‹ Sainte-BeuveChapitre 23 sur 30 · Voir à l'Appendice · texte numérisé non relu

Voir à l'Appendice

ce cours était devenu un peu vieux ; j'ai tâché de le rajeunir et de le fortifier, de le radouber par toutes sortes de documents et de curiosités authentiques. Mais les conséquences que j'en ai vu tirer, je ne les tire pas, et même en vingt endroits je dis le contraire. Vous dites des choses excellentes sur la statue qui, en définitive, continuera de montrer le front inspiré, le reste se dérobant sous le nuage. Mais nous, qui sommes dans les coulisses, nous étions derrière le nuage qui continuera de se reformer pour d'autres. Il n'y a que ceux qui le voudront qui viendront nous y chercher. — Je vous trouve seulement trop sévère pour les pages de la fin, qui n'ont point paru manquer si fort à la convenance, l'homme étant ce qu'il était; et le monde, si sévère d'ordinaire pour les confidences de ce genre, a paru goûter et accepter celles-là. Mais vous êtes, me direz- vous, plus sérieux que ce monde frivole; sur ce point, j'ai retrouvé un croyant! C'est un privilège de la jeunesse et de la vie austère que vous menez. — L'âge vous en otera assez. Cet Age (le votre) est sans pitié!

c( ,1e vous serre bien cordialement la main, en attendant (pic j'aie le plaisir de vous voir.

« Merci encore et tout à vous. »

En novembre, les beaux articles de Sainte-Beuve sur Déranger paraissaient au Constitutionnel, et du fond de notre ermitage, situé au pied des collines de Sèvres, nous envoyions au maître, Chcsneauetmoi, nos très-vives félicitations. Je joignais à ma lettre un article récemment publié sur Montausier. Yoici la réponse; datée du 2o novembre :

« Cher ami,

« Je suis bien sensible à l'approbation de l'École de Sèvres sur le Béranger. Elle compte beaucoup pour moi. Cccur et esprit, l'Ecole de Sèvres !

« J'ai lu le Montausier. C'est bien là ce rabroucur de gens, ce duc et pair qui avait du Scaliger. Vous avez rassemblé à merveille tous ces traits qui n'en feront jamais un de ces misanthropes qu'on aime. Il a décidément perdu son procès. Je ne lui connais de bon que l'amitié de Fléchier : c'est sa circonstance atténuante.

« Je fais comme vous, cher ami, je pioche. « Tout à vous et à Chcsncau. »

Faisant un choix et n'ayant pas à m'astreindre à l'ordre chronologique, je place ici deux lettres qui montrent Sainte-Beuve sous un jour tout particu-

lier. Je n'ai jamais auprès de lui sollicité pour mon compte, et si les lettres que je lui adressais existent encore, on pourra les ouvrir sans y rien trouver qui trahisse de ma part l'ombre d'une convoitise, mais j'ai eu quelquefois recours à lui pour des amis dont la situation était intéressante, ou d'humbles fonctionnaires qui demandaient de l'avancement. Il a toujours fait preuve en ces circonstances d'une obligeance extrême, mais rien ne lui était plus pénible que le rôle de solliciteur et ne le mettait davantage au supplice. On en jugera par ce qu'on va lire :

« Ce H décembre L861.

<( Cher ami,

a Vous aurez compris que, si je n'ai pas répondu, c'a été à cause de ma surcharge il'1 travail.

a J'ai tout reçu de YOpinion et tout lu avec intérêt, depuis la Sœur Philomène jusqu'à L'article Meissonnicr1.

« Je voudrais p >u\oir faire ce que vous désirez. Voici mes difficultés : \o hais de solliciter. Si l'on sollicite vaguement, mollement, on n'obtient pas :

!. Par M. Ernest Chesneau.

SAINTE-BEUVE. 20b

il n'y a qu'une manière, c'est de demander comme pour soi. Or, cela engage beaucoup. Je prends ces personnages par leurs surfaces polies, je réserve mon indépendance; n'ayant jamais rien à leur rendre, je m'abstiens d'être leur obligé ! Combien il faut estimer l'intérieur des gens pour supporter d'être leur obligé !

« Cela ne veut pas dire que je ne tenterai rien ; mais ce m'est une difficulté morale

M. Lévêque1 est venu un moment me voir, nous avons causé de vous.

« Excusez-moi de n'en pas dire plus en écrivant : je rebute sur l'écriture, tant j'ai à en faire.

« Mille bonnes amitiés à vous et à. Chesneau. »

« Ce o décembre 1867.

