I-'O SAINT h B2UY
Encore une ibis, je n'ai pas à nie prononcer sur le fond des choses, mais ce que j'affirme, parce que j'en ai la certitude nu truie, c'est que, dans l'un et l'autre cas, Sainte-Beuve ne se démentit point intérieurement et qu'il fut conséquent, au moins en lui-même. Il était d'ailleurs en politique, ainsi que beaucoup de gens de lettres, très-sujet à des visées chimériques et à des rêveries romanesques.
Nous ne nous entendions guère non plus lorsque nous parlions de l'amour. La constance, l'idéal, le platonisme l'agaçaient profondément. Très-pratique, très-positif à l'égard des femmes, il avait à leur sujet de singulières théories, et n'admettait pas que, même en amitié, on platonisât avec elles. «On se demande toujours, disait-il, si l'amitié sincère . forte, durable, est possible entre un homme et une femme. Oui. je le crois, cela se peut, mais à une condition : il faut qu'il n'] ait pas toujours eu amitié pure et simple, qu'à un moment aussi court, aussi fugitif que vous le voudrez, la pas-ion ail parlé, qu'il 5 ait eu abandon, faiblesse, — une seule, entendez bien, et jamais renouvelée. A ce prix-là, et la dette à la curiosité une fois payée, on peut vivre l'un près de l'autre au-dessus
de la rechute comme sans crainte de rupture. Je suis si persuadé de cette vérité, que j'en veux faire une nouvelle intitulée le Clou d 'or. » — Comment aurait-il mis en action cette scabreuse donnée? On ne peut faire là-dessus que des conjectures, car le Clou d'or n'a jamais été écrit. Il en est de même d'Ambition, roman dont il aimait h parler et qui dans son œuvre devait faire le pendant de Volupté.
Je ne voudrais point tomber dans des détails puérils. Il ne me semble pas inutile cependant de répondre à certains bruits qui se sont produits je ne sais comment et ont couru fort loin. Me trouvant dans les premiers mois de 18G0 chez une aimable dame américaine, un de ses compatriotes, correspondant d'un journal de New- York, homme fort distingué et ancien ami d'Edgar Poë, me demanda très-sérieusement s'il était vrai que chaque jour, après son dîner, Sainte-Beuve tombât sous la table, de telle sorte qu'on fût obligé de le porter ivremort dans son lit. La question était si étrange, si en dehors pour moi du vraisemblable et du raisonnable, que je fus pris d'abord d'un accès de fou rire. Réfléchissant ensuite que cet Américain n'avait eu que le tort de prêter l'oreille aux billevesées
de quelque commis-voyageur, je l'assurai qu'il n'y avait pas d'homme plus rigoureusement sobre que Sainte-Beuve.
Une tasse de thé avec un nuage de lait et une brioche que le plus souvent il partageait avec sa vieille chatte : voilà ce dont se composait invariablement son déjeuner.
Le dîner était plus confortable, sans la moindre superfluité, sans recherche de bonne chère. L'eau rougie était la boisson dominante. A peine au dessert un doigt de vin pur, et dans les grandes occasions un petit verre d'anisette ou de curaçao. Jamais de café ni de cognac. On voit que Sainte- Beuve n'était ni buveur ni gourmand. Il se piquait d'être gourmet. Selon lui, les gens de goût doivent avoir le p;ilais délicat, impressionnable. «Voyez les doctrinaires, répétait-il volontiers, ils ne savent ni ce qu'ils mangent ni ce qu'ils boivent. On ferait manger un morceau de carton à M. Guizot sans qu'il s'en aperçût. Eh bien ! en littérature ces hommes-là n'onl point do goût à eux. Ils prononcent en vertu de la tradition scolastique, universitaire. Leurs jugements sont faits d'avance, non sentis ni éprouvés personnellement. »
J'ai beau chercher de quel fait on a pu partir
pour ériger Sainte-Beuve en disciple actif d'Epicure, ma mémoire ne me rappelle rien. Il est vrai qu'une fois on lui apporta de chez son épicier une interminable note où, de deux jours en deux jours, figuraient des bouteilles de vin qu'il était censé avoir bues, et que la cuisinière qui était alors chez lui, une grande diablesse nommée Adèle, consommait avec des carabiniers par trop altérés. J'étais là lorsqu'on lui remit cette fameuse note et je lui en donnai lecture. Je vois encore sa figure étonnée à mesure qu'il entendait les mentions suivantes, qui se succédaient avec une désespérante régularité : le 2, grenache pour monsieur ; le k, malaga pour monsieur ; le G , Saint-Emilion pour monsieur, et ainsi de suite. Non, jamais homme ne fut ni si stupéfait ni si en colère.
