I. Il a tenu parole
« Je suis tout à vous, Mademoiselle, avec gratitude et respect. r>
Un de nos meilleurs poètes, l'auteur des Roses d'Anton et des Charmeuses, M. André Lemoyne, pour le talent duquel Sainte-Beuve professait une haute estime, a bien voulu nous autoriser à choisir dans sa collection les deux lettres suivantes :
Ce 20 novembre 1859.
J'ai depuis longtemps à vous remercier, Monsieur, pour le charmant volume dans lequel vous avez réuni des vers qui se distinguent par la vigueur, la grâce ou l'élévation. Votre Ecce homo est d'un beau jet et d'une noble venue. Chaque pièce a son accent et son prix ; et à vous voir regretter le chemin perdu, on croirait que vous avez vécu dans les bois; mais l'âme du poëtc lui est tout un monde.
Agréez, Monsieur, l'expression de mes sentiments de haute estime.
Ce 15 janvier 180-3.
Cher poëte, J'ai laissé couler le torrent, avant de vous remercier de vos charmantes étrennes et de ce volume
où votre talent se présente sous des formes si variées. Vous n'y versez chaque fois qu'une goutte, mais cette goutte est du pur nectar de poésie. Je vais de lune à l'autre, en vous lisant, mais je reviens plus délicieusement à cette pièce qui m'est dédiée * et qui est toute une élégie dramatique. Il me semble retrouver une de ces formes imprévues et gracieuses du poëte Uhland. Toutes ces pièces ajoutées qui composent le second livre ont, au reste, leur originalité de ton ou de pensée. Vous été? du petit nombre de eeuv qui ne chantent que quand ils ont à dire un de ces mots que leur souffle la muse.
Recevez, cher et aimable poëte, l'expression de mes sentiments de gratitude et de parfaite sympathie.
\ MADAME BLANCHECOTTE \
Il mai ISoG.
Chère Madame,
Ce qui m'ennuie, c'est qu'on ne puisse savoir < >ntents ceux qu'on aime, qu'on ne puisse les avoir
l. L'Étoile du berger.
-. Le poète réellement inspiré au |nel noua dévoua un des ploi
près de soi ou être près d'eux, c'est que la vie, à partir d'un certain moment, ne soit qu'une déroute ou un refroidissement graduel comme on nous le raconte des astres que la vie abandonne et qui vont se modifiant. Je suis un peu effrayé de vous savoir à Lyon sans personne ; je croyais qu'en vous attachant au caprice vous le fixeriez, mais le mariage, je le vois, n'est pas encore fait, et il se pourrait qu'on vous fît attendre plus qu'il ne faut.
Il y a là, à Lyon, un poëte bien distingué, M. Victor de Laprade, professeur à la faculté des Lettres ; c'est un ami tout naturel que vous avez là ; vous devriez profiter du temps de loisir et d'intérim où vous êtes pour le voir, pour le connaître. Son père est médecin, tout le monde vous donnerait son adresse.
Lyon est une ville où je suis allé souvent : les deux dernières fois que j'y suis allé, à peu de mois
touchants recueils de ce temps (Rêves et réalités), madame Blanchecotte, aux travaux et aux efforts de laquelle Sainte-Beuve u> jamais de s'intéresser, a bien voulu choisir pour nous, dans sa riche collection, quelques lettres tout à fait remarquables. Ce ne sont que mtillons, mais la qualité fait désirer la quantité. Nous espérons que, t.'.t ou tard, madame Blanchecotte imprimera dans sa presque totalité cette correspondance si parfaitement honorable pour elle et pour Sainte-Beuve. En attendant, noua la remercions en notre nom et au nom de nos lecteurs de la bienveillance qu'elle a mise à nous entrVmvrir son trésor épistolaire.
de distance, c'était pour y voir Mme ***, malade de la maladie dont elle devait mourir, et ma meilleure amie alors, mais une amie qui n'a pas su l'être, hélas ! comme il le faut au cœur pour qu'il soit entièrement rempli et satisfait, — heureux d'un plein bonheur, — puis uniquement désolé. J'avais déjà passé l'âge de ces bonheurs qu'on ne mérite jamais, mais qu'on obtient sous le rayon de la jeunesse. Que sera-ce depuis?
Soignez-vous, c'est mon refrain, revenez-nousaine et sauve, et avec une force de plus : enfin ayez votre avenir tout entier, — trop heureux si nous en recueillons de loin une parcelle. — Vous savez tous mes vœux et mes sentiments dévoués.
P. S. J'ai la goutte au doigt où l'on écrit, et mon bras prend vite la crampe. Tenez-moi bien au courant de vos vicissitudes.
Ce mercredi 2S mai 1856.