(( Mon cher ami,

« Vous ne pouvez douter du plaisir que j'aurais h vous être agréable. Écrire à un directeur général que je ne connais pas ne serait rien, et je passerais

1. Professeur au collège de France, membre de l'Institut, auteur de plusieurs ouvrages pbilosophiques, notamment d'un traité, justement estimé, sur la Science du beau.

sur mes scrupules de réserve. J'y ai bien passé hier en recommandant

« Mais veuillez savoir que M. Yandal est le gendre de M. Ileeckeren *. Vous vous rendrez alors parfaitement compte que je ne puis, à aucun prix, m'offrir dans la position de désirer être obligé envers lui.

« Vous me parlez du Sénat comme si j'étais aussi en état d'y aller. Mon mal est très-sérieux et me tient sans plus devoir me lâcher. C'est à travers cela que je tâche de sauver le matin quelques heure? d'étude.

« La révision de Port-Royal était une grosse épine. Je me suis senti bien soulagé de l'avoir hors du pied.

<( Je suis à vous de tout cœur.

<( P. S. — Il y a dans les Libres étude* d'Athanasc Coquercl un chapitre sur Augustin du F

Cela m'a rappelé votre ancienne visite au pasteur Paumicr. Ici nous avons une révélation complète. Vous trouveriez là peut-être un sujet à quelque méditation morale et religieuse. »

Deux ou trois lettres encore, prises un peu çà et là, pour compléter la gerbe. Après tout ce qui précède, il est permis d'être sobre d'explications, et je les laisse parler d'elles-mêmes.

« Cher ami,

« J'ai reçu de vous les articles sur les critiques et celui sur madame Sand ', très-remarquables, et ce dernier de la plus pressante et victorieuse polémique. Michel Lévy vous parlera sans doute d'un travail à faire sur une édition qu'il projette de lettres en grande partie inédites, des amis de Rousseau; c'est le dépôt des papiers Moultou. D'Alembert, Duclos, Diderot, madame d'Épinay, etc., y défilent et y figurent2. J'ai cela chez moi jusqu'à samedi. Michel Lévy y viendra vers une heure. On me dit que vous avez la bonne pensée de venir ce jour-là. Je dois dîner en ville et sortir vers cinq heures. J'aurais trop de regret de vous manquer

1 . 11 s'agissait du grand prix que devait décerner L'Académie française et qui fut accordé à M. Thiers. J'avais pris eu main et chaudement la cause de madame Sand.

2. J'ai été; eu effet, chargé de préparer ce travail qui, retardé patdiverses causes, ne parut qu'en 18G5 sous ce titre : Jean-Jacques Rousseau, ses amis et ses ennemi.

encore ! Vous avez dû avoir bien de l'écho sur l'article George Sand, même des beaux arbres de Saint-Cloud.

a Tout à vous. »

« Ce 29 mai (1861]. »

« Ce 22 décembre 18GG.

(( Cher ami,

« Laissez-moi dicter pour être bien lisible. Me voilà pris sans grande douleur, mais assez sérieusement au fond. Je ne songe plus à produire, mais simplement à recueillir, à lier mes gerbes. J'y suffirai à peine. Je vous ai lu dans la Libre Conscience. Yous me donnez envie de connaître ce M. Pécaut...

« Sur Gui Patin, voici ce que je sais. Taschereau avait préparé presque entièrement une édition d'après les manuscrits de l'Arsenal. Les éditeurs faisant défaut, il a dû s'arrêter. 11 esl à croire que, si préparée qu'elle soit, son édition était loin d'être achevée en manuscrit : de tels travaux ne se terminent qu'à L'impression. Mais je crois que le plus simple et le plus direct, pour ne pas recommencer ce qui est déjà fait, serait de s'adresser à lui.

i\J. Taschereau est un parfait galant homme, un peu sec d'abord, mais accessible. Il sait mieux que personne tout ce qu'il y a de défectueux dans l'édition Réveillé-Parise, dont les faiblesses et le manque de goût sautent aux yeux. Je pourrai faire sonder M. Taschereau par mon ami Rochebilière. Je suis malheureusement peu en état pour le moment de me mêler directement d'aucune chose. Il faudrait m'excuser auprès de vos amis *. Je ne ferais guère que leur dire plus au long ce que je vous résume

« Assez pour aujourd'hui, cher ami ; continuez et suivez votre voie ; elle est bien vôtre : elle a son caractère.

« Tout à vous de cœur. »

Quelques heures plus tard il m'écrivait sur le même sujet.

1. Le docteur Montanicr et M. Henry Maret, qui songeaient à donner au public une nouvelle édition de Gui -Patin. La politique vint à la traverse et leur fit abandonner ce projet. M. Montanier a été préfet du Gers après le 4 septembre. Maret, charmant esprit, l'un de nos plus fins humoristes, sYst laissé entraîner bons des voies littéraires, et les événements l'ont durement puni de cette passagère infidélité. Espérons que cet enfant prodigue reviendra aux Lettres pour lesquelles il est fait et dont il n'aurait jamais dû s'éloioctobre 1871).

