‹ Sainte-BeuveChapitre 15 sur 31 · I.KS AKFKCTIOMS (I88T-I850) 1 H · texte numérisé non relu

I.KS AKFKCTIOMS (I88T-I850) 1 H

lU truvaillHieut ensciuMc, piruaicut (jnelqur livre latin ou Iraiiiiisaienl dos poésies anjjlaiscs. Saiiite-Heuve siibissail le clianiie de celle enfant sérieuse et si conipréliensive des choses littéraires. Car Ondine, comme sa mère, avait le don de la poésie. Mn automne 1S4(), elle adressait une pièce à Sainte-Beuve pour l'inviter.

Klle revint à Paris au moment où ce dernier avait besoin de consolation, à l'heure où la porte du général Pelletier se fermait pour toujours derrû'^re lui. Sainte-Beuve s'abandonna à la douceur de cette affection nouvelle. Peut-être même songea-t-il à épouser Ondine. I.e passage suivant d'une lettre à Mme Bascans semble le suggérer : Cl II m'est survenu toutes sortes de mécomptes dans mes affaires privées, et je me trouve hors d'état de suffire, pour le moment, à l'engagement que j'ai pris de concert avec vous... Tout cela m'a donné bien de l'ennui et du travail de tète, mais la partie la plus sensible pour moi est Timpossibilité où cela me réduit, pour le moment, de faire face à une dette, la plus sacrée pour moi et la plus douce (1). »

Toutefois, leurs rapports restèrent purement amicaux et quelques années plus tard Ondine épousait M. Jacques Langlais, avocat et député.

Il est étrange que Sainte-Beuve, avec ses rêves de "tie domestique et ses besoins d'affection, ait laissé échapper cette dernière occasion de fonder une famille. Fut-il effrayé par les dix-sept années d'âge qui le séparaient de Mlle Valmore? Craignait-il de s'unir à une personne de santé délicate? Sainte-Beuve n'était plus un jeune homme depuis de longues années; accoutumé à peser les actes et les sentiments, la réflexion s'était développée en lui au détriment de la volonté. De plus ses habitudes de célibataire le poussaient à chérir sa liberté chaque année davantage. Fort probablement il s'attacha à Ondine d'un

(1) Correspondance, I. I", p. 140.

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amour tendre, à demi sentimental, à demi paternel, comme Tamour qu'il éprouvera plus tard pour Adèle Couriard; le temps passa et il ne put prendre sur lui de s'engager irrévocablement. Du reste, son cœur était occupé dans ces années par un sentiment destiné à devenir bientôt dominant et passionné.

Sainte-Beuve avait fait la connaissance de Mme d'Arbouville cliez le comte Mole, son oncle. Très vite une sympathie réciproque les lia. Pour obtenir les bonnes grâces de sa nouvelle amie, il se montra câlin et timide et^ s'employa auprès des revues pour obtenir la publication des nouvelles qu'elle avait écrites. Il établit pendant plusieurs années un siège en règle autour de Mme d'Arbouville sans jamais parvenir à une victoire complète.

Il avait, en amour et en amitié, des notions singulières.

u Posséder, dit-il, vers Page de trente-cinq à quarante

ans, et ne fût-ce qu'une seule fois, une femme qu'on

connaît depuis longtemps et qu'on a aimée, c'est ce que

j'appelle planter ensemble le clou d'or de l'amitié (l). i'

Le sens psychologique de Sainte-Beuve est ici en défaut. Dans le cas particulier, son égoïsme masculin l'égara et fut pour lui une cause de souffrances.

iMme d'Arbouville avait alors une treiitaine d'années. A défaut de beauté, elle possédait le charme de la distinction, de l'intelligence, delà bonté. Sainte-Beuve la range dans la classe des femmes qui auraient dû être belles, mais a qu'un simple accident a voilées, et en qui tout révèle la première intention naturelle " .

En dépit de ses principes, il avait le cœur tendre, ses lettres trahissent une constante sollicitude pour son amie : « Croyez bien que je sens la délicatesse et la vérité de certaines choses que vous médites, lui écrit-il; aussi n'en suis-je que plus précipité dans le non-espoir! Oh! que je

(1 ) Clou d'or, p. IV.

