LES " CAUSERIES DU M N D I
]^l^^ois iiii petit soiiiinr siirpronait la lassitii(l(> (in vieux II hùolnMir » . JiiIps Trouhal, son dcniier sorrétaire, nous laisse ce petit laMean d'intérieur : u Sainte-Beuve s'endort j)eu à peu, eonnneje lui fais la lecture. Il a l'air, en ee moment, d'un chanoine faisant la sieste, dans sa rol>e de chambre brune, la fine calotte sur la tète, les joues pendantes, le nez gros (1). »
Sainte-Beuve eut successivement j)lusieurs secrétaires. Quel(|ues-uns furent pour lui des amis. Il lui plaisait de discuter ses essais avant de les rédiger, et, dans les bons moments, il acceptait volontiers des suggestions de la part de son collaborateur. I/un d'eux, Jules Levallois, nous montre le maître dans l'intimité, avec ses vivacités et ses retours de bonhomie, u 11 aimait à causer ses articles. Le soir, eu nous promenant sur les boulevards extérieurs, au Luxembourg, sur la place Saiut-Sulpice, il me les exposait avec feu, avec passion. Ce n'était pas à ce moment-là qu'il fallait lui faire des objections ou lui exprimer des réserves. Pendant qu'il préparait sa Causerie ou son Portraitj Sainte-Beuve appartenait corps et àme au modèle. Il l'embrassait, l'épousait, l'exaltait. Si je n'étais pas comme lui sous le charme, si le personnage me semblait insignifiant ou antipathique, si je résistais plus ou moins ouvertement, il s'écriait avec une vive contrariété : t. En un mot, cher ami, vous voulez m'emvi pécher de faire mon article. Ce sujet n'a pas le bonheur « de vous convenir. C'est vraiment déplorable! « Et, tout furieux, il me tournait le dos. Le lendemain, nous n'avions garde de souffler mot de notre discussion. Mais une fois l'article écrit, j'arrivais par voie d'insinuation et d'amendements à lui faire adopter quelques-unes de mes restrictions. Quant aux modifications de style, il s'y prêtait avec une extrême facilité. En dictant l'article entiè-
(1) J Trou BAT, Souvenirs du dernier secrétaire de Sainte-Reure , p. 288.
romeiit écrit de sa main, d'un caractère très fin et à peine déchiffrable, il ne me perdait pas de vue, et lorsqu'il devinait chez moi une hésitation, un scrupule, il s'arrêtait, m'interrogeait, ne me laissait pas tranquille que je n'eusse avoué ce que je désapprouvais intérieurement. Ces objections ne le blessaient nullement, et bien souvent il y faisait droit (1). «
Jules Troubat s'attacha à lui d'une affection filiale, il nous retrace aussi les différentes phases du grand écrivain. Lorsqu'il était aux prises avec la pensée, sa figure prenait de la gravité : « A ces moments-là, dit Troubat, on ne l'approchait qu'avec précaution : sa physionomie, d'ordinaire si souriante, si avenante quand elle se détendait, paraissait, au contraire, assombrie aux heures où elle était travaillée par le talent. Il allait dans sa maison, se parlant à lui-même, réfléchissant, semant ses pensées, les répétant tout haut, se remémorant des passages de grands poètes ou de grands écrivains dont l'application pouvait être immédiate à l'article qui le préoccupait... Il ne fallait pas le déranger alors. Rien de frivole ni de banal! Ceux ou celles (jui le servaient le savaient bien, et tout le monde le respectait (2). )) Sainte-Beuve avait dans la physionomie quelque chose du prêtre. Gras et chauve, la tête de forme conique et surmontée d'une calotte minuscule, des sourcils embroussaillés recouvrant de petits yeux délicats, a pleins d'indulgente malice » , tel nous le dépeignent ses contemporains. Le soir, quelquefois, il s'enveloppait le front d'un madras; il ressemblait alors étonnamment à sa mère et avait l'apparence d'une vieille femme (3).
(1) Jules Levallois, Sainte-Beuve, p. 176.
(2) Saixtk-Beuve, Souvenirs et indiscrétions, p 151
(3) Jules Troubat, Salle à manger de Sàinte-Iieure, p 28 La vivacité de l'intelligence transformait cette figure aux traits ingrats: « Sainte-Beuve avait sur le visage Je Irait qui éclaire, le rayon de.
