ENPAIVGE ET JEUNESSE !)E S A 1 N TE-B E U V È
saurons nous montrer dignes de nos patriotiques confrères. Ce n'est pas assez de repousser Shakespeare et Schiller, renvoyons à Tltalie ses statues, à TAllemagne sa musique, à l'Angleterre son industrie et ses machines à vapeur. Assez longtemps nous avons eu la faiblesse d'admirer Newton; Newton est Anglais; proscrivons sa philosophie et revenons-en aux tourbillons de Descartes notre compatriote! Brûlons Scott, et lisons Mme de Genlis, Sachons en un mot nous passer des étrangers; et, tandis que tous les peuples de l'Europe tendent à mettre en commun leurs arts, leur industrie et leur littérature, renfermés comme les Chinois dans les limites de notre territoire, restons Français, uniquement Français (1). »
Dès cette période, éloignée, Sainte-Beuve est donc orienté vers une critique large, également sympathique aux choses de France et aux choses de l'étranger. L'auteur des Lundis^ qui ne voyagea guère, n'a pourtant jamais été enclave de l'esprit de coterie.
Bien que favorable aux idées nouvelles et prêt à encourager les recherches des jeunes, le Globe maintenait son admiration pour les classiques français et blâmait certains excès de l'école romantique naissante (2).
Ce journal contribua pour une large part à confirmer Sainte-Beuve dans son goût naturel de la mesure. Ces années au Globe accentuèrent chez lui son désir d'examiner tous les produits de l'intelligence humaine avec une curiosité égale. A vingt-trois ans, il avait acquis une rare pénétration. En 1827, il démêlait déjà dans le talent de Victor Hugo les tendances titaniques qui, plus tard, entraînèrent le poète à des aberrations de goût, a Que M. Hugo se garde surtout de l'excès de sa force; en poésie, comme ailleurs, rien de si périlleux que la force : si on la laisse faire, elle abuse de tout; par elle, ce qui
(1) G. MicHAUT, Sainte-Beuve avant les « Lundis », p. 95. (^) Id., ibid., p. 103, 105, 106.
n'était qu'original et neuf est bien près de devenir bizarre; un contraste brillant dégénère en antithèse précieuse; Tauteur ne cherche que Théroïque et il ne rencontre que le gigantesque; s'il tente jamais le gigantesque, il n'évitera pas le puéril (1). ^)
Si nous conservons en mémoire ces prophéties, nous serons moins sévères pour Sainte-Beuve quand nous le verrons se détacher de ses anciens amis. Dans son renoncement au romantisme, les rancunes et les raisons solides, la jalousie et le sens de la mesure froissée, les griefs personnels et l'idéal littéraire se mêlent étroitement. Dès les débuts de sa carrière, Sainte-Beuve a marqué de l'éloignement pour toute faute de goût et pour toute tyrannie intellectuelle. Au Globe ^ il se méfie déjà des systèmes, en métaphysique comme en littérature. Plus tard, il demeurera constamment préoccupé de sauvegarder sa liberté de jugement. Cette passion de liberté révèle les causes profondes des apostasies qu'on lui a reprochées.
(1) Premiers Lundu, t. P% p. 133.
JOSEPH DELORME
L'activité de Sainte-Beuve comme critique au Globe Torienta définitivement vers la littérature. Après trois années, il abandonna la médecine. Ces études lui laissèrent un bon souvenir; de cette discipline il garda certaines habitudes mentales qui raccompagneront à travers toute son œuvre. Il aura le souci constant de préciser le tempérament physique des écrivains, il conservera Tesprit de philosophie, Tamour de l'exactitude et de la réalité physiologique (1).
Son travail de journaliste contribua encore d'une autre manière à son développement : il le mit en rapport avec les jeunes poètes de l'heure. Victor Hugo, enchanté de l'article de Sainte-Beuve, voulut lui rendre visite. Le jeune critique, absent, trouva la carte du poète et se rendit chez ce dernier dès le lendemain. Par un hasard heureux, ils habitaient porte à porte; Victor Hugo occupait un appartement au numéro 90 de la rue de Vaugirard, Sainte-Beuve habitait avec sa mère au numéro 94. L'entrevue fut cordiale, bientôt les deux écrivains devenaient intimes. Sainte-Beuve, ébloui par le rayonnement qui émanait de son ami, ne tarda pas à se rallier à l'école romantique.
Il quitta le Globe qu'il trouvait trop « juste-milieu ; il se sentait vis-à-vis de Dubois comme un petit garçon et souffrait de cette sujétion réelle ou imaginaire. Une brouille s'ensuivit. En 1830, dans une discussion, Dubois
(1) Premiers Lundis, t. III, p. 281.
frappa son ancien élève. Ils allèrent sur le terrain. Sainte- Beuve affronta le danger sans faiblesse. Une circonstance infime de cet incident est restée célèbre : la pluie vint à tomber tandis qu'on préparait les pistolets, le critique ouvrit son parapluie, essuyant ainsi le feu de son adversaire sous la protection de cette arme peu guerrière, ce Je veux bien être tué, dit-il, mais je ne veux pas être mouillé (1) . » Une réconciliation eut lieu, les deux antagonistes se rencontrèrent plus tard avec cordialité chez Mme Récamier.
L'entrain juvénile du cénacle apporte à Sainte-Beuve un peu de cette force vive qu'il n'a jamais possédée; électrisé par l'ardeur poétique de son entourage, il compose des vers dont les lectures sont applaudies. Nature réceptive, il se laisse peu à peu gagner par les opinions religieuses et politiques de ses amis. Son attitude défensive envers le catholicisme se détend, il introduit des réserves dans son admiration pour Voltaire; le spiritualisme l'attire, la médecine lui inspire de la méfiance (2). Il se sent porté vers les choses invisibles; étudiant les écrits du théosophe Saint-Martin avec un grand profit intérieur (3), il y découvre une vérité qui le frappe :
L'homme naît et vit dans les pensées. Ce mot opère sur lui comme une étincelle « , ses yeux se dessillent, « toutes les choses visibles..., raconte le héros de Volupté^ me parurent acquérir la signification morale d'une pensée... J'y voyais exactement le contraire du monde désolant de Lamarck, dont la base était muette et morte (4).
(1) Léon SÉCHÉ, Sainte-Beuve, t. p. 62.
(2) Correspondance, I", p. 10, 11.
(3) Il semble bien que l'on soit autorisé, avec M. G. Michaut, à placer les fragments de Volupté dans le souvenir des années 1828 et 1829. Us concordent avec les opinions émises par Sainte-Beuve à cette époque dans sa correspondance.
(4) Volupté^ p. 159, 160. G. Michaut, Sainte-Beuve avant les (t Lundis », p. 143,
« JOSEPH DELORME
Toutefois ses aspirations religieuses sont encore trop récentes pour avoir pénétré son âme et modifié sa manière de vivre ou de sentir. Le fond de son caractère demeure craintif et attristé. « Pour mon compte, écrit-il à son ami Barbe, quoique je voie assez de monde et de gens distingués que j'aime et qui ont de la bonté pour moi ; quoiqu'il semble qu'avec un peu de constance et d'activité une carrière assez belle peut enfin s'ouvrir pour moi, j'ai souvent et même toujours un gi'and vide, de grandes défaillances d'àmè, des ennuis, des désirs. Les doutes religieux y sont sans doute pour quelque chose; et, quoique cet état d'esprit tienne aussi à d'autres causes presque impossibles à analyser, les grandes et éternelles questions y interviennent fréquemment (1). « ...Mes idées, qui, pendant un temps, avaient été fort tournées au philosophisme, et surtout à un certain philosophisme, celui du dix-huitième siècle, se sont beaucoup modifiées, et ont pris une tournure dont je crois déjà sentir les bons effets, Je dois te dire, encore, que ma vie est loin d'être conforme à ce que je voudrais et ce que je croirais le bien.; mais c'est déjà quelque chose que je le sente et que je tâche d'être plus d'accord avec moi-même (2). n
L'adhésion au romantisme fut pour Sainte-Beuve un stimulant; sa double qualité de poète et de critique le désignait comme champion de la nouvelle école; il entreprit un ouvrage de polémique, le Tableau de lé poésie française au seizième siècU ^^mi m 1828; Ce livre prétendait procurer aux romantiques des ancêtres parmi les écrivains de la Pléiade. Les jeunes poètes, dans leur lutte contre les classiques attardés, désiraient s'appuyer sur une autorité respectée et inconteslablement nationale ; ils voulaient par là éviter le reproche d'une imitation servile de l'étranger, Sainte-Beuve aborda larédac-
(1) Nouvelle Correspondance, p. 10.
(2) Ibîd,, p. 13, 14.
tion de cette œuvre considérable et en quelques mois, grâce à son érudition et à sa capacité de travail, il mit sur pied les deux volumes de son Tableau.
Ses théories, bien qu'incomplètes et tendancieuses, n'ont pas été rejetées en bloc par la critique contemporaine. Certes les poètes du seizième siècle, érudits et imitateurs de Tantiquité, sont très éloignés des poètes personnels, sentimentaux et amis du moyen âge qui débutaient à la veille de 1830. Toutefois les Ronsard et les Du Bellay avaient un point commun avec les Victor Hugo et les Lamartine : tous ils s'insurgeaient contre le despotisme d'une littérature vieillie et artificielle; les uns, comme les autres, cherchaient à créer une poésie noble, émue et colorée.
Sainte-Beuve rendit par son Tableau un service signalé aux romantiques. Se croyant soutenus par le prestige de devanciers illustres, ils se lancèrent dans la carrière avec fougue; désormais, ils étaient armés contre leurs adversaires. La lutte, en effet, était ardente; l'intelligence alerte de leur critique attitré, jointe à une plume enchanteresse, représentait pour les romantiques un renfort inappréciable.
Sainte-Beuve s'associait donc au combat livré par ses amisconti^'e la routine classique ; tout en partageant leurs aspirations, il refusa cependant d'épouser leurs préjugés et ne s'abandonna jamais à des excès. Il ne revêtit pas de gilet rouge, il n'afficha pas de dédain pour ce " polisson » de Boileau, ou cette « perruque » de Racine. En pleine bagarre, il s'efforça de conserver une juste vision des valeurs littéraires.
Lamartine nous a laissé dans les Harmonies un joli portrait de Sainte-Beuve à cette époque : ^ C'était en 1829, j'aimais alors beaucoup un jeune homme paie, blond, frêle, sensible jusqu'à la maladie, poète jusqu'aux larmes : il s'appelait Sainte-Beuve. Il vivait à Paris avec une mère âgée, sereine, absorbée en lui, dans une petite
JOSEPH DELORME
maison, sur un jardin retiré, dans le quartier du Luxembourg. Il venait souvent chez moi, j'allais chez lui avec bonheur aussi. Ce recueillement, cette mère, cette retraite, ce jardin, ces colombes me plaisaient, à moi trop emporté dans le courant littéraire, mondain et politique de Texis-i tence. Cela me rappelait le presbytère et les aimables curés de campagne que j'avais tant aimés dans mon enfance (1).
Juste Olivier nous retrace ainsi sa première visite à Tauteur de Joseph Delorme : Je demande M. Sainte- Beuve. Une vieille dame (sa mère) apparaît à une fenêtre, et après quelques difficultés pea prononcées... elle crie : a Sainte-Beuve, es-tu là?... y> Sa taille est moyenne et sa figure peu régulière. Sa tête, pâle, ronde, est presque trop grosse pour son corps... Les cheveux, rouge blond, très abondants, sont à la fois raides et fins. En somme, M. Sainte-Beuve n'est pas beau, pas même bien; toutefois sa figure n'a rien de désagréable et finit même par plaire (2).
Le résultat de sa conversion au romantisme fut un recueil de vers : Vie^ poésies et pensées de Joseph Delorme, qu'il publia en 1829. Sous le couvert d'un pseudonyme, Sainte-Beuve nous raconte, dans une préface, sa jeunesse, son éducation religieuse, ses tourments, ses timidités et ses doutes. Il fait mourir son héros prématurément. Il a reconnu l'identité complète entre sa personne et celle de Joseph (3). La mort du jeune poète, sa misère matérielle, son origine amiénoise sont les seules modifications apportées par Sainte-Beuve à sa propre histoire.
Depuis sa première enfance, le poète était hanté par le mirage de l'amour (4). Un beau dimanche de printemps,
(i) Harmonies poétiques et religieuses y ^,
{%) OEuvres choisies de Juste Olivier, p. 7-iO.
(3) Lettres à Collombet, p. 159.
(4) tt Tout enfant, écrivait-il à V. Pavie, je ne rêvais qu'un booheur, l'amour! » Séché, Sainte-Beuve, t. II, p. 6.
14 SAINTE-BEUVE. — L'flOAÎME ET LE POÈTE
Delorme, séduit par le rayonnement joyeux de la nature, sort se promener dans la forêt de Meudon. Tout à coup > son entrain s'évanouit : au détour d'une rue, il a rencontré deux fiancés qui se souriaient Tun à l'autre. Le spectacle d'une félicité qui lui est refusée le blesse douloureusement; il fait un retour sur lui-même, car il ne possède personne auprès de qui épancher le trop-plein de son cœur. IVe parvenant pas à chasser cette pensée déprimante, il se hâte de rentrer chez lui et s'enferme pour toute la journée.
Dans ses stances, il cherche par la prière un refuge contre sa solitude:
Lorsque la nuit est froide, et que seul, dans ma chambre, Près de mon poêle éteint j'entends siffler le vent, Pensant aux longs baisers qu'en ces nuits de décembre Se donnent les époux, mon cœur saigne, et souvent, Bien souvent je soupire, et je pleure, et j'écoute. Alors, ô saints élans, ô prière, arrivez; Vite, emportez-moi haut, sous la céleste voûte, A la troisième enceinte, aux parvis réservés (1) !
Joseph se sent le plus malheureux des êtres, sa pauvreté, ses études médicales, la fatigue d'un travail insipide lui causent de perpétuels dégoûts. « La vue déjeunes et brillants talents qui s'épanouissent lui inspire, non pas de l'envie, il n'en eut jamais! mais une tristesse resserrante. S'il va un jour dans ce monde qui lui sourit, mais où il sent qu'il ne peut se faire une place, il est en pleurs le. lendemain (2).
Sa raison vacille, il finit par ne plus sortit- qu'à la nuit close. Parfois il se raccroche au souvenir d'une jeune fille qui lui a témoigné de l'intérêt, mais les brouillards du doute chassent cette espérance. « Délire! s'écriet-il, et les dégoûts du lendemain, et les tracasseries de la
(1) Poésies, t. P^ p. 140.
(2) Ibid., p. 15.
« JOSEPH DELORME
gêne, et mes incurables besoins de solitude, de silence et de rêves! elle serait malheureuse avec moi; la misère m'a dépravé à fond... Non, une main invisible m'a retranché du bonheur; j'ai comme un signe sur le front, et je ne puis plus ici-bas m'unir avec une âme (1).
Delorme meurt de découragement, Sainte-Beuve vécut et fournit une carrière illustre; cependant il resta le Joseph rêveur et sentimental des premières années. Sa mélancolie ne l'abandonna jamais; à l'époque de sa plus féconde maturité, il ne cessa de pleurer en secret le bonheur évanoui. Par une fatale aberration, son imagination repoussait l'image que son cœur convoitait, se condamnant lui-même aux regrets éternels :
Vierge longtemps rêvée, amante, épouse, amie,
Charmant fantôme, Etoile fugitive et toujours poursuivie; Ange mystérieux, qui marchais dans ma vie,
Me montrant le chemin...
Si je pouvais atteindre ici-bas ton mirage, D'un cœur rempli de toi mettre à tes pieds l'hommage,
0 vierge, et t'obtenir ! . . .
Mais un doute incurable le saisit; il se croit incapable de faire le bonheur d'une femme, il ne veut pas ternir l'àme de son amie en lui communiquant sa propre amertume. Il l'aimera en silence, veillant sur elle, priant pour elle; il poussera l'affection désintéressée jusqu'à souhaiter son union avec un jeune homme énergique et fidèle :
Comme un vieillard, témoin des plaisirs d'un autre âge. Qui sourit en pleurant et ressent moins l'outrage
De la caducité, Me laissant, un instant, ravir à son ivresse, J'adoucirai ma peine et noierai ma tristesse
En sa félicité (2) .
(1) Poésies, t. I«% p. 45, 48.
(2) lôid., p. 20.
Une impuissance à croire à son propre bonheur empoisonne tous ses espoirs; cette incrédulité dans Tordre du sentiment, cette anticipation mentale d'un malheur futur est pour Delorme-Sainte-Beuve une malédiction qui anéantit dans leurs germes les dons apportés par la vie. Il poursuit en de vains amours un être rêvé qui lui échappe toujours :
Et que ce soit la vierge, ou la veuve, ou l'épouse.
Une ombre entre elle et moi, muette, vient s'asseoir (1)...
Il a cherché l'oubli dans le travail (2), il a imploré l'aide divine, mais en vain; toute foi est morte en lui.
Le célèbre poème, les Rayons jaunes ^ qui dit le regret de son incrédulité, causa une grande surprise lors de son apparition. La mélancolie s'y exprime dans des vers d'un pittoresque morbide. On y distingue cette saveur étrange qui caractérisera plus tard l'œuvre de Baudelaire. Dans leur bizarrerie, ces vers ont un charme ambigu, quelque chose de doux et de malsain, à la fois paisible et vermoulu, tenant de la sacristie et de la salle d'opération.
Le dimanche, enfermé dans sa chambre et caché derrière les persiennes, le poète regarde défiler les marchands, les bourgeois, les ouvriers en habits de fête. De temps à autre, il lit quelques pages dans un livre placé près de lui, sur une chaise :
Et les jaunes rayons que le couchant ramène, Plus jaune ce soir-là que pendant la semaine. Teignent mon rideau blanc (3).
Les rayons percent la jalousie, répandent dans la pièce un flot d'atomes d'or; le poète sent alors se réveiller en
(1) Poésies, t. P% p, 45, 48.
(2) Fantôme au laurier d'or, vierges au cou d'ivoire, Je vous fuis pour l'étude et pour l'obscurité.
{Poésies, t. P% p: 55.)
(3) Poésies, t. V% p. 74.
