SAI.\TE~BEU VE
Ils seront noirs, Enfant, noirs comme ta paupière, Comme tes larges yeux où nage la lumière (1).
Le Livre tV amour manifeste envers Hugo les mêmes fluctuations de sentiment que nous avons relevées dans la correspondance. Ce sont toujours et encore ces alternatives d'admiration et de jalousie, de remords et de colère, de sincérité et de sourde irritation.
Dans la citation précédente, il voit en lui un César, un être puissant, fier et séduisant. Quand il raconte Fenfance d'Adèle, il annonce la venue de " Tami fort qui calmera les douleurs de la jeune fille; ailleurs, il s'accuse d'avoir mal agi envers ce noble ami :
]\ion amitié peu franche eut bien droit aux rigueurs Et je plains l'offensé, noble entre les grands cœurs (2).
Puis il se reprend et renie son culte : le grand poète n'est plus qu'un homme artificieux et fastueux (3), un maître soupçonneux, un lion jaloux (4), un orgueilleux (5); il compare Adèle à une pauvre captive. Pourquoi ce changement de ton? C'est que Sainte-Beuve maintenant est exilé et ne pardonne pas au souverain qui fait peser sur lui la sentence. Si, comme nous inclinons à le croire, Sainte-Beuve n'a pas reçu de son amie toutes les marques d'attachement qu'il en attendait, cette colère explique son attitude hostile et la rupture définitive avec Victor Hugo.
Malgré les nombreuses révélations de ces dernières années, la nature des rapports entre Sainte-Beuve et Mme Hugo reste incertaine. IVous ne croyons pas à une chute intégrale pour plusieurs raisons. Comme nous
(1) Livre d'amour, p. 108.
(2) Ihid., p, 109.
(3) Ibid., p. 109.
(4) Ibid., p. 33.
(.5) Ibid., p. 69.
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l'avons dit, Adèle Hugo avait une âme élevée; ce que nous savons de son caractère s'oppose de sa part à la possibilité d'une tromperie prolongée et organisée, a Tous ceux qui ont connu Adèle Hugo» dit Rodenbach, la disent spontanée, distraite, très étourdie. C'est le contraire du caractère qu'il aurait fallu pour le rôle qu'on lui prête (1). w
Son mari, quoique très jaloux, n'a jamais douté de son innocence et n'a cessé de la louer dans ses lettres privées comme dans ses poésies. Il termine les Chants du crépuscule par le poème Date Lilia^ qui est un bymne à la gloire d'Adèle :
Oh ! si vous rencontrez quelque part sous les cieux
Une femme au front pur, au pas grave, aux doux yeux,
Que suivent quatre enfants dont le premier chancelle...
Oh î qui que vous soyez, bénissez-la. C'est elle!
La sœur, visible aux yeux, de mon âme immortelle!
Mon orgueil, mon espoir, mon abri, mon recours.
Toit de mes jeunes ans qu'espèrent mes vieux jours !
C'est elle ! la vertu sur ma tête penchée ;
La figure d'albâtre en ma maison cachée ;
L'arbre qui, sur la route où je marche à pas lourds,
Verse des fruits souvent et de l'ombre toujours;
La femme dont ma joie est le bonheur suprême.
Qui, si nous chancelons, ses enfants ou moi-même.
Sans parole sévère et sans regard moqueur.
Les soutient de la main et me soutient du cœur;
Celle qui, lorsqu'au mal, pensif, je m'abandonne,
Seule peut me punir et seule me pardonne ;
Qui de mes propres torts me console et m'absout ;
A qui j'ai dit : « Toujours! « et qui m'a dit : «Partout! »
Elle ! tout dans un mot ! c'est dans ma froide brume
Une fleur de beauté que la bonté parfume.
D'une double nature hymen mystérieux :
La fleur est de la terre et le parfum des cieux ^^2) !
(1) Le lAvre d'amour de Sainte-Beuve, par G. Michaux, p. 294.
(2) Chants du crépuscule, p. 316, 317, 318.
Dans le même volume, on lit aussi ces quelques vers :
Toi, sois bénie à jamais !
Eve qu'aucun fruit ne tente,
Qui de la vertu contente
Habites les purs sommets!
