LES AFFECTIONS
La rupture avec lAIme Hugo entraîna un bouleversement profond dans la vie de Sainte-Beuve. Obligé de renoncer à raifection de son amie, il renonce en même temps à la poésie. ^ Je ne fais plus de vers depuis un certain jour, écrira-t-il en 1858. Ce n'est pas tant Faccablement des travaux et Tinvasion de la prose qu'il en faut accuser. Chanter, pour moi, c'était la même chose qu'aimer et être aimé, le désirer ou l'espérer. Tout cela, à un certain jour, s'est tu dans mon cœur. «
Il fait allusion au Livre d'amour qu'il avait relégué dans le secret d'une armoire. « J'ai des vers bien anciens et non publiés. C'est l'histoire vraie, le récit saignant et cru de mes attaches et de mes déchiremens de cœur. Comme cela ne s'adresse ni à une Iris en l'air, ni à une nuageuse Elvire^ mais à un être fort réel et fort existant, cela n'est pas publiable, et ne le sera peut-être jamais convenablement. Celui qui exécutera après moi mes volontés sera juge souverain, dans sa délicatesse. Le deuil intérieur définitif est la mort du chant (1). «
Bien qu'il n'écrive plus en vers, la veine poétique subsiste en lui, il déclare fréquemment son regret de la poésie et sa reconnaissance envers ceux qui voient en lui autre chose qu'un pur critique (2).
(1) Lettres à Adèle Couriard, 18 janvier 1858.
(2) Il écrit à Kdmond Scherer pour le remercier d'un article : I II m'était impossible de désirer quelque chose de plus agréable et de plus consolant pour l'ancien poète qui vit, à demi enseveli, tout au fond de moi. V^ous avez su toucher tous les points les plus déli-
Après l'idylle de Lausuiino, il renlre à Pans, assez Irlste. Au chajp'in d(» cd'iir s'ajoule une désillusioii iulclleetuelle. Sa cou naissance du clirislianisnK^ proleslanl et sa lonjjue iutiuiilè avec les hériticjues jansênisles ramènent à une douloureuse conclusion : il doit s'avouer incaj>al)le de se rattacher à la religion chrétienne. II marquera dorénavant envers le christianisme une attitude attristée, parfois respectueuse et reconnaissante, j)arfois hostile et ironi(|ue. Quelques années plus tard, il écrira à linet : u Votre lettre m'a touché, honoré; mais je me trouve toujours sans parole devant vos éloges, m'en sentant si peu digue, passé que je suis à l'état de pure intelligence critique et assistant avec un œil contristé à la mort de mou ctrur. Je méjuge et je reste calme, froid, indifférent; je suis le mort et je me regarde mort sans que cela m'émeuve et me trouble autrement (1). y)
A son retour à Paris, il est repris par le tourbillon et retrouve bientôt les préoccupations qui l'en avaient chassé. Il jette un regard de regret vers les mois écoulés à Lausanne. Dans cette existence de fatigues et de dispersion, il est incapable d'envoyer à Juste Olivier t aucune fleur, aucun sourire ^ pour l'année nouvelle (2). Toutefois, il se fixe dans la capitale, car malgré son amour pour Lausanne, il sait bien que la grande ville est pour lui le meilleur lieu d'études.- Où trouver les ressources offertes par les grandes bibliothèques? Peut-être est-il ramené
cats et les plus décisifs, ceux que bieu peu de critiques avaient daigné discerner jusqu'ici, n {Correspondance, t. I", p. 288.) De même, eu 1869, quelques mois avaiit sa mort : a. (^)uoique les vers m'aient depuis longtemps abandonné, et que ce que j'appelais un peu orgueilleusement mon chant soit éteint, il y a beaux jours, les sentiments qui m'inspirèrent me sont toujours présents, ne fût-ce que comme regrets; et ceux qui, comme vous, daignent m'y reporter en idée sont sûrs de toucher en moi une fibre toujours viiante. » (Xouvelle Correspondance, p. 351.)
(1) Correspondance, t. I", p. 130
(2) Correspondance avec M. et Mme Olivier, p. 125.
malgré lui et par une pensée instinctive vers Tendroit où habite Mme Hugo?
L'article sur La Rochefoucauld reflète son désenchantement. Il dit adieu aux espérances de sa jeunesse et coule ses pensées dans des maximes imitées du grand désabusé. Sa jeunesse d'àme a disparu, emportant ses amours et ses admirations (1), il est u un célibataire aigri v; pour lui la vie devient plus difficile... « et se complique davantage à mesure qu'elle avance et qu'elle se dénué « (2). ïl n'a pas encore pris son parti d'avoir perdu l'affection de son amie, par moments s'ouvre en lui « comme une plaie qui saigne et ne veut pas se fermer ^5 (3) .
