‹ Sainte-BeuveChapitre 12 sur 31 · PORT-ROYAL · texte numérisé non relu

PORT-ROYAL

et le pins cher à toul homme de pensée et d'innovation, Tiniliative et l'originalité eu ce qui est de mon œuvre capitale (1). »

I)c|)uis plusieurs années déjà, il se tournait avec intérêt vers les solitaires jansénistes; M. \lichaul place en 1830 le début de ses études sur Port-Royal. Dans l/olupféj écrit en 1834, il donne une place importante aux écrivains du fameux couvent; le 18 décembre de la même année, il écrit à Ampère : u J'ai tout à fait embrassé l'élude et les saints solitaires de Port-Hoyal (2). -^

Le sujet l'attirait pour des raisons diverses : il avait, nous le savons, une prédilection pour les personnages humbles, vivant à l'ombre d'une existence tranquille, dans la méditation et dans la régularité des occupations champêtres; de plus, il aimait les analyses, les confessions, les e\amens de conscience; enfin, dans sa mobilité excessive, il admirait ces hommes si différents de lui, ces âmes fortement trempées et retranchées dans une foi inébranlable, qui renonçaient aux situations brillantes pour se vouer à la retraite et qui jamais ne déviaient de la ligne rigide adoptée. Dans les Pensées d'aoûtj il disait déjà :

Dans les récits qu'on lit des hommes d'autrefois, Des meilleurs, des plus saints, de ceux en qui je crois. Ami, ce que j'admire et que surtout j'envie, C'est leur force, un matin, à réformer leur vie; C'est Dieu les délivrant des nœuds désespérés (3).

Il avait un perpétuel besoin de se raccrocher à des natures plus fortes, il les considérait avec envie, cherchant à leur dérober le secret de leur fermeté.

Dans le premier volume de Port-Royal, il nous parle

(1) Correspondance de Sainte-Beuve, t. I", p. 364

(2) Ibid , p. 29.

(3) Poésies, t. II, p. 177.

(le ces êtres fragiles, " natures secondes... qui ont besoin de suivre et de s'attacher v . Il y a dans ce passage comme un cri d'angoisse, c'est la confession d'une intelligence qui a longtemps cherché et qui se désespère de n'avoir pas trouvé. Sainte-Beuve répète ici ce qu'il nous avait dit dans Volupté. Ces hommes-là '^ sont des Elisée en peine qui cherche leur Elie et qui, sous lui, si elles le trouvent, dirigent les moindres. Mais combien elles sont loin souvent de le trouver ! Comme elles deviennent souvent malheureuses, ces âmes doucement et fermement acolytes, par le choix qu'elles font, si Dieu ne s'en mêle, s'il ne noue et ne soutient incessamment leur lien ! Comme elles restent à la merci des âmes plus fortes et volontiers tyranniques qui les possèdent, qui les exploitent comme on dit et en font leur proie! Et quelles douleurs, et quelles aigreurs, ces mécomptes de l'admiration apportent tôt ou tard dans la sensibilité! Hier, sous nos yeux, n'avons-nous pas vu de chers et tendres disciples rompant après douze ans de communauté avec le prêtre le plus^ éloquent? J'en puis parler : cela a été public; les blessures ont saigné et crié devant tous. Lancelot n'eut rien de tel à souffrir... C'est que M.' de Saint-Cyran était un directeur véritable et selon l'esprit. M. Arnauld était un grand docteur et un controversiste; M. de Lamennais aussi était un écrivain polémique ardent : ni l'un ni l'autre n'étaient des directeurs (1). «

M. G. Michaut, à qui nous empruntons ce passage, ajoute : « Quelle émotion dans ces lignes, quel trouble encore dans ce souvenir, quelle véhémence dans cette brusque et décisive condamnation de Lamennais! Ce n'était pas, comme il l'avait cru, un directeur; c'était à peine un prêtre : ce n'était qu'un écrivain. Voilà qui en dit long sur sa plaie ; voilà qui nous fait pénétrer jusqu'au fond la blessure des désillusions qui ont suivi a ces mo-

(1) Port-Royal, t. I", p. 440.

