SOUVENIRS, LETTRES, RELATIONS DIVERSES
Je suis entré chez Sainte-Beuve, comme secrétaire, au milieu de l'année 1855, mais je le connaissais personnellement depuis 1852. Fort malade, fort triste, fort pauvre, ne sachant en aucune façon ce qu'il adviendrait de moi, j'avais voulu à cette qinijue, avant de renoncer (comme je m'en croyai capable) à la vie littéraire et de m'ensevelir dans
un village de Normandie, me donner le plaisir de
HO &ÀINTE-BEUVE.
causer au moins quelques instants arec le littérateur vers lequel me portaient bien des prédilections secrètes, vainement combattues par les plu- s rieuses influences. Mon goût si vif et si durable pour le talent de Sainte-Beuve ne m'a en effet été suggéré par aucun des maîtres qui ont eu tant d'action sur ma jeunesse.
Lorsque, en 18 i6, je lisais avec avidité les Por* traits contemporain apportés au lycée de Rouen par un de mes camarades, tdut le monde dans mon entourage universitaire, et. au dehors, de chers amis, ordinairement plus écoutés que mes professeurs, tout le monde, dis -je, s'accordait à blâmer mon penchant pour cet esprit maniéré, comme on l'appelait, et me déconseillait officie ment cette lecture. Je neme laissai point ébranler toutefois) et plus tard, pendant mes premiers tâtonnements parisiens, les Causeries du hindi, alors dans leur nouveauté et leur premier éclat, me tinrent souvent compagnie, me consolèrent de plus d'une contrariété, 11 était donc naturel quej'i le désir de voir Sainte-Beuve et de ni'entretenir avec lui.
Il me lit, à première vue, l'effet d'un prélat ita-
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lien, d'uti bon cardinal. Ce mélangé de malice et
de bonhomie qui caractérisait sa conversation m'enchanta. Son affabilité fut parfaite. Il me pressa de le revenir voir et s'occupa de me procurer du travail à Paris, ne pouvant consentir, disait-il, à ce que j'allasse sommeiller en province. Je ne sais trop ce que Sainte-Beuve dut penser des essais critiques et poétiques (hélas! oui, des épîtres, des élégies !) que je lui soumis en assez grand nombre pendant trois années. Certes, il n'y avait pas là de quoi satisfaire un goût aussi délicat que le sien. S'il me prit en quelque gré, ce fut plutôt à cause de la variété de mes aptitudes et, si je puis ainsi parler, de l'étendue de ma curiosité. N'être indifférent à rien, se préparer, s'exercer sur tout sujet, était à ses yeux la meilleure recommandation. C'est sans doute ce qui le détermina, après avoir longuement tâté mon genre d'intelligence et non sans appréhension de mon caractère un peu roide, un peu hautain, qui ne lui convenait guère, h m'appeler auprès de lui, lorsqu'il se sépara de M. Octave Lacroix.
Sainte-Beuve travaillait alors h YÂthœneum français ) revue consciencieuse, disposée à lama-
nière des recueils anglais, que M. Ludovic Lalanne et l'aimable Noël des Vergers rédigeaient sous la direction de M. Didot. Il continuait là, sans faire beaucoup de bruit, mais en conservant son public habituel, la série des Causeries du lundi. En mémo temps il préparait son volume sur Virgile, qui contenait la substance du cours arrêté dès la seconde leçon au Collège de France par des troubles sur lesquels j'ai eu déjà occasion de m'expliquer '. Cet ouvrage, et cela se comprend, lui tenait beaucoup au cœur. Il s'agissait pour lui de démontrer victorieusement qu'il eût comme un autre, mieux qu'un autre peut-être, renouvelé, en l'élargissant, l'enseignement classique de l'antiquité. Ce Virgile une fois fini, nous nous mîmes d'arrache-pied, comme on dit, aux deux derniers volumes de Port-RoyaL
Le manuscrit, qui avait servi pour le cours professé en 1840 à Lausanne, était entièrement achevé, et plusieurs parties aussi parfaites que possible comme exécution. Néanmoins, je ne crois pas qu'une seule ligne du texte primitif ait subsisté telle quelle. Tout a été revu, repris, retouché, for-
l . Voir la troisième parti'1, p. 157 ''t suiv,
tifié, consolidé. Au point de vue de l'érudition spéciale, Port-Royal est un livre inattaquable. En voyant Sainte-Beuve passer des jours entiers et même prendre sur ses nuits pour vérifier les moindres détails, pour se préserver de toute inexactitude, j'ai compris et appris ce que c'est que travailler consciencieusement. Il était impossible sous ce rapport d'aller à meilleure école. Sainte-Beuve avait horreur de l'a peu près. 11 lui a fait une guerre à mort dans Port-Royal, et je ne crois pas que même dans les Causeries, si rapidement écrites, les futurs critiques découvrent beaucoup d'erreurs.