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lui mille souvenirs d'enfance; autrefois, à pareille heure, on le menait à la chapelle, après vêpres :
La lampe brûlait jaune, et jaune aussi les cierges ; Et la lueur glissant aux fronts voilés des vierges
Jaunissait leur blancheur; Et le prêtre vêtu de son étole blanche Courbait un front jauni, comme un épi qui penche
Sous la faux du faucheur (1).
Il pense à tous ceux qui ont déposé leurs prières, le soir, dans les églises, après avoir baisé le, jaune ivoire du crucifix et lu la sublime histoi-re du Christ Adin^nn jaune missel.
Avec une insistance voulue, Sainte-Beuve mentionne tous les objets de couleur jaune dont Timage surgit à son esprit; il multiplie les sonorités en o, ajoutant ainsi, par un effet d'harmonie, à l'impression de tristesse produite en lui par les dernières lueurs du soleil couchant. La gaîté des promeneurs rentrant à la fin d'une après-midi de vacances contraste avec la mélancolie du poète :
Mais où la retrouver, quand elle s'est perdue, Cette humble foi du cœur, qu'un ange a suspendue En palme à nos berceaux... (2).
L'orage l'a tuée, l'orgueil l'a piétinée, que faire au jour où arrivera le malheur, au jour où surviendra la mort ? Il y a peu de mois, il a vu mourir sa vieille tante ; il resta près d'elle dans l'alcôve pendant trois jours et vit poser le linceul sur sa tête chauve :
' Le cercueil arriva, qu'on mesura de l'aune ; J'étais là... puis, autour, des cierges brûlaient iaune,
Des prêtres priaient bas ; Mais en vain je voulais dire l'hymne dernière; Mon œil était sans larme et ma voix sans prière,
Car je ne croyais pas*.
(i) Poésies, t. V\ p. 75.
{%) Ihid., p. 75.
Il aimait cette tante, et pourtant il a fallu la voir partir. Il aime sa mère, mais elle aussi devra s'en aller un jour; alors il sera seul :
Seul, sans mère, sans sœur, sans frère et sans épouse; Car qui voudrait m'aimer, et quelle main jalouse
S'unirait à ma main ?. . .
Mais déjà le soleil recule devant T ombre, Et les rayons qu'il lance à mon rideau plus sombre
S'éteignent en chemin. . .
Non, jamais à mon nom ma jeune fiancée Ne rougira d'amour, rêvant dans sa pensée
Au jeune époux absent ; Jamais deux enfants purs, deux anges de promesse Ne tiendront suspendu sur moi, durant la messe.
Le poêle jaunissant (1) !
Sur son lit de mort, personne ne viendra baiser son front, son œil obscurci n'entreverra pas Tadieu d'une lèvre mi-close; jamais sur son tombeau ne jaunira la rose ni le souci jaune. La nuit tombe lentement et le surprend au milieu de ces pensées lugubres, toute la soirée il entend hurler les buveurs qui sortent du cabaret, ou les invalides en goguette qui chantent des refrains.
On retrouve parfois dans Tœuvre de Sainte-Beuve cette veine macabre. Dans le -{^reux de la Vallée^ tourmenté par l'idée de la solitude, il songe au suicide ; il se noiera un jour dans un ruisseau écarté, discrètement, sans fi'acas, dans le silence d'un vallon frais et ombragé; pendant bien des semaines, des mois peut-être, personne ne se doutera de sa disparition, mais un jour un pâtre à la poursuite d'une chèvre égarée, ou un chasseur accompagné de son chien, découvrira le cadavre au fond de l'eau :
...... la lune avec lui qui regarde
Eclairera ce corps d'une lueur blafarde ;
(i) Poésies, t. P% p. 76, 77.
« JOSEPH DELORME i
il ira quérir des paysans au hameau voisin, ensemble ils deviseront sur les restes noircis et mêleront des quolibets à leurs récits :
Tirant par les cheveux ce corps méconnaissable,
Cette chair en lambeaux, ces os chargés de sable... (1).
Ailleurs, il se voit dans son lit avalant quelque poison ;
Que faire de la vie I Ah! plutôt qu'en ma couche Une nuit, le teint vert, les dents noires, Toeil louche, Plié sur mon séant, un bras hors du rideau, Remêlant quelque poudre au fond d'un verre d'eau, M'assoupir lâchement sous une double dose... (2).
Les poésies de Joseph Delorme furent, pour la plupart, composées à Tépoque où Sainte-Beuve étudiait la médecine. Les fragments cités portent la trace de son passage à la Faculté ; il y réveille des souvenirs de Thopital ou de la morgue. Ce réalisme se rencontrera rarement dans le reste de ses œuvres.
Quand il écrit Vie^ poésies et pensées de Joseph Delorme, Sainte-Beuve est encore matérialiste (3) . Ce volume contient plusieurs pièces d'inspiration sensuelle qui scandalisèrent quelques lecteurs à leur apparition (4). Ce solitaire timide est doublé d'un épicurien, il rêve d'une existence confortable partagée entre les plaisirs et une douce contemplation de la nature :
Pour trois ans seulement, oh ! que je puisse avoir Sur ma table un lait pur, dans mon lit un œil noir. Tout le jour du loisir; rêver avec des larmes; Vers midi me coucher à t'ombre des grands charmes ;
(1) Poésies, t. P% p. 114.
(2) Ihid., p. 102.
(3) L'appel à la prière (cité p. 14) est un des rares exemples de besoin religieux exprimé dans ce recueil.
(4) Le Rendez-vous, Rose, Sonnet, p. 135.
Voir la vigne courir sur mon toit ardoisé,
Et mon vallon riant sous le coteau boisé ;
Chaque soir m'endormir en ma douce folie,
Comme Theureux ruisseau qui dans mon pré s'oublie;
Ne rien vouloir de plus, ne pas me souvenir,
Vivre à me sentir vivre!... Et la mort peut venir (1).
Sainte-Beuve a droit au rang de poète parmi les romantiques; le succès de sa critique a nui à son œuvre poétique; de plus, le talent radieux de Lamartine et de Victor Hugo a jeté dans Tombre la muse discrète et nuancée de leur disciple. S'il n'a pas Téclat, ni rharmonie, ni la profondeur de pensée de ses aînés, du moins il possède en propre une musique très douce, un peu grêle et effacée, mais délicate, fraîche, gracieuse. Il nous annonce lui-même qu'il renonce aux premières places :
Bien ; il faut Taigle aux monts, le géant à Tabîme.
Au sublime spectacle, un spectateur sublime.
Moi, j'aime à cheminer et je reste plus bas.
Quoi? des rocs, des forêts, des fleuves?. .. Oh ! non pas.
Mais bien moins; mais un champ, un peu d'eau qui murmure.
Un vent frais agitant une grêle ramure;
L'étang sous la bruyère avec le jonc qui dort ;
Voir couler en un pré la rivière à plein bord ;
Quelque jeune arbre au loin, dans un air immobile,
Découpant sur l'azur son feuillage débile;
A travers l'épaisseur d'une herbe qui reluit,
Quelque sentier poudreux qui rampe et qui s'enfuit (2) .
Il prit pour modèle l'Anglais VVordsworth, chef de l'école lakiste qui chantait les joies simples et la vie humble. Sainte-Beuve aima, ou crut aimer, par-dessus
(2) Poésies, t. P^ p. 86.
«. JOSEPH DELORME
tout, les plaisirs tranquilles que procurent la nature et la famille :
J'aperçois, sur le seuil d'une cabane blancbe,
A table, un vigneron, joyeux comme au dimanche,
Et ses fils à Fentour.
Je me dis : 0 bonbeur ! Pourtant j'en étais digne ! A r ombre d'un pommier, au pied de cette vigne,
Et sous ce petit mur.
Quelques amis, l'étude à mon âme calmée Suffisaient; oui, c'est là près d'une épouse aimée
Qu'il fallait vivre obscur.
Il continue sa promenade tout en foulant les feuilles séchées ; il invoque une existence idéale, une jeune épouse, des fils qui lui sont chers, une maison aux contrevents verts ; par les matinées de printemps, quand le gazon embaumé est couvert de rosée, il va errer dans les bois un livre à la main, et
Les soirs d'hiver, autour du foyer (|ui pétille, A haute voix je lis à ma jeune famille
Les récits d'autrefois.
Les champs, l'obscurité, des enfants, une femme, Nul regret du passé, nul désir en mon âme.. (1).
Voyageant en Angleterre, il a envié le riant presbytère du pasteur; en France, il envie les pommiers fleuris de la Normandie, les chaumes du Jura, ou le petit village au delà de Meudon d'où Ton ne voit plus Paris.
Après des journées où Tétude, les méditations, les promenades se mêleront harmonieusement, il passera ses soirées au coin du feu, laissant vaguer sa penséè; et tandis que, dehors, le vent gémit, il écoutera flamber le fagot et chanter la bouilloire (2) .
Sainte-Beuve, citadin endurci, n'accorde qu'une petite
(1; Poésies, t. P^ p. 61, 62.
(2) Ibid., p. 135, 136.
place à la nature dans son œuvre; il Ta aimée par l'imagination et ne Ta guère pratiquée. Avec son sens exquis des nuances, il nous en a montré les éléments les plus fins et les plus fugitifs : le murmure d'un ruisseau, la teinte d'une fleur dissimulée sous Therbe, la tiède haleine d'un zéphyr dans l'arrière-saison, les bruissements imperceptibles des insectes cachés dans les buissons. Ce poète des demi-teintes nous offre, ici et là, de charmants tableaux :
Au fond du bois, à gauche, il est une vallée
Longue, étroite; à Fentour, de peupliers voilée;
Loin des sentiers battus; à peine du chasseur
Connue, et du berger ; Therbe en son épaisseur
N'agite sous vo« pas couleuvre ni vipère ;
A toute heure, au mois d'août, un zéphyr y tempère,
A r ombre des rameaux, les cuisantes chaleurs
Qui sèchent le gazon et font mourir les fleurs.
Mais vers le bas surtout, dans le creux, où la source
Se repose et sommeille un moment dans sa course,
Et par place scintille en humides vitraux,
Ou murmure invisible à travers les sureaux,
Que le vallon est frais : Talouette y vient boire,
La sarcelle y baigner sa plume grise et noire,
La poule d'eau s'y prendre au branchage mouvant (1).
Le critique transparaît dans ce recueil de poésies. Il consacre une pièce* à l'éloge de la rime, ailleurs il prend la défense de ses amis du cénacle, exaltant Victor Hugo, le génie jeune et fort , qui sait se rendre aimable à tous, et Lamartine, le ce divin et chaste cygne, le chantre des saints amours ^ . Il les encourage dans leur travail de création . Bientôt Victor Hugo remportera la victoire sur les ennemis du romantisme, « aux sons de sa trompette, aux éclats de sa voix, Jéricho tombera » ! Il salue le vol
(i) Poésies, t. I % p. 113.
« JOSEPH DELORME
de Lamartine « qui plane à la voûte éternelle sans qu'on Tait vu monter " (1).
Dans Mes livres ^ il énumère ses lectures favorites ; des détails Biographiques concernant divers écrivains le poursuivent; la chasse aux vieux bouquins l'attire le long des quais; il se demande s'il ne ferait pas mieux d'abandonner les vers pour u se faire rat et ronger une maille ; mais un soir, s'il lit quelque page d'un poète aimé, un nuage de pleurs voile ses yeux, en son cœur une corde a vibré et le voilà rimeur comme devant (2) .
A la fin du volume, il groupe sous la rubrique Pensées un certain nombre de jugements littéraires. Une fois de plus, il parle en faveur des romantiques. On reprochait à l'école nouvelle son luxe de qui Qi de que. Sainte-Beuve, en réponse, cite quatre vers de Racine où ces mots se multiplient d'une manière abusive. Le critique examine ensuite les origines du romantisme. Après le badigeonnage deDelilIe, Chénier a opéré un renouvellement dans le style descriptif; au lieu du mot abstrait et vague employé par ses prédécesseurs du dix-huitième siècle, il a utilisé le mot propre et pittoresque, donnant ainsi à la poésie une couleur, une netteté ignorées jusqu'alors, a Le style d'André Chénier... est comme une grande et verte forêt dans laquelle on se promène : à chaque pas des fleurs, des fruits, des feuillages nouveaux; des herbes de
(1) Poésies, i. F, p. 69.
Le Cénacle. On ne peut réprimer un sentiment de tristesse en lisant les vers terminant ce poème, quand on connaît les brouilles qui devaient sous peu disséminer ce groupe d'amis. Les voici :
Ils étaient grands et bons. L'amère jalousie Jamais chez eux n'arma le miel de poésie
De son grêle aiguillon, Et jamais dans son cours leur gloire éblouissante We brûla d'un dédain Ihumble fleur pâlissante,
Le bluet du sillon.
Poésies, t. F, p. 70.)
{%) Poésies, i. P% p. 89,
toutes formes et de toutes couleurs; des oiseaux chanteurs aux mille plumages ; et çà et là de soudaines échappées de vue, de larges clairières ouvrant des perspectives mystérieuses et montrant à nu le ciel (1) . « *
Depuis que les poètes contemporains se sont avisés d'observer la nature de près, mettant dans leurs tableaux des couleurs sensibles aux yeux, Talarme s'est répandue parmi certains écrivains timorés, a La splendeur de cette peinture inaccoutumée offense tous ces yeux ternes et ces imaginations blafardes (2) . ^
A ceux qui voudraient diminuer Victor Hugo en lui opposant le prétendu classicisme de Lamartine, Sainte- Beuve répond par une grande phrase éloqùente, relevant les procédés libres du poète des Méditations (3) .
Sainte-Beuve a défini dans ces Pensées Fart de juger les hommes et les livres. L'écrivain chargé d'éclairer l'opinion en matière littéraire doit posséder la souplesse intellectuelle; il doit savoir se transformer, changer constamment sa position, envisager toutes choses du point de vue
(1) Poésies, t. p. 166.
(2) Bld., p. 166.
(3) Ibid., p. 156. a Son insouciance, sa profusion, ses larges» périodes, ses incidentes, ses énumérations, ses comparaisons jaillissantes ne sont pas d'un disciple de Racine ou de J.-B. Rousseau: « Allez dire à l'iîiridan, roi des fleuves, qui coule par les campagnes et sous les grands horizons de Lombardie à nappes épanchées, recevant ondées du ciel et ruisseaux tributaires, rapide et irrésistible à son milieu, comme incertain et avec des courants en tous sens vers les bords, y déposant et prenant au hasard roseaux et branchages flottants, et jonchant ses crêtes écumantes de mille gerbes de feu sous le soleil; allez lui dire qu'il a tort de s'épandre et de se jouer en telle licence; et, si votre voix charitable peut percer à travers sa grande voix, expliquez-lui bien comment, à part ces légères différénces de nappes épanchées et de course vagabonde, il ressemble tout à fait au noble et beau fleuve qui découle majestueusement dans la ville capitale entre deux quais réguliers de pierre de taille, i On le voit, même dans sa critique, Delorme est encore poète. »
• JOSEPH DELORME
le plus propice à un aperçu intégral, il doit passçr d'œuvres en œuvres avec une égale facilité, de manière à tout comprendre et tout expliquer. Dans son portrait idéal du critique, il a deviné ses propres qualités et ses propres lacunes :
L'esprit critique, nous dit- il, est de sa nature facile, insinuant, mobile et compréhensif. C'est une grande et limpide rivière qui serpente et se déroule autour des œuvres et des monuments de la poésie, comme autour des rochers, des forteresses, des coteaux tapissés de vignobles et des vallées touffues qui bordent ses rives. Tandis que chacun de ces objets du paysage reste fixe en son lieu et s'inquiète peu des autres, que la tour féodale dédaigne le vallon, et que le vallon ignore le coteau, la rivière va de l'un à l'autre, les baigne sans les déchirer, les embrasse d'une eau vive et courante, les comprend^ les réfléchit; et, lorsque le voyageur ést curieux de connaître et de visiter ces sites variés, elle le prend dans une barque ; elle le porte sans secousse, et lui développe successivement tout le spectacle changeant de son cours (I) .
Dans ces quelques lignes est résumée toute la carrière intellectuelle de Sainte-Beuve, avec ses variations, ses détours, ses replis, ses enthousiasmes et ses fuites, ses ressources et ses versatilités.
Ces premiers vers trahissent incontestablement l'inspiration romantique. Les tristesses de Joseph, son repliement sur lui-même, son désir de suicide, l'obsession de se croire incompris et inutile, ses besoins de solitude rappellent à s'y méprendre René et Werther. La préface en prose racontant la vie de Delorme a parfois des accents chateaubrianesques. Les plaintes de Joseph s'exhalent dans une phrase moins sonore que celles de René; elles ont touteiois le même cachet de désespérance résignée; les deux héros assistent â leur soufirance avec
(1) Poésies, t. p. 167.
une complaisance qui exclut tout effort de libération.
Mainte poésie dé ce recueil est bercée par une mélodie vague et plaintive directement empruntée à Lamartine ( 1) . On sait Témotion de Sainte-Beuve à la première lecture des Méditations (2).
Par contre, on ne démêle dans Joseph Delorme aucun indice direct des rapports de Tauteur avec Victor Hugo. L'auteur des Odes et Ballades, il est vrai, n'avait pas encore acquis à cette époque la fermeté de touche qui le distingue. Son influence eut un caractère plutôt général; il éveilla chez Sainte-Beuve l'esprit créateur, il le stimula; mutuellement, ils s'encouragèrent à la recherche de rythmes nouveaux ; Sainte-Beuve doit à son ami un regain de jeunesse, mais il ne l'imite pas.
A côté des pièces inspirées de Chateaubriand ou de Lamartine, l'auteur de Joseph Delorme met au jour une forme poétique qui, en France, lui appartient sans conteste. Cette poésie intime qui se tourne vers les humbles et dépeint les aspects les plus modérés de la nature, Sainte-Beuve Ta trouvée en Angleterre chez les lakistes; il s'efforcera de l'acclimater dans sa patrie. Elle constitue l'élément le plus original des Poésies de Joseph Delorme.
(1) Notamment Premier Amour, Sonnet I. Rêverie.
(2) Voir p. 4.
LES u CONSOLATIONS.)
Bien que parues peu de mois après Joseph Delorme^ les Consolations nous introduisent dans une sphère de recueillement et de mysticisme inconnue aux lecteurs du premier volume. Deux sentiments profonds animent Sainte-Beuve; l'amitié et la religion jettent sur ces vers une teinte délicate d'émotion sacrée et de reconnaissance.
