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LES ^CAUSËHIKS DU LUNDI

«laiitc de leur auleiir devant les sueccs des autres. ^ Il Voudrait tMre tout, et toujours, et partout, l^e reste ne lui e>t rien (1). «

Il a envers la vie des exi^jenees exorbitantes et se vexe (juand le monde n'est pas à ses pieds; en 181-i, à la irntrée des Bourbons, il déclare qu'il veut se retirer au l>v)rd du lac de (ienève et renoncer à toute grandeur : tt Oli î que voilà bien le poète, le René que nous connaissons, lequel, au moindre obstacle, au moindre retard dans l'accomplissement de son désir, se dégoûte, fait le dédaigneux et le superbe, et menace de s'en retourner, comme devant, au Canada ou dans les Florides!... Aux moments les plus critiques et les plus décisifs, il fait le désabusé et le rêveur. ... (2). v

Cbateaubriand manque de modestie et de sens du ridicule; mais il y a chez lui un autre défaut plus grave encore : il est dur. Sainte-Beuve, qui n'aime pas beaucoup Rousseau, compare la sensibilité de l'auteur des Confessions à celle de l'auteur des Mémoires, 't ...Rousseau, avec tous ces désavantages... vaut mieux que Chateaubriand, en ce sens qu'il est plus humain, plus homme, plus attendri. Il n'a pas cette incroyable dureté (une dureté toute féodale vraiment) et ces inadvertances de cœur en parlant de ses père et mère, par exemple (3). «

(1) Dans son étude sur l'homme d'État, les attaques de Sainte- Beuve sont encore plus vives. Voici quelques citations : t S'il fallait chercher une ligne un peu suivie dans la conduite politique de AI. de Chateaubriand, ce serait celle-là (l'alliance de la liberté et de l'honneur) : mais combien de fois ou la verrait brisée par la colère, le ressentiment et les plus chétives des passions! > (T. II, p. 427.) » Dans les Mémoires, il se donne comme navré de l'entrée des Alliés à Paris. . Dans le moment, il n'éprouve qu'une joie délirante. 11 voudrait nous faire croire qu'à la première Restauration, il aurait été d'avis qu'on gardât la cocarde tricolore : c'est un mensonge. Il veut la popularité, il veut être l'idole du siècle et de l'avenir... i (P. 428.)

(2) Causeries du Lundi, t. II, p. 431. (^3) Ibid., t. III, p 84.

En revanche, quand il parle de Chateaubriand peintre, il oublie son irritation envers Thomme et s'abandonne à sou enthousiasme pour l'écrivain. ^ Si sévères que nous puissions être envers celui qui s'est trahi à nous dans toutes ses contradictions morales et ses misères personnelles, n'oublions jamais ce qu'on doit d'admiration à un tel peintre, à celui qui, à ce titre, est et demeure le premier de notre âge : car c'est le même homme exprimant toute la poésie de la Rome catholique, qui a su peindre avec un égal génie et une variété d'imagination toujours sublime la forêt vierge américaine, le désert d'Arabie et les ruines historiques de Sparte (I). i'

Envers Musset, Sainte-Beuve a les mêmes fluctuations de sentiment. Il énumère ses défauts : les vers négligés, l'abus du pastiche et de l'apostrophe, le snobisme et la polissonnerie; mais ailleurs il dit l'enchantement que répandait ce jeune homme à l'époque où il publiait ses premiers vers, a C'était le printemps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à nos yeux. Il n'avait pas dixhuit ans : le front mâle et fier, la joue en fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enflée du souffle du désir, il s'avançait le talon sonnant et l'œil au ciel, comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la vie (2). »

De tous les membres du Cénacle, Vigny est, de beaucoup, le plus maltraité. Les causes de cette hostilité restent obscures. Peut-être l'agacement personnel fut-il, après tout, le motif des attaques réitérées de Sainte- Beuve. Les manières compassées, la gravité distante, une certaine morgue aristocratique de l'auteur d'Eloa donnaient sur les nerfs du critique. Or, un homme énervé est toujours un homme injuste. De là cet acharnement

(1) Causeries du Lutidi, t \IV, p. 318.

(2) Ifjjd., t XIII. |) 364.

