‹ Sainte-BeuveChapitre 25 sur 31 · LES <^ CALSERIES DU LUNDI · texte numérisé non relu

LES <^ CALSERIES DU LUNDI

et je ne sais i|ui? A quelle lerril»le loterie on met sa tran- (juillitô dernière (I )?

Il re«]reltera poiirlaiil juscjirà sa deniière heure de ne s'tHre pas fixé à une alleelion unique et duraMe; un jour de franchise, il s'écriera : u A un certain âge de la vie, si votre maison ne se peuple point d'entants, elle se remplit de manies ou de vices (2). r>

Sa correspondance ahonde en confessions semhlables : tt J'ai mes faiblesses, écrit-il à Jean Keynaud..., ce sont celles qui donnèrent au roi Salomon le dégoût de tout et la satiété de la vie. J'ai pu regretter de sentir quelquefois que j'y éteignais ma flamme, mais jamais je n'y ai perverti mon cœur (3). «

Il écrivait aussi à Collombet : i II faudrait à une vie si pleine de corvées, pour la consoler et la vivifier, quelqne pensée d'en haut, le rayon qui tombe dans la cellule des solitaires et jusqu'à travers les barreaux du prisonnier, l'espérance du ciel, une vue d'au delà : et voilà ce qui me manque (4). "

Il décourage un jeune Rouennais de se fixer dans la capitale, car, dit-il, « Paris offre trop de tentations, trop de chances à l'écart et au déraillement des carrières (5). - Souvent il a essayé de se ranger, mais « les mille petits liens, les distractions courantes, les fautes acquises et le poids même du passé, sont propres à empêcher, à étouffer ce qu'il pourrait y avoir, par moments, de velléités sérieuses y. (6).

L'homme d'âge mûr ressentait encore les passions de Joseph Delorme. \e pouvant se consoler de n'avoir pas trouvé la compagne souhaitée, Sainte-Beuve cherchait à

(1) Lettres à Collombet, p. 238.

(2) Portraits contemporains y t. V, p. 461.

(3) Con^espondance, t I", p 157.

(4) Leiti-es à Collombet, p. 270.

(5) Correspond aîice, t II, p 202 (fi) Sourelle Correspondance, p 93.

tromper les exigences du cœur par des liaisons de second ordre. Il recevait dans sa demeure des personnes d'une vertu modérée r qui le distrayaient aux heures de loisir mais qui, souvent, lui occasionnaient des tracas. De \k ces et misères de la vie d'un vieux célibataire " qu'il mentionne dans sa correspondance avec Adèle Couriard. L'une de ces personnes s'installait chez lui et s'emparait de la maison en souveraine, démarquant le linge et l'argenterie, qu'elle faisait graver à son nom, éloignant par ses rebuffades les amis du critique (1) ; une autre, que Sainte-Beuve appelait par euphémisme sa niècCj, le trompait grossièrement, et exigeait qu'iK la menât dans le monde (2).

Ces habitudes étaient en désaccord avec la haule situation intellectuelle et l'existence studieuse du critique. Il souffrait de ce manque d'harmonie et maudissait sa chaîne. La voix publique, comme il arrive si souvent, a quelque peu exagéré la gravité de ces faiblesses. L'opinion courante a fait de lui un satyre. Sainte-Beuve est responsable de cette réputation. Il apportait une certaine désinvolture dans la manière dont il bravait le qu'en dira-t-on. Il lui arrivait de recevoir une demi-mondaine à la même table que des invités de marque ou de s'afficher en compagnie d'une ' nièce i^ dans une loge de théâtre (3). Des incidents désagréables en résultaient parfois, ainsi ce dîner où une grande dame lorgna l'amie du critique avec une telle insistance que la malheureuse fut bientôt contrainte de prendre la fuite. A un ami qui s'étonnaii de le voir, à son âge, fréquenter des compagnies frivoles, il répondait : u Que voulez-vous? j'aime encore à reposer ma vue sur de frais visages (4). v Cette réponse exprime assez fidèlement les sentiments de Sainte-Beuve

(1) A.-J. Po.\s, Sainte-Iieuve et ses inconnues, p. 271.

(2) Id., ihid , p 2S3.

(.3) II) , ihid., p 285 (4) Id , ih'uL, p. 287

LES > CAUSKKIl^S l)L LUNDI > rM

à celU' »''j)()(|U('; il coniincl rrUMiiclle ('(mliisioii enlio U* cœur cl les sens; le |)nss;««|C siiivaiil trahit le fond de là me de ce \ieu\ ri^veiir obstiné : .^ A(|iiaranle-(|natr<' ans. — La nature est adniirahle. On ne peut l'éluder Depuis l)ieu des jours, je sens en moi des mouvements tout nouveaux. Ce n'est plus seulement une feninur que je désire, une femme belle et jeune comme toutes celles (|ue j'ai |)récédemment désirées. (Iclles-là me réj)u«]neut. (le (jue je veux, c'est une femme toute jeune et toute naissante à la beauté. ,Ie consulte mon rêve, je le presse, je le force à s'expliquer et à sexléfinir; celte femme dont le fantôme agite l'approche de mon dernier printemps est une toute jeune fille. Je la vois, elle est dans sa Heur, elle a passé quinze ans à peine; son front plein de fraîcheur se couronne d'une chevelure qui amoncelle ses ondes et qui exhale des parfums que nul encore n'a respires...