Victor Hugo est l'inspirateur de ce recueil. La préface lui est dédiée dans des termes d'affectueuse admiration. « Mon ami, ce petit livre est à vous ; votre nom s'y trouve à presque toutes les pages; votre présence ou votre souvenir s'y mêle à toutes mes pensées. Je vous le donne, ou plutôt je vous le rends; il ne se serait pas fait sans vous, w
L'amitié pour le chef du Cénacle et le retour aux sentiments religieux sont inséparables dans l'âme de Sainte- Beuve. Il fréquentait assidûment la maison de Victor Hugo, assistait à toutes les réunions qui s'y donnaient, épousait toutes les ambitions de son ajni. Il partageait ses secrets et se mettait à son service; avec une complaisance inlassable, Sainte-Beuve se constituait son factotum littéraire; lors des représentations à'Hernani, il distribuait force billets aux partisans de la nouvelle école; à chaque œuvre nouvelle, il composait un article de réclame. On connaît la boutade de cet incorrigible railleur qui avait nom Henri Heine : et Comme en Afrique, quand le roi du Darfour sort en public, dit-il, un panégyriste va criant devant lui de sa voix la plus éclatante : Voici venir le Buffle, véri-
table descendant du Buffle, du Taureau des taureaux ; tous les autres sont des bœufs, celui-ci est le seul véritable Buffle! ainsi Sainte-Beuve, chaque fois que Victor Hugo se présentait en public avec un nouvel ouvrage, courait devant lui, embouchant la trompette et célébrait le Buffle de la poésie (1) . «
La communion de pensée avec une personnalité aussi puissante amena une transformation dans les opinions religieuses de Sainte-Beuve. Victor Hugo était chrétien ; sa femme, Adèle Hugo, partageait les mêmes convictions; son charme féminin entraîna peu à peu la conversion préparée par son mari.
Dans la préface, il rend hommage à la piété de Hugo : te Votre cœur vierge ne s'est pas laissé aller tout d'abord aux trompeuses mollesses ; et vos rêveries y ont gagné avec Tàge un caractère religieux, austère, primitif, et presque accablant pour notre infirme humanité d'aujourd'hui. ))
Il ajoute modestement cette confession ; « Pour moi qui suis encore nouveau venu à la lumière, et qui n'ai pour me sauver qu'un peu d'amour, je n'ose m'aventurer si loin à travers l'immense nature, et je ne m'inquiète que d'atteindre aux plus humbles, aux plus prochaines consolations qui nous sont enseignées. Ce petit livre est l'image fidèle de mon âme; les doutes et les bonnes intentions y luttent encore ; l'étoile qui scintille dans le crépuscule semble par instants prête à s'éteindre; la voile blanche que j'aperçois à l'horizon m'est souvent dérobée par un flot de mer orageuse; pourtant la voile blanche et l'étoile tremblante finissent toujours par reparaître (2). î)
D'autres influences agissent dans le même sens. En 1829, Sainte-Beuve fait la connaissance de Château-
(1) De la France, p. 296.
(2) Poésies, t. II, p, 13, 14.
LES « CONSOLATIONS
briand et de Lamartine, tous deux croyants. Dans un poème dédié à ce dernier, il lui dit sa joie en l'écoutant : un jour, ils se promenèrent ensemble, causant de la destinée humaine, de nos souffrances, des besoins de nos âmes :
Moi surtout, moi plus jeune, inconnu, curieux, J'aspirais vos regards, je lisais dans vos yeux (1).
Lamartine, ému des confidences de son jeune confrère, Ta pris par la main, et lui racontant ses propres souffrances, Texhortant à se tourner vers Dieu qui seul donne la paix, il Ta ce ramené jusqu'au ciel .
Comme tous les êtres qui vivent d'impressions plus que de réalité, Sainte-Beuve s'abandonne à son culte des grands hommes, culte dans lequel il apporte une humilité grandie par l'imagination (2).
Il se persuade qu'il a atteint la certitude ; à force de désirer la foi, il croit l'avoir conquise. Il témoigne envers Vigny la même humilité exaltée. Quand le poète arrivera au ciel, il trouvera Sainte-Beuve à genoux sur son passage, en larmes et en prières; quand son heure sera révolue, Vigny le prendra par la main et l'introduira dans les parvis célestes.
En 1829, le coup de barre dans la direction nouvelle semble décisif, Sainte-Beuve reconnaît avoir été ramené à la religion par le sentier de l'art et de la poésie et non par une marche théologique. Ses convictions sont sin-
(1) Poésies, t. II, p. 32.
(2) Mais, quand des grands mortels par degré j'approchai, Je me sentis de honte et de respect touché...
Je lus dans leur regard, j'écoutai leur parole ; Et comme je les vis mêler à leurs discours
Dieu, Tâme et l'invisible...
Je leur dis : Prenez-moi dans vos bras, je veux voir! J'ai vu. Seigneur, j'ai cru; j'adore tes merveilles. J'en éblouis mes yeux, j'en remplis mes oreilles...
{Poésies, t. Il, p. 59.)
cères et sa bonne volonté extrême; il regrette d'avoir autrefois dépouillé trop légèrement ses croyances; dans sa première jeunesse, il n'en sentait pas tout le sens et toute la portée. Le volume les Co?^5ofe^^o;^5 est d'une inspiration tout intérieure ; le sentiment religieux lui donne un charme de douceur. Dès la préface, le poète émet une profession de foi : aux jours de malheur, les seules consolations se trouvent en Dieu, dans le devoir, dans l'interprétation du visible par l'invisible. Une fois que l'âme y a pris goût, elle s'avance te dans l'ordre magnifique d'idées qui s'ouvre devant elle à l'infini «. L'Amour l'élève et l'initie, ce De là mille larmes encore, mais délicieuses et sans aucune amertume; de là mille joies secrètes, mille blanches lueurs découvertes au sein de la nuit; mille pressentiments sublimes entendus au fond du cœur dans la prière ; car une telle âme n'a de complet soulagement que lorsqu'elle a éclaté en prière, et qu'en elle la philosophie et la religion se sont embrassées avec sanglots (1). »
En Dieu seul on trouve « sécurité et plénitude » , lui seul accorde a des remèdes appropriés aux misères de l'âme (2); il est notre fin dernière, nous n'avons de repos à espérer qu'en lui et dans le travail de notre âme (3).
Le jeune néophyte a des rêves de i/ie monastique.
La solitude est chère à qui jamais n'en sort; Elle a mille douceurs qui rendent calme et fort. Oh! j'ai rêvé toujours de vivre solitaire. En quelque obscur débris d'antique monastère (4) .
Il aura sa chambre sombre, la fenêtre étroite et taillée à vitraux sera garnie de lierre, « une mousse furtive »
(1) Poésies, t. II, p. 11.
(2) Ibid., p. 13.
(3) Ibid.A^. 5.
(4) Ibid.^. 40.
LES « CONSOLATIONS y>
percera le granit et festonnera l'ogive. Son régime sera frugal, des fruits et du pain; une table de sapin et un fauteuil de chêne composeront son mobilier; dans les recoins mystérieux et noirs sous Tescalier tournant dormiront de vieux papiers et de vieux livres empoussiérés. Comme le philosophe de Rembrandt, il vivra ce recueilli en lui-même au fond de sa maison , passant les jours en lecture, en prière :
Ainsi rien ne distrait un cœur religieux ;
Les plus humbles sentiers le rauiènent aux cieux ;
Sa vie est un parfum de lecture choisie,
De contemplation, d^ austère poésie ;
0 de r homme pieux T éclatante nature ! Noble sublimité dans une vie obscure (1)!
Le sentiment artistique contribue pour une large part à nourrir ses désirs de vie claustrale, le décor pittoresque qui entoure les travaux d'un cénobite le séduit par Timagination, on pressent bien que dans la réalité le jeune romantique s'accommoderait difficilement d'une existence aussi austère.
Il reconnaît ses faiblesses et les déplore. Il voudrait que sa religion fût autre chose qu' «un simple résultat théorique , il voudrait y conformer sa vie et ses actions, tt L'instabilité perpétuelle de ma condition, mon manque de fortune, mes nécessités littéraires, tout cela me jette dans une manière de vivre qui n'a rien de réglé ni de fixe; et, après quelques heures de bonnes résolutions, je suis bien vite retombé en proie aux impressions du dehors, ou, ce qu'il y a de pis, au vague des passions que personne, peut-être, n'a ressenti aussi cruellement que moi (2) . « ,
(1) Poésies, t. II, p. 42.
(2) Nouvelle Correspondance, p. 16,
Comme tous ses camarades romantiques, il est très préoccupé du mystère de la destinée humaine. Qu'est-ce que notre propre cœur? Qu'est-ce que le bonheur? la sainteté?... Il souhaite avoir plus d'ardeur « aux choses d'en haut î) (1), il s'arrange à être seul un grand nombre d'heures chaque jour, mais a par malheur, dit-il, ne tenant plus à rien du dehors, et ne me rattachant pas assez activement à l'échelle du salut, je me trouve dans les régions d'entre deux : véritable enfer des tièdes. Espérons que cela aura une fin (2).
Sincèrement, il ambitionne de vivre en accord avec ses convictions nouvelles, mais des défaillances le surprennent, des doutes l'assaillent : et Pour mon compte, écrit-il, quoique je voie assez de monde et des gens distingués que j'aime et qui ont de la bonté pour moi, quoiqu'il semble qu'avec un peu de constance et d'activité une carrière assez belle peut enfin s'ouvrir pour moi, j'ai souvent et même toujours un grand vide, de grandes défaillances d'àme, des ennuis, des désirs. Les doutes religieux y sont sans doute pour quelque chose; et, quoique cet état d'esprit tienne aussi à d'autres causes presque impossibles à analyser, les grandes et éternelles questions y interviennent fréquemment (3). i)
Plus il réfléchit, plus il comprend que la religion est une chose de l'âme, un rapport intime entre l'individu et Dieu, et non une organisation extérieure; elle s'adresse à l'âme, elle ne s'intéresse qu'à elle (4) . Il ne faut donc pas s'appuyer sur les hommes qui sont ingrats, mais
.se fonder plus haut
Et croire en Celui seul qui, dès qu'on le supplie, Ne nous fait jamais faute et qui jamais n'oublie (5) .
(1) Nouvelle Correspondance, p. 17.
(2) Ibid., p. 17.
(3) Ibid., p. 10.
(4) Ibid., p. i%
(5) Poésie, t. II, p. 25. Ailleurs il demande ardemment quel(|ue
LES « CONSOLATIONS
sa
Parfois le sentiment de son impuissance Taccable, il s'élance vers Dieu mais retombe aussitôt sans l'avoir atteint. Ces efforts anéantis éveillent en lui des questions troublantes :
Pour iarriver à toi, c'est assez de vouloir.
Je voudrais bien, Seigneur; je veux; pourquoi ne puis-je?
Je m'y perds, soutiens-moi ; mets fin à ce prodige (1).
Peut-être la vérité lui échappe-t-elle parce qu'il ce aime en secret son ma! ^) et ce chérit sa pourriture w ; que Dieu verse donc sur lui sa manne et sa rosée; qu'il rende « !e silence et le calme à ses sens murmurants », bientôt alors brisant tous les ennuis, la prière et l'étude cloront sa solitude (2) :
Et soit que la bonté du Maître que j'adore.
Un matin de printemps, sur mon seuil fasse éclore
Une vierge au front pur, au doux sein velouté,
Qui me donne à cueillir les fruits de sa beauté;
Soit que jusqu'au tombeau, pèlerin sur la terre.
J'achève sans m' asseoir ma traite solitaire... ;
Qu'importe, ô Dieu clément ! ta tendresse est la même (3),
lueur, quelque aide céleste qui le soutienne dans le combat intérieur :
Et moi, comme eux, Seigneur, je m écrie et t'implore Et nul signe d'en haut ne me répond encore; Gomme eux, j'erre incertain, en proie aux sens fougueux, Cherchant la vérité, mais plus coupable qu'eux; Car je l'avais, Seigneur, cette vérité sainte.
Il se rappelle avec douleur le temps où Torgueil intellectuel Fécartait de la religion de son enfance :
tout fier de ma raison,
Plus ivre qu'un esclave échappé de prison, J'ai rougi, j'ai menti des tiens et de toi-même.
(Poésies, t. II, p. 20.)
(1) Poésies, t. Il, p. 21.
(3) Ibid.
Dès son enfance, il vécut baigné de tendresse et de pleurs, mais bien jeune « s'alluma le désir au fond de sa prunelle ; un puissant instinct le poussa vers les filles des hommes ; comme dans un verger mùr un enfant cherche le fruit le plus beau, ainsi le jeune homme égara ses amours dans un doux paradis, inconstant et peu sage :
A chaque fruit charmant qui tremblait au passage, Tenté de le cueillir, je retardais toujours.
Chaque beauté nouvelle Ta séduit, il a suivi bien des regards, adoré bien des pas ; chaque fois il crut appartenir tout entier à la dernière aperçue. Alors, désespérant de lui-même, il s'est rabaissé aux plaisirs faciles, il a mordu dans la cendre et la pourriture. Cependant, depuis quelq aes soirs, il rencontre sur son chemin une blanche beauté... Le poète s'élance alors vers Dieu avec une ardente prière, le suppliant de lui accorder le don d'aimer :
Aimer, c'est croire en toi, c'est prier avec larmes Pour Tangélique fleur éclose en notre nuit.
C'est trouver en soi seul ces mystiques fontaines, Ces torrents de bonheur qu'a chantés un saint Roi... C'est être chaste et sobre, et doux avec courage; C'est ne maudire rien, quand ta main a béni ; C'est croire au ciel serein, à l'éclair dans l'orage, C'est vouloir qu'ici-bas tout ne soit pas fini.
C'est vivre au delà de la terre, « c'est voir en songe un Ange avec un saint flambeau (1).
Le bonheur le plus grand, dans l'existence terrestre, n'est-il pas, en définitive, l'amour ?
Vivre, sachez-le bien, n'est ni voir ni savoir, C'est sentir, c'est aimer; aimer, c'est là tout vivre.
(1) Poésies, t. II, p. 188.
LES « COIVSOLATIOIVS »
A celui qui aime, qu'importent les livres, la science, les voyages, il suffit que passe en nous un seul rayon d'amour pour que notre âme s'épanouisse.
L'humble, l'ignorant, l'hermite qui ne quittent jamais leur foyer sont plus sages que le savant ou l'explorateur éternellement harcelés par la curiosité, car ils ont tous au cœur une affection secrète :
Naître, vivre et mourir dans la même maison; N'avoir jamais changé de toit, ni d'horizon...
se lier aux vœux du sanctuaire, ou se confiner aux joies silencieuses de la famille; vivre ignoré, modeste, pauvre et seul, avoir les mêmes goûts et les mêmes habitudes, tout cela, c'est peut-être la seule vraie vie, la seule vie qui ne lasse pas. Le monde intérieur a des beautés que ne soupçonne pas l'homme ambitieux.
0 vous, dont le cœur pm% dans Tombre s' échauffant,
Aime ardemment un père, un époux, un enfant.
Une tante, une sœur; foule simple et bénie...
Oh! n'enviez jamais ces inquiets rêveurs,
Dont la vie ennuyée avec orgueil s'étale...
Seuls, ils croient tout sentir, délices et douleurs...
Avoir le sens caché de l'énigme divine...
0 vous, plus humbles qu'eux, vous en savez autant (1) !
Sainte-Beuve dresse son propre procès et, du même coup, le procès du romantisme. La recherche des émotions fortes, l'agitation fébrile qui poursuit le bonheur dans de lointains pèlerinages, l'orgueil de l'homme qui croit tout connaître et veut tout éprouver, telles sont les erreurs delà jeune génération, à la veille de 1830; notre poète les oppose à la sagesse des êtres qui ont su se contenter de la douce chaleur d'une existence cachée.
(1) Poésies^ t. II. p. 38.
Rien ne pèse à Tauteur des C onsolations comme la perte de son innocence (1).
Il exerce déjà sur lui-même e te clairvoyance qui fait la valeur de sa critique, il connaît sa propre instabilité :
Etre faible, inconstant, qui veux et qui ne puis.
En amour comme en religion, il ne se donne que par accès, et le pain des forts ^ ne Ta jamais nourri, il est pétri de larmes et d'argile ; pèlerin sans courage, un rien le distrait, il s'épuise à gravir la colline bénie où montent les hommes à la volonté ferme.
Les Consolations se terminent sur une note plus rassérénée. L'art, l'amitié, la nature seront pour lui des soutiens.
Dans le sentier du bien remonté par degrés, De peur de retomber (car mon âme est légère) Je veille sur mes sens
(i) Et si mon front
Se voile de pâleur.
C'est que mon âme impure est ivre de mollesse C'est le signe honteux que le plaisir me laisse.
(Poésies, p. 55.)
Il revoit un jour une petite cousine de quinze ans avec laquelle il avait joué autrefois. La vue de cette enfant suscite un retour sur lui-même, subitement il entrevoit l'abîme entre le garçon de douze ans et l'homme fait qui a tenté mille expériences :
J'ai pleuré, j'ai souffert, et l'âge m'est venu.
J'ai perdu la fraîcheur et le rire ingénu,
Et les vertus aussi de ma pieuse enfance.
Ton frêle souvenir m'a laissé sans défense;
Et tandis que croissant en sagesse, en beauté,
A l'ombre, loin de moi, ta verte puberté
Sous les yeux de ta mère est lentement éclose.
Et qu'un espoir charmant sur ta téte repose,
J'ai voulu trop connaître et mes jours sont détruits;
De l'arbre, avant le temps, j'ai fait tomber les fruits;
J'ai mis la hache au cœur et j'en sens la blessure.
(Poésies, t. II, p. 76.)
LES « CONSOLATIONS
Une sainte amitié m'enchaîne sous sa loi ;
L'art occupe mon cœur, ne laissant jour ni place
Aux funestes pensées d'arriver jusqu'à moi.
Je m'accoutume en paix aux voluptés tranquilles ;
Quand la ville et ses bruits m'importunent, j'en sors ;
La Marrie avec ses bords êt ses presqu'îles, le Rhin avec ses coteaux pendants apportent Tapaisement à son inquiétude ; son vœu le plus cher serait de renoncer à la célébrité et de cacher son nom sous un toit écarté (1).
