‹ Sainte-Beuve, l'homme et le poéte (avec documents inédits)Chapitre 3 sur 8 · ENFANCE ET JEUNESSE DE SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

ENFANCE ET JEUNESSE DE SAINTE-BEUVE

Une ombre de mélancolie assombrit les premiers pas de Sainte-Beuve dans l'existence.

Je naquis en deuil ^

Et mon berceau d'abord posa sur un cercueil (1).

« Ma mère, dit-il, a perdu mon père la première année de son mariage, elle était enceinte de moi, elle m'a donc porté dans le deuil et la tristesse; j'ai été abreuvé et baigné de tristesse dans les eaux mêmes de Tamnios ; eh bien ! j'ai souvent attribué à ce deuil maternel la mélancolie de mes jeunes années, et ma disposition à Tennui (2). «

On démêle ainsi, dans les origines du poète, les tendances dominantes de sa vie (3). Sainte-Beuve, enfant posthume, né de parents vieux, ne parvint jamais à chasser cette silhouette endeuillée qui présidait à sa naissance.

(1) Poésies, p. 24. Edition Michei Lévy, 1863, t. II.

(2) Correspondance, vol. I, p. 299.

(3) Sainte-Beuve naquit à Boulogne-sur-Mer, le 23 décembre 1804. Ses parents s'étaient mariés dans la . même ville le 21 mars 1804. Son père, Charte s-F'ranç ois Sainte-Beuve, était fonctionnaire, et mourut le 4 octobre 1804.

Son père, en se mariant, avait cinquante et un ans, sa mère en avait quarante. Jamais il ne fut vraiment jeune. De son père il hérita les goûts littéraires et le raffinement intellectuel ; de sa mère il garda le bon sens, Tesprit d'ordre et de méthode.

Il grandit entre sa mère et sa tante, toutes deux femmes d'âge mûr. Cette ambiance féminine favorisa chez lui le développement excessif d'une sensibilité déjà très délicate (1). C'était un enfant nerveux et craintif (2), un peu vieillot, assez doux et souvent triste. « ... Je me souviens bien, écrit-il quelques années plus tard, que j'avais alors, comme aujourd'hui, de terribles accès de mélancolie et de dégoût de tout (3). Au collège, il se distinguait par son intelligence et son zèle au travail. Ses allures tranquilles et sa tête enfoncée dans les épaules lui valurent le sobriquet de tt matou Habituellement replié sur luimême, il se mêlait peu à ses camarades. Ces allures sauvages cachaient une imagination ardente. Il nous a raconté dans Joseph Delorme ces années d'enfance : ce ... déjà en secret sa jeune imagination allumait la flamme qui devait lui être si fatale un jour... Combien de longues heures il passait à l'écart, loin des jeux de son âge, le long d'un petit sentier, dans des monologues imaginaires... Au fond de la scène, après bien des prouesses, une idée vague de femme et de beauté se glissait quelquefois et prenait à ses yeux un corps (4). y>

Il rêvait à une blonde jeune fille de seize ans, habitant un château voisin, qui accueillait assez favorablement ses hommages. Cette idylle fut interrompue par la volonté

(1) Dès mon enfance, je pénétrais les choses avec une sensibilité telle que c'était comme une fine lame qui m'entrait à chaque instant dans le cœur... t> Lundis, t. II, p. 444.

(2) Les jeunes années de Sainte-Beuve, par F, Morand, 1873, p. XV.

(3) Correspondance, voL I, p. 7.

(4) Poésies, t. p. 7 (édit. 1863).

ÊI^FAl^CÊ ET JÊtflVfiSSÊ DE SÂINTE-BÊU VE 3

des parenlâ qui objectaient la situation modeste du futur poète (1).

