‹ Sainte-BeuveChapitre 17 sur 31 · I.KS AFKKCTIO\S (1831-1860) I ■.» I · texte numérisé non relu

I.KS AFKKCTIO\S (1831-1860) I ■.» I

nii(Mi\ se renieillir, elle refusa de le recevoir (1). Elle niouriil le l2"J mars 1850. ' va do.ç^xrwK t . r^-^vw^t v«riv«.i

Bien (prelie n^nit |>as inodiliê criiiie inanitMo marquée l'orientalion iutellecluelle de» Sainle-Heuve, elle o('CU|)a néanmoins une place considérahie dans sa vie. Par sa dislinelion, par son inlelli;{enle sympathie el j)ar l'atmosphère plus pure dont elle renveh)j)pa, elle accentua en lui le jjoùt de la mesure, elle affina son sens déjà très délicat des nuances. Ce contact habituel avec une nature aristocratique développa les dons d'analyse de l'écrivain qui savait dessiner les portraits de femmes d'un crayon si léger et si subtil.

Kn J845, une brouille momentanée avait séparé Sainte-Beuve de Mme d'Arbouville. Durant une année, ils avaient cessé de correspondre. En dépit de désappointements répétés, le poète sommeillant en lui se réveillait toujours. Une nouvelle flamme ne tarda pas à occuper son cœur. M. J. Trou bat a publié en 1911 des fragments du journal intime de son maître sous le titre de : Encore une inconnue de Sainte-Beuve (2) .

Le critique-poète, à la date du 30 mars, s'adresse en pensée à une dame qu'il a rencontrée dans le monde et qui l'a charmé. Tel un jouvenceau à son premier amour, il a erré sous les fenêtres de son idole dans l'espoir de la rencontrer, a II s'agite en moi tant de choses, dit-il. C'est la troisième fois que je vais à votre porte, sans oser entrer, — depuis que j'ai le bonheur de vous connaître. Je crains tant de paraître importun et indiscret (3). -^

Il lui appartient sans réserve : « Disposez de moi. Daignez me diriger. Vos pensées soupçonnées seront pour moi des ordres. Faites-moi entendre combien de fois

(1) Léou SÉCHÉ, Mme d'Arbouiille, p. 106. '• orW^UA^^' X<n^& -

(2) La Revue, t. LXXXIX, p 3, 1911

(3) Ibidem.

je puis VOUS aller voir, c'est mon seul bonheur (1). » Il écrit pour décharger son cœur tout rempli d'EUe ; deux jours sans la voir lui semblent bien longs, a Oui, chère madame, s'écrie-t-il, je vous aime comme on aime à vingt ans, avec tendresse, avec pureté, avec flamme et en étant tout entier à vous à chaque instant du jour et de la nuit (2). ii

Il raconte comment il Ta connue; à chaque rencontre il a admiré chez elle une ^i nature bonne, franche, une grâce simple >' qui le pénétrait. Il y a en elle un Etre pour qui il lui serait doux de vivre. Après avoir approché de sa demeure à plusieurs reprises et s'être enfui tout effrayé de son audace, il a pris courage et a monté.l'cscalier. L'accueil aimable qu'il a reçu lui a fait du bien. Il lui retrace les principales lignes de sa vie sentimentale, sa liaison avec Mme Hugo, son amour pour Mme d'Arbouville. " Depuis 1837, dit-il, je n'ai pas eu un instant de bonheur, et toutes les tentatives que j'ai faites pour me reprendre à un cœur ont échoué. Je n'ai jamais rencontré ce que je rêvais, ce que je croyais encore possible... 15 " Je suis libi^e, je suis seul, — seul au mondes — sans un être à aimer, hors ma vieille mère qui a quatre-vingt-un ans. Oh! chère madame, me le permettez-vous, je veux vous aimer... Je suis déjà loin de la jeunesse, mais j'ai le cœur jeune; il a eu si peu d'occasions d'applifjuer cette sensibilité dont il est doué; soyezen l'objet, daignez eu recevoir l'hommage. Si vous saviez comme les moindres témoignages de vous me touchent, me ravissent (3) ! «

A d'autres moments, il se raisonne; après une nuit où le souvenir de son amie l'a tenu éveillé, il énumère toutes les causes qui lui enjoignent de ne pas espérer. Ce serait

(1) La Reçue, t LXX.VIX. p. 3. 191!

(2) Ibidem.

(3) Ibid., p. 5. 1911.