Les Consolations valurent à leur auteur quelqnes témoignages illustres. Chateaubriand et Alfred de Vigny lui adressèrent des félicitations. D'autres écrivains démêlèrent, parmi les élans mystiques, quelques touches trahissant le vice fondamental de l'œuvre. Béranger soupçonne que la religion de Sainte-Beuve s'adresse par condescendance amoureuse à quelque beauté tendrement superstitieuse ; à ceux qui connaissent le culte voué par le poète à Mme Victor Hugo, cette remarque semble prophétique. Juste Olivier note dans son Journal les remarques suivantes : a II y a de très beaux morceaux, mais toujours manque de foi réelle... On y sent une idée matérielle des choses de Dieu, une idée poétique, et voilà tout.... L'homme plus explicite est le même au fond : c'est-à-dire sceptique, mais n'acceptant pas froi-
(i) cacher man cœur sous un toit écarté
Où mon plus haut rosier montant à ma fenêtre Rejoindrait îe jasmin qui viendrait au-devant; Où je respirerais l'esprit divin du Maître Dans le bouton en fleur, dans la brise et le vent; Où, vers le soir, à l'heure où la terre est muette, Près de ma bien-aimée, en face du couchant, Entendant, sans la voir, le chant de l'alouette, Je dirais : « Douce amie, écoutons bien ce chaut; C'est ainsi qu« la voix du bonheur nous arrive, Peu bruyante, lointaine et nous venant du ciel; n faut qu'à la saisir l'âme soit attentive. Que tout fasse silence en notre cœur mortel. »
(Poésies, p. 90.)
dément le doute, se débattant contre lui, et ayant au moins la curiosité de la foi (1).
Assurément, le ton d'humilité et de piété de ces poésies surprend le lecteur qui songe aux fragments libertins de Joseph Delorme. La transformation du poète, aigri et sensuel tout récemment encore, semble un peu bien rapide; elle n'est pas le fruit d'un de ces bouleversements intérieurs qui renouvellent un homme; n'est-elle pas simplement stimulée par le zèle d'un cadet qui veut imiter ses aînés?
Le doute se justifie, en effet. Sainte-Beuve, dans la suite de sa carrière, déviera de son christianisme et se relâchera de ses résolutions; toutefois, à l'heure où il compose les ConsolationSy il désire vraiment changer l'orientation de ses pensées; s'il ne peut encore se conformer aux enseignements de la religion, néanmoins il souhaite y parvenir. Sainte-Beuve ne joue pas avec les idées et les doctrines, il cherche; il est sérieux car il souffre.
Ce volume est, du reste, le meilleur parmi ses œuvres poétiques. Il restait, aux yeux de son auteur, « le sanctuaire ardent et pur des plus belles heures « de sa ieunesse (2). Sainte-Beuve a rencontré ici des sujets adaptés à sa nature. Son programme n'était pas ambitieux; dans la préface, il annonce qu'il s'attachera à la vie privée; il dira les réflexions inspirées par un incident domestique, une promenade, une conversation, une lecture. Les Consolations enveloppent ces sujets intimes d'une émotion discrète; l'aspiration vers Dieu et le culte de l'amitié les éclairent d'une fine lumière voilée.
(1) OEuvres choisies de Juste Olivier (1879).
(2) Portraits contemporains, t. P% p. 469.
VICTOR ET ADÈLE HUGO
Sainte-Beuve nous a raconté en plusieurs endroits sa première entrevue avec Victor Hugo. Il en revint séduit : La conversation, dit-il, dès les premiers mots, roula en plein sur la poésie : Mme Hugo me demanda à brûlepourpoint de qui donc était Tarticle un peu sévère qui avait paru dans le Globe sur le Cinq Mars de De Vigny : ie confessai qu'il était de moi. Hugo, au milieu de ses remerciements et de ses éloges pour la façon dont j'avais apprécié son recueil, en prit occasion de m'exposer ses vues et son procédé d'art poétique, quelques-uns de ses secrets de rythme et de couleur. Je faisais dès ce temps-là des vers, mais pour moi seul et sans m'en vanter : je saisis vite les choses neuves que j'entendais pour la première fois et qui à l'instant m'ouvrirent un jour sur le style et sur la facture du vers (1) . w
Une seconde visite acheva de le convertir au romantisme : (t J'y étais assez antipathique jusque-là, nous dit-il, à cause du royalisme et de la mysticité que je ne partageais pas (2). »
L'entrain vigoureux de Hugo et l'éclat de son génie fascinèrent Sainte-Beuve, et Hugo avait dans le commerce intime... de l'attrait et une sorte d'autorité impérieuse qui devait aisément subjuguer Sainte-Beuve, dont l'esprit a quelque chose de féminin et à qui, dans sa mobile
(1) Portraits contemporains, t. P% p. 468.
(2) Causeries du Lundi, t. XI, p. 532,
et facile inconstance, il faut toujours un maître du moment (1) .
Il envoya ses essais poétiques à Hugo qui les loua tout en signalant les points faibles.
Joseph Delorme nous dit son amitié enthousiaste. Le chef de Técole romantique lui apparaît comme un aigle qui s'élève d'un essor souverain jusqu'aux nuages et lutte avec les éclairs :
Poussant ton vol sublime et planant, solitaire, Entre les voix d'en haut et l'écho de la terre.
Dis-moi, jeune vaiqueur.
Dis-moi, nous entends-tu? La clameur solennelle Va-t-elle dans la nue enfler d'orgueil ton aile
Et remuer ton cœur?
La grandeur du génie de Hugo Texalte et Técrase tout à la fois; il en est émerveillé, mais elle lui rappelle trop douloureusement ses propres lacunes :
Oh ! moi, je l'entends bien ce monde qui t'admire. Cri puissant! qu'il m'enivre aussi; qu'il me déchire!
Qu'il m'est cher et cruel !
Pour moi, pauvre déchu, réveillé d'un doux songe, L* aigle saint n'est pour moi qu'un vautour qui me ronge
Sans m' emporter au ciel (2) !
Il éprouve comme une gêne de ne pouvoir admirer son ami sans en ressentir de l'amertume, il lui avoue donc sa faiblesse et se reconnaît modestement son disciple; au jour de la mort :
Je viendrai, le dernier et l'un des plus indignes. Te rejoindre, au milieu des aigles et des cygnes, 0 toi, l'un des plus beaux (3).
(1) Dubois, Souvenirs inédits. Cité par G. Michaut, Sainte-Beuve avant les « Lundis », p. 137.
(2) Poésies, t. P^ p. 53.
(3) Poésies, t. P% p. 54. Joseph Delorme contient une pièce :
VICTOR ET ADÈLE HUGO
Victor Hugo était né apôtre, Sainte-Beuve avait Tâme d'un catéchumène. Toujours, plus ou moins, il éprouva la nécessité de s'appuyer sur une nature plus robuste. Parmi ses nombreuses confessions, la suivante est des plus significatives, tt II est des natures... qui ont particulièrement besoin de guides et de soutiens, qui regardent en avant et de côté pour voir si on les précède, si on leur fait signe, et qui cherchent d'abord autour d'elles leurs pareilles et leurs supérieures. . . J'étais un peu de ces natures-là, premièrement infirmes, implorantes et dépareillées au milieu d'une sorte de richesse qu'elles ont; j'avais hâte de m'attacher et de m'appuyer (1) .
Durant un voyage en Angleterre (1828), Sainte-Beuve écrit à Hugo : a Me voici bien loin de vous et pensant beaucoup à vous, comme vous croyez bien. Dans tout ce que j'ai vu de beau jusqu'à présent et dans tout ce que je verrai, vous entrez pour une grande part; je sens et j'admire bien souvent à votre intention autant qu'à la mienne. Je vous dois d'ailleurs, et cela m'est très doux, de comprendrô et de sentir l'art, car auparavant j'étais un barbare (2) .
L'année suivante, lors d'une tournée dans le pays du Rhin, même témoignage de reconnaissance : ce Vous étiez toujours avec nous. Moi surtout, mon cher Victor, l'avais bien des raisons pour ne pas quitter un seul instant votre souvenir; car, si je vous l'ai déjà dit en vers, souffrez que je vous le marque ici en simple et vraie prose, je ne vis plus que par vous. Le peu de talent que j'ai m'est venu par votre exemple et vos conseils déguisés
En veillée, adressée à Hugo à l'occasion de la naissance de son second fils. Sainte-Beuve y exprime sa profonde affection et ses vœux pour son ami.
(1) Volupté, p. 313. La même pensée se retrouve dans un poème des Consolations : « Nous sommes devant vous comme un roseau qui plie. i> T. II, p. 73.
(2) Revue de Paris, 1904, vol. VI, p. 746.
en éloges... Je ne m'inspire plus qu'auprès de vous, de vous et de ce qui vous entoure. Enfin ma vie domestique n'est encore qu'en vous, et je ne suis heureux et chez moi que sur votre canapé et à votre coin de feu... Tout ceci est pour vous, mon cher Victor, et pour madame Victor qui n'est pas séparée de vous dans mon esprit; dites-lui combien je la regrette et que je lui écrirai de Besançon, et tachez du sein de votre bonheur et de votre gloire d'avoir quelques pensées pour nous. Travaillez à votre nouveau drame, mais surtout soignez votre santé; elle est à nous tous et à bien d'autres encore; arrêtez -vous dès que les entrailles vous le disent. Je travaillerai probablement très peu, et peut-être pas du tout, je n'ai rien dans l'esprit et dans l'àme que de vous aimer (1). «
Jl l'aime et il l'admire, les succès de Hugo le réjouissent comme le réjouiraient les siens propres. « Je vois, dit-il, avec orgueil grossir ton diadème (2) » ; son àme éplorée est entrée dans la gloire de son ami comme te dans un saint refuge (3).
Les rapports continuels avec l'auteur des Orientales stimulèrent le talent de Sainte-Beuve, lui révélant certains secrets de la technique des vers et lui apportant le cordial dont avait besoin son àme craintive.
Le disciple, de son côté, rendait de solides services au maître. Nullement aveugle aux erreurs littéraires de son ami, Sainte-Beuve l'éclairait et le redressait; la lucidité et la finesse de ses observations agissaient comme un régulateur sur l'imagination énorme de Hugo. Le critique servait non seulement de héraut pour annoncer la venue du Grand Buffle (selon la boutade de Heine), il jouait aussi le rôle de l'esclave rappelant le triomphateur à la frî^gilité de l'existence humaine. Non content de l'encou-
(1) Revue de Paris, 1904, vol VI, p! 753.
(2) Poésies, t. II, p. 54.
(3) Ihid., p. 66.
VICTOR ET ADÈLE HUGO
rager, de proclamer son talent à cor et à cri, de se dépenser de mille manières pour assurer le succès de ses œuvres, Sainte-Beuve, par ses avertissements, ramenait Hugo dans les limites du goût, Tempêchant de s'égarer dans les excès ou les invraisemblances. La lettre sur Croînwellesi un exemple de ce que devait être la conversation des deux écrivains. Sainte-Beuve relève les défauts de cette pièce avec un mélange de respect et de fermeté. « Toutes ces critiques rentrent dans une seule que je m'étais déjà permis d'adresser à votre talent, l'excès, l'abus de la force, et passez-moi le mot, la charge... Plus le contraste produisait d'efifet, plus il fallait le dispenser avec sobriété, et je crois que vous avez dépassé la mesure. Certains détails m'agaçaient, m'impatientaient, j'étais tenté de leur dire, comme Cromwell à des fous : ^ Paix! tt trêve! à bas! Pardon, mon cher monsieur, de ces formes si libres, que je me permets avec vous, mais moins j'y mets de prétention, plus je serai excusé (1) » (février 1827).
Le ton d'autorité de cet étudiant en médecine, âgé de vingt-deux ans, est frappant quand on songe qu'il s'adresse à un poète, à un homme plus âgé et déjà célèbre.
Joseph Delorme et les Consolations contiennent de nombreuses pièces consacrées à l'amitié.., « L'amitié, nous dit la préface des Consolations,.., quand elle est ce qu'elle doit être : l'union des âmes, a cela de salutaire qu'au milieu de nos plus grandes et de nos plus désespérées douleurs, elle nous rattache insensiblement et par un lien invisible à la vie humaine... (2).o)
Mais, dans les réflexions de Sainte-Beuve sur l'amitié, se glisse une pensée qui ne laisse pas d'inquiéter et fait prévoir les dissentiments futurs. En plein enthousiasme,
(1) Revue de Paris, 1904, vol. VI, p, 739.
(2) Poésies, t. II, p. T.
il se défie de ses propres forces et doute de sa capacité de conserver ses amitiés, ce Si vous êtes humble, obscur, mais tendre et dévoué, et que vous ayez un ami sublime, ambitieux, puissant, qui aime et obtienne la gloire et Tempire, aimez-le, mais n'en aimez pas trop un autre, car cette sorte d'amitié est absolue, jalouse, impatiente de partage... Si votre ami est beau, bien fait, amoureux des avantages de sa personne, ne négligez pas trop la vôtre...
tt Si vous avez un ami riche, heureux, entouré des biens les plus désirables de la terre, ne devenez ni trop pauvre, ni trop délaissé du monde, ni malade sur un lit de douleurs.. . (1) .
A Theure présente, son amitié pour le couple Hugo est le centre de toutes ses pensées. Victor est pour lui « le refuge heureux » ; il écrit à Adèle : ce Je suis inquiet parce que je suis vide, que je n'ai pas de but, de constance, d'œuvre, ma \ie est donc à tout vent, et je cherche, comme un enfant, hors de moi, ce qui ne peut sortir que de moi-même. Il n'y a plus qu'un point fixe et solide auquel dans mes fous ennuis et mes divagations continuelles, je me rattache toujours, c'est vous, c'est Victor, c'est votre ménage et votre maison (2) . «
Il voue au mari comme à la femme une afiection reconnaissante. Il les aime pour l'accueil qu'il reçoit chez eux et pour l'influence qu'ils ont exercée sur son àme. ce Dites à madame Hugo, éçrit-il à Victor, que j'ai d'elle aussi et de ses bontés pour moi un souvenir bien profond, c'est par elle et vous que je suis revenu à croire au bien moral (3). »
On a représenté Sainte-Beuve comme un être envieux et sournois, un homme dont la laideur égale la perfidie; s'il en est ainsi, comment expliquer que dans le cours de
(1) Poésies, t. II, p. 9.
(2) Revue de Paris, 1904, vol. VI, p. 756.
(3) Ibid., 1905, vol. I, p. 76.
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son existence il ait éveillé tant d'amitiés chez des personnes des deux sexes. Selon M. Faguet, Sainte-Beuve était a ennuyeux « (1).
Pour savoir Timpression produite par Sainte-Beuve il faut recourir au témoignagne de ceux qui ont vécu auprès de lui. Son ancien secrétaire, Pons, nous dit :
Les traits de son visage étaient empreints de vigueur plus que de grâce et de beauté. Soit. Mais combien ne rachetait-il pas ce désavantage... par Taffabilité de ses manièi'es et la délicatesse de ses attentions! hlevè avec tendresse par sa tante et par sa mère, il avait reçu d'elles le charme et les coquetteries du tempérament féminin. Dès qu'il était en présence d'une jupe, duchesse ou grisette, son visage rayonnait de béatitude, ses yeux pétillaient de malice et son fin sourire désarmait la fierté (2)* w
Jules Troubat, un autre secrétaire, témoigne dans le même sens : ce Celui qui a vécu huit ans, face à face, l'œil dans l'œil, à la table de travail et dans la confidence de ce grand esprit, ne saurait oublier le trait vif et pénétrant qui partait de ces petits yeux, délicats et tendres, pleins d'indulgente malice, qui se dissimulaient sous de vastes arcades sourcilières, tout embroussaillées de poils roux. Ils forçaient... la sympathie et la communion d'idées, et permettaient qu'on se reposât en eux, quand on était entré dans la pensée du maître... Ce petit homme, qu'on disait si laid, était d'une physionomie si impressionnable, si mobile, que l'esprit semblait agir sur les muscles du visage comme sur des touches de piano. Au calme et au repos, les nerfs se détendaient, et il redevenait bonhomme, rêveur et penseur, avec une douce pointe de raillerie. Ce n'était plus le même homme, quand il causait, quand il s'animait. On ne s'apercevait plus de l'irrégularité de ces traits qui prenaient alors une expression
(1) Amours d'hommes de lettres, p. 396.
(2) A#-J. Pons, Sainte-Beuve et ses inconnues^ p. 4.
de finesse radieuse et souriante. Il avait Tamabilité naturelle, qui rend la séduction facile (1).
Malgré son physique désavantageux, Sainte-Beuve avait du charme. Cette force attractive a sa source dans la vivacité de son intelligence, dans la délicatesse de son système nerveux et dans un fonds de tendresse native refoulée par les circonstances. Il éprouve un grand besoin d'aimer et d'être aimé; il a, envers ses amis, des abandons charmants, des élans de confiance et d'affection. Il se les attache ainsi par des liens profonds; on Faime et on le plaint, on a plaisir à entourer de gâteries cet être doux et un peu fragile.
ce Son àme a quelque chose d'angélique et son caractère est naïf et obstiné comme celui d'un enfant (2) . Mais un jour comme chez Rousseau, surgit en lui un homme inconnu. Sous cette nature aimable se cache un tempérament ombrageux, une indépendance farouche; sans s'en apercevoir, on l'a froissé; il n'éclate pas en reproches véhéments comme Rousseau; non, il se replie sur lui-même; il est gentil encore, mais avec plus de réserve ; des reproches se glissent bientôt parmi les paroles amicales, un microbe destructeur de l'amitié a pénétré en lui; dans quelques mois, dans quelques années, si l'on ne guérit pas le mal en temps opportun, il se reprendra irrévocablement.
Au début de sa liaison avec Hugo, Mme Hugo semble être demeurée à l'arrière-plan. On l'a vue intervenir tout à coup dans la conversation lors de la première visite. Le Livre d'amour nous raconte cet incident. Il aperçut Adèle :
A côté du génie, un peu reine et déesse... En sarrau du matin, éclatante sans art, M'embarrassant d'abord de son fixe regard,
(1) J. Troubat, la Salle à manger de Sainte-Beuve, 1910, p. 24-25.
(2) LeUre de G. Sand à Alfred Tattet du 22 mars 1834.