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a iiienisqu^il n*a pu ()ui)Iicr ^^ . Comme on sent (|u'il u vu se briser la branche où il se cramponnait désespérc^ment! Et comme on com|)rend (|n\'in fond dn c(rur il n'est pas encore rêsijjné à ne plus jamais redevenir chrétien (1) ! »

Sainte-Beuve a consacré trente années de sa vie à ce livre qu'il aj)pelle u son œuvre capitale » . Port- Roy al a un caractère personnel, lyrique même, parfois. Ou en peutju'jer par les fréquentes citations que nous y empruntons au cours de notre étude. Au début, il proclame son admiration pour la force d'àme des jansénistes, et particulièrement pour cette famille Arnauld, soulevée par un magnifique élan de foi. Il écrit à leur sujet une des plus belles pages de son œuvre; après avoir fait surgir devant nous d'une manière saisissante la scène dite du guichet, Sainte-Beuve nous énumère les conversions successives de ces croyants frappés par une contagion de sainteté (2).

u Car, se figure-t-on bien, ajoute-t-il, non pas aux jours solennels, mais à chaque jour, à chaque heure monotone de cette vie contrite et recueillie, tout ce qui devait sortir, émaner en amour, en prière, en élancements, et déborder, s'effectuer au dehors en aumône,, en bienfaisance, en sacriflce de soi pour tous; ce qui devait incessamment rayonner et s'échanger entre tous ces cœurs de mère, d'aïeule, de filles, de petiles-fîlles, de sœurs, de fils, de neveux et de frères, entre tous ces êtres unis dans un seul sentiment de fidélité repentante, d'immolation et d'adoration? Voyez-les tous un peu dans notre idée, rangés devant nous, agenouillés à la lampe du matin, sur ce parvis qu'ils usent et sous ces voûtes qu'ils font nuit et jour retentir; figurez-vous, tâchez de vous figurer par des chants, par des rayons, par tout ce qu'il y a de plus éthéré et de plus pur, cette inénarrable et invi-

(1) G. MicH.\LT, Sainte-Beuve avant les t Lundis », p. 388.

(2) Port-Rotjal, t. l', p. 129.

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sible communication de pensées, de sentiments, d'àme enfin, d'âme perpétuelle sous Toeil du Seigneur; et demandez-vous après s'il fut, depuis les jours anciens, depuis la tige de Jessé, depuis l'olivier des patriarches et dans toutes les postérités bénies, un plus beau spectacle sur la terre (1) ! «

Plus loin, il nous raconte le désespoir de Pascal et de sa sœur Jacqueline lorsque les religieuses de Port-Royal furent contraintes par Louis XIV à signer un formulaire qui offusquait leurs convictions.

tt Etrange effet de la même cause sur le frère comme sur la sœur! s'écrie Sainte-Beuve. Laissons la question de détail, et si décriée, du formulaire; allons au fond, jugeons de l'esprit même, c'est-à-dire de cet amour sans bornes pour la vérité. Quelle grandeur morale! Et qu'ils sont heureux ceux qui peuvent souffrir à ce point pour l'intégrité de la conscience, jusqu'à défaillir, jusqu'à mourir! Agonie sainte! Conçoit-on rien de plus admirable que cette si vive, si délicate et si vulnérable tendresse pour la vérité, au cœur de si fermes et si invincibles intelligences? La sœur en meurt, le frère en tombe à terre sans connaissance. Fonteneîle, Gœthe et M. de Talleyrand n'ont pas de ces syncopes-là (2). v

Et comme la hauteur d'àme de Pascal lui rappelle Vinet, il ajoute un témoignage d'affectueuse estime à son ancien ami, mort depuis plusieurs années (3).

Sainte-Beuve ne se borne pas à admirer les personnes,

(1) Port-Royal, t. P', p. 131.

(2) Ibid., t. III, p. 356.

(3) « Un homme de qui (aujourd'hui qu'il u'est plus) on a droit de dire qu'il fut de la postérité et de la race de Pascal, \\. Vinet, parlant de ces douleurs étouffées et coiitenues des hommes de Port- Hoyal, a remarqué ([ue ce qu'il y a eu eux de tendre et d'humain se décèle comme à refjret, mais n'agit que plus fortement : « Des « liens déchirés les l'ont mourir; ils ne pleurent qu'au dedans, mais « leur vie s'écoule avec des larmes profondes ! » Et n'est-ce pas ainsi que lui-même ot mort comme eux? ^ {Port-Royal, t. III, p. 356.)