LES AFKF.r.TIOKS (l837-I850) ISf.

voudrais au moins (pic rien pour vous ne se initial (ramer à tout ceci (1) ! 1'

HiiMilôl il se plainl de sa |K)sili()i) amhi'juë au()r('s d'elle, u Jamais, dil-il, je ne |)ourrai supporter avec la moindre douceur celle silualion miliyi^M' (jue vous me faites; jamais, malyn'' Ions mes dt'sirs et mes vœux. N'y a-t-il donc, de votre pari, rien autre chose de possible (2)?.)

Mme d'ArbouvilIe, nous dit Sainte-Beuve, « est un charmant nu'Iange de bon sens, de lég(*retc', de coquetterie et de vertu " (3). « Sous tous ces airs de raison, elle est pins lii're (|ue tendre, plus glorieuse que passionnée ii , s'êcrie-t-il à une heure de dépit.

Avec beaucoup d'habileté, Mme d'Arbouville maintient son ami à une distance respectueuse sans toutefois le décourager entièrement. ^ On traite ainsi les prisonniers qu'on veut conserver pour un certain temps, lui écrit-il ; on leur donne juste assez de nourriture pour qu'ils n(^ meurent pas (4). ^^

Humilié par son esclavage, il a quelquefois des mots amers. « Voyez-vous, chère madame, vous ne savez pas les paroles qui touchent, qui apaisent, quelque chose qui ne soit pas écrit en vue de votre gloire (5). »

L'acuité de sa passion lui rappelle tout ce qu'il a souffert par la femme depuis son enfance et les moyens employés pour étourdir sa soufî'rance : « J'ai compris qu'il fallait être philosophe et aussit(^t j'ai hardiment porté la pierre infernale aux racines trop tendres de mes senti-

(1) Clou d'or, p. 16.

(2) Ibid., p. 51.

(3) Ibid., p. IV.

(4) Ibid , p. 66. De même ailleurs : n Je sais maintenant ou jamais la mesure de cette affection ; je sais ce que c'est que de faire dépendre son bonheur unique do vous, d'une parole de vous, i {Clou d'or, p. 33.)

(5) Ibid., p. 56.

ments, j'ai brûlé, brûlé, j'ai en bonue partie détruit. Je ne sais pas tout à fait comment ou abolit les sentiments; mais je sais des recettes sûres pour les arrêter, les ravager en moi, les empoisonner. Ils ne servent qu'à Iroubler la vie. Vous voyez que je n'aurais pas dû vous écrire : mais vous autres, pauvre cbère madame, vous autres belles dames du monde, vous ne savez pas ce que vous faites en jouant ainsi sans cesse avec les lions et les ours (1). î)

Certains passages de ses lettres ont le même accent douloureux que nous avons rencontré dans les confessions de Volupté (2). Si son amour pour Mme d'Arbouville fut pour Sainte-Beuve une cause de désenchantement et de tristesse, il ne lui en apporta pas moins beaucoup de douceurs. Sans être au même diapason, l'affection de cette dame était réelle et profonde. Elle était pour lui à la fois l'ennemi qui envoie les blés-; sures et l'infirmière qui les panse. Il y avait chez elle, comme souvent chez les femmes, un mélange d'égoïsme et de bonté : tandis qu'elle s'ingéniait à le consoler, il ne lui déplaisait pas de voir son ami souffrir par elle. Elle était peinée quand il parlait des échecs qu'il subissait auprès d'elle (3), ou qu'il se disait malheureux (4). Elle

(1) Clou d'or, p. 43. Ce passage est à rapprocher du fragment suivant : « Je suis tenté de demander à la première femme facile l'ombre des plaisirs désormais séparés de l'amour. » [Clou d'or, p. 29.)

(2) « Je n'ai plus de printemps : ce qu'ils me font éprouver de douloureux est impossible à dire. Le désir lui-même me devient une douleur insupportable; j'aime mieux la tristesse unique, habituelle, m'y enfoncer et m'y abreuver. » {Clou d'or, p. 50.)