2i0 SAINTE-BEUVE.

« Samedi 22.

a Cher ami,

(( Je cause avec M. Paul Chéron, de la Bibliothèque Impériale : il est très-foncé sur Gui Patin. Si MM. Montanier et Maret veulent en aller causer avec lui un jour à la Bibliothèque, ils n'ont qu'à se présenter de votre part, il leur dira tout ce qu'il en sait, et il sait bien l'état de la question.

ce A vous de cœur. »

« Ce 30 septembre 1SGG.

a Mon cher ami, »

a Je vous remercie beaucoup de m'avoir fait lire vos trois articles sur le Dictionnaire de Littré. Ils me paraissent excellents. Vous avez su mêler de l'agrément à l'exactitude par ce tracé historique de la destinée des mots, de leur grandeur et de leur décadence. La remarque sur la qualité du style de r Essai sur les mœurs es1 essentielle. — En tout c'est de la critique qui rend fidèlement l'auteur dont elle s'occupe et \ ajoute sur quelques points.

a Agréez toutes mes amitiés. »

On voit par ces quelques échantillons ce que sera une correspondance complète de Sainte- Beuve. Il me suffit d'en avoir donné une idée. J'ai d'autres lettres de lui, mais purement intimes et qui ne jetteraient pas sur sa physionomie un jour plus vif que celles qu'on vient de lire. Dans tout ceci — et je le déclare expressément pour qu'on ne soit pas tenté de me le rappeler — c'est du maître seul qu'il s'agit et non de ma personnalité.

Je n'ai pas môme, en consignant ces marques flatteuses d'assentiment, Tarrière-pensée de répondre à certains bruits qui nous ont représentés comme très-froids et presque hostiles à l'égard l'un de l'autre dans les dernières années de sa vie. La vérité est que nos dissentiments philosophiques et politiques subsistèrent jusqu'à la fin, mais sans s'accentuer davantage, sans tourner jamais à la polémique. En littérature môme nous eûmes des piques assez vives. Il désapprouvait la vivacité rigoureuse de mes appréciations sur M. Taine. La sévérité de mon article contre Salammbô de M. Gustave Flaubert lui paraissait excessive, etc.

Ces désaccords, inévitables entre personnes qui n'ont pas le môme point de départ et ne se servent pas de la môme mesure, n'ont point empêché

212 SÀINTE-BlUVE.

Sainte-Beuve de me rendre publiquement témoignage en mainte occasion. Dans Port-Royal, dans son Introduction aux Amis de Rousseau, en plusieurs endroits des Causeries du lundi, spécialement dans l'appendice intitulé : Mes secrétaires, il a parlé de moi en termes qui ne laissent rien à désirer et qui ne me permettent à son égard que l'expression d'une profonde reconnaissance.

Il s'intéressait très-vivement aux diverses parties, successivement publiées, de mon plus récent ouvrage : Y Année d'un Ermite. Le dernier chapitre, La Confession de l'Ermite, lui avait causé une forte impression et il s'en est exprimé devant des amis communs en des termes que je n'ose men. donner ici. Ces effusions intimes, cette psychologie personnelle lui plaisaient particulièrement et il craignait que l'élément histoire naturelle, le côté Toussenel et Michelet, dominant la tradition Jean- Jacques et Bernardin, ne remportât dans mon livre, a Engagez-le bien, disait-il à Chesneau, à n'y pas mettre trop de fourmis. » J'ai suivi de mon mieux son conseil et j'ai tâché de tenir la balance égale entre le psychologue et le naturaliste. C'était, dans la limite du possible, rendre encore hommage à l'éminent écrivain qui m'a ouvert la

voie et dont les enseignements si pénétrants et si exquis ne cesseront jamais d'être présents à ma mémoire.

LETTRES A M. DE CTIANTELAUZE.

Ce 24 juin 1863.

(( Oui, Monsieur, j'ai appris votre découverte4 par un article de M. Nefftzer, et je suis à l'affût depuis ce temps-là. Cette correspondance publiée sera un événement littéraire et historique. Vous aurez rendu un vrai service aux curieux, et aussi à la langue ; car Retz en déshabillé doit être fort intéressant à surprendre. Je vous suis infiniment obligé d'une offre si aimable a ; croyez-vous qu'avec la vie assujettie que je mène et la charge de ma corvée hebdomadaire, il m'est impossible de profiter d'une si parfaite obligeance avant lundi prochain? Si ce jour-là vous étiez libre vers deux

Page 1