L'idée qu'on pût le croire tellement ami du jus de la treille l'exaspérait. Qu'aurait-il dit si les propos de mon Américain étaient venus jusqu'à lui ?
Ce matérialiste était donc sous ce rapport fort peu matériel. Quant à son matérialisme philosophique, tout ce qu'on a dit et imprimé à ce sujet est encore au-dessous de la vérité. Un prince de ses amis, qui ne se pique pas de spiritualisme, s'é-
criait un soir — m'a-t-on raconté — après lui avoir entendu développer avec feu ses thèses favorites : «Le matérialisme de Sainte-Beuve m'épouvante. » On comprend combien vives et quelquefois pénibles devaient être mes impressions, à moi, intellectualiste endiablé, comme il m'appelait dans nos controverses. Il en était resté à d'Holbach, à la Mettrie, à r homme-plante , à r homme-machine. Les systèmes idéalistes sur l'origine de l'espèce humaine lui faisaient hausser les épaules. La conclusion vers laquelle le ramenait un penchant invincible était celle-ci : « Un degré de chaleur de plus ou de moins à un certain moment du temps, et l'humanité pouvait ne pas éclore. » Les dispositions de son testament ont été l'expression exacte et courageuse de sa pensée. Je me sers exprès de ce mot courageuse, 11 n'était pas arrivé sans hésitation à ces formules d'une suprême netteté. Me parlant un jour, vers 185.'), je crois, de ses intentions à cet égard, il me dit : ((J'ai rédigé un projet de testament. Je veux être enterré à huit heures du matin et qu'il n'y ait point de discours sur ma tombe. Quelques amis fidèles assisteront à la basse messe et ce sera tout. » Personne n'ignore que la basse messe ne se trouvait point dans le testament
SALNTE-BEUVE. 1 S : ;
définitif. Le philosophe l'avait emporté sur l'homme du monde et s'était affranchi du respect humain.
Je me suis parfois demandé comment dans un commerce continuel avec un esprit supérieur, armé de toutes les puissances de l'érudition, de l'ironie ; investi à mon égard d'une triple autorité par son âge, son talent et sa renommée, je n'avais jamais laissé entamer mes croyances déistes et spiritualistes ni mes convictions libérales. Il est probable que, lorsque j'entrai chez Sainte-Beuve, la formation de l'être moral était complètement achevée en moi. Sans cela je n'aurais peut-être pas si fermement ni si heureusement résisté. Je ne suis pas sans y avoir eu quelque mérite, car s'il n'avait point le goût de la propagande, Sainte-Beuve ne pouvait souffrir la contradiction, môme réservée et voilée, même sous-entendue.
Cette divergence dans les idées et dans la manière de sentir devait finir par amener dans nos rapports de la tension et une certaine froideur. Je n'essayais pas de convertir, mais je ne voulais ni être converti ni même le paraître. De là, des picoteries, des escarmouches et, par moments, des discussions assez vives. Ajoutez qu'après plus de trois
ans d'un régime intellectuel aussi substantiel, aussi excitant, et d'une éducation critique telle que Sainte- Beuve pouvait seul la donner, la vocation littéraire se déclarait en moi impérieuse, irrésistible, comme le fit remarquer un jour à mon patron un écrivain d'infiniment d'esprit et de talent, M. d'Aurevilly, auquel j'ai toujours été reconnaissant d'avoir osé porter le premier un témoignage décisif en ma faveur. Or, Sainte-Beuve a toujours trop occupé et absorbé ses secrétaires pour qu'il leur ait été possible d'écrire et de se produire en restant près de lui. J'apportai dans cette épreuve toute la bonne volonté possible, mais ce fut en vain. Mis dans la nécessité d'opter entre ma vocation et des fonctions qui étaient une entrave continuelle, je m'éloignai, non sans tristesse, mais sans hésitation et sans me sentir le moindre tort.