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Et moi qui d^Elle à lui détournais ma paupière» Moi pudique et troublé, le front dans la lumière. J'étais tout au poète
Le visiteur suit a les jets brillants et récume sonore w , ce le torrent sacré;)) du discours de Hugo, tout de suite il sent qu'il a trouvé sa destinée, mais elle se lasse bientôt d'écouter.
Sa pensée oublieuse échappa sur la rive...
...... quelque char ailé promenait Tâme au loin
Et je la saluai trois fois à ma sortie,
Elle n'entendait rien s'il ne Teût avertie (1) .
Jeune mère de trois enfants et absorbée par les soucis domestiques, elle assistait aux réunions, silencieuse et un peu indolente, laissant la parole à son glorieux époux. Elle apportait dans Tamitié des deux écrivains un élé ment féminin discret et enveloppant. Si Sainte-Beuve puisait la force auprès de Victor, il trouvait auprès d'Adèle un accueil de tranquille sympathie. Pendant deux années, ils demeurent sur la réserve :
Nos regards s'effleurant sans qu'amour en pût naître; L'un pour l'autre incertains ; elle animée ailleurs. Distraite et m'honorant parfois entre plusieurs, Moi rien qu'à Lui, dévot à sa lyre sacrée... (2).
Peu à peu cependant le critique s'abandonne à une douce confiance, il révèle à son amie ses préoccupations intimes :
Vers trois heures, souvent, j'aime à vous aller voir. Et là vous trouvant seule, ô mère et chaste épouse!...
(1) Livre d'amour, p. 63, 64.
(2) Ibïd., p. 65.
J'entre pourtant ; et vous, belle et sans vous lever,
Me dites de m' asseoir; nous causons; je commence
A vous ouvrir mon cœur, ma nuit, mon vide immense,
Ma jeunesse déjà dévorée à moitié.
Et vous me répondez par des mots d'amitié (1).
Elle s'habitue à ces épanchements, elle compatit à ces souffrances et se donne pour tâche de lui rendre la foi perdue. Parfois, il est vrai, un nuage passe sur leur amitié, le jeune homme susceptible laisse échapper une parole dure; elle, alors, est peinée et prévoit le jour où Sainte-Beuve cessera d'aimer ses deux amis. Le coupable s'excuse et proteste contre de telles craintes. L'incident n'est que passager, mais il constitue un symptôme inquiétant. Malgré l'enthousiasme de Sainte-Beuve, les Consolations nous font parfois entendre une note attristée où perce l'amertume. Il est pauvre; depuis plusieurs années il lutte contre la misère, il est laid, il doute de luimême; son talent poétique, quoique réel, a bien des lacunes; il vit solitaire et désespère de trouver une jeune fille à qui unir son existence; insensiblement, son cœur s'abandonne à un amour sans espoir; Victor Hugo, par un douloureux contraste, est comblé de tous les biens qui manquent à Sainte-Beuve. L'auteur à'Hernani commence à connaître l'aisance, il est beau comme Antinous, il est vigoureux et a confiance en son étoile; son génie se déploie devant le monde émerveillé ; enfin, il possède une famille, des enfants, une femme belle comme une déesse, douce comme un ange... Et c'est cette femme-là que Sainte-Beuve aime en secret! Quels conflits ne doivent pas troubler le cœur de ce timide! Il est tiraillé entre son amitié profonde pour Victor et l'accablement causé par le spectacle d'une destinée aussi lumineuse. Excitable comme tous les artistes, il ressent d'une façon exagérée les moindres marques de froideur, il les
(1) Poésies, t. II, p. 15.
VICTOR ET ADÈLE HUGO
redoute même par anticipation. Pendant deux jours d'absence, l'image du et couple heureux et brillant ^) ne Ta pas quitté.
ce Vous vivez Tun dans l'autre et vous vous suffisez (1) . » Sûrement ils n'auront pas remarqué son absence, des visitesles aurontréjouis, leurs soiréesseserontécoulées, doucement, dans l'intimité du foyer, les enfants jasant surles genoux des parents. L'ami solitaire ne veut pas être ingrat, dussent-ils l'oublier, lui du moins restera fidèle.
te Ailleurs^ ici, toujours, vous serez tout pour moi (2).» On sait le dévouement de Sainte-Beuve à l'occasion de la représentation à'Hernani. Le soir mémorable, il prit sa part dans la lutte et ne manqua pas à son devoir de disciple. Cet événement littéraire fut pourtant l'occasion d'un malentendu entre les amis. Hugo, désirant assurer le succès de sa pièce, eut recours à une réclame forcenée; pendant bien des jours, la maison du poète fut envahie par une foule bruyante de rapins et d'étudiants destinés à la claque. Sainte-Beuve fut exaspéré de ces procédés tapageurs; cette prise de possession du sanctuaire de famille par une bande d'étrangers le choqua comme une profanation ; incapable de cacher son mécontentement, il écrivit à Victor : « Et madame? Et celle dont le nom ne devrait retentir sur votre lyre que quand on écouterait vos chants à genoux, celle-là même exposée aux yeux profanes tout le jour, distribuant des billets à plus de quatre-vingts jeunes gens à peine connus d'hier, cette familiarité chaste et charmante, véritable prix de l'amitié, à jamais déflorée par la cohue; le mot de dévouement prostitué, fz////^ apprécié avant tout, les combinaisons matérielles l'emportant! ! ! (3)
Avec l'année 1830, l'amitié de Sainte-Beuve pour
(1) Poésies, t. II, p. 49.
(2) Ibid., p. 50.
(3) Revue de Paris, 1904, vol. VI, p. 763.
Adèle Hugo se transforme et prend un caractère passionné. Cette affection, autrefois source de réconfort, devient maintenant son tourment. Cette intimité avec une jeune femme très belle et qui lui témoignait un tendre intérêt était de nature à troubler un homme sentimental. Les contemporains s'accordent à vanter la beauté de Mme Hugo, a La figure, dit Champfleury, était pleine de bonté et cependant il y avait dans tout Tensemble de la femme une sorte de majesté espagnole (1). « Edmond Biré nous fait aussi son portrait : ce Ses yeux éclatants, ses épais cheveux noirs, son teint lumineux faisaient croire d'abord à une femme fière et dominatrice. C'était au contraire une nature très douce, très tendre et très modeste... Dans son salon... elle prenait peu de part aux conversations; bien loin de chercher à y briller, elle s'en désintéressait complètement, au risque parfois... d'y intervenir à contre-temps comme quelqu'un qui tombe des nues.
Le 31 janvier, Sainte-Beuve écrit à Villemain pour lui exprimer son désir de quitter Paris et de trouver une place de précepteur à l'étranger. « J'ai vingt-cinq ans, dit-il, je sens que les années se passent sans rien apporter de meilleur à ma destinée et surtout sans calmer mon âme... je ne veux fuir que moi, mes ennuis, ma paresse, ma plaine deMontrouge et mon horizon de l'an passé (2). Au mois de mai, il a le chagrin de voir le jeune couple s'éloigner de son quartier pour habiter aux Champs-Elysées. Afin d'échapper à la solitude re-
(1) Voir G. MiCHAUT, le Livre d'amour de Sainte-Beuve, p. 99. Sainte-Beuve, dans son Livre d'amour, la voit a sous cet aspect d'un calme recueilli... avec ces airs distraits, cette démarche oisive... I {Livre d'amour, p. 32). Th. Pavie nous la montre « trônant devant son feu, accueillante et distraite, rêvant et non rêveuse, se laissant aller à la pente de ses idées » (G. Michaut, le Livre d'amour de Sainte-Beuve ^ p. 98).
(2) Le Livre d'amour de Sainte-Beuve, p, 244,
VICTOR ET ADÈLE HUGO
doutée, il va faire un séjour chez Guttingaer, à Rouen. De là il écrit à Mme Hugo, s'informant du déménagement, des occupations de Victor, de la santé des enfants, et Pensez- vous quelquefois à ceux qui ne vous voient plus aussi souvent et à ceux qui, depuis quinze jours, ne vous voient plus du tout? Je me pose ces questions un peu timidement, je voudrais que vous eussiez quelques regrets et qu'il vous parût que quelque chose vous manque ; c'est bien égoïste, n'est-ce pas? Mais vous me le pardonnerez, je doute tant, non pas de mon amitié pour vous, non pas de votre bonté pour moi, mais de mon utilité, de ma valeur auprès de vous, j'ai été si nul, si coupable dans tous ces derniers temps, si sottement irrégulier et fantasque, si préoccupé de moi-même en votre présence, que je conçois que j'ai dû bien perdre dans votre esprit; blàmez-moi, accusez-en mon caractère, ma tête, mon peu de puissance à vouloir et à faire, mais, je vous en prie, ne croyez à aucune froideur, à aucun éloignement de mon affection; bien au contraire, elle s'est encore accrue, s'il éîait possible, elle ne peut jamais diminuer (1) - s»
Il finit en ces termes : a Je ne travaille pas, je me porte bien, je rêve d'une tristesse assez douce, je cherche à calmer mes mauvaises passions, à régler mes désirs, mes pensées, et je pense souvent à vous, madame, à Victor, à vos heureux enfants que je baise d'intention (2), «
A cette lettre humble et sincère, Victor Hugo répond av^ec cordialité : ^ Si vous saviez combien vous nous avez manqué dans ces derniers temps!,.. Comme à chaque instant, vos conseils, votre concours, vos soins nous manquaient, et, le soir, votre conversation, et toujours votre amitié ! C'est fini. L'habitude est prise dans le cœur. Vous
(1) Revue de Paris, 1905, vol. I, p. 76.
(2) Ibid., p. 77.
n'aurez plus désormais, j'espère, la mauvaise volonté de nous quitter, de nous déserter ainsi.
Sainte-Beuve revient à Paris ; depuis le départ de ses amis, sa vie n'est plus la même, il ne peut plus entrer chez eux à toute heure et causer familièrement, comme autrefois. L'éloignement lui révèle durement la place prise par Adèle dans son cœur. Le soir, il se traîne à quelques visites, pour tuer le temps ; le plus souvent, il erre au jardin du Luxembourg.
Depuis qu'il aime Adèle, il est gêné devant son ami, il a pour lui la même affection mais contrainte par le remords, par la jalousie, a Songez bien que moi je suis celui qui souffrirai le plus, moi qui n'ai rien, pas un être au monde, que vais-je devenir (1)? ^) « Chez vous, je ne puis aller; cela me fait trop mal, et j'en ai pour un jour à me remettre avant de pouvoir écrire une ligne (2) . w
Il est tourmenté de la crainte que ses amis ne blâment sa réserve, ou même qu'ils ne l'oublient. Alors, touché par la bonté de Victor, pour mettre fin à une situation pénible, il hasarde un aveu : a Oh ! ne me blâmez pas, mon cher ami, gardez-moi, vous au moins, un souvenir, un, entier, aussi vif que jamais, impérissable, sur lequel je compte dans mon amertume. J'ai d'affreuses, de mauvaises pensées, des haines, des jalousies, de la misanthropie; je ne puis plus pleurer; j'analyse tout avec perfidie et une secrète aigreur. Quand on est ainsi, il faut se cacher, tâcher de s'apaiser; laisser déposer son fiel, sans trop remuer la vase, s'accuser devant soi-même, devant un ami comme vous, ainsi que je fais en ce moment. IVe me répondez pas, mon ami, ne m'invitez pas à vous aller voir; je ne pourrais; dites à Mme Hugo qu'elle me plaigne et prie pour moi. Mais surtout, n'est-ce pas? croyez-moi le même, tout changé que je suis; croyez, par
(1) Revîie de Paris, 1905, t. P', p. 78,
(2) Ibid., p. 79.
ViCTOll ET ADèLE HIjGO
miracle d'amitié, à ma présence dans ce qui vous est cher; et ne me laissez pas mourir dans votre cœur. Excusez toutes ces contradictions, sentez-les avec votre âme la plus tendre et qu'il n'en soit pas question entre nous. « Adieu à toujours (1). )î
Il sent qu'il avance sur une pente fatale et il veut mettre un terme à la passion qui le consume; il évite donc de rencontrer Mme Hugo, il espace ses visites et n'écrit plus. Cependant, pour lui marquer sa confiance, le couple Hugo lui demande d'être le parrain de leur fille Adèle, en septembre'. Une fois le baptême terminé, Sainte- Beuve reste fidèle à ses résolutions et rentre dans sa solitude voulue.
En novembre, il publie dans un journal un article où se trahit sa tristesse ; Victor Hugo, avec son bon cœur habituel, en est désolé : ce Je viens de lire votre article sur vous-même et j'en ai pleuré. De grâce, mon ami, je vous en conjure, ne vous abandonnez pas ainsi. Songez aux amis que vous avez, à un surtout, à celui qui vous écrit ici. Vous savez ce que vous êtes pour lui, quelle confiance il a en vous pour le passé comme pour l'avenir. Vous savez que votre bonheur empoisonne à jamais le sien, parce qu'il a besoin de vous savoir heureux. Ne vous découragez donc pas. Ne faites pas fi de ce qui vous fait grand, de votre génie, de votre vie, de votre vertu. Songez que vous nous appartenez et qu'il y a ici deux coeurs dont vous êtes toujours le plus constant et le plus cher entretien.
« Votre meilleur ami,
aV...
u Venez nous voir. »
A un npiessage pareil, Sainte-Beuve ne pouvait résister. Selon toute probabilité, les amis eurent une entrevue
(1) Revue de Paris, 1905, t. I«, p. 79-80.
54 SAliMTE-BEUVE. — L'HOMME ET LE POÈTE
émouvante où ils s'efforcèrent de s'élever au-dessus d'eux-mêmes. Hélas! A cette époque de romantisme, les élans étaient généreux ; facilement, on pensait planer loin des faiblesses humaines; mais alors, comme aujourd'hui, comme autrefois, comme toujours, le cœur naturel était fragile. Après ces élans, les amis retombaient sur la terre. Depuis qu'il soupçonnait la vérité, Hugo devenait méfiant. Sainte-Beuve, de son côté, malgré son affection, malgré sa reconnaissance, malgré ses résolutions, ne parvenait pas à étouffer la jalousie qu'il ressentait pour l'époux d'Adèle. A la fin, il prend une décision et écrit à Victor cette lettre déchirante qu'il faut citer en entier et qui est une confession intégrale de ses torts.
7 décembre 1830.
a Mon ami, je n'y puis tenir; si vous saviez comment mes jours et mes nuits se passent et à quelles passions contradictoires je suis en proie, vous auriez pitié de qui vous a offensé et vous me souhaiteriez mort, sans me blâmer jamais et en gardant sur moi un éternel silence. Je me repens déjà de ce que je fais eu ce moment, et cette idée de vous écrire me paraît aussi insensée que le reste; tant je viens de tous les côtés me briser contre l'impossible; mais enfin la chose est commencée et je poursuis. Si vous saviez, hélas! ce que j'éprouve toutes les fois que votre nom est prononcé à mes oreilles, toutes les fois qu'il m'arrive sur Mme Hugo et sur vous quelque nouvelle efc quelque rapport; si vous saviez comme tous les jours passés dans leurs moindres circonstances, nos promenades à la plaine, nos visites aux Feuillantines et tout ce que j'avais rêvé de vie paisible et bénie auprès de vous, si vous saviez comme tout cela se déchaîne en moi, au fond de mon cœur, dans mes veilles, et à quel supplice de damné je suis livré sans relâche depuis trois ou quatre heures du matin jusqu'au jour; mon
Victor et adèle hugo
cœur se referme alors; il se fait une glace à Touverture, et rien ne paraît plus jusqu'à ce que le soir vienne tout remuer encore dans ce gouffre. 11 y a en moi du désespoir, voyez- vous, de la rage; des envies de vous tuer, de vous assassiner par moments en vérité ; pardonnez-moi ces horribles mouvements. Mais pensez à ceci, vous que tant de pensées remplissent, pensez au vide que laisse une telle amitié.
Quoi! pour jamais perdus! Je ne puis plus aller vous voir; je ne remettrai plus les pieds sur votre seuil, c'est impossible ; mais ce n'est pas indifférence au moins. Ah ! ne prononcez pas, je vous en conjure, priez Mme Hugo de ne jamais prononcer ce mot d'inconstance qui me revient de toutes parts. Inconstant avec vous, le pouvezvous dire, hélas! l'avez-vous donc oublié déjà, est-ce pour trop peu aimer que notre amitié cesse, et n'est-ce pas un excès plutôt qui Ta tuée? Je vous ai déjà expliqué mon inconstance en idées et d'où elle vient; vous devez en être convaincu; elle vient de cette poursuite éternelle du cœur à travers tout vers un seul et même objet qui soit un amour capable de remplir. Cet amour. Dieu m'est témoin que je l'ai cherché uniquement en vous, dans votre double amitié à Mme Hugo et vous, et que je n'ai commencé à me cabrer et à frémir que lorsque j'ai cru voir la fatale méprise de mon imagination et de mon cœur. Si donc je cesse brusquement et si je ne vous vois plus désormais, c'est que des amitiés, comme celle qui était entre nous, ne se tempèrent pas : elles vivent ou on les tue. Que ferais-je désormais à votre foyer quand j'ai mérité votre défiance, quand le soupçon se glisse entre nous, quand votre surveillance est inquiète et que Mme Hugo ne peut effleurer mon regard sans avoir consulté le vôtre? il faut bien se retirer alors et c'est une religion de s'abstenir. Vous avez eu là bonté de me prier de venir toujours comme par le passé; mais c'était de votre part compassion et indulgence pour une faiblesse
que vous pensiez soulager par cette marque (inattention; je n'y puis consentir, j'en éprouverais moi-même trop de torture, si vous, vous en éprouviez seulement quelque gêne. Elle est donc tuée irréparablement, cette amitié qui fut de ma part un culte; il ne nous reste plus, mon ami, qu'à l'ensevelir avec autant de piété qu'il se peut. Je l'ensevelis dans mon cœur, comme je vous prie de faire dans le vôtre, comme je vous prie (soyez généreux) de dire à Mme Hugo de faire dans le sien ; chez moi, il y aura toujours, quoi qu'il m'arrive désormais dans la vie, une pensée mélancolique et sainte qui veillera sur cette amitfé déplorée; oui, quoi qu'il m'arrive, et même si, par impossible, il m'arrivait en cette vie des joies, cette pensée triste et muette restera à sa place en mon cœur et ne se dévoilera jamais; tâchez de faire de même au milieu des joies de famille et de gloire qui continueront de descendre sur Mme Hugo et sur vous; qu'il y ait en tout ceci mystère et silence; parlons désormais le moins possible les uns des autres, mon ami, de peur d'en mal parler de loin, de peur que le dépit n'aigrisse des paroles légères et que l'amitié ensevelie n'en soit troublée.
tt Et puis peut-être un jour, mon ami, quand je n'aurai plus rien au monde, ni mère à soigner, ni amour de femme à espérer, ni erreur de système à essayer, quand je serai vieux et que Mme Hugo elle-même sera vieille, qui sait? si je reviens à la piété, à la religion chaste et austère, à la pratique des vertus, peut-être, mon ami, vous me permettrez alors, après quelque expiation que vous m'imposerez, de venir finir mes jours sous votre toit, et vous m'aurez rendu assez de confiance pour me laisser quelquefois seul encore avec celle qui est digne uniquement de vous, mais que je n'ai jamais méconnue, je vous jure.
tt Adieu (1). n
(i) Revue de Paris, 1905, t. I*', p. 83, 84, 85.