Chère Madame, Vous m'écrivez une fort jolie lettre ; je la reçois seulement ce matin, ce qui m'indique la distance. Je vois que le voyage, au milieu des inévitables ennuis, aura pour vous ample récolte de sensations, d'images, de vie enfui. J'y prends part de loin,
mais un peu comme un impotent dans son fauteuil qui voit des jeux d'enfants sur le rivage. Ne cherchez pas à travailler avec vos bouquins latins et les choses qui se font dans le cabinet, les persiennes baissées ; buvez l'air et la lumière et vivez par tous les pores. Profitez de cette veine active qui vous est offerte ; faites comme si vous étiez née dans ce monde-là, trouvez-vous-y à l'aise comme cela vous est si naturel, devinez (car l'esprit peut tout, et il peut surtout quand il désennuie les autres) ; devenez aussi amie qu'on peut l'être des personnes qui, après tout, apprécient l'esprit, en ayant ellesmêmes ; prenez votre rang , prenez votre essor, revenez-nous avec des provisions inépuisables et avec un teint acquis que vous ne perdiez plus : nous sommes toujours assez sûrs de retrouver votre bon cœur, et il ne faut pas être d'ailleurs trop égoïste avec les gens qu'on aime.
Il fut un temps où, pour les suivre, je me serais fait servant à la suite, où j'aurais ambitionné d'être moi-même du cortège, et où un quart d'heure d'émotion divine en redescendant des Charmettes m'aurait payé de tout. Mais il faut subir la loi des choses, et faire de la prose en dévorant tout seul son ennui. — Rompons là-dessus.
Vous savez que M. Amédée Renée est devenu directeur du Constitutionnel et du Pays. Un de ses premiers actes de gracieuse souveraineté a été de faire parler des Rêves et Réalités par M. Paulin Limayrac et de faire répéter dans les journaux de province, la lettre, à. vous adressée, de If. Mocquard.
Il est arrive à M. Villemain un accident qui aurait pu être des plus graves : il a été renversé près du Palais-Royal par un cabriolet qui lui a passé sur l'épaule. Il n'a rien de cassé, mais il est sur son canapé, fort souffrant depuis ce jour-là, vous pouvez l'imaginer ; mais on espère qu'il n'y aura aucunes suites.
Bonsoir, chère Madame, tenez-moi au courant de ce que vous sentez de nouveau et d'agréable.
Agréez mes sentiments d'attachement respectueux.
Ce dimanche soir, 1er mai 1857,
Chère Madame,
Comment ètes-vous? eu quel état je unis ai laissée! par pitié, ayez un peu pitié de VOUS, notez pas à ceux qui vous aiment l'idée qu'on ne puisse rien pour vous et que vous défaites, par un dévoue-
ment obstiné à des choses qui n'existent si fort que parce que vous le voulez, tous les arrangements que l'amitié ferait mieux que rêver et qu'elle finirait par rendre possibles, si vous vous y prêtiez un peu plus.
Votre santé, votre organisation, c'est l'espérance, c'est l'avenir, ne le brisez pas. N'ajoutez pas aux fatigues nécessaires d'autres fatigues de surcroît et par scrupule. Voilà ce dont je vous conjure.
Je suis, demain lundi, pris dès 10 heures du matin par l'enterrement de ce pauvre et toujours cher poëte Alfred de Musset. J'ai, à 3 heures, au ministère, une commission où je suis tenu d'aller. J'ai le soir, peut-être, ou encore avant le dîner, un livre 11 porter chez Mmc ***, qui ne part que mardi . Je ne sais donc si je pourrai vous atteindre et si vous serez vous-même à atteindre à aucun moment. Mais j'ai besoin de savoir comment vous êtes : jetez un mot, un simple mot à la poste, ce qui ne m'empêcherait pas de tenter de vous trouver ri un moment quelconque.
k vous, chère Madame, de cœur et de respect.
Ce 13 juin 1800.
Chère Madame et Amie,
Je suis si souffrant du bras droit qu'il faut que vous me permettiez de dicter pour ne pas être illisible. Je vous remercie de votre bonne et cordiale lettre et des beaux vers qu'elle renferme. Je connais votre note, celle du cœur, et rien ne saurait me la faire oublier. Je la retrouve dans tout ce que vous chantez et pleurez. — J'ai été profondément touché de cette lettre de M. de Lamartine et de ce réveil d'anciens et si chers souvenirs. 11 me met une couronne sur la tête et je ne me considère sacré comme poète que depuis ce moment-là. C'était la plus ancienne et la plus douce de mes chimères, et puisque M. de Lamartine ne trouve pas que c'est une chimère, ce sera désormais ma gloire. Je suis allé l'autre jour pour le remercier, mais il était au lit et ne rece\ait pas.
Agréez, chère Madame, l'expression de mes tendres amitiés.