C'était en janvier 1859. L'année presque entière se passa sans que nous eussions occasion de nous rencontrer. En décembre, les deux derniers volumes de Port-Royal, auxquels j'avais travaillé de la première à la dernière ligne, parurent. Sainte- Beuve me Les envoya aussitôt avec cette mention inscrite de sa main sur la première page : Souuc-
wtr de trois ans moins un jour. J'allai dès le lendemain lui porter ma carte, et quelques heures après m'arrivait le billet suivant :
(( J'ai été à la fois reconnaissant et désolé de recevoir votre carte ; Marie a été grondée de ne vous avoir pas fait entrer, môme un peu malgré vous : coge intnire.
« Permettez -moi de croire que ceci équivaut à un serrement de main cordial. Laissons du passé ce qui est pénible; j'apprécie votre esprit comme je le dois : je m'étais cru évidemment sur vous par le passé plus de droits que je n'en avais : l'intention du moins n'était pas mauvaise. Que ce qui s'est mêlé d'étranger entre nous n'empêche point le sentiment durable d'estimé de persister sans aigreur et même avec un degré d'affection qui, de ma part, n'a nul effort à faire pour renaître et continuer.
Ce 7 décembre .
Nos relations dès lors redevinrent tout à fait cordiales, et sans doute elles auraient repris avec une certaine fréquence si peu de mois après je n'étais allé me fixer à la campagne. Du moins il
n'y eut plus rien entre nous qui ressemblât aune séparation ou à de l'hostilité. Sainte-Beuve suivit avec une attention bienveillante mes débuts dans la critique littéraire, et j'ai de lui, sur quelquesuns de mes articles, des lettres charmantes. J'en pourrais transcrire des passages intéressants, mais je préfère donner ici une lettre de pure cordialité intime et qui montre combien nos relations étaient empreintes d'affabilité. 11 s'agissait d'une trèsbonne photographie de lui, que j'avais vivement désiré avoir et qu'il était difficile de se procurer, parce qu'elle n'était pas dans le commerce. Je lui avais écrit pour lui exprimer l'espérance qu'il restait au moins un de ces portraits, et pour le lui demander. 11 me répondit :
« Ce S janvier 1SG2.
(( Eh bien ! non, cher ami, le mal est irréparable, il n'y en a plus, Chesneau a eu le dernier.
a II n'y en a plus, et. pourtant il y en a encore.
« Si ce n'est qu'impossible, cela se fera.
« Voilà L'histoire:je n'ai eu primitivement qu'un seul de ces marmousets, lait en Savoie par M. de Solms ; mais Mathieu-Meusnier, le voyant un jour chez moi, a demandé à faire photographier l'uni-
que exemplaire, et cette photographie de seconde main que ces dames ont accaparée et distribuée , il n'en restait plus qu'une épreuve l'autre jour.
«Oui, mais on a la plaque, et on en fera faire une pour vous, tout exprès. N'est-ce pas mieux? Je n'ai attaché à cela aucune importance et n'en ai donné aucune.
« Ainsi me voilà excusé, n'est-pas ? — Je n'ai à vous souhaiter, cher ami, que de mener votre campagne aussi vaillamment que vous faites dès l'entrée : votre Proudhon est des plus fermes et, ce me semble, des plus sensés : je ne possède pas h fond sa théorie ; je lui accorderais seulement un peu plus d'éloges littéraires : Solatia victo.
« De la santé, cher ami, c'est la seule chose que vos amis doivent vous souhaiter, puisqu'avec elle vous avez d'ailleurs en vous toutes les vertus intérieures qui font, soutiennent, animent et passionnent le talent.
« Tout à vous,
« Et amitiés à Chesncau. »
J'ai été bien inspiré de demander cette photographie. Je n'en connais pas qui rendeplus exacte-
ment la physionomie de Sainte-Beuve. Elle est suspendue dans mon cabinet de travail, à côté du médaillon de Senancour par David d'Angers. Lorsque je la regarde, il me semble que je vois revivre mon vieux maître. C'est bien lui, saisi dans un de ses meilleurs moments, dans une de ses heures trop rares de douce sérénité ; quand, par exemple, il descendait au jardin, vers quatre heures de l'après-midi, après avoir lu un chant d'Homère, et qu'il oubliait les contrariétés ou les souffrances du présent pour songer à cette antiquité qu'il n'a jamais cessé d'aimer, quïl comprenait et sentait à merveille.