VîCtOR Ët ADÈLE HtJGO
Avec plus de générosité que de sagesse., Hugo engagea Sainte-Beuve à ne pas déserter sa maison. « J'ai ma plaie, écrit-il, vous avez la vôtre; rébianlement douloureux se passera. Le temps cicatrisera tout... Songez qu* après tout^ vous n'avez pas de meilleur ami que moi^) (8 décembre 1830). Le premier jour de Tan 1831, en remerciant Sainte-Beuve pour des jouets envoyés aux enfants, il Tinvite à dîner : ci Venez donc dîner avec nous après-demain mardi, 1830 est passé (1) ! v)
Une telle bonté ne laisse pas Sainte-Beuve indifférent. « Ma pensée, écrit-il dès le 23 décembre, est redevenue plus paisible et plus équitable à votre égard,... il n'y reste aucun mauvais levain... Que je suis coupable et insensé! Pardonnez-moi (2). w
Mais il demeure un être ondoyant et inquiet; trop faible pour se maintenir sur les hauteurs de l'héroïsme, il a des retours d'amertume contre Hugo, a Je vous admire et je vous admirerai toujours comme la plus grande chose littéraire du temps en France; et plus j'y réfléchirai, plus je trouverai de motifs légitimes à cette admiration; mais l'objet en est hors de moi, mais le sentiment n'en est plus chez moi instinctif et aussi essentiel que la vie... Quelque coupable que j'aie été envers vous et que j'aie dû vous paraître, j'ai cru, mon ami, que vousmême aviez eu envers moi des torts réels dans l'état d'amitié intime où nous étions placés, des torts par manque d'abandon, de confiance, de franchise. Mon dessein n'est pas de remuer ces tristesses. Mais toute la plaie est là.
et Votre conduite, aux yeux de l'univers, si vous l'exposiez, serait irréprochable; elle a été digne, ferme et noble; je ne l'ai pas trouvée à beaucoup près aussi tendre, aussi bonne, aussi rare, aussi unique ^ qu'elle
(1) ^eme de Paris, 1905^ t. P% p« 87.
(2) Ibid., p. 86, 87.
pouvait Têtre dans l'état d'amitié unique où nous vivions... je ne suis plus un membre de votre être, une fonction de votre vie. Croyez que mon cœur a bien saigné et qu'il en saigne encore quand il souffle dans l'air un certain vent du passé qui rouvre les plaies et fait mourir (1) .
Ces plaintes furent probablement causées par quelque bévue de Victor. Sainte-Beuve semble faire allusion à une maladresse du poète quand il lui écrit : a Une prière seulement. Si vous savez maintenant et si vous croyez qu'il y a entre nous, comme cause de déchirement, autre chose que les idées saint-simoniennes, insistez-y moins dans la conversation (2) . i>
Victor Hugo répond à ces reproches avec tristesse et fermeté; Sainte-Beuve, une fois de plus, regrette ses violences : (t ... toutes les révoltes d'amour-propre qui ont eu lieu dans mon cœur... sont aujourd'hui tout à fait apaisées dans un sentiment de repentir que je vous prie de recevoir avec clémence et générosité... Si je suis si méchant, si passionné, si inégal, c'est que je suis liji^ré aux caprices de mon misérable cœur (3) . »
Dans ses rapports avec le couple Hugo, Sainte-Beuve subit une double torture, il est épris d'Adèle, il soufiFre d'un amour malheureux et ressent de la jalousie envers le mari, ceci est très humain et fort simple; mais ce sentiment se complique d'un autre sentiment plus subtil et non moins douloufèux peut-être : son admiration pour Victor tient de .la passion; il est séduit par le génie, par l'énergie, par le prestige personnel de son ami, il éprouve pour lui cette fascination qu'une femme frêle ressent envers un homme fort ; en sa double qualité d'époux heureux et de génie puissant, Hugo l'écrase; et
(1) Revue de Paris, 1905, t. P% p. 91, 92.
(2) Ibid., p. 94.
(3) Ibid,
VICTOR ET ADÈLE HUGO
comme Sainte-Beuve ne possède pas un caractère énergique, il est livré aux fluctuations de son propre cœur. Sa susceptibilité, ses reproches suivis de repentirs, ses retours d'hostilité après des abandons affectueux sont les soubresauts d'amour-propre, d'une nature féminine luttant contre l'emprise d'une personnalité trop virile. Il lui écrit de Bruxelles (avril 1831) : J'ai songé avec une joie sincère que j'étais encore votre ami, et que pourtant, après tout ce que j'avais fait d'insensé, d'aigre et de violent, j'avais mérité de ne plus l'être; j'ai été heureux, je vousjure, de cette idée que je vous avais bien quitté et que je n'emportais pas un remords attaché à votre souvenir...
Cl Oh ! mon ami, je vous le dis d'ici en toute quiétude de cœur, en toute timidité d'àme, en toute plénitude d'effusion, et en étant moi-même autant que je le puis être, il ne s'est rien brisé d'essentiel entre nous, l'aigreur qui est venue de moi n'a été qu'à la surface et comme un dépit de maîtresse. Je suis à vous autant que jamais, à vous, homme loyal et fort, à vous, caractère constant et inébranlable, à vous, dont les opinions, même quand je ne les adopte pas, me passent sur la tête et me réduisent à admirer (1) . »
Et il procède à une analyse enthousiaste du roman Notre-Dame de Paris j, récemment paru. « Eh bien! quant au style, je le trouve unique, merveilleux, inventé en tout et pour tout, fin, fort, souple, colossal, opulent. 5) Après quelques critiques, Sainte-Beuve ajoute : «.. .quant aux éloges, ils ne tariraient pas... vous ne m'avez jamais paru plus grand, plus fort, plus maître de votre puissance... ce Allez, mon ami, je suis bien vieux déjà; ma sève ne bouillonne plus; j'aspire à me reposer et à oublier; mes cheveux s'éclaircissent par devant, je ne désire plus grand'chose, j'ai perdu l'habitude d'espérer
(1) Reme de Paris, 1905, t. Y\ p. 95, 96.
60 SAiNTE-BEtJVE. — L'HOMME ËT LÈ POÈtË
et j'ai besoin que ceux à qui j'ai fait mal m'aiment et me pardonnent (!).>»
Quand Sainte-Beuve revint à Paris, les trois amis essayèrent de renouer leurs relations. Mais la tentative échoua misérablement. La belle confiance d'autrefois était morte, une ombre inquiétante planait sur leurs entrevues; aucun abandon, aucun naturel n'étaient désormais possibles entre eux. Victor avait une attitude nouvelle. Naguère encore, quand il s'écriait : a 1830 est passé! il regardait Sainte-Beuve comme un frère cadet, un ami inoffensif qu'on protège, qu'on aime pour sa douceur, pour sa complaisance, pour ses manières câlines et pour les services qu'il vous rend; mais le démon de la jalousie s'est réveillé en lui. Lorsque Sainte-Beuve lui avouait sa passion malheureuse, il ne voyait pas en lui un rival dangereux et lui ouvrait Jes bras tout en le plaignant. Les lecteurs des Lettres à la fiancée savent que le grand poète avait une tendance jalouse, il lui déplaisait de voir Adèle remarquée par les hommes dans la rue pour la manière dont elle relevait sa jupe. Ce mari affectueux devenait maintenant irritable.
« Il soufïrait beaucoup, écrit M. Gustave Simon, et la triste loi humaine voulait que, souffrant, il fît souffrir. Il devait avoir, avec sa femme, des scènes de douleur violente qui la rendaient bien malheureuse à son tour. Elle tâchait de l'apaiser par la patience et la douceur, parfois aussi elle dut se révolter : a Si elle l'aimait moins, tt était-ce donc sa faute, quand il la torturait ainsi? » Alors il s'accusait, se jetait à ses pieds, se répandait en paroles de tendresse. Nous avons sous les yeux une lettre pleine d'adoration, écrite à ce moment-là et qu'il achève par cette prière : u Pardonne-moi ! (2) .
On imagine son soulagement quand il apprend le dé-
(1) Revue de Paris, 1905, t. V\ p. 95, 96.
(2) Ibid., p. 100.
VICTOR ET ADÈLE HUGO
part prochain de Sainte-Beuve pour un séjour prolongé à Liège. Il lui échappe alors un cri de triomphe : ce Nous sommés ici admirablement, écrit-il de la campagne, si bien que nous ne savons guère quand nous en partirons; ma femme est ravie, gaie, émerveillée, heureuse, bien portante...
a N'oubliez pas dç m'écrire de Liège (1). î) On comprend son désappointement lorsqu'échoue le projet. Il ne peut plus envisager la continuation du supplice enduré pendant les mois derniers. Sa lettre du 6 juillet 1831 est un cri de détresse : a Je ne puis supporter plus longtemps un état qui se prolongerait indéfiniment avec votre séjour à Paris.
et Je ne sais si vous en avez fait comme moi Famère réflexion, mais cet essai de trois mois d'une demi-intimité, mal reprise et mal recousue, ne nous a pas réussi. Ce n'est pas là, mon ami, notre ancienne et irréparable amitié. Quand vous n'êtes pas là, je sens au fond du «œur que je vous aime comme autrefois; quand vous y êtes, c'est une torturé. Nous ne sommes plus libres l'un avec l'autre, voyez-vous! Nous ne sommés plus ces deux frères que nous étions. Je ne vous ai plus, vous ne m'avez plus, il y a quelque chose entre nous. Gela est affreux à sentir, quand on est ensemble, dans la même chambre, sur le même canapé, quand on peut se toucher la main...
Cessons donc de nous voir en ce moment, afin de nous revoir un jour, le plus tôt possible, et pour la vie. L'éloignement de nos quartiers, l'été, les courses à la campagne, qu'on ne me trouve jamais chez moi, voilà des prétextes suffisants pour le monde. Quant à nous, nous , saurons à quoi nous en tenir. Nous nous aimerons toujours. Nous nous écrirons, n'est-ce pas? Quand nous nous rencontrerons quelque part, ce sera une joie, nous nous serrerons la main avec plus de tendresse et d'effusion
(1) Revue de Paris, 1905, t P% p. 10^,
62 SAINTE-BEUVE. — b'HOMME ET LE POÈTE
qu'ici. Que dites-vous de cela? Écrivez-moi un mot (1). »
Sainte-Beuve, ému devant la souffrance de son ami, s'eflForce de le calmer (7 juillet 1831) :
« Je trouve en rentrant votre lettre, mon cher ami; elle m'étourdit et me bouleverse. Je la relis et redemande à ce papiers'il ditvrai et s'il ne dit pas autre chose. Je repasse ma conduite depuis ces trois mois pour voir en quoi elle a pu vous blesser et rouvrir un passé que mon vœu était d'abolir. J'ai été avec vous comme autrefois et je vous ai cru aussi souvent le même. Par moments, j 'avais bien quelques doutes de ce qui pouvait rester en vous de tristesse et d'irréparable, mais j'attribuais votre air plus sombre à Tàge, à la vie plus avancée, et votre silence à ce que nous nous étions tout dit depuis longtemps et que nous nous connaissions à fond. Quant à l'autre personne que j 'éviterai aussi de nommer, — bien qu'elle soit restée pour moi l'objet d'une affection invincible et inaliénable, je ne crois pas l'avoir pu blesser par aucun retourvers un temps évanoui. Je ne l'ai jamais revue seule : quand -vous n'y étiez pas, il y avait toujours des té~ moins, et mon intérêt ne se manifestait jamais que par des questions relatives à la santé et à l'état physique. . . Au surplus, mon ami, cette lettre qui m'accable et m'afflige beaucoup ne m'irrite nullement, j'ai un regret amer, une douleur secrète d'être pour une amitié comme la vôtre une pierre d'achoppement, un gravier intérieur, une lame brisée dans la blessure; j'ai besoin de me rejeter sur la fatalité pour m'absoudre d'être ainsi l'instrument meurtrier qui laboure votre grand cœur. Prenez garde, mon ami, je vous le dis sans aucune amertume, prenez garde, poète comme vous êtes, de trop remplir la réalité de votre fantaisie, de faire éclore des soupçons sous votre soleil et de prêter une oreille trop émue aux simples échos de votre voix (2) .
Sainte-Beuve était sincère quand il affirmait à Hugo
(1) Reme dé Paris, 1905. t. P^ p. 103, 104.
(2) Ibid., p. 104, 105.
VICTOR ET ADÈLE HUGO 63
son innocence; à ce moment-là il aimait Adèle, il est vrai, mais avec la résolution de toujours « rester dans le bonheur permis . La pièce intitulée a FEnfance d'Adèle » dans le Livre d'amour^ à la date du 9 août 1831 , l'atteste clairement.
Victor Hugo répond par une lettre d'effusion, lettre magnifique par sa franchise et par son éloquence. Il déplore ses mouvements de jalousie et les supplices qu'elle lui cause.
(c 7 juillet 1831.
tt Je reçois votre lettre, cher ami, elle me navre. Vous avez raison en tout, votre conduite a été loyale et parfaite, vous n'avez blessé ni dû blesser personne... tout est dans ma pauvre malheureuse tête, mon ami ! Je vous aime en ce moment plus que jamais, je me hais, sans la moindre exagération, je me hais d'être fou et malade à ce point. Le jour où vous voudrez ma vie pour vous servir, vous l'aurez, et ce sera peu sacrifier. Car, voyezvous, je ne dis ceci qu'à vous seulj je ne suis plus heureux. J'ai acquis la certitude qu'il était possible que ce qui a tout mon amour cessât de m'aimer, que cela avait peutêtre tenu à peu de chose avec vous. J'ai beau me redire tout ce que vous me dites et que cette pensée même est une folie, c'est toujours assez de cette goutte de poison pour empoisonner toute ma vie. Oui, allez, plaignez-moi, je suis vraiment malheureux. Je ne sais plus où j'en suis avec les deux êtres que j'aime le plus au monde. Vous êtes un des deux. Plaignez-moi, aimez-moi, écrivez-moi (1). w
Sainte-Beuve, craignant qu'Adèle ne souffre du désarroi de son mari, supplie Victor de la ménager.
ce Mon cher ami,
ce Votre nouvelle lettre me comble à la fois d'affliction et de reconnaissance. Non seulement je ne vous en veux
(1) Revue de Paris, 1905, t. P% p. 106.
pas de ce qui se passe, mais je vous en aime mieux que jamais. Tâchez, mon ami, tachez de vaincre le malheureux et noir soupçon qui vous est né ; je sais combien une telle plaie est douloureuse, pudique, et combien on rougit qu'une main y touche, même la main la plus délicate et la plus compatissante. Mais que n'avez-vous parlé plus tôt? Que n'avez-vous, par un mot de confiance, éloigné plus à temps pour vous Tauteur de ce tourment? Permettez-moi de vous dire encore : êtes-vous sûr, sous Tinfluence de cette fatale imagination, de ne pas porter, dans vos rapports avec la personne si faible et si chère, quelque chose d'excessif qui Tefi^raie et resserre contre votre gré son cœur; de sorte que vous-même par votre soupçon la jetiez dans l'état moral qui réfléchisse ce soupçon et vous le rende plus brûlant. Vous êtes si fort, mon ami, si accentué, si hors de nos dimensions vulgaires et de nos imperceptibles nuances, que, surtout dans ces moments passionnés, vous devez jeter et voir dans les objets la couleur de vos regards, le reflet de vos fantômes (1). )î Ces paroles affectueuses rassérènent un peu Hugo :
a 10 juillet 1831.
et Votre lettre m'a fait du bien. Oh ! oui, vous êtes toujours et plus que jamais mon ami! Il n'y a qu'un bon et tendre ami comme vous qui sache sonder d'une main si délicate une douleur si profonde et si vive! Nous nous reverrons çà et là, nous dînerons quelquefois ensemble. Ce sera une joie pour moi. En attendant, mon pauvre ami, priez Dieu pour que le calme du cœur me revienne. Je ne suis pas habitué à souffrir!
aV...
« Écrivez-moi. Ne m'abandonnez pas (2). )^
(1) Revue de Paris, 1905, t. P% p. 107,
(2) /ôiU, p. 108.
VICTOR ET ADÈLE HUGO
Ce n'est pas la brouille, les deux amis restent attachés Fun à Tautre, mais Sainte-Beuve n'en demeure pas moins banni de cette maison qui naguère était un home pour lui.
A partir de cette époque, les relations deviennent plus rares, sans toutefois perdre leur caractère de cordialité. Les deux écrivains, dans leur correspondance, s'occupent de sujets littéraires. De temps à autre percent leurs préoccupations secrètes; ils affirment souvent la fidélité de leurs sentiments, a Je vous prie de croire, écrit Sainte- Beuve, malgré les absences et les silences qui dorment comme des fleuves infranchissables entre nous, au sentiment durable et profond qui me reporte sans cesse à votre Elyséedontj'étaisalors... (1). '5
Quand paraissent les Feuilles d'automne^ il écrit dans la Revue des Deuœ Mondes mi article empreint d'un chaleureux enthousiasme (2). Quand sévit le choléra à Paris, il demande timidement la permission d'envoyer prendre des nouvelles de la famille Hugo.
ce Si j'ai regretté quelquefois l'absence qui nous sépare, comme un mur sacré, c'est dans des moments comme ceux-ci qu'elle me parait douloureuse et presque affreuse surtout, quand une maison où il y a tant de têtes, et pour moi tant de sujets de sollicitude, me reste chose lointaine et inconnue. Si je l'osais, mon ami, et que je puisse espérer que vous le trouvassiez bon, j'enverrais tous les matins savoir comment va toute votre chère famille (3) » (8 avril 1832).