On a prononcé quelquefois au sujet des Causeries du lundi le mot d'improvisation. Il y avait de cela sans doute dans la rédaction de ces longs articles, qui généralement ne coûtaient à l'écrivain qu'une journée de travail. Mais l'improvisation ne portait que sur la forme, nullement sur la préparation. J'ai pu m'en convaincre et je le déclare sans exagération aucune : il n'y avait pas de sujet littéraire, philosophique ou religieux sur lequel Sainte- Beuve ne fût préparé et en mesure de parler, nonseulement avec connaissance de cause, mais avec étendue, avec détail et en homme qui n'a jamais
complètement cesse de s'en occupper. Cette étonnante sûreté de mémoire et cette richesse vraiment extraordinaire d'information lui permettaient d'aborder d'emblée les matières les plus arides et d'y répandre de l'agrément, de la diversité, de la vie. Lorsque décidément le sujet, par trop ingrat, ne rendait pas , il s'en tirait comme Simonide dans la fable de La Fontaine, en faisant l'éloge de Castor et de Pollux, non pas par une digression à la Janin, mais en cherchant et découvrant le point par où cet éloge pouvait éclairer ou féconder le terrain qu'il défrichait péniblement.
C'est ainsi que je l'ai vu égayer et fertiliser les Mémoires de Dangeau. A force d'anecdotes prises à droite et à gauche, de renseignements habilement ajoutés et rapportés, il est parvenu à triompher de leur écrasante monotonie. D'antres fois son immense acquisition antérieure le mettait à même de s'orienter très-Vite et avec beaucoup de décision dans le sujet le pins touffu, le plus complexe. Les matériaux accumulés-, souvent en quantité formidable, et qui encombraient la table de travail, ne le disaient point hésiter. 11 voyait ou plutôt il Savait d'avance où de\ait s'adresser le principal effort de la recherche^ à quelle porte il convenait de frapper.
SAINTE-BEUVE. IT.'i
En lui voyant commencer le mercredi ou le jeudi la préparation d'un énorme travail sur les Mémoires de Villars dont il ne pouvait reculer la rédaction définitive plus tard que le samedi matin, je ne pus m'empécher de lui dire avec terreur : Mais comment allez-vous faire? — «Bah! me répondit-il en souriant, on se jette h l'eau d'abord et on est bien forcé de nager. » Et il ajouta : « Je préparerai mon second article en écrivant le premier. » De l'ait et à ma grande stupéfaction, il tint parole. A la longue je pris l'habitude de le voir sortir constamment à son avantage de ces gageures, de ces tours de force, et je ne m'étonnai plus.
Je ne conseillerais pas toutefois à nos jeunes littérateurs de recourir à cette méthode. Pour qui ne s'appuierait pas sur l'érudition la plus variée et la plus forte, elle serait promptement désastreuse. Sainte-Beuve s'en rendait parfaitement compte. Je lui demandais pourquoi il n'écrivait pas une étude sur d'Alembert, et je lui faisais observer que le coté mathématique du sujet ne devait guère l'embarrasser, puisqu'il lui avait été loisible, à la suite d'un concours, d'entrer le premier à l'Ecole polytechnique : a Oh! il y a trop longtemps de cela > me dit-il. On ne doit parler que de ce que l'on
continue de savoir. » Mot profond qui aurait pu lui servir de devise, et qui fait comprendre du même coup la source aussi bien que la limite de son activité.
11 aimait à causer ses articles. Le soir, en nous promenant sur les boulevards extérieurs , au Luxembourg, sur la place Saint-Sulpice, il me les exposait avec feu, avec passion. Ce n'était pas à ce moment-là qu'il fallait lui faire des objections ou lui exprimer des réserves. Pendant qu'il préparait sa Causerie ou son Portrait, Sainte-Beuve appartenait corps et ame au modèle. Il l'embrassait, l'épousait, l'exaltait. Si je n'étais pas comme lui sous le charme, si le personnage me semblait insignifiant ou antipathique, si je résistais plus ou moins ouvertement, il s'écriait avec une vive contrariété : « En un mot, cher ami, vous voulez ni'ompêcher de faire mon article. Ce sujet n'a pas le bonheur de vous convenir. C'est vraiment déplorable! » Et tout furieux, il me tournait le dos.