Sa mère et sa tante exercèrent sur lui une influence religieuse prononcée. Il fut « de bonne heure imbu de préceptes moraux >^ . « Joseph, en effet, consacra bientôt aux offices de Féglise presque toutes ses heures de loisir, et il s'imposait soir et matin de longues prières qui le rendaient calme et fort (2). m II s'était lié atec un camarade, le futur abbé Barbe, dont les goûts sérieux convenaient à sa nature méditative. Ensemble ils se promenaient sur les remparts ou au bord de la mer, discutant les grands problèmes de la foi (3) .

Quand il atteignit quatorze ans, sa mère l'envoya faire ses études à Paris. Elle le rejoignit quelques années plus tard. La nature affectueuse du jeune garçon souffint de cet éloignement. Il se réjouissait des vacances oû il poui*rait de nouveau embrasser sa mère, sa tante et son ami. Cependant, la piété apportait un adoucissement à sa solitude.

te La religion, écrivait-il à Barbe, est cê qui contribue beaucoup aussi à me consoler; à la maison, quand j'avais quelque petit chagrin, je le déposais dans le sein de mes bons parents, ou dans le tien, cher ami, car tu étais digne de cette confiance. Aujourd'hui, au contraire, je n'ai personne à qui je puisse le confier; alors je prie intérieurement le bon Dieu, et, par là, je m'ouvre une ressource pour dissiper ma peine (4). t)

En 1820, un grand événement littéraire éveillait chez Sainte-Beuve l'enthousiasme poétique, Non, écrivait-il

(1) Sainte-Beuve et ses inconnues, par A.-.j. Pons, p. 14-16.

(2) Poésies, t. P% p. 7.

(3) Nouvelle Correspondance, p. 110, 207, Lorsqu'il faisait allusioû à ces souvenirs d'autrefois, Sainte-Beuve, en 1865, oubliait les convictions de sa jeunesse, et par une erreur d'optique assez naturelle, se croyait plus sceptique qu'il ne l'était en réalité en 1818.

(4) Nouvelle Correspondance, p. 3.

quarante-cinq ans après à Verlaine, ceux qui n'en ont pas été témoins ne sauraient s'imaginer l'impression vraie, légitime, ineffaçable que les contemporains ont reçue des premières Méditations de Lamartine, au moment où elles parurent... On passait subitement d'une poésie sèche, maigre, pauvre... à une poésie large, vraiment intérieure, abondante, élevée et toute divine. Les comparaisons avec le passage d'une journée aigre, variable et désagréable de mars, à une tiède et chaude matinée de vrai printemps, ou encore d'un ciel gris, froid, où le bleu paraît à peine, à un ciel pur, serein et tout éthéré du Midi, ne rendraient que faiblement l'effet poétique et moral de cette poésie si neuve sur les âmes qu'elle venait charmer et baigner de ses rayons. D'un jour à l'autre, on avait changé de climat et de lumière, on avait changé d'Olympe : c'était une révélation (1). ^)

A l'influence de Lamartine, il faut joindre celle de Chateaubriand dont la gloire atteignait alors son apogée. Inspiré par ces deux grands écrivains, Sainte-Beuve composait ses premiers vers. Il acquérait à la même époque une solide connaissance de l'antiquité grecque et latine.

Bientôt son esprit curieux le dirigea vers des ouvrages de tendances antireligieuses. Il parcourut de nombreux mémoires du dix-huitième siècle et s'initia aux théories philosophiques de cette époque. Dans les Portraits littéraires^ il nous assure que les œuvres des Tracy, des Daunou et des Lamarck constituent son fonds véritable. M, Brunetière oppose à cette affirmation le scepticisme des lettres à Barbe et la vague religiosité inspirée par les Méditations. Nous pensons prouver plus loin que ces deux tendances contradictoires n'ont jamais cessé de coexister dans l'âme du poète-critique et que leur conflit fut pour lui une cause perpétuelle de souffrances (2) .

(1) Nouvelle Correspondance, p. 214.

(2) Voir Portraits littéraires, t. III, p. 545.

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