Ame sans taches et sans rides... (1).
Il faut noter qu'à Tépoque où elle voyait le plus souvent Sainte-Beuve, Mme Hugo était en assez mauvaise santé, donc plus disposée, vraisemblablement, à la pitié qu'à la passion. Si, toutefois, les soupçons pesant sur elle sont justifiés, nous pensons qu'elle a cédé à un entraînement passager. Du reste, quoi qu'il en soit, son amour pour Sainte-Beuve ne fait aucun doute. Victor Hugo avait de justes raisons d'être jaloux. Innocente ou non, elle a commis de graves imprudences. L'atmosphère romantique dans laquelle elle vivait a encouragé sa tendance à la rêverie; pendant quelques mois, elle a écrit des lettres et fait des démarches à l'insu de son mari.
Le Livre d'amour fut écrit à sa connaissance et avec son assentiment. Peut-être même encouragea-t-elle son ami à chercher un allégement dans le travail des vers. Si étrange qae cela puisse paraître, il n'est pas impossible qu'elle ait, de son propre mouvement, engagé Sainte- Beuve à se représenter comme un amoureux comblé. Ainsi que l'a dit M. Faguet, il y a toujours du a je ne sais quoi chez Mme Victor Hugo. En femme romanesque qu'elle était et connaissant par expérience la mentalité du poète qui vit d'imagination, elle peut avoir poussé Sainte-Beuve à écrire le Livre d amour. Dans Volupté^ qui est en partie une œuvre autobiographique, il existe un passage qu'on n'a guère remarqué. Mme de Couaën, femme vertueuse, voit Amaury, son meilleur ami et l'ami de son époux, se consumer d'amour pour
(1) Chants du crépuscule, p. 306,
VICTOR ET ADÈLE HUGO
elle. Un soir, elle lui annonce avoir trouvé le moyen de le guérir, mais au moment de lui révéler ce remède nouveau, elle est prise de confusion et refuse de parler, tt Cette réticence à la fin me piqua, raconte Amaury; ce ne fut qu'aux derniers lours de la promenade que, pressée de questions et d'envie secrète de dire, elle s'y décida non sans beaucoup d'embarras et de prière de ne pas me moquer : ci Je n'entends rien à ces sujets, balbutiait-elle; tt mais puisque les désirs, qui vont croissant, à ce que a vous prétendez, diminuent au contraire et passent a (vous en convenez vous-même) une fois qu'ils sont satisfaits, pourquoi ne pas supposer à l'avance qu'ils a sont satisfaits dès longtemps, et ne pas garder tout de u suite le simple et doux sentiment qui doit survivre? » Avant d'achever ces mots, elle avait rougi de mille couleurs (1).
Si Mme Hugo tint à Sainte-Beuve un discours semblable, elle n'eut pas à se choquer du ton d'intimité employé envers elle dans le Livre d'ainour. De même, son attitude amicale après la rupture de 1837 et après l'impression des poèmes compromettants (en 1843) semblera moins surprenante si l'on admet qu'elle en avait encouragé elle-même la composition.
(1) Volupië, p. 193, 194.
VICTOR ET ADÈLE HUGO (Fin.)
Le bonheur de Sainte-Beuve fut de courte durée. Déjà en août 1832, au moment où Adèle lui donnait les plus grandes marques d'attachement, une ombre d'inquiétude passait sur ses espérances :
Je me dis : « Sous mon nom elle dresse une idole, Elle m'y croit semblable, et dans une auréole Sa vision se peint le fragile mortel ; Elle aime en moi son rêve et non l'être réel (1). »
Les lettres de Guttinguer contiennent un reflet des confidences de Sainte-Beuve. Au printemps 1833, Guttinguer se réjouit de savoir son ami heureux et Ten félicite, en septembre il s'inquiète de son silence et redoute quelque déception, ce Votre silence me donne toujours de l'inquiétude : votre bonheur est un abîme et sa chute!... Je n'y pense pas sans un frisson, je sais ce qu'il en coûte et je ne peux pas y faire par moments mon esprit (2). »
En octobre 1833, Sainte-Beuve écrivait à une autre connaissance : et Sans être malade, j'ai des jours de souffrance qui me font rester coi et farouche (3). w A la même époque, il a un retour d'aigreur dans ses lettres à Hugo (voirpage67et /î(?rw^ de Paris , 1905, vol. I,p. 343).