Sa désillusion s'étend à toutes les branches de l'activité humaine, il se méfie de la philosophie systématique, il ne croit pas à la solidité de l'édifice social, il doute même de la vérité. Au milieu d'un scepticisme aussi radical, il trouve un calme relatif dans la résignation; puisque l'homme est voué à l'incertitude sur toute la ligne, le mieux est de s'accommoder de son sort, avec la consolation de n'être pas dupé (4).
Sainte-Beuve revient alors à son fonds de croyance d'avant le romantisme. La vraie philosophie ne prêche pas et ne discute pas, elle se borne à constater les phénomènes, à extraire du spectacle de la vie des leçons de sagesse (5). Il n'est pas un apôtre et ne combat pas ceux qui ont une religion, il croit seulement trouver le repos dans la certitude de sa propre clairvoyance.
Sa conception littéraire se constitue peu à peu et se * modèle d'après sa conception philosophique. Jusqu'alors sa critique avait été un instrument de propagande ou le
(1) Portraits de femmes, p. 317, pensées XXVI et XX VH.
(2) Ibid , p 316, pensée XXIV.
(3) Ibid., pensée XXV.
(4-) G. MicnMT, Sainte-Heure aranl les ( Lundis % p. V^R et suivantes.
(5) Id., ihid., p. V63.
LKS AFFK('.TIO\S (183--1850) m
miroir (les in (liuMiccs suhies; il «Milrcvoil maintenant une (•iili(Hie |)liis modeste, simplement explicative, impartiale el ouverte à tous (I). Il sera prêt à étudier toute forme de vie el à la présenter à ses lecteurs avec une éjjale sympathie, mais il refusera d'en<jager sa personnalité. u Votre conclusion, êcrira-t-il à un critique, est celle à la()uelle mo!i ambition d'écrivain, dans un tel sujet, avait aspiré le plus; ne i)as seulement comprendre, mais sentir, mais aimer jusqu'à un certain point et par le fond rester libre toutefois et être souverainement dctaclié de croire (2). iî
11 cherchera, par la fréquentation des hommes, par l'observation, par la lecture attentive des œuvres, à enrichir sa connaissance du cœur humain. Cette gymnastique de psychologue le consolera des mécomptes de sa vie sentimentale ou des dégoûts de la vie quotidienne, ci Moi, depuis mon retour de Lausanne..-, écrit-il à Tabbé Barbe, je me suis laissé reprendre aisément à la vie de Paris. Je travaille, mais surtout je regarde, je vis en me dissipant, en tâchant toutefois de faire tourner à Texpérience des hommes et des choses ces perpétuels écarts (3). n
. Aux doctrines abandonnées, il n'eu substitue aucune ; sa critique n'a plus de but en dehors ni au-dessus d'ellemême (4), elle ne cherche pas les grandes théories historiques, elle est avant tout une analyse et une explication (5). Sainte-Beuve se donnera pour tâche de recueillir des renseignements nombreux et précis, de sonder les origines des âmes et des intelligences. A son lecteur d'utiliser ces données et d'en tirer des conclusions. Il assumera le rôle modeste de guide, se refusant à dégager
(1) G. MiCHAii, Sahife-Beitre -firant /es « Lundis % p. 3'25.
(2) Correspondance, t. II, p. 280
(3) Xourelle Correspondance, p. 58.
Ç^} G. AIiCHAn, Sainte-Beuve avant lés a Lundis », p. 327. (5) Id., ibid , p. 3V3.
des principes généraux, afin d'éviter de faire fausse route (1). Il croit bien à une force supérieure relia-nt les événements, mais il est convaincu de notre insuffisance à saisir la loi qui régit les conflits entre hommes et nations (2).
Il s'écarte, mais sans rupture violente, du romantisme qui est une doctrine. Il relève toutes les promesses que cette école n'a pas tenues. Elle n'a pas donné de poème épique; au théâtre, elle n'a rien ajouté qui vaille les pièces classiques; elle s'est abandonnée à un débordement d'imagination; elle a faussé l'histoire, faussé les sentiments, et n'a pas pris la peine d'étudier les sujets qu'elle traitait (3).
Par réaction, il se retourne avec une sympathie nouvelle vers les classiques qu'il regrette d'avoir méconnus. Les fautes de goût commises par ses contemporains l'aident à apprécier la discrétion du siècle de Louis XIV. Les disparates de Victor Hugo, qui le choquaient déjà en 1827 et qui, depuis lors, se sont encore accentués, confirment la justesse de l'idéal entretenu par les Racine et les Boileau. Par tempérament, Sainte-Beuve redoute les teintes heurtées; sa poésie, nous le savons, affectionne les couleurs adoucies ; l'accalmie de l'âge mûr et une évolution graduelle développent en lui ce sens de la mesure. Il loue Louis XIV et son temps et rétracte certaines critiques d'autrefois. Il cherche à ramener ses contemporains à l'admiration de l'antiquité. La culture grecque et latine est « la patrie première 15 , le point fixe et lumineux pour s'orienter dans les écarts comme dans les retours (4).