(1) Revue de Paris, 1905, t. I"", p. 323.
(2) Voici la conclusion de cet article : « Jamais jusqu'ici le style et le rythme de notre langue n'avaient exécuté avec autant d'aisance et de naturel ces prodiges auxquels M. Victor Hugo a su dès longtemps la contraindre; jamais toutes les ressources et les couleurs de l'artiste n'avaient été à ce point assorties. Exquis pour les gens du métier, original et essentiel entre les autres productions de l'auteur... le recueil des Feuilles d'automne est aussi en parfaite harmonie avec ce siècle de rénovation confuse. )r {Portraits contemporains, i. P', p. 429.)
(3) Uiid., 1905, t. P% p. 324.
Victor Hugo demande des services à Sainte-Beuve qui se met à sa disposition comme autrefois.
Le critique est aussi zélé que par le passé ; il se démène, écrit lettres et articles, fait des visites pour soutenir la gloire du chef; le poète Fen remercie avec effusion : a Vous êtes une de mes religions, n'oubliez jamais ceci... J'avais besoin de vous dire que jamais vous n'aviez été plus cher et plus présent à ma pensée qu'en ce moment où je vous vois à peine (1) ^) (25 février 1833).
Un jour^ Victor Hugo termine une lettre par ces mois : « Votre amitié est encore un des meilleurs endroits de ma vie. Je n'y songe jamais qu'avec attendrissement. Je relisais, l'autre jour, les Consolations. Où est-il ce beau passé ? Ce qui ne passe pas, c'est un souvenir comme le , vôtre dans un cœur comme le mien. Adieu, croyez bien que je n'ai jamais été plus digne d'être aimé de vous (2) . »
L'humilité de la dernière phrase a de quoi surprendre. Un grand bouleversement venait de transformer l'existence de Hugo. Après une jeunesse et une vie conjugale irréprochables, l'auteur de Lucrèce Borgia se prenait en janvier 1833 d'une passion violente pour une actrice, Juliette Drouet, avec laquelle il nouait une liaison destinée à durer toute sa vie. Cet événement faisait scandale, Hugo souffrait dans son amour-propre du blâme attaché à sa personne.
Cependant Sainte-Beuve reste exilé, il tente de suggérer à Victor son désir d'une réconciliation plus complète :
ce Les événements qui sont survenus et qui devaient faire évanouir le reste des noirs nuages, votre silence absolu sur le fond même et la réparation de notre amitié, m'ont de plus en plus confirmé dans cette idée, contre laquelle je luttais, que c'était une chose finie pour cette vie... (3). II lui réitère son admiration et l'intérêt qu'il
(1) Revue de Paris, 1905, t. P% p 339 {%) Ibid., p. 339.
VICTOR ET ADÈLE HUGO
prendra toujours à ses succès, mais il s'avoue avec tristesse que l'amitié idéale et religieuse qui les unissait a cessé de régner.
Hugo lui reproche doucement son amertume (lettre du 22 août) (1), Sainte-Beuve aussitôt revient à de meilleurs sentiments dans une lettre qui n'existe plus, mais qui devait être très humble, si Ton en juge par la réponse du poète :
tt Mon ami, merci de votre lettre. Merci même de la première, puisqu'elle me vaut la seconde. Vous ne savez pas quel mal vous m'aviez fait et quel bien vous me faites... J'ai besoin de vous aimer et de me savoir aimé de vous. Cela est entré dans ma vie... Oh! Sainte-Beuve, deux amis comme nous ne doivent jamais se séparer. Ils font une chose impie... (2) (24 août 1833).
Mais Sainte-Beuve ne prend pas son parti du bannissement qui lui est imposé, les mois se passent sans que la sentence soit rappelée. 11 voit Adèle en cachette ou du moins correspond avec elle, mais trop rarement à son gré; de plus, il vit dans une gène avoisinant la misère, l'inspiration poétique lui fait défaut; tandis que Hugo s'élève aux sommets glorieux de la poésie, lui se voit de plus en plus réduit à la simple prose; l'admiration, le dévouement luttent en lui a\!ec le . découragement et l'envie, le culte de Hugo et la jalousie ne forment plus qu'un seul et même sentiment douloureux ; malgré son désir de conserver son amitié intacte, une sourde irritation le mine; un jour, dans un article, parmi des éloges, il laisse échapper quelques réserves sur les exagérations du poète; devant les plaintes amicales de Hugo il s'excuse (février 1834?) (3); une fois de plus, les deux camarades du Cénacle semblent réconciliés; mais l'ac-
(1) Revue de Paris, 1905, t. Y\ p. 343,
{%) Ibid., p. 344.
(3) Ibid., p. 347, 348, 349.
calmie n'est que momentanée, Sainte-Beuve n'a pu prendre sur lui de pardonner tout ce qu'il a soufifert et tout ce qu'il souffre de la part de son ami.
Dans sa lettre, Hugo, assez maladroitement, a associé le nom de sa femme aux reproches adressés à Sainte- Beuve. Le critique n'a pas relevé cette faute de tact, mais il a dû en être blessé. Un jour, ne se possédant plus, il lui écrit une nouvelle lettre violente que nous ne possédons plus. Cette fois la mesure est comble, Victor Hugo annonce la rupture définitive :
* Mardi soir, i^^ avril (1834).
Cl II y a tant de haines et tant de lâches persécutions à partager aujourd'hui avec moi, que je comprends fort bien que les amitiés, même les plus éprouvées, renoncenl^ et se délient. Adieu donc, mon ami. Enterrons chacun de notre côté, en silence, ce qui était déjà mort bu vous et ce que votre lettre tue en moi. Adieu.
ce V...
VICTOR ET ADÈLE HUGO (Suite)
Certaines époques et certains milieux sont parfois traversés par des courants invisibles qui s'emparent des êtres et les dominent. Ces forces occultes s'imposent aux hommes et les entraînent presque malgré eux; elles inspirent les idées et pénètrent les cœurs, elles enflamment les courages ou abattent les âmes, elles allument les passions ou exaltent les espérances; rien n'est plus irrésistible que ces contagions mystérieuses, mais rien n'est plus insaisissable. Naguère nous avons vu des nations entières soulevées par l'héroïsme le plus grandiose, à d'autres moments nous avons vu des millions d'hommes aveuglés par les préjugés les plus injustes.
Dans l'histoire du romantisme, les années 1832 et 1833 accusent le déchaînement d'un de ces ouragans intérieurs : un déraillement se produit alors chez les plus illustres écrivains de la France. En 1832, l'austère Vigny oublie ses élévations dans les bras d'une actrice, Mme Dorval ; en février 1833, Victor Hugo renie son passé auprès d'une autre actrice, Juliette Drouet; en automne de la même année, Musset et George Sand entament leur mémorable et orageuse liaison.
En été 1832, les rapports de Sainte-Beuve et de Mme Victor Hugo deviennent plus fréquents. La raisonnable Adèle subit à son tour l'épidémie ambiante.
Pour mieux embrasser le développement de cet amour, il est nécessaire de revenir en arrière.
Pendant trois années, nous le savons, Taffection de Sainte-Beuve pour Adèle s'enracina dans son cœur presque à son insu. Il essaya de lutter, il fit des absences répétées, il chercha des diversions, il évita la maison des Hugo, mais ses efforts demeurèrent inutiles, Fimage de la femme aimée ne le quittait pas.
Priez pour moi et aimez-moi un peu, écrivait-il à Victor Pavie, car je souffre d'horribles douleurs à Tàme ; toute ma poésie refoulée, tout mon amour sans issue s'y aigrissent et me dévorent. Je suis redevenu méchant (1) w (16 septembre 1830).
Bientôt sa passion le domine de telle sorte qu'il ne peut prendre sur lui de quitter Paris; et des raisons impérieuses et durables me retiennent ici, avou,e-t-il à l'abbé Barbe. J'ai eu bien des douleurs dans ces derniers mois, de ces douleurs qu'on évite en gardant le port de bonne heure. La passion que je n'avais qu'entrevue et désirée, je l'ai sentie; elle dure, elle est fixée, et cela a jelé dans ma vie bien des nécessités, des amertumes mêlées de douceur, et un devoir de sacrifice qui aura^on bon effet, mais qui coûte bien à notre nature (2). w
Sainte-Beuve, comme tous les poètes, exhalait ses sentiments dans des vers. Toutes les pièces composées à l'occasion de Mme Hugo furent gardées secrètes longtemps. En 1906 seulement, le recueil entier fut publié.
On a fortement malmené la mémoire du grand écrivain au sujet de cet ouvrage. Certes le Livre d'amour ne pouvait ajouter au prestige moral et littéraire de Sainte- Beuve, toutefois les historiens qui l'ont analysé ont, selon nous, trop aisément perdu de vue ses origines; emportés par une indignation compréhensible mais pas toujours clairvoyante ni équitable, ils ont attribué à l'auteur des intentions qu'il n'avait pas. Le Livre d'amour n'est pas
(1) TIi. Pavie, Victor Pavie, p. 79.
(2) Nouvelle Correspondance , p. 19
VICTOR ET ADÈLE HUGO
une œuvre calculée; comme toutes les œuvres lyriques, il est répanchement d'un cœur ému cherchant à revêtir ses émotions d'une forme artistique. Il a été écrit dans la plus stricte intimité, loin du public et destiné uniquement à celle qui occupait les pensées du poète. En composant ces vers, Sainte-Beuve suivait une impulsion, il ne visait pas à donner le change à un public et à poser en homme à bonnes fortunes. Ce livre ne prétend pas être une chronique, il est un roman en vers dans lequel l'auteur dit son rêve d'être aimé. Les littérateurs ont continuellement rêvé le bonheur sentimental et l'ont transporté dans leurs œuvres; dans tous les pays, les poètes et les romanciers ont voulu peindre la vie telle que leur fantaisie la leur suggérait et non telle qu'elle est; ils se sont consolés de leurs tristesses en imaginant la réalité de leurs espérances.
Pour ces raisons, nous ne saurions envisager le Livre xV amour comme une source d'information irrécusable, nous ne saurions pas davantage condamner son auteur pour crime de fatuité quand nous le voyons se réjouir de sa conquête. La vérité et la poésie y sont mêlées étroitement. i¥ême après les révélations des dernières années, nous ne possédons pas encore les éléments suffisants pour démêler d'une façon incontestable le réel et l'imaginaire.
Au début du recueil, nous retrouvons les timidités euvers la vie, les espérances et les doutes de Joseph Delorme. Les poètes des temps passés lui ont rendu la confiance dans sa destinée :
Ils m*ont dit, me voyant dans mon âme enfermé,
Malade et dévoré de n'avoir point aimé...
« Enfant, relève-toi, ton heure sonnera !
Vas, si .tu veux aimer, tu n'as point passé l'âge (1). »
(1) Livre d'amour, p. 23, 24
72 SAINTE-BEUVE. -— L'HOMAiE ET LE POÈTE
Mais la fatalité lui fait aimer une femme mariée, Tépouse de son meilleur ami; son amour sans espoir s'aggrave de TefTort qu'il doit faire chaque jour et à toute heure pour dérober aux autres son secret :
N'avoir qu'un seul désir, n'aimer qu'un être au monde,
L'aimer d'amour ardente, idéale et profonde;
Voir presque tous les jours et souvent sans témoins
Cette beauté, l'objet de mes uniques soins,
Lui parler longuement des doux secrets de l'âme.
De l'une et l'autre vie, et, sitôt que la flamme
Qui sort de son regard s'est trop mêlé au mien.
Ralentir tout à coup le rapide entretien ;
Sous ma paupière en pleurs noyer mon étincelle;
Refouler les torrents de mon cœur qui ruisselle.
Me taire, ou lui parler d'un accent moins aimant.
De peur de donner jour à l'attendrissement ;
— Ou bien quand, près de moi, muette, indifférente. Elle livre au hasard sa rêverie errante,
Moi, devant qui toujours elle est seule, elle.est tout, ilitre là comme un meuble, en silence, debout, N'oser, même d'un mot, ramener sa pensée. Mais grossir lentement ma douleur amassée. Et quand j'ai le cœur plein, sortir au désespoir,
— Sortir, — pour que peut-être elle songe, le soir, Que je fus bien distrait, bien ennuyé près d'elle, Pour que je lui paraisse un ami peu fidèle.
Et que, si quelque absence un jour nous séparait,
A m'oublier longtemps elle ait moins de regret;
Vivre ainsi, se gêner, mentir à ce qu'on aime;
Enchaîner cet aveu qui vole de lui-même ;,
Mordre sa lèvre en sang, pétrifier ses yeux;
En pâlir, en mourir... — et sentir que c'est mieux (1) !
Seul et loin d'elle, aux heures de loisir, il se plaît à évoquer l'enfance de cette femme qu'il a connue trop
(1) Livre d'atnour, i^. 27, 28.
VICTOR ET ADÈLE HUG(3
tard. Toujours elle s'est distinguée par sa beauté noble et par son charme d'indolence.
Où naissent des beautés pareilles à la tienne? Où sont les pas traînants^ Fallure ionienne, l es noirs cheveux lustrés sur un col obscurci, L'œil aigu d'épervier armant un Qer sourcil... (1).
Un jour, un étranger la prit pour une Maltaise; le poète, qui la connaît mieux, voit plutôt en elle une sainte Thérèse, tendre, s'immolant sur la dalle humide aux pieds du Christ. Il raconte les premières années de la belle enfant.
La Rêveuse, longtemps muette, enveloppée, naquit en plein Paris et fut entourée d'affection; elle ne se mêla pas aux jeux turbulents des autres enfants. Quoique raisonnable, elle avait un coin d'imagination qui lui permettait de se suffire à elle-même, ce Je ne me rappelle pas m'être jamais ennuyée, tant j'ai toujours eu un monde à moi (2), écrit l'héroïne du Livre d'amour au poète (3).
Elle quitta Paris, vécut en Bretagne, à Nantes, puis à Naples, mais dans ces voyages
Elle ne marquait pas ce curieux désir Illusion d'enfant, de vouloir tout saisir (4).
Elle vivait comme enveloppée en attendant l'heure où l'Amour éclorait en elle : ^
Aime donc, n^attends plus, Enfant, et sois aimée; Et puisqu'aux autres soins ton enfance est fermée, Epanche ton amour, — vers ta mère d'abord...
(1) Livre d'amour, p. 35.
(2) Ihid,, p. 38.
(3) Ce fragment doit être un extrait des lettres de Mme Hugo à Sainte-Beuve. M. Louis Barthou, dans la Revue de Paris du l*'" août 1918, semble confirmer cette supposition.
(4) Livre d'amour, p. 40.
Pends-toi bien à ce cou qui jamais ne se lasse, A ce bras le plus pur qui jamais nous enlace... Marchant à son côté, sois heureuse, sois fière... Aime à dormir près d'elle, et pour elle h prier.
Mais un jour, Tépoiix futur, le jeune homme énergique entrera dans sa vie.
Bientôt un ami fort calmera'tes douleurs.
Séchera ta rosée et tes faciles pleurs. . .
Aime-le donc aussi, lui! c'était mon destin
De ne pouvoir, hélas! couronner ton matin.
Et ce passé, d'ailleurs, n'est plus rien que chimère;
Aime-le; puis ta fille, aime-la, jeune mère (1) !
- Sainte-Beuve nous donne le récit de sa première visite à Tépoux d'Adèle (2). Le critique, tout d'abord, n'avait d'yeux que pour le maître; peu à peu, cependant, par une intimité continuelle, par de longues et douces conversations, il se prend d'intérêt pour la jeune femme et un jour ce sentiment devient pour lui une cause de douleurs.
.l'eus le lenin caché que le miel insinue, Les tortueux délais d'une pîaie inconnue, La langueur irritante on se bercent les sens!
Deux années durant, il refoule ses sentiments, mais
Un jour, comme j'entrais vers l'heure de trois heures, Chers instants consacrés et qu'aujourd'hui tu pleures, Ll venait de sortir; tu voulus, je m'assis.
Ils causent. Pour la première fois, le jeune homme,
(1) Lime d'amour, p. 43, 44, 45.
(2) Voir les fragments cités aux pages 46 et 47 du présent ouvrage.
VICTOR ET ADÈLE HUGO 75
ébloui par la beauté superbe de son amie, éprouve le désir de lui plaire.
Un moment, au miroir, d'une main en arrière,
Debout, tu dénouas tes cheveux rejetés;
J'allais sortir alors, mais tu me dis : Restez!
Et sous tes doigts pleuvant, la chevelure immense
Exhalait jusqu'à moi des senteurs de .^mence.
Armée ainsi du peigne, on eût dit à la voir
Une jeune Immortelle avec un casque noir.
Telle lu m' apparus, d'un air de Desdémone,
0 ma belle Guerrière! et toute ta personne
Fut divine à mes yeux. Depuis ce jour, tout bas... (l).
Elle a subi, sans s'en douter, le même sortilège; elle aussi pourra dire comment le secret de son ami a commença de couler dans son sein v , son a étonnement suivi de tant de joie » et sa ce première atteinte w :
Tandis qu'ignorant tout et rebelle à l'espoir.
De peur d'aigrir mon mal, j'évitais de te voir...
A ce coup insensé qui déchirait la trame.
Ton éveil en sursaut, calme et paisible femme.
Toi jusqu'alors égale et d'entière beauté,
Depuis huit ans assise en ta félicité.
Ton cri hagard, la foudre éclatant dans ton rêve...
L'amertume du philtre et la douleur du glaive (2).
Adèle s'était mariée en octobre 1822; Fheure où elle s'aperçut de son inclination pour Sainte-Beuve arrivait après huit années de tranquillité; cet événement doit donc se placer à la fin de Tannée 1830, à l'époque où Sainte-Beuve, effrayé du danger, se résolvait à ouvrir les yeux de son ami et lui écrivait la lettre commençant
(1) Livre d'amour, p. 67, 68, 69.
(2) Ihid , p. 56, 57.