(1) Livre d'amour, p. 104.
(2) Le Livre d'amour de Sainte-Beuve, par G. Michaut, p. 157,
(3) Nouvelle Correspondance, p. 23
VICTOR ET ADÈLE HUGO
Tous les poèmes composant le Livre (T amour ne sont pas datés; il semble probable, cependant, que Tauteur les a recueillis dans leur ordre chronologique. La pièce XXXI a été écrite en 1833, car Sainte-Beuve y affirme avoir mis six ans à pénétrer l'âme de son amie (il avait fait sa connaissance en 1827). Le poème suivant déplore la rareté des entrevues et mentionne encore la « chambre où vient sa châtelaine w . Chose intéressante, à partir de cet endroit, le ton de bonheur amoureux disparaît, le poète traite des sujets étrangers à sa passion, le découragement, le pessimisme y deviennent habituels (1). Un jour de septembre, avec les brouillards des matins et Tazur frissonnant des soirs, éveille en lui un tressaillement d'inquiétude : ce Est-ce ainsi ton automne. Amour?... Oh!... pas encore (2) !
Un des derniers poèmes du volume reproduit un dialogue entre le poète et son amie. Celle-ci lui reproche sa rudesse et son caractère morose. Pourquoi ne trouve-t-il pas des paroles tendres pour la consoler aux heures de dépression? Pourquoi n'a-t-il pas ces mouvements d'énergique affection dont la faiblesse féminine aime à être soutenue?
Le poète s'excuse de ne pouvoir lui apporter le réconfort dont elle a besoin. Trop impressionnable, sa confiance en lui-mênae s'effondre au moindre nuage qui effleure le front de l'amie. Est-elle triste? aussitôt il se désespère d'être trop terne, trop ennuyeux pour lui plaire :
— Mon Amie, à regret ma nature est ainsi : Mais elle, et puis le sort, si longtemps obscurci,
Chacun souffre ; un cri lamentable Dit partout l'homme malheureux, L'homme de bien pour son semblable, Et les égoïstes pour eux.
(2) Livre d'amour, p. 192,
M'ont fait de peu de joie et de peu d'espérance. Lorsque de votre cœur, qu'un doute a traversé, Un nuage glaçant dans vos jeux a passé,
Je rentre en ma vieille souffrance!
Tout mon vœu se retire et ma parole a fui ; La source manque ; Tor qui par vous avait lui N'est plus que sable en moi; je n'ai rien qui vous tente; Je le sais, et, plutôt qu'un transport où je mente, Comme orphelin soumis qui n'eut matin ni flenr,
Je m'en remets à mon malheur (1) !
C'est bien là le poète de Joseph Delorme^ prompt au découragement, obsédé par le sentiment de son infériorité et se refusant à la lutte parce qu'il se croit incapable de conquérir le bonheur.
Dans les années 1833 et 1834, Sainte-Beuve écrivit Volupté. Dans ce roman, il peignait, avec des noms et des circonstances fictives, sa situation vis-à-vis des Hugo. Contrairement à la thèse du Livre d'amour^ les deux amants restent dans l'amour platonique. Après avoir compris que sa passion ne doit pas chercher à trouver une issue heureuse sur cette terre, le héros se retire de lui-même, mais avec une grande tristesse. 11 fait ce que Sainte-Beuve aurait voulu mais n'avait pas eu le courage de faire. La tristesse désenchantée de ce livre correspond à l'état d'esprit de notre écrivain en cette année 1833; en été ou en automne probablement, Mme Hugo fit retour sur elle-même et se vit avançant sur une voie dangereuse. Peut-être le scandale de la liaison de son mari avec Mlle Drouet fut-il un avertissement pour elle et lui donna-t-il à réfléchir sur le caractère sacré du lien conjugal? Peut-être apprit-elle que Sainte-Beuve entretenait des liaisons d'ordre inférieur en dehors de son grand amour? La polygamie masculine est incompréhensible à la femme qui aime, rien d'étonnant si Adèle re-
(Ij Livre d'amour, p. 199.