Le lendemain nous n'avions garde de souffler mot de notre discussion. Mais une fois l'article écrit, j'arrivais par voie d'insinuation et d'amendements à lui faire adopter quelques-unes de mes restrictions, Quant aux modifications de style, il
s'y prêtait avec une extrême facilité. En dictanl l'article entièrement écrit dosa main, d'un caractère très-fin et à peine déchiffrable, il ne me perdait pas de vue, et lorsqu'il devinail chez moi une hésitation, un scrupule, il s'arrêtait, m'interrogeait, ne me laissait pas tranquille que je n'eusse avoué ce que je désapprouvais intérieurement. Ces objections ne le blessaient nullement, et bien souvent il y faisait droit.
Sainte-Beuve apportait un soin extrême aux éditions successives, aux réimpressions de ses ouvrages. « Tant qu'on vit, disait-il en répétant avec complaisance un mot de Ballanche, il ne faut pas abandonner ses enfants à la charité publique. » Ainsi relisait-il trois et quatre fois lis épreuves. Il faisait peu de changements dans le texte, mais lorsque son point de vue s'était modifié ou que le personnage lui plaisait moins, il multipliait les notes rectificatives. Il était rare qu'il se dégoûtât tout à fait de ses anciens favoris. Je ne lui ai vu cette disposition bien décidée que pendant l'achèvement de Port-Royal. L'ancien admirateur des solitaires et des religieuses avait fini par prendre littéralement en grippe tout ce monde d'élite, trop entêté à <(|n gré dans l'indépendance et la lutte.
Par un renversement de rôle assez piquant, c'était moi qui, la plupart du temps, défendais les portroyalistes contre l'auteur de Port-Royal. Je tenais pour Arnauld, et Sainte-Beuve pour Louis XIV.
Lorsqu'il s'agissait de politique, nos discussions devenaient souvent orageuses* A propos de Camille Desmoulins, de Saint-Just, de Condorcet, un jour surtout au sujet des Lettres de Saint-Arnaud, nous eûmes de véritables querelles. L'invariable conclusion de Sainte-Beuve était toujours :Yous êtes un fanatique. On pense bien que je n'entrerai dans aucun détail sur ces petits différends qui , à la longue, m'ont poussé à reprendre ma liberté un peu plus tôt que je ne l'aurais fait, et l'on peut croire que je suis resté absolument fanatique dans le sons où l'entendait mon illustre et peu commode antagoniste» Je dois pourtant à la mémoire de Sainte* BeuVe ce témoignage, qu'il portait dans ce qui eût été chez toul antre l'excès delà complaisance, pour ne pas employer un mot pins sévère, une sorte de désintéressement chevaleresquei Qu'on ne se récrie pas cl qu'on veuille bien écouter l'anecdote suivante, dont je tiens à préciser lé sens»
(l'était en 1837» Je venais» en me rendant hie
SÀINtfE-BEUVE. 170
Montparnasse, de feuilleter quelques journaux
sous rOdémi. Dans un de ces journaux j'avais lu l'annonce delà prochaine nomination de Sainte*
Beuve au Sénat. Je lui fis part de ce bruit, sans du reste a\oir l'air de prendre trop la nouvelle au sérieux. 11 devint rouge tout à coup et s'écria avec une violence extraordinaire : « Ne me répétez jamais de pareilles sottises! Croyez-vous que je veuille nie déshonorer! » J'avoue que sur le moment je fus abasourdi et que je pris ces paroles pour une simple lubie. A mesure que j'ai vécu auprès de Sainte-Beuve, je les ai mieux comprises. 11 était, j'en suis persuadé, très-sincère en parlant ainsi,
Le Sénat pour lui, selon la coneeption qu'il s'en faisait, devait être la récompense de certains services qu'à cette époque il n'estimait pas encore a\oir rendus. Plus tard il en jugea autrement, et trouvant à son appréciation qu'il avait atteint, sinon passé les limites du dévouement tel qu'il le ruiiipivnait, c'est-à-dire conciliable avec une certaine liberté d'allure, il manifesta autant d'impa? tience et de mauvaise humeur en voyant différer sa nomination, qu'il avait laissé éclater de colère lorsque je la lui avais prématurément annoncée,