‹ Sainte-BeuveChapitre 28 sur 30 · A M. ZACHARIE ASTRUC · texte numérisé non relu

A M. ZACHARIE ASTRUC

Ce iG janvier 1SG7.

Cher Monsieur,

Je suis tout surpris cette fois de me trouver sous votre plume : le titre m'allèche et m'étonne. Je me frotte les yeux. En lisant, je me demande :

1. M. Zaeharie Astruc, poète, sculpteur et critique d'art, une des plus riches et des plus déliées organisations de notre temps, avait publié, dans l'Étendard du 15 janvier 1 S ( > 7 , un intéressant et remarquable article sur l'étude consacrée par Sainte-Beuve à Horace Vernet. L'article avait pour titre /'Horace de M. Sainte-Beuve. La lettre du maître est des plus curieuses et le montre sous un jour assez particulier. L'Etude sur Delacroix à laquelle il fait allusion et que la mort ne lui a point permis d'écrire le préoccupait depuis longtemps. Il m'en a souvent parlé.

Non-seulement Sainte-Beuve admirait Delacroix comme peintre, mais il avait personnellement pair lui sympathie. 11

lui savait gré de n'être ni rogne, ni gourmé, ni monté sur des échasses comme quelques-ans de ses confrères, , Sainte-

Beuve s'étaient rencontrés dans leur jeunesse chei Nodier, aux fameuses soirées de l'Arsenal. Us se revirent plus tard assez fréquemment aux dîners du docteur Néron. Sainte-Beuve sortait toujours enchanté de leurs entretiens : « Vous ne nouvel vous figurer, me disait-il, combien Delacroix est accessible et bon enfant. Il parle de

son art comme un simple mortel et me donne avec une complaisance parfaite toutes les explications que je lui demande. »

I puissance imaginative et créatrice de Delacroix le frappait beaucoup. 11 aimait à raconter que, se trouvant un soir dans un salon en assez nombreuse compagnie, on amena du dehors, BOUVBM exhibition curieuse, nn jeune Chinois. Plusieurs des invités, parmi lesquels se trouvaient Eugène Delacroix et mal une Sand, s'amu-

Quoi! se peut-il que j'aie touche si juste eu plus d'un endroit et que les gens, du métier ne me désavouent pas? Combien je suis sensible à cette louange indirecte, imprévue! Elle est loin pourtant de m'enivrer. Ce que je sais seulement, c'est que, quand j'ai à sortir de mon domaine et à faire quelque excursion par delà mes frontières dans un art voisin, je ne me trouve jamais avoir pris assez de précautions ; je recours aux bons guides ; à ceux qui sont experts jurés dans la matière, et je tâche avec cela d'y joindre la vue directe des œuvres. — Ma vraie ambition dans mon genre a été celleci : étendre la critique littéraire à tous ceux qui ont

seront à croquer le Chinois en quelques traits de crayon. « Eh hien, ajoutait Sainte-Beuve, des sept ou huit esquisses, la seule qui ne fût point ressemblante était celle de Delacroix. » Et il concluait : « Ce n'est pas un traducteur, c'est un inventeur. »

Sainte-Beuve a eu d'autant plus de mérite à être équitable envers Horace Yernet, qu'en peinture, le romantisme obtint de bonne heure ses préférences. L'n de ses premiers articles au Globe fut consacré à l'éloge du paysagiste Paul Huet. Il était toujours resté fidèle à ce talent délicat et mélancolique. Le peintre de Y Inondation deSaint- Cioud était fait pour plaire à l'auteur de Joseph Déforme.

En remerciant M. Zacharie Astruc de son amicale communication, nous sera-t-il permis de le presser an peu et de l'inviter avec insistance à rompre un silence qui parait bien regrettable aux amis de l'art élevé et sincère. La plume qui a écrit Bruno Faubert a sans dont'' donné des pendants à cette étincelante fantaisie. On parle d'un manuscrit important, un assez considérable recueil de poésies intitulé les Tolèdanes. Quand verrons-nous tout cela?

écrit, peintres, architectes, naturalistes, etc. Qu'on me donne de l'écriture de ces gens-là, des essais de description, des lettres, enfin quelque chose qui me concerne, moi lettré, et là-dessus j'ose mettre un pied et insensiblement me laisser porter à l'autre partie de l'œuvre qui fait la gloire des artistes. De cette façon, on étend le champ de la critique littéraire autant que possible, on n'est fermé par aucun côté, et l'on est, par conséquent, dans le véritable esprit moderne. C'est ainsi que j'ai osé aborder et revendiquer pour mes sujets, des naturalistes comme Ramond, des peintres comme Horace Yernet, Fromentin, etc.; des architectes comme Viollet-Lc-Duc. Le comble de mes vœux, avant de m'en aller, serait de faire un Delacroix, comme je l'ai vu, connu, écouté et lu bien souvent. Voilà que je m'embarque a\ec vous dans une espèce de confession : prenez-vons-en à vous qui me traitez tout à fait en ami et avec des surcroîts d'indulgence. Tout à vous.

Page 1