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tira ses faveurs à un liomme qui disséminait ses velléités amoureuses à tous les venis de la capitale.
La rupture fut lente, Adèle mit quatre ans à se reprendre. Soit qu'elle ne voulût pas plonger son ami dans le désespoir par une retraite trop brusque, soit qu'elle espérât longtemps encore le réformer, les rapports se prolongèrent, quoique moins serrés, jusqu'à Tannée
Dans une nouvelle. Madame de PontivT/j Sainte-Beuve a analysé les causes qui Téloignèrent de son amie. Ce court récit confirme l'impression laissée par le poème précédent. « Le bonheur dans chacun a ses teintes; elles étaient pâlissantes chez lui. Il s'y mêlait vite une sorte de tristesse qui en augmentait le charme, mais qui en dérobait l'éclat. C'était l'aspect habituel de son amour; il n'y manquait rien, mais une certaine ardeur désirable ne le couronnait pas (1). Cet esprit si fin, cette âme si tendre, qui avait eu tous ses avantages dans les préambules de la passion, se reposait volontiers maintenant et se perdait dans les flammes de son amie, comme l'étoile du matin dans une magnifique aurore (2). >5
Mme de Pontivy ne vit que pour sa passion, elle est froissée de voir son amant conserver des relations et des intérêts indépendants dé son amour. Après avoir longtemps souffert, elle se détache. L'idée de sa fille, l'idée de son mari, « ces flottantes pensées s'élevaient et grossissaient en elle comme des vapeurs dans le vide où elle se sentait (3). <c La crise était grave. Cet amour sans infidélité, sans soupçons, sans accident du dehors, se
(1) De même dans le Livré d'amour, Saitîte-Beiive termine le recueil par ce vers :
Je voulais la nuance, et j'ai gâté l'ardeur!
(2) Portraits de femmes y p. 502.
(3) Ihid., p. 508.
mourait, en quelque sorte, de lui-même et de sa propre langueur (1).
En août 1835, Sainte-Beuve et son amie se rencontrent à Angers pour le mariage de Victor Pavie ; ils voyagent dans la même diligence, accompagnés de la fille et du père d'Adèle; ils visitent ensemble un couvent et font une excursion à Nantes.
Nous ne savons pas jusqu'à quel point ce voyage les rapprocha. Il semble n'avoir été qu'une rapide éclaircie dans l'automne assombrie de leur amour. Quelques mois plus tard, en novembre 1835, Sainte-Beuve commettait une de ces petites méchancetés qui ont nui à sa réputation auprès de la postérité.
Victor Hugo venait de publier les Chants du Crépuscule. Sainte-Beuve fut choqué que le poète eût mêlé dans un même volume l'amour conjugal et l'amour illégitime. Comme ami de Mme Hugo, il en ressentit de l'exaspération. Dans son article sur les Chants du Crépuscule j, faisant allusion au poème Date Lilia (cité à la page 87), il conclut : ce On dirait qu'en finissant l'auteur a voulu jeter une poignée de lis aux yeux. Nous regrettons que l'auteur ait cru ce soin nécessaire. L'unité de son volume en souffre, son titre de Chants du Crépuscule n'allait pas jusqu'à réclamer cette dualité. )5
Le critique blâme le a manque de tact littéraire (au milieu de tant d'éclat et de puissance!) qui lui a inspiré d'introduire dans la composition de son volume deux couleurs qui se heurtent, deux encens qui se repoussent. Il n'a pas vu que l'impression de tous serait qu'un objet respecté eût été mieux honoré et loué par une omission entière (2).
La critique était justifiée, mais pourquoi, à un premier manque de tact en ajouter un second? Pourquoi attirer
(1) Portraits de femmes j p. 508.
(2) l^ortraits contemporains, p. 461.
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l'attention du public sur une circonstance appartenant au domaine de la vie privée?
Mme Hugo ne put qu'être blessée de cet acte d'hostilité envers son mari ; selon toute vraisemblance cette attaque déguisée accrut le désir de rupture qui couvait en elle.
