Madame Edma Roger dea Genettes
du général Changarnier *, lequel je sais être une véritable autorité littéraire. Où est le temps où je le rencontrais souvent et où je jouissais de cette conversation si diversement animée et instructive? Je lui ai dû, lors de ma candidature h F Académie, la voix de M. Lacretelle, qu'il a enlevée comme si c'était une redoute. Je n'ai jamais oublié ces temps agréables et qui font dans mon souvenir comme une autre vie antérieure et réservée. — Ne vous souciez pas de ce que disent les journaux à notre sujet; je n'ai fait aucune lecture en petit comité. Ma préface n'a que quatre pages tout au plus. Il n'y a de vrai que notre prochaine publication qui remettra tout à point et dans le vrai. — Ma santé, non plus, n'est en rien changée ni améliorée. C'est assez qu'elle ne soit pas pire.
« Agréez, etc. n
1. Sainte-Beuve fréquentait assidûment, il y a quelques années, le salon de madame d'Arbouville, femme d'une grande distinction
et d'un esprit très-cultivé. Il y rencontrait souvent ie général Changarnier, alors dans tout l'éclat de ses brillants faits d'armes d'Afrique. Sainte-Beuve fut frappé de la variété de ses connaissances, de ses causeries pleines d'esprit, d'originalité et de pont sur la littérature, sur les hommes et les choses de notre temps et du temps L'impression qu'il en garda fut si vive, que, même après de longues années, pendant lesquelles la politique sépara les deux incomparables causeurs, le grand critique restait encore sous le charme de ces souvenirs.
Depuis cette époque, la candidature de M. Duvergier de Hauraime à l'Académie française, à laquelle s'intéressaient vivement le général et Sainte-Beuve, leur donna l'occasion de se revoir. L'illustre proscrit de l'Empire alla sans hésiter préparer le plan de cette campagne libérale et littéraire chez le plus spirituel et le moins docile des sénateurs. On se vit et on se revit avec le plus grand plaisir; on s'entendit sur toutes les opérations stratégiques. Sainte-Beuve, le sourire sur les lèvres, disait alors à M. de Chantelauze en parlant du général, qui avait mis une certaine vivacité pour faire prévaloir ses idées : « Savez-vous qu'il croit toujours commander en chef; il m'a presque donné des ordres. »
Le jour de la lutte venu, l'illustre critique, toujours resté fidèle au fond du cœur aux idées libérales, fit un effort surhumain. Malgré d'ati douleurs et les dangers de cette terrible maladie de la pierre qui devait remporter si tôt, il eut le courage plutôt que la force d'aller à pied a l'Institut. Son dévouement, on le sait, l'ut inutile; M. Duvergier de Hauranne ne fut pas élu cette fois, mais sa défaite l'ut glorieuse et parle nombre et par l'illustration des amis qui s'étaient groupés autour de lui.
l'eu après, M. de Chantelauzc alla chez Sainte- Beuve. « Avcz-vous vu ces jours-ci le général? lui dit celui-ci. C'est un des hommes bien rares de ce temps, auxquels je garde de l'estime. La fatalité n'a pas voulu qu'il ait donné toute la mesure de cette haute capacité militaire que lui reconnaissent les hommes spéciaux; mais, en 18i8, il a rendu de grands services à la cause de l'ordre ; il a respecté les lois établies, il s'est comporté en bon citoyen ; tout cela lui sera compté. Sa destinée n'est pas sans analogie avec celle de Thucydide. Ami comme lui d'une sage liberté, et victime comme lui des discordes civiles, l'exil a été sa dernière récompense. Si dans la retraite, comme on le dit, il a pris la plume pour raconter les événements auxquel il a assisté, acteur ou témoin, ses Mémoires le feront mieux connaître et le compléteront. Je ne doute pas qu'ils ne soient écrits avec esprit et talent. »
Ce 30 septembre 18G7.
Cher Monsieur et ami,
Je vous renvoie les précieuses ci-jointes. Enfin,
tout est tiré et au brochage. Je pense que dans une
quinzaine vous recevrez vos exemplaires. J'espère
que nos critiques tiendront grand compte de votre
Appendice, et que même ceux dits cléricaux ne vous sauront pas trop mauvais gré de l'association. Mais vous serez de toute part sommé de hâter votre publication de la correspondance Retz-Charrier. Veuillez agréer mille bonnes amitiés.
Ce 23 juin 1SGS.
Mon cher ami ,
Ce bel été m'a rendu souffrant : c'est un abonnement prévu désormais et dont je ne m'affranchirai pas. Été, hiver, il y a de tout côté un motif à souffrance : heureux celui qui respire le bien-être et qui étudie !
Tout à vous, mon cher ami.
l.Kl 1KF.S A DIVERS.
Sainte-neuve a contribué à populariser Senaucour. Avant L'étude publiée en 1833, peu de personnes en dehors du cercle des lettrés (Charles Nodier, Ampère, Stapfer, Sautelet, etc.) connaissaient et appréciaient Oberman, Ce livre, qui date
de 1804, avait passe presque inaperçu sous l'Empire. L'article de Sainte-Beuve fut pour un grand nombre d'esprits une révélation véritable, et pour l'ouvrage un commencement de résurrection. En 1840, Oberman, réédite déjà par Abel Ledoux, prit place dans la bibliothèque Charpentier, ce qui était alors une sorte de consécration et une quasigarantie de succès. Le volume était précédé d'une éloquente Introduction de Mme Sand, insérée d'abord à la Revue des Deux Mondes. Plus tard, Mme Sand a paru revenir de son premier enthousiasme, mais Sainte-Beuve est resté fidèle jusqu'à la fin h son culte pour le solitaire d'imenstrom.
Lors de la publication de son cours sur Chateaubriand, Sainte-Beuve, qui réunissait tous les documents ayant trait à l'histoire littéraire du premier Empire, reçut de Mlle de Senancour communication de notes intimes, très-intéressantes, laissées par le modeste et laborieux philosophe. Il en a tiré trèsbon parti dans son livre. Mlle de Senancour, personne très-distinguée elle-même , qui habite à Fontainebleau, presque sur la lisière de la foret illustrée par son père, a bien voulu me permettre de prendre copie de la lettre que Sainte-Beuve lui écrivit pour la remercier.
« Ce 12 août 1SG8.
a Mademoiselle, a Je suis profondément reconnaissant de votre bonne lettre et de votre envoi. J'ai lu avec le plus vif intérêt cette sorte de confession interne et continue. J'en ferai bon usage et vous renverrai bien exactement l'original. Si j'avais le plaisir de causer avec vous, je vous ferais voir chez unpoëte anglais, M. Mathew Arnold, de belles stances à la mémoire CCObcrman, qui sont de l'année dernière. Quinet a aussi parlé du môme Obcrman dans son dernier livre sur la Révolution. Tout cela n'est pas sans doute ce que l'auteur lui-même ou sa fille pourrait écrire d'exact ou désirer de tout à fait vrai ; mais la gloire n'est qu'un grand nuage doré, une sorte de mirage qui plane sur le paysage réel. Oberman vivra, le nom de Senancour ne sera jamais oublié. C'est là un dédommagement pourtant de trisù obscures, subies avec courage el constance. — Je ne serai moi-même heureux que lorsque, à propos de quelque occasion que je prévois, j'aurai prononcé le nom de l'auteur des Traditions religieuses dans le Sénat '.