‹ Sainte-BeuveChapitre 23 sur 31 · I.KS « CAllSKRIKS OU I.U\I)I · texte numérisé non relu

I.KS « CAllSKRIKS OU I.U\I)I

ticlc (les fcminos? sur l'article de rar«j;enl? — Ktail-il riche? étail-il pauvre? — Quel était sou ré;|iuie? (juelle était sa manière journalière de vivre? etc. Kufin, (|uel était son vice ou son fail)lc?Tout honiuieen a un. Aucune des réponses à ces (|uestious n'est indifTérente pour jujjer l'auteur d'un livre et le livre lui-même, si ce livre n'est pas un traité de géométrie pure, si c'est surtout un ouvrage littéraire, c'est-à-dire où il entre de tout (1). n

Ayant dû renoncer aux vers, Sainte-Beuve met dans sa crili(jue toute sa poésie refoulée; les descriptions (înement colorées abondent dans les Lundis. Qu'on relise, par exemple, cette délicieuse transcription en littérature du pastel de Mme de Pompadour par La Tour (2).

S'il sait donner à sa phrase l'émotion ou le pittoresque, il sait aussi, à l'occasion, lui donner la gaité et la légèreté. Il nous exprime ainsi l'effet que lui produit la lecture de Jules Janin : ^ Il s'est fait un style qui, dans ses bons jours et quand le soleil rit, est vif, gracieux, enlevé, fait de rien, comme ces étoffes de gaze, transparentes et légères, que les anciens appelaient de Vair tissé. Ou encore ce style prompt, piquant, pétillant, servi à la

(1) Nouveaux Lundis, t. lil, p. 28.

(2) tt Mais c'est la personne même qui est de tout point merveilleuse de finesse, de dignité suave et d'exquise beauté. Tenant en main le cahier de musique avec légèreté et négligence, elle en est tout à coup distraite ; elle semble avoir entendu du bruit et retourne la tète. Est-ce bien le roi qui vient et qui va entrer? Elle a l'air d'attendre avec certitude et d'écouter avec sourire. Sa tête ainsi tournée laisse voir le profil du cou dans toute sa grâce, et ses petits cheveux très courts, délicieusement ondes, dont les boucles s'ctagent et dont le blond se devine encore sous la demi-poudre qui les couvre à peine. La tête nage dans un fond bleu clair qui, en général, est celui de tout le tableau. L'œil est partout satisfait et caressé; c'est de la mélodie plutôt encore que de l'harmonie. Une lumière tamisée et bleuâtre descend et glisse sur tous les objets II n'est rien, dans ce boudoir enchanté, qui ne semble faire sa cour à la déesse, rien, pas même l'Esprit des Lois et ï Encyclopédie. » (T II, p 396.)

minuto, fait rcQet cruii sorbet mousseux et frais qu'on prendrait en été sous la treille (1). «

Jamais Sainte-Iîeuve n'est lourd, jamais il n'appuie. Son tact est surtout frappant dans Thabileté avec laquelle il aborde les incidents scabreux ; il accomplit à cet égardlà de véritables tours de force.

Un certain laisser-aller règne dans ces essais intitulés Causeries, et leur prête un cbarme de bonbomie. On aime à se représenter le père Beuve enveloppé d'une robe de chambre et assis dans un fauteuil, racontant des histoires à ses amis qu'il tient captivés par sa parole. Fréquemment il parle de lui-même ou laisse échapper des exclamations, des tournures familières telles qu'on les emploie dans la conversation. Parfois, au contraire, sa phrase s'allonge et devient filandreuse. Il ne faut pas chercher dans ces articles improvisés la concision d'un Flaubert. Le naturel est leur principal attrait.

Les vingt dernières années de la vie de Sainte-Beuve sont remplies par un labeur prodigieux. Toujours il avait été un grand travailleur (2); mais de 1849 à sa mort, l'obligation de livrer chaque semaine un article nouveau le contraint à une activité continuelle et fiévreuse. Cette perpétuelle tension de toutes ses forces est à la fois son salut et sa malédiction. Par elle seule il réussit à échapper à la mélancolie qui l'assaille, et pourtant il regimbe contre un tel esclavage; ce travail forcené le harasse et lui est indispensable; il est pris dans un cercle vicieux : " Je suis las, écrit-il, sans aucun loisir (à la lettre), sans un moment à moi dans la semaine, écrasé sous une tâche hebdomadaire que je sens de plus en plus pesante, et

(1) Xoureaux Lundis, \ II. p 83-84.