En octobre 1836, Sainte-Beuve avoue sa profonde tristesse à Tabbé Barbe. Il dit son regret de n'avoir pas auprès de lui cet ami sympathique. Il aimerait causer avec lui, se confier à lui. et II est des douleurs, une douleur qu'en causant avec toi il me serait difficile de ne pas toucher; je la toucherais seulement, ô mon ami, respectant ta profession grave et scrupuleuse; je la toucherai pourtant, et tu me le pardonneras, car elle est le fond de mon cœur, et puis la douleur, religieusement gardée, consacre, purifie, expie beaucoup (1).
Il ne pouvait se résigner devant le lent déclin de cette liaison qui avait occupé dix années de sâ vie. En 1837 il voulut tenter un dernier effort pour ramener à lui Mme Hugo. Il écrivit Madame de Pontivy. Cette nouvelle dut paraître singulièrement terne aux lecteurs ignorant sa destination secrète. Ln gentilhomme du dix-huitième siècle, M. de Murçay, réussit à se faire aimer d'une jeune femme dont le mari est en exil. Sainte-Beuve s'inspire de ses expériences personnelles et analyse avec beaucoup de précision les sentiments de ses personnages jusqu'au moment où Mme de Pontivy se sépare de son amant. Ici la nouvelle perd sa valeur de vie et devient un plaidoyer assez faible en faveur de l'adultère. Tout à coup Mme de Pontivy opère un virement et revient à son amant. Autant on comprenait tout à l'heure les motifs qui incitaient l'héroïne à une rupture et autant cette rupturs était vraisemblable, autant, par contre, la reprise subite des rapports paraît factice et impossible. On
(1) Nouvelle Correspondance, p. 42.
comprend que Mme Hugo ne se soit pas laissé convaincre par des arguments aussi peu solides.
Ce court récit manque de valeur littéraire ; mais comme témoignage des dispositions de Sainte-Beuve à cette époque, il est des plus intéressants. Par-dessus le public, Tauteur adressait un suprême appel à son amie, a Quoi, s'écrie M. de Murçay, est-il possible? est-ce bien possible que ce soit là en effet la fin d'un amour comme le nôtre ! Quoi ! madame, le ralentissement, le silence et puis rien?... J'ai eu des torts, des détails de froideur, de négligence; je le confesse et j'en pleure; mais que sont-ils? et combien me les suis-je reprochés? combien de fois en ai-je souffert?... Cette amitié... que vous m'offrez... je ne puis m'en satisfaire. Elle me laisse vide et désert au prix des précédentes douceurs (1). î)
En proie à son chagrin, M. de Murçay errait aux endroits les plus déserts, se répétant sans cesse à lui-même ces mots : Laissez-moi, tout a fui!
Ces paroles établissent la parenté entre Madame de Pontivy et le Livre d'amour. Un des derniers poèmes de ce recueil trahit la douleur de l'amant délaissé pour qui toute joie semble désormais impossible :
Oh ! laissez-moi, sans trêve, écouter ma blessure, Aimer mon mal et ne vouloir que lui, Celle en qui je croyais. Celle qui m^ était sûre... Laissez-moi ! tout a fui (2) !
En 1837, la rupfure était définitive. Sainte-Beuve, de longtemps, ne put s'y résigner. A la fin de l'année, il acceptera une invitation à Lausanne, afin de trouver une diversion à son chagrin. Il écrit de là, le 29 décembre, à son ami Marmier : « Après tout, cher Marmier, je n'ai
(1) Portraits de femmes, p. 510.
(2) Livre d'amour, p. 212.
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jamais été plus consolé par Tétude, par la solitude animée qu'elle me fait durant tant d'heures chaque jour. L'amour est ajourné; le reprendrai-jejamais? le temps d'aimer? Attendons, oublions surtout, oublions ce que nous avons cru éternel. Voyez-vous, c'est à jamais fini de ce côté que vous savez; je ne reverrai, ni n'écrirai jamais; j'ai été si blessé d'une telle indifférence! Mais hlessé, cela veut dire que j'en souffre encore (1).
Trois ans après, pensant à Adèle et se demandant s'il l'aime encore, il écrit dans son Journal inédit : u Won, je la hais (2).