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il adiniri; et ('oniproiui les aspirations et les sentiuieiits. Dans son enthousiasme pour les suMiniitês ilu mysticisme, il se m«^le souvent une tristesse; m(^me à Tépoqur où il se sera dêiinilivemenl rallié an scepticisme, il aura encore la nostalgie de la foi.

A Et toutefois, dit-il, il y a dans les sentiments de religion, comme dans Tordre des affec lions naturelles, un moment où l'analyse est déjouée, où, avec les pleurs, la tendresse se déclare, où Tonhli de soi, l'abandon involontaire et le touchant sacrifice commencent : c'est l'heure de la passion, de l'atlente amoureuse, de la sainte folie au pied de la croix, de cet héroïsme unique, inénarrable des Madeleine et des sainte Thérèse.

u Je sais ce qu'un esprit d'observation comparée et de science sévère pourrait avoir à ajouter encore; mais une telle opiniâtreté d'analyse serait ici fastidieuse et presque inconvenante; arrivé à ce point, je ne veux que relire l'admirable chapitre de saint Paul sur la charité, et celui de \ Imitation sur l'amour (1). w

L'énigme de la mort et de la séparation lui arrache un aveu. AI. Hamon, perdant une amie chère, élève cette prière à son créateur : u Mon Dieu, si elle a besoin de secours, faites que nous la secourions; si elle n'en a plus besoin, faites qu'elle nous secoure. » ^^ Admirable prière! s'écrie Sainte-lieuve, malheur et tristesse à ceux qui ont perdu des êtres chers et (jui ne trouvent point chaque soir dans leur cœur assez de foi, ni assez d'ardeur à leurs lèvres, pour la proférer (2) ! y-

Il s'identifie avec ses personnages et avec leurs idées; il oublie par moments son point de vue et se tourne vers des adversaires imaginaires de Port-Royal pour réfuter leurs arguments.

tt La prière était donc pour eux, dit-il, cet auxiliaire

(1) Port-Royal, l. V, p. 133.

(2) //>/>/., (. IV, p. 319.

puissant, tout intérieur, toujours agissant, sur lequel ils comptaient pour vivifierl'œuvre, comme d'autres comptent près des eufanis sur l'aiguillon extérieur de la louange. On peut aujourd'hui juger ces Messieurs bien simples d'avoir cru ainsi trouver dans la prière un équivalent, et mieux qu'un équivalent du ressort humain. Je demanderai seulement à ceux qui seraient portés à juger de la sorte, ce que c'est que croire en Dieu, si l'on ne croit pas très vivement à la prière (1) ? «

Par moments, la crédulité naïve des religieux lui arrache un sourire : un des solitaires, tout perclus, a subitement retrouvé l'usage de ses membres en baisant les pieds du cadavre de M. de Sainl-Cyran. « MeiTeilleux effet, à coup sûr, dit Sainte-Beuve, de la vénération fortement éprouvée (2). ^^

Racontant le miracle de la sainte Épine, il ne se bornera plus à sourire, il aura un mot sévère pour un enthousiasme qui lui paraît de l'enfantillage : u Les jansénistes y voyaient le triomphe de leur cause; j'y vois surtout l'humiliation de l'esprit humain (3). ^^

Dans les derniers volumes, il est toujours plus frappé des inconséquences et de l'obstination des jansénistes. Ces religieux s'étaient, dès l'origine, placés dans une situation équivoque vis-à-vis de l'Eglise. Hérétiques et indépendants, ils réclamaient hautement leur titre de fidèles catholiques et proclamaient leur soumission aux autorités. Même lorsque le pape se prononçait contre eux, ils trouvaient moyen d'ergoter et insistaient sur l'excellence de leurs idées, tout en prétendant ne pas désobéir. A partir d'Arnauld, ils s'obslinent à savoir mieux que les papes ce que ceux-ci pensent, el interprètent à leur manière les sentences pontificales (4). Ils résistent opiniâtrement sur

(1) Vort-Hoijal, t. III, p. 498.

(2) Ibid , t. II, p. 205.

(3) Ibid , t. III, p. 177.

(4) Ibid., p. 92.

^ POIIT-IIOY AI, - (I83--I848) Mil

cerlains points, alors que, sur d'autres points aussi essentiels, ils s'en rapportejit aux décrets de rK;{iise.