Cette tendance vers l'ordre et la règle a son contrecoup dans l'attitude de Sainte-Beuve en politique. Il
(1) G. MiCHAUT, Sainte-Reuve avant les n Lundis », p, 513.
(2) ID., ibid , p. 537.
(3) Id., ibirl , p. 477, 478.
(4) Id., i/m/ , p. 481.
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oublie ses velléités démocraliijiies de IS30 et s'aceommodc du gouveriieinenl établi. Kn 1840, il devient loiiclionnaire et accepte la place de conservateur à la nibli()llié(|ue .\!azarine. Il est satisfait de voir son mérite consacré ofliciellement et son avenir matériel assuré.
Mal;jré ce ralliement à la monarcbie, Sainte-Beuve entend ne pas compromettre son indépendance ei sa dignité. Conscient de sa valeur, il a des moments d'buineur lors(ju'il voit d'autres écrivains occuper dans l'Etat (les postes éminents. Il affecte une certaine bauteur visà-vis des bommes puissants afin de leur montrer qu'il s'estime leur égal. Il reprocbe à Villemain les plaintes (|ue ce critique a émises sur lui à des tiers, n Les années plus encore que les voyages m'apprennent à me passer d'autrui, lui écrit-il, même quand cet autrui est fertile en grâces; à croire moins que jamais aux amitiés efTectives, aux choses désintéressées... (1). «
Envers Cousin, il prend parfois un ton de raideur excessif. Exaspéré devoir le brillant bistorien s'aventurei à propos de Pascal sur le terrain de Port-Royal, il lui dit son irritation avec une franchise âpre (2). S'efi'orçaut d'obtenir une pension pour la belle-sœur du poète Delille et rencontrant de la malcomplaisance auprès d'un personnage haut placé, il adressera à ce dernier la plainte suivante : « Monsieur, votre résistance à l'œuvre que je croyais si possible et qui a paru telle à presque tous nos confrères à qui j'en ai parlé en particulier me pousse vraiment à bout; vous êtes toujours le même, monsieur ; vous affectez en vain une bienveillance personnelle que vous n'avez jamais eue... (3). »
Sainte-Beuve, définitivement installé à Paris, organise son existence. Son poste de bibliothécaire fait de lui un
(1) Correspondance, t I*^, p. 100.
(2^ Ibid , p. lie.
(H) Ibid , p. 1V9.
homme établi; de nombreuses relations dans la meilleure société apportent une diversion à ses travaux. Après quelques années, comme tout espoir de regagner Tamour de Mme Hugo est perdu, il songe- à se fixer dans le mariage. Il nous dit dans Port-Royal la crise que subit l'homme placé au milieu de la vie. '^ D'anciens goûts refoulés qui se vengent, des tendresses naturelles non employées qui murmurent, l'approche de Tàge de quarante ans qui fait crise si souvent dans les organisations sensibles, une sorte de premier courage de la jeunesse dont le ressort se brise et qui ne relient plus les craintes fébriles continuelles d'une imagination que l'injustice du monde a blessée... (1). ->•>
Tous ces troubles qu'il définit si bien, il dut les éprouver. A cette époque, il écrivait à ses amis Olivier : ce Vous prendrez idée de tout ce que j'agite d'extrême en ma détresse quand je vous dirai que le mariage! lui-même s'est présenté à mon esprit avec ses chances et n'a pas été tout d'abord anéanti et que je me suis demandé s'il n'y avait pas de ce côté un port, un gazon où l'on échoue (2). -^
Parmi les salons qu'il fréquentait, celui du général Pelletier était un des plus hospitaliers. Sainte-Beuve se prit d'amour pour la plus jeune fille du général. In soir, après qu'elle avait joué une sonatine de Mozart, l'écrivain s'approcha d'elle et laissa errer, raconte-t-il, ^ une main distraite et ignorante sur le clavier d'un piano encore tout frémissant. . >•> ; l'aînée vint à lui et dit avec un sourire : c- Essayez, qui sait? Les poètes savent beaucoup d'instinct. Peut-être savez-vous jouer sans l'avoir appris. — Oh! je m'en garderai bien, dis-je ; j'aime mieux me figurer que je sais et j'aime bien mieux pouvoir encore médire : peut-être! « La cadette était là,
(1) Porl-Jioynl, I. VI, p. 18.
(!) Coirespondance acec M. et Mme Juste Olivier, p. 138.