tracassent pour vivre. 11 respectait le prolétariat, et, chaque fois que ses études le lui ont permis, il s'est occupé avec chaleur, avec sympathie, de la question du paupérisme, En ce sens; son magnifique travail sut Preudhon, noble couronnement de sa carrière, est h lire tout entier l. Sur quelques points, des objections se présentent; mais à prendre l'ensemble, et si l'on s'en tient à ce qu'on peut appeler le senti^ment général, il est impossible de ne pas reconnaître chez le peintre un tendre respect, une profonde admiration pour le modèle. Sans jamais tomber dans la déclamation ni dans l'emphase, Sainte-Beuve était humain, activement charitable, d'une bonté positive et effective, Par sa manière d'être, très-particulière à cet égard, comme par
1. Ce travail, on le sait, a été publié dans la Revue contemporaine et n'en est point sorti sous forme de liyrei
IliS SAINTE-BEUVE.
ses doctrines philosophiques, il se rattachait étroitement aux habitudes morales du xvme siècle.
La résolution loyale et honorable à laquelle il s'est arrêté, de ne point passer, après sa mort, par une église dont il rejetait les dogmes, avait attiré à son convoi un grand nombre de personnes que les pompes religieuses eussent peut-être écartées. Aux littérateurs, aux étudiants, aux prolétaires sont venus se joindre — et ils avaient raison — les libres-penseurs. Il n'y a jamais d'hommages trop nombreux ni trop éclatants pour la bonne foi. Assurément, à ce point de vue rien ne manquait à ces sévères funérailles. Mais le libre-croyant y sentait, à je ne sais quel vide, que l'espérance et la foi n'accompagnaient pas le cercueil de celui dont elles n'avaient point consolé la vie. Sainte-Beuve n'a jamais pu croire. Il n'a même jamais pu espérer. C'est ce qui a paralysé en plus d'une circonstance l'essor de son talent et ce qui, parmi les esprits supérieurs, ne permet de le placer qu'au second rang, au-dessous de Voltaire et de Goethe, dans le groupe glorieux encore de Montaigne, de Saint-Evremond, de Bayle, d'Érasme et de Fontenelle.