(2) Kn 184V, rcpoiulant }» l'abbô Darbe qui 1p félicitait sur sa nomination à rAc.ulémic, il écrivait : » Le vrai bonheur n'est pas là : il est . dans réludc » {Nourcllc Correspondance, p. 91 )

^ LES • CAUSERIES nil I.UN'DI » '223

(|iril ne me sera j>ent-<^ Ire pas donné d'alhvjer (I). « Pour suffire à sa lArlie, il or'janise son existence mélho- (litjnement. \ jxMne à«jé de lrent<* ans, il disait déjà son vi désir d'èlre de plus en plus retiré du monde et dans un cloître d'études et d'ouMi ^ (2). Aussi méne-t-il la vie d'un hénédietin ; il affirme sa volonté de rester « un homme complètement et exclusivement littéraire, demandant seulement qu'on le laisse travailler et écrire en paix « (3). Il ferme sa porte; ceux qui n'ont pas annoncé leur visite sont éconduits (i).

Pour satisfaire ses lecteurs, il est obligé de varier constamment le sujet de ses articles; il doit donc se livrer à des lectures considérables; il arrive parfois qu'un seul article résume une ou plusieurs douzaines de volumes. Il a besoin de renouveler à chaque instant son Jburrage. Il appelle ainsi la masse des livres nécessaires à la documentation. Des amis complaisants à la Bibliothèque Nationale lui expédiaient à sa demande tous les ouvrages désirés. Il économisait ainsi beaucoup de temps, pouvant demeurer chez lui et n'étant pas contraint de faire luimême des recherches.

Sa préoccupa-tlon continuelle est donc d'être prêt à fournir sa prose au jour voulu. « Je n'ai jamais de jour de congé, écrit-il. Le lundi vers midi, je relève la tête et respire pendant une heure environ; après quoi, le guichet se referme, et je suis en cellule pour sept jours (5). w Il décrit ainsi son travail à un nouveau secrétaire : « Le lundi, le mardi, le mercredi et le jeudi se passent à vous

(1) Correspondance, t. I", p. 342. Sa correspondance contient des plaintes incessantes contre la corvée des Lundis, voir t. I", p. 283, 359, 360. Nouvelle Correspondance, p. 125. Lettres à Collombet, p 253 et les lettres à Adèle Gouriard

(2) Correspondance, t I", p. 27

(3) Ibid., p 206.

(4) Ibid., p. 224.

(5) Ibid , p 283.

dicter l'article qui paraîtra lundi matin, et à lire, prendre des notes, ruminer l'article qui viendra après; le vendredi, je le jette sur le papier... c'est un accouchement... laborieux... le samedi et dimanche, nous corrigeons les épreuves... aussi, ma mauvaise humeur commence-t-elle le lundi; le mardi, elle est pire; le mercredi, elle est comble; le jeudi elle persiste. Le vendredi, je m'enferme tout le jour, je n'y suis pour personne, je mets du coton dans mes oreilles, pour qu'aucun bruit extérieur ne rompe le charme : je hâtis l'article, comme le tailleur bâtit un habit... Ne prenez donc pas garde à mes mauvais moments... Vous comprenez, quand on se sent lié pour cinq ans à faire le même travail chaque semaine, — et chaque jour, — qu'on ait parfois des moments d'impatience... Ma vie est comme un moulin, un perpétuel engrenage (1). «

Son esprit restait toujours tendu vers son travail ; même à la promenade, il s'arrêtait « pour fixer au passage, sur un bout de papier, un lambeau de phrase » , ou un motjuste trouvés pendant la marche (2).

Assez jeune déjà, Sainte-Beuve dut avoir recours à l'aide d'un secrétaire; ses yeux se fatiguaient, les soirées solitaires lui étaient à charge. '• Il y a plus de vingtcinq ans déjà, écrit-il en 1865, que, considérant que les soirées sont langues, que la plus grande difficulté pour l'homme qui vit seul est de savoir passer ses soirées, je me suis dit qu'il n'y avait pas de manière plus douce et plus sûre pour cela que l'habitude et la compagnie d'un bon livre. Mais comme mes yeux se refusaient à toute lecture de longue haleine, surtout à ces dernières heures de la journée, j'ai dû songer à me procurer de bons lecteurs, et j'en ai trouvé (3). «

(\.) Jules Trolbat, Sourenirs du dernier secrétaire de Sainte- Beuve, p. 254, 255 Voir aussi Nouvelle Correspondance, p 189, 375.

(2) Jules Troibat, La Salle à manger de Sainte-Beuve, p. 30.

(3) Nouveaux Lundis, ( IV, p 457.

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