PORT-ROYAL » (1837-1S
tiens et d'étiidos dans rotlo direction, qne je sais tout ce. qu'on peut dire en faveur et en riiouneur d'une certaine doctrine, et (juau besoin je le dirais moi-niéine; mais les doclrines fondamentales dont je vous ai parlé et (jui tendent à tout expliquer par Toryanisatiou et par la nature, n'ayant fait que «|a<{ner en moi sons main, j'ai acquis cette disposition sceptique définitive qui me range dans la moins bonne classe de ceux (|ue vous dépeignez. Il est d'ailleurs si loin de ma pensée de jamais détourner personne d'une autre voie et de me faire prêcbeur, que vous avez pu lire plusieurs volumes de moi sans trop voir éclater ces sentiments et qu'il faut, pour que je vous les expose ici avec cette franchise, le besoin que j'ai d'éviter aucune dissimulation, aucun malentendu entre nous. Excusez-moi, chère Mademoiselle, et pardonnez cette vue purement philosophique des choses à un homme qui a beaucoup vécu seul, et dont le cœur, ce grand convertisseur de l'esprit, n'a jamais été possédé bien longtemps et absolument par un autre cœur qui daignât l'incliner et le gouverner. Quand je suis allé dans le canton de Vaud, j'ai trouvé d'aimables prêcheuses, notamment Mme Olivier, dont vous avez pu lire le livre de poésies qu'elle a publié de concert avec son mari (les Deux VotxJ; j'ai surtout rencontré en M. Vinet l'homme qui était le plus fait peut-être pour inspirer un respect tendre et un désir de conciliation dans Tordre des idées et des espérances. J'ai écouté, j'ai goûté, j'ai admiré et senti. Vous savez bien que ce n'est pas là croire (1). «
Quand on s'aperçut à Lausanne que Sainte-Beuve ne répondait pas aux espérances de prosélytisme que sa docilité avait éveillées, on éprouva un désappointement. Malgré la tranquillité dont il avait joui dans cette ville, il ne se fixa pas à Lausanne. Peut-être redoutait-il une emprise sur ses idées.
(1) Lettres de Sainte-Beuve à Adèle Couriard (15 septembre 1857).
Dans une lettre adressée à un ami en 1839, il écrit : « Lausanne m'a charmé... Du calvinisme j'en suis très peu fou; mais je pourrais Têtre, sans inconvénient, de Vinet, qui est si peu calviniste, lui, et qui veut écrire une vie de saint François de Sales avec amour (1). «
Auprès de Vinet et de ses amis lausannois, Sainte- Beuve s'initia à une forme nouvelle de la religion chrétienne, il enrichit le trésor de ses expériences intellectuelles,yoïi/fl^ admira et5^w^^Vlavaleurdu protestantisme; il n'en revint pas moins à Paris désabusé et sceptique, comme il en était parti.
Le milieu lausannois favorisa l'étude de Port-Royal; le sérieux, l'élévation de pensée des personnes qu'il fréquentait le mettaient en harmonie avec les personnages dont il cherchait à évoquer les figures. L'atmosphère de bonté et de tendre sympathie dont l'enveloppaient M. et Mme Olivier et Vinet amena dans son àme une détente tout à fait propice au travail. Sainte-Beuve doit donc beaucoup à Lausanne; il ne faudrait pas toutefois exagérer la part de ces amis dans la composition de Port- Royal. Sainte-Beuve a revendiqué lui-même son indépendance sur ce point dans une lettre à M. Saint-René Taillandier. Parlant de Vinet, il dit : a II ne s'agit pas de savoir si j'ai profité de sa connaissance particulière et de sa conversation, mais si j'ai été initié par lui et si j'ai allumé ma lampe de Port-Royal à ses lumières. Permettez-moi de vous dire que vous n'avez pas mesuré sur ce point la portée de vos paroles, lesquelles, consciencieuses et bien motivées qu'elles sont dans l'habitude, ont de l'autorité. Vous pouvez sans doute user et abuser contre moi des éloges que je me suis plu en toute occasion à donner à M. Vinet... J'ai droit de demandera un critique aussi ami, aussi élevé, aussi savant que vous, entière justice et exactitude sur le point le plus délicat
(1) L. SÉCHÉ, Sainte-Beuve, t. 1", p. 210.