La brouille semblait donc complète avec Victor comme avec Adèle (3). Cependant, ils habitaient la même i/ille et fréquentaient les mêmes personnes ; des rencontres étaient inévitables. Dès avril 1837, le poète et le critique se trouvèrent face à face dans des circonstances particulièrement douloureuses.
Mme Dorvalj Tanêienne maîtresse de Vigny, avait perdu sa jeune fille Gabrielle. Sainte-Beuve et Hugo assistèrent à la messe funéraire, cherchant à s'éviter. Quand le service fut terminé, les quelques amis et parents montèrent en voiture pour accompagner le corps au cimetière. Par une fatale méprise, les deux ennenîis entrèrent au même moment dans le même véhicule, chacun par une porte différente. On imagine combien une pareille situation dut être pénible pour les intéressés et leurs voisins. Pendant tout le trajet, ils restèrent l'un devant l'autre, les genoux se touchant, sans échanger une seule parole ni même un regard.
(1) Correspondance, t. P^ p. 41.
(2) Dans une lettre à Gollombet du 21 mars 1837, Sainte-Beuve fait allusion à son article sur les Chants du crépuscule et dit : « Il y avait, il est vrai, déjà de nombreux déchirements : mais Fentière rupture est de là. Silence et paix, s'il se peut, à l'amitié morte! t Lettres inédites de Sainte-Beuve à Collomhet, p. 180.
(3) Revue de Paris, 1905, t. ^% p. 743.
Sainte-Beuve raconte cet incident dans les Pensées d'Août :
Quand, de la jeune amante, en son linceul couchée, Accompagnant le corps, deux Amis d'autrefois. Qui ne nous voyons plus qu'à de mornes convois, A cet âge, où déjà toute larme est séchée, Quand, l'office entendu, tous deux silencieux. Suivant du corbillard la lenteur qui nous traîne. Nous pûmes, dans le fiacre où six tenaient à peine. L'un devant l'autre assis, ne pas mêler nos yeux, Et ne pas sourire, ou ne pas sentir même. Une prompte rougeur colorer notre front, Un reste de colère, un battement suprême D'une amitié si grande et dont tous parleront. Quand, par ce ciel funèbre et d'avare lumière. Le pied sur cette fosse où l'on descend demain. Nous pûmes jusqu'au bout, sans nous saisir la main. Voir tomber de la pelle une terre dernière. Quand chacun, tout fini, s'en alla de son bord. Oh! dites! du cercueil de cette jeune femme. Ou du sentiment mort, abimé dans notre âme, Lequel était plus mort (l)?
En décembre 1840, Sainte-Beuve envoie un cadeau à sa filleule et serre, à cette occasion, la main de Victor Hugo. Il déclare à Juste Olivier n'être plus ennemi à mort du poète. Quelques semaines plus tard, il rencontre dans une soirée sa fille aînée et déploie pour elle toute sa coquetterie. L'autre soir... j'ai fait pendant une heure ma cour respectueuse à Mlle Léopoldine Hugo, l'aînée des enfants, la plus charmante et la plus perlée des ballades de son père : elle a dix-sept ans. Je la traitai comme une très grande et très sérieuse personne qu'elle est, et elle avait l'air charmé (2). )>
(1) Poésies, t. II, p. 227.