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folie à lui (jiio do |uôliMi(lir rinléuîsseï", cllr le roiinait ii peine... « Elle ne sail pas à (jiiel point, s'êcrie-t-il, ce (|iie j'ai à lui olFrir (»sl .sérieux, profcuid, imi(|iie; à (jiiel point ce n'est pas un délassement, une distraction (|ue je demande à sa connaissance charmante, mais toute une vie de C(eur, tout un but à ma vie qui n'en a aucun (1). »

Il imagine le doux honlieur dont il jouirait s'il <ja«[nait son aireclion : ^ Ktre assis l'un prés de l'autre, en sachant (jue les pensées sont d'accord, (jue les cœurs s'entendent, savoir cela en se le disant, en se le rappelant de temps en temps d'un regard silencieux et doux à travers une conversation où d'autres prennent part, n'est-ce pas un charme (2) ? «

Il traverse des alternatives d'espérance et de tristesse, selon la manière dont elle agit envers lui. A-l-elle une aimable attention pour lui, il est transporté de joie; se montre-t-elle indifférente, il s'épuise en regrets. « Quoi? Se peut-il bien? écrit-il un jour. Ai-je rêvé et tout n'existerait-il que dans mon imagination ! Quand je courais à elle, hier soir, si plein de pensées, comme elle m'a reçu froidement, en s'excusant pres(|ue d'être seule, sans trouver un mot encourageant à me dire! Ma timidité a redoublé. Je n'ai rien dit de ce dont j'étais rempli. Lorsque nous n'avons plus été seuls, elle n'a rien témoigné non plus; quand je suis sorti, elle ne m'a point dit : à bientôt. Je suis revenu triste et sentant encore une fois q^ie je suis seul au monde et que ma vie ne peut se suspendre à rien : on n'en veut pas. On ne veut pas de ce cœur qui s'offre, qui se donne, qui brûle de dire humblement : Je suis à vous. Mes larmes n'ont plus qu'à couler obstinées. Désert du cœur (3). ^^

Lnjour, enfin, il lui a laissé deviner son amour, elle

(1) Là Revue, t. LXXXIX, p. 6, 1911.

(2) Ibidem

(o) Ibid., p. 9, 19J1.

ne Ta^pas rebuté, elle lui a parlé avec un certain abandon de la jeunesse mélancolique qu'elle a vécue. De bonheur, le poète se réveille au grand matin pour penser à elle. « Je suis dans un état de bonheur doux, continu, et à la fois inespéré; c'est ma première pensée au réveil... Je suis si touché, si reconnaissant, si heureux d'être accueilli de vous avec cette tendresse, qu'il me semble que j'ai besoin de savoir que je n'en perdrai rien... Oh! quand pourrai-je vous dire ma F... ! Ma vie est désormais bien simple et je n'y compte plus que deux moments : les jours où je la vois et ceux où je ne la vois pas. Et les jours où je ne la vois pas, je les passe à me souvenir de l'avoir vue et à désirer de la voir (1). «

Le journal se termine le 3 mai par des paroles d'espérance : u Qu'elle a été charmante pour moi, l'autre soir! Lorsque je suis ainsi près d'Elle, je reste, les instants passent, je ne puis plus me détacher.

« A ce soir, à bientôt (2) ! w

Qu'advint-il de cet épisode? Que signifie la brusque interruption de ce roman? Qui était l'héroïne? Autant de questions qui demeurent sans réponse. Jules Troubat n'a pas jugé bon de nous donner de plus amples détails. Peutêtre n'en savait-il pas davantage?

Quand on songe que ces fragments étaient écrits par Sainte-Beuve dans la plus secrète intimité et pour luimême seulement, que vraisemblablement Vinconnue les ignora, on demeure étonné de la jeunesse de cœur de ce quadragénaire. Ce célibataire endurci est sentimental comme un adolescent. On serait tenté d'admirer sa fraîcheur d'impressions si l'on ne savait que ces confidences s'adressaient en pensée à une femme mariée.' On se trouve donc devant une tentative de séduction assez banale (3).

(1) La Revue, t, LXXXIX, p. 13-14, 19J1.

(2) Ibid., p. 15, 1911.

