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LES AFFECTIONS

VOUS aurez pcut-cMrc» hi force de l'essayer, vous verriez peul-tMre eoml)ien le jja/on de l'autre rive vous recevrai! uioileuïenl i) , lui écrit-elle au début de leurs relations (1).

Quand le critique accepte son invitation, Mme Olivier est tout heureuse, et voudrait remplacer pour lui ^ sa mère ou tous ceux dont dépend sa vie quotidienne et matérielle t> (2).

Parfois le mari et la femme écrivent en commun. iiUue lettre de vous, disent-ils dans un messajje signé de leurs deux initiales, est une joie de cœur et d'esprit qui nous fait, au moins, une bonne journée (3). Tn

Parlant du bonheur de sa vie conjugale, Mme Olivier est presque effrayée d'un privilège aussi exceptionnel, elle est troublée en songeant à ceux qui, comme Sainte-Beuve, ne possèdent pas cette plénitude de félicité. « Une telle chose est presque comme ces enfants dont on admire la surnaturelle beauté. A vous quelquefois de voiler d'un nuage cet azur transparent, car nous vous aimons tant et nous pouvons si peu pour vous (4-) ! ^î

Le passage de Sainte-Beuve a laissé des traces ineffaçables dans le cœur de ses amis; ils vivent encore de son souvenir et l'associent à toutes leurs émotions poétiques, tt II y a certains aspects du lac le soir, lui écrit iMme Olivier, certains effets de brouillard violet qui succède à l'orage vers l'horizon des montagnes, certains enchantements particuliers du paysage, desquels je ne m'accoutume pas à séparer votre souvenir (5). «

Le spectacle du printemps rappelle à Aime Olivier le temps où Sainte-Beuve était à Lausanne; elle le gronde de n'être pas revenu ainsi qu'il l'avait promis. « Vous y

(1) Correspondance avec M. et Mme Olivier, p 433.

(2) Ibid., p. 439.

(3) Ibid., p 445.

(4) Ibid , p. 453.

(5) Ibid., p. 460.

êtes bien pour quelque chose dans ce printenips-la, car j'aime que vous nous aimiez et que vous l'écriviez souvent; cela me donne de la gaîté eu général et même de la résignation pour aller sans vous en pèlerinage dans les sentiers où vous aviez promis, menteur! de revenir chaque année (1). »

Elle n'a jamais cessé d'attendre son retour. « Figurezvous que je suis assez folle pour regarder souvent de ma fenêtre si vous n'arrivez point. C'est tout le remède que je sais imaginer à des maux qui nous affligent vivement et à votre disposition d'esprit abattue, qui nous fait souhaiter autant que vous, et pour nous aussi, un moment où vous puissiez respirer hors de votre chaîne (2). w

Elle s'ingénie à trouver des paroles pour lui rendre un peu de joie et lui insuffler la confiance en lui-même. 'i Prenez donc courage pour travailler. Vous le faites avec succès, avec avenir, avec gloire. C'est pourtant quelque chose dans une carrière entravée que de sentir qu'on réussit, que de voir incontestablement sa place toujours plus haute et pour le présent et surtout pour la sévère et calme postérité... (3) n

Sainte-Beuve apprécie une telle sollicitude. A Noël 1843, il envoie ses vœux au couple de Lausanne : « Ma pensée vole vers vous. Soyez heureux avec la part inévitable de tristesse; soyez heureux comme vous le méritez, puisque de penser à vous donne du bonheur, un éclair de bonheur aux plus assombris (4). 15 Après une lettre où il s'est épanché il ajoute : « Cette lettre est écrite ; deux jours se sont passés, je suis moins triste, moins désespéré, et je ne sais si je dois vous l'envoyer. J'ai peur de vous affliger, je voudrais que vous n'y vissiez plus qu'une effusion, un élan vers vous, une marque de confiance. A

(1) Correspondarice avec M. et Mme Olivier, p. 462.