Les persécutions snlues ne les rendent pas indul'jents envers les protestants; hien loin détre en syin|»atlne avec des chrtMieus qui, comme eux, souffrent pour leurs convictions, ils sont aussi sévères envers eux que les orthodoxes les plus fanati(|ues. Arnauld, j)roscrit et malheureux, approuve les mesures violentes contre le calvinisme (J). - Quant à la révo<ation de l'édit de \anles, dit Sainte- Beuve, et aux rigueurs qui suivirent et précédèrent, Arnauld, sans tout approu\fer, est en somme pour la politique du roi; il est catholi(jue et royaliste plus que chrétien. Il a de ces duretés et de ces aveuglements du sens moral qu'on a peine à se figurer et à comprendre chez un si nohie persécuté (2). « •

L'historien avoue à ses lecteurs les désappointements que lui cause l'attitude des jansénistes ; selon sa coutume, il prend son lecteur comme confident. « J'aime mon sujet, dit-il au livre III, je le révère, mais j'y hahite depuis des années et j'ai eu le temps d'en faire le tour : j'en sais les côtés faibles et bornés, et comme rien ne m'oblige à les dissimuler, je les dénonce (3). «

La première génération, celle de Saint-Cyran et de Pascal, avait de la grandeur; la supériorité morale et la portée intellectuelle de ces hommes étaient remarquables; la seconde génération, malgré la vigueur d'un Arnauld et la finesse d'un Nicole, a bien des limites et des étroitesses.

Au livre V, Sainte-Beuve continue ses 'confessions. Alalgré son désir d'impartialité, mille pensées contraires se partagent son esprit à la lecture des récits écrits par les religieuses durant les persécutions de 1661 à 1665.

(1) Port-Royal, t III, p. 310.

(2) Ihid., t. V, p. 320.

(3) Ibid., 1. III, p. 94.

« L'impatience, dit-il, je ravouerai, est un de ces premiers sentiments (1). n Pourquoi ne pas montrer quelque docilité, puisqu'elles se prétendent bonnes catholiques? Pourquoi cet esprit frondeur qui va jusqu'à toiuner en ridicule un homme qui se met en quatre pour les tirer d'affaire par une transaction (2)? Enfin, à la dernière heure, au moment où Port-Royal est à l'agonie, pourquoi une vingtaine de filles, vieilles, infirmes et ignorantes, vont-elles compromettre à toujours leur cause par un acte de méfiance (3)?

En 18i6, déjà, une certaine lassitude se trahit; il se plaint que son sujet lui ait été dérobé par Victor Cousin, il donne des éloges au célèbre philosophe et historien, « un des plus grands esprits de ce temps-ci ^5 , qui soulève ses lecteurs par l'entrain de sa verve et l'éclat de sa plume, qui présente ses personnages avec '^ un magnifique talent et une plénitude de langage assez au niveau des hauteurs du grand siècle pour justifier l'intérêt excité et le retentissement universel « . Puis, très habilement, et selon un procédé où il est passé maître, Sainte-Beuve glisse à la faveur de ces témoignages d'admiration quelques critiques assez vives, bien qu'indirectes, 'i II est résulté pour moi de ces diverses circonstances, et des autres complications fortuites dont la vie ne manque iamais, bien des délais involontaires, un ralentissement inévitable, et pourquoi ne pas le confesser? un certain dégoût, non pas certes pour mon cher et intime sujet, mais pour cette publicité bruyante à laquelle, portion par portion, je le voyais s'en aller en proie. J'y reviens aujourd'hui, à mon heure, dans une disposition d'esprit (jui s'y retrouve conforme; j'y reviens légèrement mortifié, ne souhaitant plus qu'une chose, achever dignement

(1) Port-Royal, t IV, p. 136.