(3) On peut remarquer dans cette ébauche de roman le mélange de religiosité et de sensualité qui est propre à Sainte-Beuve. L'au-

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Après la mort de Mme d'ArhoiivilIc, Sainle-Heiive sr retira du monde et devint le travailleur solitaiie de la dernière étape. Aussi hien les salons (ju'il a\ail fré(|uentés sons le rèjpie piécédent s'étaient-ils dissous

Sa correspondance avec \l. et IVIme Olivier nous renseigne sur son genre de vie dans les années (|ui précédèrent la Révolution. Il avait eu alors une ^ri^e de mondanité qu'on ne rencontre à aucune autre période de sa carrière. Kn J8il, il acceptait toutes les invitations (1). il allait chez Mme Récamier, chez George Saud, chez Thiers, chez Mme d'Agoull... Il ohservait les visages et les âmes, parfois il passait ses journées à rêver, à dormir, à Cl émietter quelque livre -^ (2). Malgré les agréments de la vie de Paris, ses crises coutumières d'hypocondrie le ressaisissaient; à certains jours il se sentait découragé, maussade, voire méchant. Des soucis d'argent le tiraillaient, ses désirs non apaisés et devenant plus encombrants avec Tàge l'inquiétaient (3). Il craignait que son cœur n'eût sombré et il n'avait pas le courage ni le temps de plonger dans l'abime pour tenter de le retrouver (4). Il était sans défense contre les obsessions du monde et se débattait dans une situation fausse (son amour pour Mme d'Arbouville).

teur de Volupté, on le sait, a toujours été attiré vers les femmes graves et un peu austères : s. Gomment ne i'aurais-je pas aimée, dit-il le 22 avril, lorsque je l'ai vue si simple, dans sa toilette un peu puritaine, avec ce petit collet élégant et blanc, ces beaux bandeaux blonds, sa physionomie attestant une àme saine et grave, ses yeux bleus où l'on voudrait tant lire la tendresse ! » (La Revue, t. LXXXIX, p. 12, 1911 )

(1) Correspondance avec -M. et Mme Olivier, p. 254.

(2) Ibid., p. 224.

(3) "i Je vous avoue que l'avenir commence à m'inquiéter ; car les désirs se font plus vastes en des cœurs vieillissants, quand ils n'ont pas été apaisés à temps, ni réglés jamais. » {Correspondance avec M. et Mme Olivier, p. 137.)

(4) Correspondance avec M. et Mme Olivier, p, 246,

Ses déclarations d'attachement au pays de V'aud sont le refrain habituel de ses lettres (1). Il caresse toujours le projet de quitter Paris pour se retirer au bord du lac de Genève et vieillir en face des montagnes (2). Le canton de Vaud se présente à lui comipe un coin de refuge, un nid sûr (3). Son affection pour ses amis lausannois a augmenté avec les années. Comme Mme d'Arbouville, Mme Olivier a pour lui une tendresse fraternelle. Sainte- Beuve possédait décidément le don de se faire aimer des femmes supérieures. Il lui a rendu un témoignage discret dans un article sur Mme Necker.

« Et moi, dit-il, je dirai et tous ceux qui ont connu et habité ce pays diront : Oui, cherchez-y sinon des Julie et des Saint-PreuXj du moins des femmes du genre de Claii'e; j'entends par là un certain tour d'esprit mêlé de sérieux et de gaité, naturel et travaillé à la fois, très capable de raisonnement, d'étude, de dialectique même, vif pourtant, assez imprévu et non du tout dénué d'agrément et de charme. ^^ [Causeries du Lundi, t. IV, p. 184.) Sainte-Beuve profitait ainsi de la publicité pour envoyer parfois un message par-dessus la tête des lecteurs à l'ami ou à l'ennemi qu'il ne voulait pas viser directement.

Comme Mme Hugo, comme Mme d'Arbouville, comme plus tard Adèle Couriard, Mme Olivier a l'espérance d'amener Sainte-Beuve au bonheur par la religion. «... Si vous sautiez par-dessus l'abîme, yeux fermés, comme

(1) a Je suis vaudois et très vaudois ; je croyais faire plaisir à Lausanne même par ces petites pointes contre les antipathies d'à côté (Neuchâtel et GenèveV i (Correspondance acec M. et Mme Olivier, p. 149.) Dans une conversation, quelqu'un se tourne vers Sainte-Beuve, faisant appel à sa connaissance du pays de Vaud, le critique en est tout flatté : » Mon ortj[ueil vaudois s'est redressé et j'ai souri et rougi. » (IV 2J8; voir aussi p. 256, 319,353, 358, 360, et Nouvelle Correspondance, p 86 )

(2) Correspondance avec M. et Mme Olivier, p 236

(3) Ibid., p. 255.

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