16 SAllVTE-BEUVE. — L'HOMME ET LE POÈTE
par ces mots : Mon ami, je n'y puis tenir... (Voir pages 54 à 56 du présent ouvrage.) Il se déclare prêt à se sacrifier.
Son plus grand souci est de préserver Adèle de toute soufirance :
Oh ! que son jeune cœur soit paisible et repose, Que rien n'attriste plus ses yeux bleus obscurcis! Pour Elle le sourire ou les larmes sans cause! Pour moi les vrais soucis!
Pour moi le sacrifice et sa brûlante veille, Le silence et Tennui de ne rien exprimer, Comme au novice amant qui croit que c'est merveille Qu'on puisse un jour l'aimer!
Pour Elle les trésors de la mélancolie, La paix du souvenir.
Un sommeil sans remords avec l'essaim fidèle, Et les songes légers de l'amour sans effroi ! Amour! abeille d'or! ô tout le miel pour Elle, Et l'aiguillon pour moi (1) !
Pendant six mois, on s'en souvient, les amis tentèren un essai de vie en commun : ^
Ces six mois de tourments, toi seule peux les dire (2).
Tous trois en souffrirent également, Victor Hugo finissait (6 juillet 1831) par prier Sainte-Beuve de ne plm fréquenter sa maison (page 61 du présent volume). Le
(1) Cette pièce, composée eii 1830 et publiée dans la Revue dei Deux Mondes le 1" janvier 1832, figure dans le roman Ai^thur^ qua Sainte-Beuve ébaucha en pensant à Adèle Hugo. Il a changé volon-^ tairement la couleur de ses yeux qui eu réalité étaient bruns [lAvre d'amour, p. 29, 30).
(2) Livre d'amour, p. 57. \
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critique répondait d'un ton amical pour tranquilliser sa jalousie. A cette date, en effet, il voulait persister dans ses bonnes résolutions. Il se savait aimé, mais il était résolu à ce rester dans le bonheur permis » , à obéir à « ce devoir de sacrifice qui coûte bien à notre nature , dont il parle dans sa lettre à son ami abbé (1).
En juillet 1831, Sainte-Beuve recevait donc son congé; Victor Hugo le lui avait signifié dans le« termes les plus affectueux, mais ce n'en était pas moins Texil. Il traver sait un de ces carrefours de la vie oii l'homme est mis eu demeure de choisir nettement sa voie. Le moment était solennel. Le reste de son existence, son prestige même auprès de la postérité en dépendaient. A une heure semblable, un homme énergique, un Gœthe, n'hésitera pas et se lancera dans la voie du renoncement. Sainte-Beuve, avec sa volonté faible, tergiverse. Il s'égare dans des régions dont un homme d'honneur devrait se tenir éloigné à tout prix.
Il avait pris des résolutions généreuses. Mais, à l'intérieur, des ennemis trop puissants les combattaient. Depuis sa première jeunesse, l'obsession de l'amour terrestre le poursuivait :
Volupté, volupté traîtresse Qui toujours reviens et séduis, Qui, sur le soir de la jeunesse, Encore appesantis mes nuits, Qui n'as qu'à vouloir ton esclave, Et, comme autrefois, l'enlaçant. Fais fuir l'étude déjà grave Et le calme recommençant... (2).
Sainte-Beuve était un être singulièrement influençable; le milieu où il vivait n'ofifrait aucun antidote au
(1) Nouvelle Correspondance ^ p. 19.
(2) Livre d'atnoury p. 131.
mal qui le minait; bien plus, la vie de Paris attisait Cl l'excitation des sens et « réchauffement d'imagination dont il souffrait... o. des spectacles journaliers, mortels aux scrupules, venaient les redoubler en moi ^) , nous dit-il.
ce Vous ne sauriez vous faire qu'une pâle idée... du Paris d'alors, tel qu'il était dans l'opulence de son désordre, la frénésie de ses plaisirs, l'étalage émouvant de ses tableaux
et ... En passant sur les places et le long des rues, j'observais mal le précepte du Sage et je laissais ma vue vaguer çà et là : mon coup d'oeil oblique, qu'on aurait jugé nonchalant, franchissait les coins et perçait les murailles (1).
11 existe un préjugé masculin qui veut que la femme soit à la disposition de l'homme pour ses plaisirs. En exploitant la femme, l'homme, selon ce point de vue, exerce un droit sacré, presque un devoir, ce Les matérialistes, écrivait Sainte-Beuve en 1834 (et de nos jours la plupart des hommes le sont du moins en pratique) envisagent le fait de volupté comme indépendant presque du reste de la conduite, les plus physiologistes vous parleront même d'une réaction réputée avantageuse au cerveau. Les pères, frères aînés et tuteurs, dans les conseils qu'ils donnent à ce propos, en font communément une affaire d'hj^giène, d'économie, de régularité. Il y a dans tout ceci un oubli profond du côté le plus essentiel et le plus délicat (2) . ^)
Sainte-Beuve, quand il jetait les yeux autour de lui voyait de nombreux exemples d'hommes enviés, admiré même pour les scandales de leur vie privée. Château briand, l'écrivain le plus en vue et le père de l'école ro mantique, conciliait un catholicisme fervent avec de
(1) Volupté, p. 86.
(2) Ibid., p. 132.
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adultères retentissants. Guttiiiguer, ami iniime de notre écrivain, pratiquait ce même dédoublement, et Qui sait, dit M. L. Séché, ..... si ce n'est pas Guttinguer qui contribua à déchaîner la passion naissante de Sainte-Beuve avec le récit inépuisable de ses aventures galantes (1) ? )i
La littérature (2) française a une tradition qui affectionne les sujets scabreux; Tintidélité conjugale y est traitée d'un ton légér, toute indulgence est accordée à rheureux amant, tandis que le mari abusé excite Thilariié du lecteur ou du spectateur. Tout en se promettant de ne pas faillir à l'honneur, Sainte-Beuve ne laissait pas d'être hypnotisé par l'auréole de Don Juan.
Comment, après tant de promesses, en vint-il à violer sa fidélité envers Victor Hugo? Que se passa-t-il entre Adèle et lui à partir de l'exil ? Dans son roman inachevé Arthur, l'héroïne impose à son ami le vœu d'un amour désintéressé. «Oh! non, Arthur, fuyons, promettez-lemoi, cet amour égoïste ! gardons-le nôtre dans sa délicatesse, dans sa pureté d'à présent et dégagé de toute grossière idolâtrie (3) . w Elle conçut l'idéal d'une passion éthérée où elle serait l'amie, la consolatrice, l'ange purificateur du poète désenchanté et libertin (4).
Ame tendre et compatissante, Adèle souffrit pour lui de ce bannissement imposé. Des messages durent être échaugés entre eux à l'insu de Victor Hugo. Leur correspondance a été détruite presque entièrement. Dans le Livre d'amour^ Sainte-Beuve publie les lettres d'une femme qui, par leur naïveté mêlée de tendresse, sem-
(1) Sainte-Beuve, t. P"", p. 110. Voir aussi dans Volupté : a II me montrait . . . des lettres humides encore du langage dont s'écrivent les amants, et je rapportais de ces conversations sensibles, toutes pétries de la fleur des poisons, un surcroît de chatouillement et une émulation funeste » (p. 241).
(2) Nous disons la littérature et non la nation.
(3) Spoelberch de LovEiVJOUL, Sainte-Beuve inconnu, p. 119.
(4) Voir G. MiCHAUT, le Livre d'amour de Sainte-Beuve, p. 118.
bleiit Tœuvre d'une personne malhabile à la littérature, a La souffrance, dit-elle, ne fera que sanctifier et fortifier, s'il est possible, notre amour. » « Je voudrais te faire une vie complète. Si je pouvais répandre mon sang goutte à goutte, pour te faire toujours un bonheur plus vif à chaque goutte répandue, je ne balancerais pas une minute... 1^ ^ Mon ami, lorsque j'ai un chagrin, ma première pensée est de vous le faire partager et de recevoir de vous des consolations. Vous êtes comme la Providence que l'on invoque surtout dans la douleur. C'est que vous êtes pour moi un ami que rien au monde ne peut remplacer, un ami que je voudrais près de moi. Avec mes pensées tristes et mes habitudes, vous êtes pour moi un besoin (1). w
Ces lettres sont-elles de Mme Victor Hugo? Nous l'ignorons. Quoi qu'il en soit, tous les historiens admettent son amour pour Sainte-Beuve et son désir de le consoler. Probablement même, fut-elle la première à entamer la correspondance (2). Elle commettait ainsi une faute vis-à-vis de son mari, une impulsion affectueuse jointe à un instinct romanesque lui dérobait la gravité de son acte.
Deux mois après la séparation, le 4 septembre 1831, le poète lui adressait ces vers :
Oh! ne les pleure point ces lettres inquiètes Qu'il te faut, pauvre amie, à tes heures secrètes Dévorer en tremblant et vite anéantir...
Comme au temps où ils pouvaient causer librement, il s'épanche auprès d'elle, il lui dit ses tristesses et ses lassitudes. Mais quelle joie il éprouve en songeant qu'elle lit ses lettres, a émue — en une heure cent fois » , et que
(1) Livre d'amour, p. 12.
(2) Voir Reme de Paris, 1905, t. p. 732.
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dans sa et mémoire, adorable tombeau , elles survivent encore (1).
Durant de longs mois, Sainte-Beuve ne revit pas Adèle (2). On peut supposer que dans le cours de Thiver il la rencontra de courts instants dans la rue, à la promenade ou dans des églises. Pendant cette période, sa correspondance avec le mari est assez rare, souvent y perce son regret de ne plus être admis chez lui et sa sollicitude pour sa femme et ses enfants (voir page 65) . En juin 1832, il se plaint a de n'avoir pas vu Adèle depuis deux mois (3) . L'attente lui paraît bien longue :
Et demain comme hier et pas plus de message?
Pourtant il est prêt à supporter ces silences si du moins sa patience lui vaut une rencontre :
Mais que je chérirais mes peines fortunées Si je gagne à Fattente où sèchent nos années De la voir une fols de plus (4)?
Mais au cours de Tété (1832), ses sentiments se modifient, il a tout d'un coup une explosion de joie :
Qui sais-je et qu'ai-je fait pour être aimé de toi,
Pour être tant aimé, pour avoir de ta foi
Des gages si sècrets, de si grands témoignages?...
Est-ce moi dont, hier, en tes mains convulsives
Serrant sur tes genoux le front trop défleiiri,
Tu murmurais : u C'est lui, c'est le trésor chéri (5) ! »
(1) Livre d'amour, p. 54.
(2) En. octobre et novembre 1831, il se plaint à ses amis de la jalousie dé Victor Hugo, qui garde sa femme à vue d'œil [Revue de Paris, 1905, t. F, p. 733).
(3) Livre d'amour, p. 93.
(4) Ibid., p. 95.
(5) Ibid , p. 103.
Nous touchons ici au point culminant de cette passion. Quel jugement devons-nous porter sur les deux intéressés et sur Mme Hugo tout particulièrement? La seule source de renseignements un peu abondante se trouve dans le Livre d'amour. Or, cet ouvrage, nous le répétons, n'est qu'un roman ; il importe donc de ne pas lui attribuer une importance exagérée et de ne pas y voir plus que Fauteur luimême n'y a mis. Doit-on reprocher à Adèle d'avoir commis ce qu'un critique pour jeunes filles appellerait une faute grave? Connaissant l'élévation de son caractère et la noblesse de sa vie, nous sommes enclin à dire : non ! Malgré de nombreux passages suggérant le contraire, le Livre d'amour^ bien souvent, a le ton d'un amour platonique. Dans la préface, Sainte-Beuve écrit à son amie : u J'ai toujours été médiocrement doué de la faculté de l'espérance, j'ai toujours senti l'obstacle et l'empêchement en toutes choses... je t'aime, je crois invinciblement à ton amour. Quant à mon bonheur complet couronné de plaisir, j'y ai toujours peu cru pour nous ici-bas; j'y ai renoncé en mon cœur bien plus que je ne semble à ces entrevues où trop souvent t'importunent mes désirs (1).
En plein épanouissement de sa passion, il dit à Adèle :
Nous sommes, mon Amie, aussi pleins d'innocence Qu'en s'aimant tendrement le peuvent deux mortels; Ne t'accuse de rien ! Tes vœux purs dans l'absence
Pourraient se suspendre aux autels.
Te vient-il du passé quelque voix trop sévère'*^ Redis-toi tout le bien qu'en m'aimant tu me fis. Que par toi je suis doux et chaste, et que ma mère
Me sent pour elle meilleur fils. ] Tu n'as jamais connu, dans nos oublis extrêmes, Caresse ni discours qui n'ait tout respecté; Je n'ai jamais tiré de l'amour dont tu m'aimes
Ni vanité ni volupté (2) !
(1) Livre d'amour, p. 8.
(%) Ibid., p. 85.
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On se demande quels pouvaient être et ces gages si secrets , ces « grands témoignages d'amour accordés par Adèle. Nous pensons avec M. Gustave Simon que, suppliée par lui, elle consentit à le voir au dehors de temps à autre (1). Si Ton s'inspire d'une situation semblable dans Volupté^ on peut imaginer la nature de leurs rendez-vous : secours à des pauvres, visites aux églises, causeries dans des cimetières, peut-être aussi visites chez lui. D'après le Livre d'amour^ les entrevues dans les églises furent les plus nombreuses, car le poète y fait de fréquentes allusions. Après une de ces rencontres, il écrit : c. Combien vous avez été bonne et belle hier! et que cetle demi-heure dans le coin de cette chapelle laissera en moi d'éternels et délicieux souvenirs (2) ! ^) Un autre jour, il la trouve dans le sanctuaire toute seule et en prière (3).
La pièce nous raconte une visite faite par le poète à une famille pauvre à la demande de son amie, cette mission secourable lui semble garantir la sainteté de leur amour.
Et nous pouvons ainsi sans blasphème, Klle et moi, Toucher à ces objets de prière et de foi. Souffrir et nous sevrer, aimer nos chemins sombres, C'est là notre lot même en ce monde des ombres. Les plus gais de nos jours et les mieux partages Sont ceux encore où seuls, et loin des yeux légers, Dans les petits sentiers du lointain cimetière Ensemble nous passons une heure tout entière (4) .
Très probablement Mme Hugo, désirant connaître la demeure de son ami, vint le voir chez lui :
Et c'est là qu'est la chambre où vient ma Châtelaine!... Un boudoir au dedans, un asile embelli (5) !
(1) Remc de Paris, 1905, t. P^ p. 735.
(2) Livre d'amour, p. 9.
(3) Ibid., p. 74; voir aussi p. 139.
(4) Ibid , p. 82.
(5) Md., p. 168.
S AIWTE-DEUVE. —
Ces deux vers soDt parmi !es plus compromettants pour la mémoire d'Adèle. Toutefois, si on les compare à un passage semblable de Volupté^ il semble bien que Sainte-Beuve dans son poème se soit représenté plus pleinement satisfait qu il n'a osé le faire dans son roman.
ce Un jour, nous dit la version de Voluptéj légèrement indisposé de la veille, et ayant plus tardé ce matin-là que d'ordinaire à Taller trouver pour notre visite à la pi;ison, comme il faisait beau, elle me vint prendre elle-même. On frappa à ma porte : c'était sa bonne avec son fils qu'elle envoyait d'en bas savoir si elle pouvait monter. Je courus à mon petit escalier pour la recevoir. Elle entra un moment, fit le tour de cette simple cbambre, eh loua la propreté, l'air d'étude, la discrète lumière; elle s'assit une seconde dans mon unique fauteuil ; et les lieux furent pour moi consacrés (1) .
Cet épisode a sa contre-partie dans le poème : A la petite Ad. . .
^ Sainte-Beuve reçoit un jour la visite de sa filleule, la petite Adèle Hugo, âgée de deux ans. Sa joie est grande de voir chez lui cet être précieux :
Enfant délicieux que sa mère m'envoie, Dernier-né des époux dont j'ai rompu la joie.
Enfant qu'avec mystère
11 me faut apporter comme un fruit adultère... (2).
Il y a dans ce dernier vers un sous-entendu qui n'est pas du meilleur goût; nous ne pensons pas cependant que Sainte-Beuve ait voulu par là affirmer une paternité illégitime, car plus loin il mentionne le père :
Toi seul, Enfaiii sacré, tu me rattacties à Lui : Par toi je l'aime encore, et toute ombre de haine S'efface au souvenir que ta présence amène (3).
(1) Volupté, p. 119.
(V) Ibid., p. 107.
(3) Ibid , ^. 109.
VICTOR ET ADÈLE H OGO
Entre tous les enfants de Victor, la petite Adèle lui semble la plus proche, car elle est sa filleule, et sa mère l'a portée dans un temps où elle commençait à aimer Sainte-Beuve. 11 l'oppose à sa sœur Léopoldine; dans le portrait qu'il fait de l'ainée, on retrouve cette admiration de néophyte que Sainte-Beuve n'avait cessé de nourrir, malgré tout, envers Victor Hugo :
Cette fiéopoldine est fdie des Césars!
Elle attire, elle impose; elle est fine, elle est belle;
Mais c'est Lui, surtout Lui, que sa lèvre rappelle;
Le dédain, à demi sous la grâce aiguisé.
Dit assez Tâpre veine oii son sang fut puisé.
Or, toi venue après, et quand pâlit la flamme,
Quand ta mère, à son tour, déployant sa belle âme.
Tempérait dans son sein les fureurs du lion.
Quand moi-même apparu sur un vague rayon,
Comme un astre plus doux aux heures avancées.
Je nageais chaque soir en ses tièdes pensées,
0 toi, venue alors. Enfant, toi, je te vois
Pure et tenant pourtant quelque chose de moi (!) !
Il dit son ravissement à contempler la charmante enfant dont la présence illumine son domicile de célibataire :
Oh! sois le bienvenu, chaste fruit, noble sang! Que ma fdleule est grande et va s'embellissant ! Et ce sont tout d'abord, au seuil de ma chambrette, De grands yeux étonnés, une bouche discrète. Presque des pleurs. Enfant : mais bientôt les baisers, Les gâteaux t'ont rendu tes ris apprivoisés, Ta sérénité d'âme un moment obscurcie.
Et ton gazouillement qui chante et remercie! Tu viens toi-même offrir à mes doigts caressés Tes cheveux qui de blonds sont devenus foncés ;
(1) Livre d'amour, p. 110.