LKS « CAUSERIES 1)11 LUNDI » 227
Alix luMircs où le travail ôlail moins iiilcnst', Saiiile- Boiivo se montrait aimahie et cnjouô. u Nous passions (les journées euli('iTs, (lit Trouhal, en face l'un de Taulre, travaillant Tœil dans Wv'û. Le sien était |)étillaul et ;{uilleret. I^a sympathie en sortait, quand il sentait (|u'on le comprenait et (m'on entrait dans sa j)ensée, pour le seconder (1 ) . "
Sou régime hahituel était d'une extrême sohriété ; il mangeait peu et vivait dans une maison simple (12). Sa journée était réglée avec ponctualité; il se levait tard (3), travaillait dans la matinée avec son secrétaire. Dans l'après-midi, après la sieste (4), il se remettait au travail jusqu'au soir. Une ou deux fois par semaine, il recevait (|uelques amis à dîner; les autres jours, son secrétaire lui lisait à haute voix. Quand la saison le permettait, ils se promenaient ensemble dans les rues ou les jardins de la capitale.
Sainte-Beuve aimait le peuple et la ville de Paris. Les Nouveaux Lundis contiennent un morceau lyrique où il donne cours à ce sentiment :
ji Paris, s'écrie-t-il, ville de lumière, d'élégance et de facilité, c'est chez toi qu'il est doux de vivre, c'est chez toi que je veux mourir! Ville heureuse où l'on est dislumière que donne seul le travail intellectuel et de haute portée. > (Jules Troubat, Souvenirs du dernier secrétaire de Sainte-Beuve, p 240 )
(1) Jules Troubat, Souvenirs du dernier secrétaire de Sainte- Beuve, p. 231.
(2) « . . Il n'y avait pas d'homme plus rigoureusement sobre que Sainte-Beuve Une tasse de thé avec un nua^je de lait et une brioche que le plus souvent il partageait avec sa vieille chatte : voilà ce dont se composait invariablement son déjeuner Le dîner était plus confortable, sans la moindre superfluité, sans recherche de bonne chère . Sainte-Beuve n'était ni buveur ni gourmand. » (Jules Levallois, Sainte-Beuve, p. 182. Voir aussi Jules Troubat, la Salle à manger de Sainte-Beuve, p 59 )
(3) Xouvelle Correspondance, p l]0^.
{k) Correspondance, t. II, p. 330
pensé d'avoir du bonheur, où il suffit d'être et de se sentir habiter; qui fait plaisir... rien qu'à regarder; où l'on voit juste plus naturellement qu'ailleurs, où l'on ne s'exagère rien, où l'on ne se fait des monstres de rien; où l'on respire, pour ainsi dire, avec l'air, même ce qu'on ne sait pas, où l'on n'est pas étranger même à ce qu'on ignore; centre unique de ressources et de liberté... '' J
Sainte-Beuve dit ensuite son plaisir à parcourir les différents quartiers, à se retremper en plein courant de cette vie parisienne faite de facilité, de grâce et de sagesse rapide, ce Et puis, dit-il en terminant, quand je rentre dans mes quartiers non lettrés et tout populaires, quand je m'y replonge dans la foule comme cela me plaît surtout les soirs de fête, j'y vois ce que n'offrent pas à beaucoup près, dit-on, toutes les autres grandes villes, une population facile, sociable et encore polie ; et s'il m'arrive d'avoir à fendre un groupe un peu trop épais, j'entends parfois sortir ces mots d'une lèvre en gaieté : Respect à rage ! ou : Place à U ancien! Je suis averti alors et assez désagréablement, je l'avoue, de ce qu'on est toujours si tenté d'oublier, mais je le suis avec égard, avec politesse, de quoi me plaindrais-je? Oh! Paris, Paris de tous les temps, Paris ancien et nouveau, toujours maudit, toujours regretté et toujours le même, oh! que Montaigne déjà te connaissait bien! C'est chez toi qu'il est doux de vivre, c'est chez toi que je veux mourir (1). iî
La compagnie d'un secrétaire, les visites d'amis, l'activité continuelle ne suffisaient pas à combler les besoins du cœur chez Sainte-Beuve. La perspective du mariage semblait définitivement écartée. Agé de ([uarante-trois ans, il écrivait à Collombet : « Pourquoi se marier, mon cher ami? Si la chair ne le demande pas, si le cœur ne le dit pas, à quoi bon cette complaisance pour je ne sais quoi
(1) Nouveaux Lundis, t. III, p. 51.