‹ Sainte-Beuve, l'homme et le poéte (avec documents inédits)Chapitre 4 sur 8 · ENFANCE ET JEUNESSE DE SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

ENFANCE ET JEUNESSE DE SAINTE-BEUVE

Sainte-Beuve fréquentait son compatriote Daunou, moine défroqué, partisan de la doctrine matérialiste des encyclopédistes. Auprès de lui, son christianisme pâlit rapidement, son intérêt se tournait vers les sciences positives, à ses heures de loisir il suivait des cours de physiologie, de chimie, d'histoire naturelle ; après avoir terminé brillamment son collège (1), il entrait à TÉcole de médecine (2).

Dans ce milieu, ses tendances voltairiennes s'accentuèrent ; comme son sosie, Joseph Delorme abjurant les simples croyances de son éducation chrétienne ^) , il s'éprit ce de Timpiété audacieuse du dernier siècle w (3). Ces dispositions nullement mystiques, jointes à un fonds de sensualité originelle, le poussèrent à chercher le bonheur dans les plaisirs équivoques. Fort probablement, à cette époque remontent les habitudes libertines qui feront son tourment jusque dans la vieillesse et dont il nous a raconté la naissance dans Volupté.

Ses idées politiques évoluaient aussi; après avoir été légitimiste ardent comme sa mère, il se prit de sympathie pour les révolutionnaires et devint girondin exalté (4).

Cl Tel était Sainte-Beuve, laid et tendre, intelligent et sensuel, girondin enthousiaste et irréligieux avec ferveur, sombre, un peu déçu déjà. C'est avec un front morose et d'une allure comme lassée qu'il va entrer, par une voie détournée, dans la vie littéraire (5). ^)

En pleines études médicales et malgré l'intérêt qu'il y prenait, Sainte-Beuve sentait le démon de la poésie frémir en lui; un instinct le poussait à chercher dans la

(1) Voir G, MiCHAUT, Sainte-Beuve avant les « Lundis d, 1903, p. 41.

. (2) Il avait alors dix-neuf ans (novembre 1823).

(3) Poésies, t. p. 8.

(4) G. MiCHAUT, Sainte-Beuve avant les <* Lundis t , p. 49.

(5) G. MiCHAUT, idem, p. 50.

littérature nn divertissement à sa solitude. Il alla voir Dubois, son ancien professeur, qui venait de fonder un journal littéraire, le Globe. Dubois fut ému devant son désarroi moral, Je lui proposai, dit-il, de s'essayer dans le Glohe^ et de chercher là une distraction à ses noires pensées, et rexercice d'un talent qui voulait de Tair, sans toutefois rompre encore avec la médecine et son hôpital (1) . «

Sainte-Beuve entra donc au Globe^ où il débuta par des articles sur la Grèce. Il dépeignait en de petits tableaux les lieux où se livrait la lutte pour rindépendance hellénique. Malgré leur sympathie pour le peuple grec opprimé, ces premiers essais sont, en somme, assez insignifiants. Plus dignes de remarques sont diverses études où se trahit déjà la prédilection de Sainte-Beuve pour les sujets historiques,

La collaboration au Glohe prépara excellemment Sainte-Beuve à sa carrière de critique. Tant le travail personnel accompli que les rapports avec les rédacteurs développèrent chez lui l'assurance en ses propres forces et élargirent sa vision intellectuelle.

Le Glohe était animé d'un esprit de modération. Il combattait la routine littéraire des pseudo-classiques, poursuivant la timidité des auteurs dramatiques contemporains, attaquant la tyrannie du dogme en religion et en littérature, déblayant ainsi le terrain pour l'expansion future du romantisme. Par ses fréquents articles sur les littératures étrangères, le Globe montrait à ses compatriotes l'absurdité du nationalisme littéraire. Parfois même, pour la diffusion de ses théories libérales, il recourait à l'ironie, tel ce fragment paru dans le numéro du 2 février 1826 :

« Oui, nous sommes Français, tous Français, et nous

(1) Souvenirs inédits de Dubois, citéa par Léon Séchb, Sainte- Beuve, t. PS p. 58.

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