LES « CAUSE Kl KS DU I.U\I)I > âlTi

[uMiiblcdaus A^o/^'6' et Pensées (I) «'1 dans les lettres à AI et Mme Olivier (2).

Après lu mort de Vigny, en I8()i, Sainte-Beuve donna son jugement dêlinitif sur l'auteur tïEloa. \\ exprime un regret, pres(jue un remords, de ses atla(|ues passées. u Pour(|uoi, me suis-je demandé souvent, pounjuoi donc suis-je un criti(jue ? Pounjuoi n'ai-jc pas continué à demeurer le servant officieux et le dcl'enseur dévoué des mêmes gloires? Pounjuoi ce besoin d'analyser, de regarder dedans et derrière les cœurs, que M. de Vigny, à propos de la |)réface des Consolations, me; reprochait déjà, et que j'ai appliqué aussi, pour mon malheur et pour mes péchés, à Tinlime pcrscrutation des talents? « Et il ajoute : « Mais pourquoi eux-mêmes ces talents aimés, ces poètes adoptés, pourquoi les plus fidèles dVntre eux ont-ils également changé et varié avec les saisons? Pour(|uoi l'esprit obéit-il à sa pente? Pourquoi la vie a-t-elle son cours irrésistible? Pourquoi, dès qu'on en sort un instant, ne saurait-on rentrer dans le fleuve au même endroit du rivage et dans les même flots (3) ? «

Il raconte la réception de Vigny à 1 Académie et ne cache pas l'impatience que lui causèrent le « débit précieux T) , la 0 complaisance visible », la « satisfaction séraphique « du nouvel élu. 11 nous donne quelques explications sur les motifs de son antipathie. A partir de Chatterton, Vigny changea d'attitude, Ihomme du monde aimable et supérieur aux petites passions du jour se transforma eu une sorte de pontife qui se croyait investi d'un ministère sacré. Son esprit acquit une rai-

(1) Causeries du Lundi, t. XI, p. 522-527.

(2) Correspondance avec M. et Mme Olivier, p 59, 233, 396. Vigny, du reste, rendait bien à Sainte-Beuve son antipathie, s'il iaut en croire les souvenirs d'A. Barbier, t Sainte-Beuve, aurait dit Vigny, est un crapaud qui empoisonne toutes les eaux dans lesquelles il nage. » (A. Barbier, Souvenirs personnels, p 321.)

(3) Xouveaitx Lu?idis, t. VI, p V19

deiir et une aigreur ironique, (|u'il n'avait pas dans sa jeunesse (J) .

Cependant Sainte-Beuve donne son tribut d'admiration au poète. Il nous parle de la " description si large et si fîère de l'aigle blessé « dans Eloa. u C'est merveilleux d'essor, s'écrie-t-il, de grandeur, et, si j'ose dire, d'envergure (2). y> Si Cinq-Mars lui semble une œuvre manquée en tant qu'historique, il trouve dans Grandeur et Servitude inilitaires beaucoup de « choses fières, fines, maniérées et charmantes r. , ^ une élévation et un lustre qui attestent un écrivain de prix » (3). Enfin pour caractériser l'imagination de Vigny, il emploie une image qui adoucit ses pointes les plus vives. « Il est-des sources dites^autrefois merveilleuses dans lesquelles si l'on plonge une baguette, un rameau vert, on ne les retire que chargés de sels brillants et à facettes, d'aiguilles diamantées, d'incrustations élégantes et bizarres : c'est à croire à une magie, à un jeu de la nature. L'esprit de M. de Vigny ressemblait à ces sources : on n'y introduisait impunément aucun fait, aucune particularité positive, aucune anecdote réelle; elles en ressortaient tout autres et méconnaissables pour celui même qui les y avait fait entrer (4). n

Victor Hugo seul est épargné dans les Lundis. Le critique restait fidèle à la promesse faite à Mme Hugo.

Durant cette période de maturité, Sainte-Beuve se montra donc généralement hostile au romantisme. L'envie personnelle d'un poète qui a dû renoncer aux vers faute d'inspiration entre pour une part dans cet éloignement. Sainte-Beuve avait les faiblesses habituelles aux hommes de lettres; se voyant pour toujours réduit à la prose, il ne pouvait constater sans amertume la gloire

(1) Nouveaux Lundis, t. VI, p. 426

(3) Ihid., p. 421.