(2) Ibid , p. 200

(3) Ihid , \. VI. p. IH'k

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de le traiter, en élaiil de plus en |)lus vrai, sincère, indépendant, indépendant même du sentiment profond qu'il m'inspire (1). «

\i.n 1857, Sainte-Heuve, après avoir terminé son yrand ouvrage, y ajoute \\\\ post-scriptnm . Il constate avec tristesse que sa longue intimité avec les gens de Port-Royal ne lui a pas apporté la paix. Il avait entrepris cette étude avec enthousiasme, il l'a terminée à force de travail et par devoir. ^ Jeune, inquiet, malade, amoureux et curieux des fleurs les plus cachées, je voulais surtout à l'origine, en pénétrant le mystère de ces âmes pieuses, de ces existences intérieures, y recueillir la poésie intime et profonde qui s'en exhalait. Mais à peine avais-je fait quehjues pas, que cette poésie s'est évanouie, ou a fait placeà des aspects plus sévères : la religion seule s'est montrée dans sa rigueur, et le christianisme dans sa nudité. Cette religion, il m'a été impossible d'y entrer autrement (|ue pour In comprendre, pour l'exposer... J'ai eu beau faire, je n'ai été et je ne suis (ju'un investigateur, un observateur sincère, attentif et scrupuleux. Et même, à mesure que j'ai avancé, le charme s'en étant allé, je n'ai plus voulu être autre chose (2). y^

Son secrétaire, Jules Levallois, nous raconte la pénible impression qu'il éprouva lorsque Sainte-Beuve, un matin d'août 1857, lui dicta « cet éloquent et désolant ^joa7scriptum y> (3). Sur ses instances, le critique attendit plusieurs années avant de joindre ce fragment au dernier volume de Port-Royal.

Dans ses lettres, Sainte-Beuve reconnaît la modification graduelle de son point de vue. - Mes idées n'ont pas été sans varier pendant les longues années que j'ai suivi ce travail. La sincérité m'obligerait pourtant à dire où j'en

(1) Port-Royal, t. Ht, p. 4.

(2) Ibid,, t. VI, p. 243, 245.

(3) Jules I.KVALLOi?, Saivte-Reuvr, p. 85.

no SAINTE-BEUVE. — L'HOMME ET LE POETE

étais en le terminant. C'est plutôt vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis des autres que j'ai tenu à constaler l'état, triste ou non, mais non ,eml)elli, de ma conviction et de ma conscience (l). "

Jules Levallois, et d'autres critiques à sa suite, ont quelque peu exagéré le changement d'attitude de Sainte- Beuve vis-à-vis de Port-Royal. Si, comme l'auteur le reconnaît lui-même, l'esprit critique s'est peu à peu « infiltré au bas des pages ii , l'ouvrage n'en garde pas moins sou unité. Il y a eu dans son esprit une évolution, mais non une contradiction. Jamais il n'a renié son admiration première pour les grands jansénistes. A la fin de l'ouvrage, il rend un dernier hommage à leur vigueur et à leur intégrité : « Oh ! que si jamais il y avait un moyen pour la France, pour ce pays d'honneur et de folie, de devenir un pays de force et de légalité... c'eût été à condition que l'élément janséniste, si peu aimable qu'il fût..., n'eût pas été tout à fait évincé, éliminé, qu'il eût pris rang et place régulière dans le tempérament moral de la société française, qu'il y fût entré pour n'en plus sortir (2). «

Si Port-Royal avait vécu, il aurait donné à la nation la solidité et la consistance; ces hommes étaient des gens « avec qui l'on savait sur quoi compter; caractère qui a surtout manqué à nos mobiles et brillantes générations françaises « .

Quelques-uns des plus beaux passages sur la prière et l'adoration se trouvent dans les derniers volumes.

(1) Nouvelle Correspondance, p. ?>05. De même dans une autre lettre, il dira : n. ... L'ouvrage n'a peut-être pas été conçu et exécuté tout entier dans un seul et même esprit. La jiJiilosophie s'y est infiltrée de plus en plus au bas des pages et comme dans le soussol, c'est la note qui exprime le plus souvent ma pensée de fond et de derrière, t (J Trolb4T, la Salle à mançjer de Sainte-fîeure, p. 284.)

(2) Port-Royal, t. VI, p. 192.