On publiera sans doute un jour la Correspondance de Sainte-Beuve. 11 sortira, je crois, à BOB honneur de cette épreuve autant que Déranger, plus que Lamennais, qui est monotone dans la passion, et que Stendhal, par trop sec dans l'ironie, par trop sans gène dans la familiarité. Sainte- Beuve ne soignait pas ses lettres à la façon de
SAINTE-BEUVE. 1 ° î
Paul-Louis Courier, mais il ne se restreignait pas au billet banal, emphatiquement et vaguement louangeur, dont se montrent trop prodigues quelques-uns de nos plus illustres écrivains, à ce que l'on peut appeler le billet grand homme. L'auteur des Causeries n'aimait pas à écrire des riens. Pour qu'il se décidât à quitter le travail et à correspondre, il fallait que le moliflui parût pressant, la cause suffisamment sérieuse. Il griffonnait trèsvite ou dictait avec une extrême rapidité, ne se permettant jamais d'incorrections, mais oubliant parfois des mots et se souciant peu d'arrondir coquettement la période.
Des branches de cette correspondance seront assurément très-intéressantes, très-riches en jugements de première impression, en aperçus d'une soudaineté piquante, en informations d'une sûreté rare, en curieuses anecdotes vivement contées. Il y aura beaucoup de charme et aussi de profit à suh re le critique dans ses relations multiples, soit avec ses pairs et ses égaux en talent, soit avec les écrivains qu'il devinait et encourageait, soit avec les chercheurs laborieux qu'il félicitait de leurs investigations, de leurs découvertes, qu'il aiguillonnait, et auxquels il aimait à ne pas laisser une seule mi-
nute de repos, à. mettre, selon son expression favorite, le feu sous le ventre.
Les lettres adressées à M. de Chantelauze et dont col esprit délicat, qui est en même temps un de nos plus distingués érudits, a bien voulu me donner communication, nous font voir Sainte-Beuve sons cet aspect. M. de Chantelauze est arrivé, en étudiant à fond la vie du cardinal de Retz, à taire pénétrer la lumière dans certaines parties jusqu'alors complètement obscures de cette existence si agitée. De tels résultats ne pouvaient laisser indifférent Sainte-Beuve qui, dans Port-Royal, avait rencontré Retz en assez bons termes avec les principaux jansénistes et presque soutenu par eux au moment de la Fronde. Il faut voir de quelle ardeur il presse la rédaction du mémoire sur ce sujet auquel travaillait M. de Chantelauze, avec quelle satisfaction réelle il en salue l'achèvement, avec quel empressement, en attendant l'heure d'une plus Large et plus complète publicité, il offre au consciencieux et discret écrivain l'hospitalité d'un de ses appendices de Port-Royal dont il L'improvise ainsi auxiliaire et collaborateur. Je gâterais 1 ment de cette correspondance en insistant davantage. 11 me suffit d'en avoir indiqué le caractère.
Quant aux lettres que j'ai reçues de Sainte- Beuve, je comptais d'abord me borner à donner les deux ou trois qu'on a pu lire dans le chapitre précédent, mais on me dit qu'il est nécessaire d'être complet, et je me décide à imprimer ce qui n'est ni trop intime, ni trop insignifiant, et vaut la peine d'être conservé. La plupart de ces billets, écrits en courant, ont trait à mes débuts dans la critique littéraire. Mon ancien maître les suivait avec beaucoup d'attention et de sympathie. On y trouvera souvent des compliments dans lesquels sans doute une affectueuse et persistante estime avait sa bonne part. Je ne m'en fusse pas targué sans motif et par simple plaisir d'amour-propre, mais je les enregistre sans embarras, sans fausse modestie, avec la légitime fierté du travailleur qui n'a rien négligé pour bien faire, et qui se voit récompensé de son effort par le plus compétent des juges.
La première de ces lettres est datée du 26 février 1853. Ne connaissant pas encore personnellement Sainte-Beuve, je lui avais demandé la permission de me présenter chez lui. On va voir, par sa réponse, combien il était accueillant pour les plus inconnus, les plus obscurs.
Ce samedi 26.