(4) Ihid., p. 422

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asreiHlaulc des vrais |)()èt('s. Toiilcfois celle lioslililé a aussi (les inoliis plus sérieux. On parle un p<Mi li'jjérenienl de sa u inaliyuilê ^^ . Il se savait plus intelligent que «es liDinines de génie (pii inan(]uaient de sens critique, il les voyait de prés et n'ignorait pas leurs travers; leurs fautes de goùl froissaient sou tact littéraire.

tt Si vous avez tout cela j)résenl à l'esprit en parcoulant les jugements de Sainte-Beuve sur ses plus illustres contemporains, dit M. Jules lAMiiaître, vous serez frappés comme moi... de son imj)arlialilé et de sa modération... 1) , «je ne vois point chez Sainte-Beuved' u aigreur » ou d'à envie v, mais de très naturels agacements, soit en face de ce qui répugnait trop à son goût, à son tempérament, à sa philosophie, soit devant certains contrastes par trop forts entre les réputations et les hommes, soit enfin devant l'excessive intrusion du hasard dans la distribution des renommées r. (1).

Se sentant fragile, Sainte-Beuve avait attendu de natures plus viriles la force et la lumière. Les Hugo, les Lamartine, les Lamennais avaient été des guides pour sa jeunesse; il ne leur pardonnait pas leurs contradictions. Trait assez piquant et bien humain, il leur reprochait avec le plus de vivacité le défaut dominant de son propre caractère. « Les grands chefs d'école, dit-il, les guides poétiques se sont mal conduits, au hasard, en dissipateurs (2) . n

A la fin de sa vie, souvent, dans les Nouveaux Lundis ou dans sa correspondance, Sainte-Beuve reviendra à ses anciens amis avec plus d'indulgence.

Les portraits de femmes abondent dans les Lundis et sont un des grands attraits de ce recueil. Quelle émotion, quelle tendresse, quels replis délicats, quelles nuances

(1) Lici-e d'or de Sainte-Beuve, p 73, 74, 75.

(2) Causeries du Lundis t. V, p. 392.

son style prend d«'s qu'il aborde une personnalité féminine! Quel chagrin, lorsqu'un scrupule de vérité Toblige à refuser le charme et la beauté à une femme (1)! Plus d'une œuvre insignifiante, écrite par une femme, n'eût jamais obtenu l'honneur d'un article si elle avait été signée d'un nom masculin.

Quand une femme se livre à quelque recherche littéraire ou historique, il lui adresse avec courtoisie un témoignage de gratitude. Parlant d'une édition de Commynes, il dit : 'i La reconnaissance augmente quand on pense que tant de bons offices, dont Téminent historien est l'objet, sont dus à une femme (2). i)

A propos de Mme Xecker, il fait profession d'indulgence envers le sexe faible : « Ou peut juger un homme public, dit-il, mort ou vivant, avec quetque rudesse; mais il me semble qu'une femme, même morte, quand elle est restée femme par les qualités essentielles, est un peu notre contemporaine toujours; elle l'est surtout quand elle n'a cessé de se continuer jusqu'à nous par une descendance de gloire, de vertu et de grâce (3). «

Sainte-Beuve a le don de s'enthousiasmer pour ses héroïnes ; il les évoque devant nous avec la tendre admiration d'un adorateur; s'il raconte l'arrivée de la duchesse de Bourgogne à la cour de Paris, il uous dira : a Chaque partie du visage, à la prendre isolément, pouvait paraître défectueuse ou même laide, et de toutes ces laideurs, de tous ces défauts et de ces irrégularités, ajustées, attachées par la main des Grâces, il résultait je

(1) Sainte-Beuve termine ainsi son article sur Mlle de Scudéry : t Une fille d'un si grand mérite, et sans grâce, c'est pourtant désobligeant à peindre, et c'est pénible à montrer; on aimerait tant à y mettre ce qui lui manque. Mais j'ai voulu qu'il y en eût au moins une de cette sorte, pour que la collection ne fût pas toute riante et toute flaUeuse. t (T. IV, p. 112.)

(2) Causejtex du Liintli, t. l", p 2V2.