(2) Correspondance avec M. et Mme ./. Olivier, p. 254,
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Pendant plusieurs années, Sainte-Beuve garda jalousement les poésies écrites pour Mme Hugo. Un sentiment de paternité Taveuglait sur leur valeur littéraire. Il avait versé dans cette œuvre toutes ses émotions et toutes ses espérances; regrettant sa vocation poétique, il s'imaginait que ces pièces lui assureraient une place parmi les premiers poètes. Un scrupule l'empêchait de les publier; mais l'idée fixe d'en faire connaître des fragments ne le quittait pas. En 1843, il en imprima un certain nombre d'exemplaires. . Dans sa pensée, ces volumes devaient être gardés secrets jusqu'à sa mort et celle de Mme Hugo. Il n'était donc pas question de les publier. Plusieurs historiens, confondant impression et publicité ont qualifié d'infamie cet acte de Sainte-Beuve. Nous ne pensons pas qu'il mérite une pareille sévérité. Il avait la ferme intention de ne pas livrer à la curiosité contemporaine des documents aussi compromettants pour Thonneur d'une femme en vue et jeune encore. Il désirait seulement garantir la survivance de son œuvre bienaimée et agrandir par elle sa renommée littéraire auprès de la postérité. Il n'y a là rien que de très légitime et de conforme aux habitudes des gens de lettres. Si Sainte- Beuve s'était borné à conserver dans son armoire ces volumes, il n'y aurait pas de reproche grave à lui adresser. Mais pour un auteur ambitieux du titre de poète et qui pense le mériter sans conteste dans l'ouvrage ainsi séquestré, pour un sentimental gauche et timide qui tient la preuve de l'amour qu'il a inspiré à une des femmes les plus belles de Paris, la tentation était trop forte. Sainte-Beuve ne résista pas à l'envie de donner à deux ou trois amis un exemplaire du Livre d'amour. Les initiés furent très rares, il est vrai; mais une telle indiscrétion n'en était pas moins un manque de délicatesse. Le mal fut aggravé par la maladresse d'Alphonse Karr qui s'érigea en défenseur d'Adèle Hugo avec plus de violence que d'habileté. Il lança contre
Sainte-Beuve dans son journal les Guêpes une attaque brutale. Sous le titre : Une infamie ^ il écrivit :
(c Grimalkin a fait une singulière découverte. Il ne s'agit tout simplement que d'une grande infamie que prépare dans Tombre un poète béât et confit, un saint homme de poète. Le dit poète est fort laid. Il a rêvé une fois dans sa vie qu'il était Famant d'une belle et charmante femme. Pour ceux qui connaissent les deux personnages, la chose serait vraie qu'elle n'en resterait pas moins invraisemblable et impossible. Cet affreux bonhomme ne s'est pas contenté des joies qu'il a usurpées, à la faveur de quelques accès de folie ou de désespoir causés par un autre. Il ne trouve pas que ce soit assez d'avoir, eu une belle femme, il veut un peu la déshonorer. Sans cela, ce ne serait pas un triomphe suffisant.
ail a réuni, dans un volume de 110 pages, toutes sortes de vers au moins médiocres, qu'il a fait sur ses amours invraisemblables. Il a eu soin d'en faire un dossier avec pièces à l'appui, pour laisser sur la vie de cette femme la trace luisante et visqueuse que laisse sur une rose le passage d^Due limace. Non seulement il a soin de relater dans ses vers toutes les circonstances de famille et d'habitude qui ne permettent pas d'avoir le moindre doute sur la personne qu'il a voulu désigner, mais encore il l'a nommée à diverses reprises. Cette infamie, tirée à cent exemplaires, doit être cachetée et déposée chez un notaire pour être distribuée entre certaines personnes désignées après la mort de l'auteur.
et J'espère qu'à cette époque les gens qui liront cette œuvre de lâcheté trouveront ce monsieur encore plus laid qu'il ne l'était de son vivant.
ce Ce livre de haine est appelé, par l'auteur. Livre d'amour (1). » On se demande comment Victor Hugo put
(1) L, SÉCHÉ, Sainte-Beuve y t. II, p. 58. Cet article! parut dans
VICTOR ET ADÈLE HUGO
bien remercier un si illustre gaffeur. Le Ciel nous préserve d'un pareil avocat !
Les insultes lancées à Sainte-Beuve pour sa laideur étaient fort lâches, de plus l'accusation relative au Livre d'amour était sans fondement puisque le critique ne songeait pas à le mettre en vente. Le résultat le plus net de l'article fut que, dès le lendemain, tout Paris connaissait l'existence de cet ouvrage. Le nom de Mme Hugo fut prononcé à demi-voix et accolé à celui de Sainte-Beuve.
Victor Hugo exhala son mécontentement vis-à-vis de Sainte-Beuve. Une pièce de vers fut trouvée dans ses papiers après sa mort, accompagnée de la mention suivante : Ne publier ceci que si le libelle paraît; autrement, faire grâce à cette vilaine ombre.