(( Monsieur,
« Je n'ai certainement pas oublié votre aimable lettre et le désir amical que vous m'avez exprimé. J'ai été sans une minute à moi depuis quinze jours; mais si vous étiez libre demain, vers 1 heure (dimanche), j'aurais grand plaisir h vous voir et à vous remercier de vos bons sentiments pour moi. »
Je travaillais alors au Dictionnaire de Maurice Lachâtre, étrange compilation! singulièrement curieuse sous sa première forme et qui a usé bien des existences de modestes travailleurs! Jules Duval, L'économiste regrettable et regretté, futur rédacteur des Débats et de la Revue des Deux- Mondes, y coudoyait Buchet de Cublize, tète encyclopédique, intelligence vaste et impartiale, élève, comme Tisseur, Blanc Saint-Bonnet, Victor de Laprade, Fortoul, dont il était le condisciple, du célèbre abbé Noirot. Le trop de science et une sorte d'impassibilité intellectuelle qui le détournait de L'action en lui faisant voir avec une égale force
les avantages et les inconvénients des choses, ont empêché Buchet de se produire avec autorité, avec éclat. Je le comparais quelquefois à un vaisseau qui ne peut démarrer, parce que son chargement est trop lourd. Hélas ! le vaisseau ne quittera jamais la rade, et la mort a eu raison de ce cerveau puissant où tant de notions étaient accumulées!
Antonio Watripon, fantaisiste aimable, esprit léger, poëte à ses heures, qui côtoyait, sans en faire partie, le monde de Murger, et le studieux Victor Fillias, ancien élève de l'École Normale, frappés déjà tous les deux de la maladie de poitrine qui devait les enlever quelques aimées plus tard, n'étaient pas les moins assidus des collaborateurs.
Parmi les survivants, je citerai l'infatigable M. Charguéraud, liseur, fureteur, annotateur, rhomme-dictionnaire, l'hommc-recherche ; et un charmant causeur, lettre jusqu'au bout des ongles, M. Melvil-Bloncourt, aujourd'hui représentant des colonies à l'Assemblée nationale, l'un des hommes qui possèdent et maintiennent le mieux la tradition intellectuelle, philosophique de notre pays. J'omets bien des physionomies originales qui ont traversé ce milieu compliqué, cultivé, sans s'y acclimater et seulement par curiosité ou conviction,
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car, au Dictionnaire Lachatre, sauf le secrétaire de rédaction, devenu maintenant un bonapartiste excentrique, nous étions passionnément libéraux. La partie faible était les appointements. On était peu payé et ce peu n'arrivait pas toujours régulièrement. Sainte-Beuve, qui me trouva mauvaise mine et m'entendit tousser, s'inquiéta et tenta de me découvrir une occupation mieux rétribuée. La chose n'était pas facile, son action ne s'exerçant guère que sur la presse gouvernementale où je ne voulais pas entrer. Sainte-Beuve me fit à la fin comprendre qu'on peut rédiger des notices archéologiques et des bulletins de bibliographie dans le Moniteur, sans être un ami ou même un serviteur du gouvernement. Voici ce qu'il m'écrivait au milieu de L'été de 18o3, sans plus tenir compte de mes hésitations :
Pari», 18 juillet.
a Mon cher monsieur,
a J'ai parlé pour vous à M. Turgan, directeur du Moniteur. Il est tout disposé à VOUS occuper.
Je ne lui ai rien désigné de précis, mais je lui ai dit que vous étiez propre à bien des choses et que vous
pourriez là vous étendre au fur et à mesure. Allez voir un jour M. Turgan a midi avec le petit mot que je joins ici. S'il n'y était pas, attendez-le. Expliquez-lui bien ce que vous pourriez faire, nonseulement en articles, mais en notes, en extraits, pour les parties sérieuses, historiques encore plus que littéraires; enfin, mettez-le à même de vous bien essayer. Arrangez-vous pourtant de manière à ne pas quitter le certain pour l'incertain, et ne levez un pied du radeau où vous êtes que quand vous en aurez un bien posé sur le vaisseau. « Tout à vous. »
Pendant les deux années que je passai au Moniteur, remplissant les fonctions d'historiographe de ce vieux Paris dont les monuments disparaissaient chaque jour, et qui devait bientôt n'être plus qu'un souvenir, je vis très-souvent Sainte-Beuve et il n'eut occasion de m'écrire que de très-courts billets. De 1855 à 1859, j'étais son secrétaire et je venais deux fois par jour rue Montparnasse, sauf les dimanches, où l'on ne travaillait que le matin, et le 1er janvier, où je prenais l'unique congé de Tannée. On comprend que de si fréquents rapports ne laissaient place à aucune correspondance; j'ai,
S.UNTE-BEUVE.
plus haut, en racontant notre brouille et notre réconciliation, donné le texte de la lettre qui marqua notre rapprochement.