* PORT-ROYAI, » (18.17-1848) 171

Vax i\ë\n[i\v son iiiipatienci», Sainlp-Beuve conserve loiijoiirs un fond de sympathie |)oiir ces relijpeux perséciilés. Il ne cache pas son indi'piation devant l'odieuse intransigeance de Louis XIV; penseur lihre, il prend intêrOI aux souHrances de ces indépendants. Il aexpli(|ué lui-niôine son |)oint de vue dans une lettre à un catholique qui lui reprochait ses variations. « Sans prétendre à plus d'unité et d'homogénéité (|u'il ne convient dans ma vie littéraire, je ne crois nullement être en contradiction avec moi-même autant (|ue vous le su[)posez, et mon ouvrage de Port-Royal notamment, que j'achève en ce moment de réimprimer, après l'avoir complété, en sera la preuve. C'est, après tout, la défense des convictions persécutées, ces convictions ne fussent-elles pas les miennes (I). «

L'effort d'impartialité accompli par Sainte-Beuve apparaît dans la manière dont il a traité les jésuites. Désireux de ne pas se laisser influencer par les sévérités de Pascal, il consulta son ami Collombet, avocat moral des jésuites, qui lui communiqua tout ce qu'on pouvait alléguer en faveur de cette congrégation. Il entendit donc les deux parties tour à tour et forma son opinion en toute indépendance (2). Il relève les inexactitudes, les injustices, de Pascal, il cite une page éloquente d'un jésuite racontant le dévouement héroïque des Pères missionnaires. Après avoir rappelé tous les arguments ignorés des lecteurs des Provinciales^ après avoir rendu un respectueux hommage aux vertus et aux talents des jésuites, Sainte-Beuve dit enfin sa propre opinion. Son verdict a un poids d'autant plus grand qu'il a fait preuve d'impartialité et qu'il n'a pas ménagé les reproches à Pascal. ^ Les individus, dit-il, peuvent être généralement bons, c'est le corps ei l'esprit de ce corps qui est détestable (3). ^^ Les jésuites,

(1) Nouvelle Correspondance, p. 242.

(2) Lettres inédites de Sainte-Beuve à Collombet, p. 85.

(3) Port-Royal, t. III, p. 1.3L

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eu s'efForçaiit de demeurer fidèles aux vérités chrétiennes dans leur conduite privée, défigurent ces mêmes vérités par des sophismes lorsque leur emprise sur les âmes est en jeu. u ... Ils ont introduit l'adresse humaine sous l'Evangile, et installé le machiavélisme à l'ombre de la croix (1). »

Sainte-Beuve montre ensuite les conséquences de la u dévotion superstitieuse et absolue » envers le supérieur, dévotion qui favorise une ambition démesurée dans les rapports de la « Société ■>^ avec les hommes du monde. Par une aberration de jugement, ^ la terre entière paraît, du premier jour, une conquête naturelle à Loyola v (2). Enfin, l'historien résume en une phrase cinglante sa définition de l'esprit jésuitique. « Au reste, pour le reconnaître vrai, cet esprit dénoncé et décrit par Pascal, cet esprit caressant, câlin, énervant, qui tente toujours et chatouille à l'endroit de l'intérêt, cet esprit diabolique et calomniateur, et qui en même temps ne sait pas haïr d'une haine honnête et vigoureuse... qui vous ofire toutes les facilités et toutes les dispenses, mais seulement si vous lui donnez des gages et si vous êtes à lui; esprit adultère de l'Évangile; tout à soi et aux siens; qui est comme un petit souffle demi-parfumé, demi-empesté. . . et qui, sous air de douceur et en l'adulant, convoite éternellement le royaume de la terre « — tous ceux qui ont vu cet esprit à l'œuvre à notre époque, " lui sauront dire, en le démêlant dans son essence et en le détestant jusqu'au bout dans sa moindre haleine : Toij toujours toi! » (3).

Tout dilettante qu'il était, Sainte-Beuve savait, à l'occasion, s'indigner. Port-Royal est une œuvre remarquable, autant par la solidité de l'érudition que par la puissance d'émotion qui l'anime. Malgré ses dimensions

(1) Port-Royal, t. III, p. 133.

(2) Ihid., p. 138.

l3) Jbid', |). IVO. IVl.

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('\a«}ôr(^os, maI<(iT dos lon»}U(Mirs, des citations fréquentes, celle vaste étude est l'œuvre d'un poète. (Vest le poète, encore plus que l'histoiien, qui fait sur«jir devant nous ces figures graves, pâlies à l'ombre du couvent; c'est le poète qui nous empoigne par le récit de la journée du guichet, c'est le |)oète qui entre avec tant de pénétration dans les aspirations de ses personnages.

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