Ou encore : « Je me retrouve donc seul, sans illusion, et je lutte à nu et à cru avec ma morsure : qu'y a-t-il d'étonnant que je ne trouve point de parole pour vous! Je me tourne et me retourne sur le flanc, appuyant sur mon mal et me demandant s'il n'y a pas moyen de guérir et d'échapper, i [Clou d'or, p. 62.)

(3) Léon Skché, Mme d' Arhoumlle, p. 170.

(4) ÏD., ihid . p. 30.

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protestait (le tout soi) attaclionient pour lui et du hosoiii (ju'elle avait de lui a Vous êtes aimable, vous êtes bon, vous êtes ami. Soyez content de tout cela w, lui écritelle (1). Ses témoignages sont fréquents et parfois émus « Vous êtes le plus alfectueux et le plus durable des .iniis, vous êtes un exemple uni(]ue, vous êtes cet aioés (|ui lleurit tous les cent ans — j)aitout oii je passe, le parfum de votre amitié charme tout le monde — et moi, je compte sur celle amitié comme si les biens de ce monde étaient de fer et qu'on nVût jamais vu un anneau se rompre (2). «

Ailleui-s, elle rend hommage aux qualités aimantes de Sainte-Beuve : ^i Vous savez aimer, vous! C'est là le meilleur don que Dieu vous ait fait. (]onservez-le précieusement (3). w

Mme d'Arbouville aimait son mari et se sentait sûre de son propre cœur. Elle ne craignait pas de recevoir Sainte- Beuve tous les jours, dans son salon, à une heure qui lui était réservée; en été, il venait séjourner auprès d'elle au château de Champlàtreux.

Cette femme était digne du culte qu'elle inspirait à Fécrivain. Par son intelligence, par ses dons poétiques et par le charme de sa conversation, elle était une amie précieuse.

Outre ces talents, elle avait une àme très élevée. Sans être aucunement prêcheuse, elle ne pouvait s'empêcher de regretter le scepticisme de son ami. Elle aurait aimé le voir s'abandonner à l'amour de Dieu. Etant entrée un jour dans une chapelle pour se recueillir, elle écrit, à son retour : - Le souvenir de vos paroles amères contre moi, et surtout contre les plus

(1) Léon SiÉCHK, Mtne d'Arbourille, p. 129.

(2) Id , ibid., p. 222.

(3) Id., ibid., p. 258. De même à la p. 276 : & Vous m'avez écrit de bonnes, de douces lettres qui me fout le plus grand plaisir à lire et qui me donnent du courage dans mes maux, i

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graves croyances, m'est tellement resté dans le cœur que, revenant de Téglise, je ne sais quel instinct me pousse à vous écrire... J'ai demandé avec larmes à, Dieu de donner au cœur de mes amis deux croyances : : l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu. J'ai de- \ mandé aux larmes d'arracher de ces mêmes choses l'amertume, le vide, le désordre dos pensées. Oh ! Il si vous eussiez été là auprès de moi dans cette chapelle, dans ce silence, dans cette obscurité, au pied de ce tombeau, dans ce grand calme, si j'avais pu vous regarder au moment où mes larmes coulaient, je crois que votre cœur aurait senti aussi un peu de l'émotion qui vient de la foi. Ah! monsieur, vous soumettez votre croyance à votre raisonnement, et jamais à votre cœur! Il est des choses qu'il faut comprendre par l'émotion. Esprit borné, nous voulons analyser l'infini, et quand notre vue myope ne perce pas les nuages, nous nous drapons avec orgueil et sécurité dans notre aveuglement, comme César dans son manteau pour mourir! Ah! Venez donc être ému, un jour! Cela tue tous les raisonnements (1) ! «

Sous l'empire de sa passion, la muse de Sainte-Beuve eut un court réveil. Pour fléchir Mme d'Arbouville, il exalta les charmes d'un amour partagé. A cette époque de la vie où bientôt la jeunesse va nous quitter, il est doux de s'abandonner à l'affection.

Amie, il faut aimer quand le feu couve encore.

Amie, il faut aimer pour qu'à l'heure où tout passe, A l'âge où toutes fleurs quitteront le chemin, Dans les landes du soir, en entrant tête basse, Nous nous serrions la main (2) .

(1) Léon SÉCHÉ, Mme d'Arbouville, p. 58, 60.

(2) Id., ibid , p. 281.

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