(3) lùk/., t. IV. p 182.

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ne sais «iiirllc lianiioi)i<> de la pcrsoinu», un cnscinMc délicieux dont (c mouvement et le tourbillon vous ravissaient le re<|ard et l'ànie (I). »

S'il nous dépeint le charmi» touchant d'une u helle pécheresse V son cceur se fond : vi La heauté de Hlme de i.a Vallière, dit-il, était d'une nature, d'une qualité tendre etcx(juise, sur la(]uell(* il n'y a (ju'une voix parmi les contemporains, i-es portraits «jravés, les portraits peints eux-mêmes ne donneraient pas aujourd'hui une juste idée de ce genre de charme (|ui lui était propre. La fraîcheur et l'éclat, un éclat fin, nuancé et suave, en

composaient une partie essentielle Ce hlond d'argent

de ses cheveux, joint à celte hlancheur transparente et vive, cette douceur bleue de sou regard, s'accompagnaient d'un son de voix touchant et qui allait au cœur; tout se mariait en elle harmonieusement. La tendresse, qui était l'àme de sa personne, s'y tempérait d'un fonds visible de vertu. La modestie, la grâce, une grâce simple et ingénue, un air de pudeur qui gagnait l'estime, inspiraient et disposaient à ravir tous ses mouvements (2). «

S'il nous fait le récit des souffrances d'une Marie Stuart (3), d'une Marie-Antoinette (A), ou d'uneduchesse d'Angouléme (5), il s'attendrira de pitié envers ces victimes illustres ou s'enflammera d'indignation contre leurs bourreaux.

Avec les Lundis Sainte-Beuve a créé une forme littéraire nouvelle. Ce savant critique est aussi un enchanteur; il apporte à la peinture de ses sujets une discrétion remarquable. Il s'efface pour mieux mettre eu lumière son modèle; il écrit d'un style modeste,

(1) Causeries du Lundi, t. II, p. 76.

(2) lùid., t. III, p. 452.

(3) Ibid., t. IV, p. 321.

(4) Ihid,, p. 259, 261.

(5) Ibid., t. V, p. 91, 101.

afin que le personnage étudié occupe seul la pensée du lecteur. Il l'examine sous ses divers aspects, mais rapidement et sans insister; il y revient par de petites touches répétées jusqu'à ce qu'il ait rendu la nuance cherchée; il estompe et ne laisse subsister que quelques traits légers indispensables à la clarté. Il est intéressant de le comparer à un autre critique dont l'autorité commençait à s'imposer à l'époque des Lundis. Taine, au contraire, oppose les idées en traits forts, marqués d'un vigoureux relief; là où son aîné emploie des demi-teintes, il éblouit par des couleurs éclatantes; là où Sainte-Beuve suggère et insinue, Taine décrète et pontifie. Le premier est un ami de la vérité, le second est un dogmatique.

Sainte-Beuve a maintes fois formulé la théorie de sa manière. Pour lui, l'étude de l'homme est le côté capital de la littérature (1). Il est passé maître dans l'art de décomposer, puis de faire revivre une silhouette humaine. Il ne néglige aucun détail, aucun renseignement qui puissent contribuer à faire connaître la personnalité intime d'un écrivain, a On ne saurait s'y prendre de trop de façons, nous dit-il, et par trop de bouts pour connaître un homme, c'est-à-dire autre chose qu'un pur esprit. Tant qu'on ne s'est pas adressé sur un auteur un certain nombre de questions et qu'on n'y a pas répondu, ne fûtce que pour soi seul et tout bas, on n'est pas sur de le tenir tout entier, quand même ces questions sembleraient les plus étrangères à la nature de ses écrits : — Que pensait-il en religion? — Comment se comportait-il sur l'ar-

(1) « La littérature, la productiou littéraire n'est point pour moi tlistiucte ou du nioin.s séparable du reste de l'homme et de l'orgaiiisatiou ; je puis «{oùter uue oeuvre, mais il m'est dilficile de la juger indépendamment de la connaissance de l'homme même, et je dirais volontiers : tel arbre, tel fruit. L'étude littéraire me mène ainsi tout uaturellcment à l'étude morale, t i^Xouveaux Lundis, t. III, p. 15.)

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