En 1860, je répondis, dans Y Opinion nationale, à un article de M. Renan publié au Journal des Débats sous ce titre : Le Béranger des familles, par quelques pages assez vives, intitulées : M. Renan et le génie gaulois, Sainte-Beuve m'écrivit à ce sujet.
Ce 10 janvier.
(( Mon cher ami,
L'article est excellent; le titre met
tout d'abord en lumière le vrai point de la question; il élève le débat, ce qui est justice avec Renan qui élève tous les sujets qu'il traite. Tout le passage où vous le montrez lils trop dédaigneux de ces pères et ayeux auxquels il ne veut pas ressembler, mais qui ont servi à le former, à le préparer, et qui l'ont nourri même avant qu'il fûtué, est excellent et digne de l'adversaire. L'apologue final, emprunté au plus charmant poète du crû gaulois, est du plus heureux à propos. En tout, cet article
sur une question brûlante, doit, ce me semble, vous faire bien de l'honneur et vous poser.
« Tout à vous.
a P. S. — Pour la critique, — il y a un peu d'obscurité dans les Eliacin de la critique, — les Néarque et les Polyeucte, etc., ne craignez pas de simplifier et d'ouvrir davantage votre expression. »
L'impression produite sur lui par cet article fut durable, car, venant à son tour à écrire sur Béranger, il en fit mention avec éloges. Cette question Béranger tendait d'ailleurs à s'éterniser. De tous les points de l'horizon littéraire, on s'accordait pour foudroyer le chansonnier défunt. M. Eugène Pelletan, toujours hardi contre les tombes, donnait, sur ce sujet, la main à M. Renan et attaquait la mémoire de Béranger avec l'amertume dont il devait faire preuve plus tard contre celle de Proudhon. Je revins, de mon côté, à la rescousse par un article intitulé : Une lettre tV outre-tombe, où j'imitais de mon mieux la manière du vieux chansonnier dans sa correspondance pour railler et confondre ses détracteurs. Vers la même époque paraissait, dans la Revue européenne, mon étude
sur Port-Royal . Je reçus à ce propos la lettre suivante :
Ce 5 mai.
(( Cher ami,
« J'ai à vous faire un double compliment.
« Dans l'un, je suis trop intéressé pour avoir le droit d'y insister; mais, en vous lisant, j'ai été frappé des parties fortes et de cette profonde concentration, par endroits éloquente, le plus digne hommage à ces stoïques chrétiens !
« La lettre de Beranget est du meilleur esprit et du meilleur sens. Je ne serais même pas étonné qu'elle n'avertît les badauds de ne pas se Laisser aller au torrent des violents et de revenir à penser et à juger par eux-mêmes. Ce serait un beau triomphe. Mais, même quand vous ne corrigeriez personne, cette charmante lettre, qui rejoint l'article sur Renan, vous fait le plus grand honneur, et il nie semble que si on la met en regard de votre Essai sur Port-Royal, si différent de manière, on vous reconnaîtra cet entre-deux de Pascal qui est la base des vrais talents et des esprits solides.
(( Continuez, mon cher ami, et ménagez-vous ;
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c'est le seul conseil à vous donner. Croyez à mes sentiments de reconnaissance et de haute estime. »
Je passe une lettre d'affaires, où il se montre fort aimable pour moi et pour d'autres, et j'arrive à celle qu'il m'écrivit pour me remercier d'un article sur Chateaubriand l et son groupe littéraire, dans lequel, tout en demeurant courtois et respectueux, j'avais tenu à me montrer ferme et à ne pas transiger sur certains points.
« Ce 1G décembre 1860.
(( Enfin, cher ami, je l'ai cet article tant désiré, moins encore comme faveur que comme expression d'une pensée à laquelle j'attache tant de prix et j'accorde tant de valeur. J'espère, avant tout, que votre santé n'aura pas trop souffert de cette reprise de travail, car, quand vous vous y mettez, c'est d'une façon si sincère et si intense que la machine physique doit s'en ressentir, et que la lame fait trembler le fourreau. Je vous remercie d'avoir maintenu Chateaubriand que je n'ai jamais voulu diminuer, encore moins dégrader. Le vrai est que