(2) Ihid., p, 4()4 (:i) Ihid., p. 4(15.

(4) Ihid., p ;J45.

l.KS AFFKCTIOXS (1831-I850) 100

ce tilre, je ne veux pas la suppriiner. Qu'elle aille doue et vous dise que dans le plus profond de mes ennuis, je me tourne et erie vers vous (I). ^

Un jour vint où une si charmante harmonie fut trouhlêe. Le caractère omhra<feux du critique et la vivacité de \lme Olivier obscurcirent pour (|uel(|ue lem|)s leurs rap- |)orts. Sainte-Beuve, d'hahitude si caressant, a parfois des réveils agressifs, |)énil>les pour ceux qui l'ont toujours connu conliant. Dans Thiver 1846, M. et Aime Olivier séjournèrent à Paris. Faisant visite à Madame, le critique prononça quelques paroles aigres contre Olivier. Elle prit le parti de son mari avec une certaine violence et Sainte- Beuve s'en alla fort mécontent. Les deux époux lui écrivirent des lettres de reproches dans les(|uelles il recevait plus ou moins son congé(2). Pendant plusieurs semaines, il ne donna aucun signe de vie et ne revit pas Olivier avant son départ pour la Suisse. A la fin, Mme Olivier souffrant de ce silence invita Sainte-Beuve à revenir. Le critique, dans sa réponse, promit sa visite mais ne cacha pas son chagrin. En comparant sa solitude au bonheur de ses amis il était pris d'amertume. Il se sentait faible en face de deux personnes aussi étroitement unies. Ce regrettable incident l'avait profondément ébranlé, appauvri, de longtemps il ne pourrait se remettre delà perte subie. De Lausanne, Olivier le suppliait d'excuser sa propre vivacité et celle de sa femme. Le nuage se dissipa. Quand le couple vaudois revint à Paris, l'ancienne amitié jaillit à nouveau entre eux. Cependant les divergences d'opinion eu matière religieuse étaient trop marquées pour que rintimité fût aussi complète qu'autrefois.

(1) Correspondance avec M. et Mme Olivier, p. 355.

(2) Ibid., p 393.

LES ' CAUSERIES DU LUNDI r-

Sainte-Beuve avait été sympathique à la révolution de 1830; les années modifièrent son opinion. Les troubles entraînant la chute de Louis-Philippe en 1848 causèrent un bouleversement dans son existence. Les combats sanglants auxquels il assista l'émurent d'horreur profonde. Travailleur recueilli et paisible, il avait besoin de tranquillité pour se livrer à son labeur quotidien. Toute sa vie il garda le souvenir et la crainte des soulèvements populaires. Son hostilité envers certains écrivains, tout particulièrement ses attaques contre Lamartine, ont leur origine dans ce sentiment. Il ne pardonna jamais à l'auteur des Méditations d'avoir contribué à déchaîner les événements de février 1848 (1).

Un incident futile le décida à s'éloigner de Paris. Après le renversemeut de la monarchie, on publia une liste des pensions accordées par celle-ci à diverses personnalités. Par une erreur singulière le nom de Sainte-Beuve se trouvait parmi les protégés. Le critique protesta et fit une enquête pour découvrir l'origine de cette fausse nouvelle. Il se trouva qu'une réparation insignifiante avait

(1) Les Causeries du Lundi contieuueut de fréquentes allusions aui émotions éprouvées en 1848 par leur auteur Ainsi, étudiant l'œuvre de Montesquieu, il reproche à ce dernier d'avoir vécu trop ignorant des réalités de la vie. « Il aurait eu besoin, dit Sainte- Beuve, je le répète, d'une révolution (ne fiit-ce que d'une Fronde comme eu vit Pascal) pour lui rafraîchir l'idée de la réalité hu-. maine, cette idée qui se recouvre si aisément durant les temps calmes et civilisés. « (T \'II, p (>8 )

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