- Qu'en veux-je donc faire? et si elle s'offrait à moi, cette aimable enfant, l'oserais-je toucher? ai-je soif de la flétrir? Je dirai tout. Un baiser me plairait, un baiser plein de tendresse; mais surtout la voir, la contempler, rafraîchir mes yeux, ma pensée en les reposant sur ce jeune front, en laissant courir devant moi cette àme naïve; parer cette belle enfant d'ornements simples où sa beauté se rehausserait encore; la promener les matins de printemps sous de frais ombrages et jouir de son jeune essor; la voir heureuse, voilà ce qui me plairait surtout, et ce qu'au fond mon cœur demande. Mais qu'est-ce? tout d'un coup le voile se déchire et je m'aperçois que ce que je désirais sous une forme équivoque est quelque chose de naturel et de pur, c'est un regret qui s'éveille, c'est de n'avoir pas à moi, comme je l'aurais pu, la jeune fille de quinze ans qui serait aujourd'hui la chaste joie d'un père et qui remplirait ce cœur de voluptés permises au lieu de continuels égarements. Ma prévoyance, il y a quinze ans, n'y a point songé, ou j'ai résisté à la nature

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qui tout bas me rinsinuait, et la nature aujourd'hui me le rappelle. Nos goûts secrets et dépravés ne sont le plus souvent que des indications naturelles faussées et détournées de leur vrai sens (1). «

(1) D'Haussonville, C.-A. Sainte-Beuve, p. 200, 201.

ADKIJ': COUKIARI)

Cette vie de travail organisée avec une puissante mêlliode, eette autorité littéraire incontestée cachaient un désenchantement et une lassitude immenses. Pendant quelques années, un souffle de fraîcheur venu du lac Léman apporta au critique un soulagement momentané.

Eu septemhre 1856, Sainte-Beuve recevait de Genève la letlre d'une jeune fille qui lui disait son admiration et sa reconnaissance. Habitué à juger les styles et les caractères, il reconnut vite dans sa correspondante une nature supérieure.

Adèle Couriard était alors âgée de vingt-cinq ans. Née à Genève en 1831 et fille de pasteur, elle avait reçu une éducation austère. Elle vivait assez modestement avec sa mère et son frère. Pour gagner le pain de la famille, le pasteur Couriard avait dû s'expatrier et remplissait le poste de précepteur auprès du prince héritier Nicolas, fils du futur tsar Alexandre II. Dès son enfance, elle nourrit des convictions religieuses. Très vive et d'une intelligence ouverte, elle était sujette à l'enthousiasme; quoique sensible et douée de sympathie, elle devenait parfois mordante et déconcertait par l'imprévu de ses reparties.

Ses yeux noirs se détachant sur un teint clair, sa voix chantante, sa courtoisie lui donnaient un charme de distinction piquant, animé et un peu précieux tout ensemble. Sa figure, habituellement sérieuse, s'éclairait dans la conversation.

234 SAINTE-BEl\ Ë. — L'HOMME ET LE POETE

Sainte-Beuve la remercia pour son témoignage. Dans sa réponse, il l'engage à ne pas voir en lui un homme extraordinaire, il veut se borner à souhaiter Toslime des bons esprits. La correspondance en reste là. Un an plus tard, une dame Lehmann ayant posé chez lui un bouquet, il la confond avec Mlle Couriard et écrit à cette dernière une lettre pour la gronder de n'avoir pas annoncé s^ visite. Naturellement, i\dèle s'empresse de le tirer d'erreur et saisit cette occasion pour lui offrir son amitié. Tve possédant pas ses lettres qui doivent avoir été détruites, nous en sommes réduits à deviner leur contenu d'après les réponses de Sainte-Beuve. Celui-ci écrit le 4 juillet 1857 : tt La place qu'on daigne désirer d'obtenir et d'occuper, hélas! est moins enviable qu'on ne croit dans une âme vide, lassée et que je puis dire déserte depuis des années. J'aime mieux avoir une place chez les autres que leur en offrir une chez moi. Ai-je un chez mo au moral? Et quand j'ai donué par mon esprit le peu de bon que je puis produire, ai-je encore une valeur et suisje quelqu'un?... Soyez donc sûre, sans que je me permette de rien ajouter, que vous avez une place unique et qui ne saurait se confondre désormais avec celle de personne. «

Tout de suite la correspondance devient serrée et prend un caractère d'intimité. Auprès de sa jeune amie, Sainte- Beuve déploie cette coquetterie, cette bonne grâce, cette finesse d'expression propres au génie français et qu'il possédait à un degré éminent. Il a par moments vis-à-vis d'elle des càlineries d'enfant choyé. Ou voit dans ces lettres jusqu'à quel point Sainte-Beuve était resté poète et pourquoi il ne pouvait se consoler de ne plus posséder cette (jualité auprès des générations nouvelles.

En analyste de l'àme féminine, il se plaît à recevoir les confidences de cette (îenevoise (|ui lui raconte sa vie de jeune lille. Si nous interprétons exactement les récits de sa vieillesse, Adèle Couriard écrivait avec beaucoup de

ADÈLE COt Kl A Ht) 'i3I»

vei'vo, comnio à un vicûl ami ol en toute sinipliciUV Mlle lui comnîuni(|ue ses impressions sur des leelures, sur les sermons ou les conrérenees enleudus, elle lui demande son avis sur les «pands êerivains de Paris (|u'il rounait, elle a recours à ses conseils pour des travaux littéraires. Parfois clic est prise de crainte à l'idée d'ennuyer un homme si occupé II proteste alors de l'intérêt qu'il prend à ses lettres. Son vieux cœur ai<pi et blasé s'attendrit.

* Vous ne vous faites pas d'idée, écri(-il, combien en me racontant simj>lement vos afi'ections, vos liens, le milieu moral où vous vivez et respirez, vous me reportez bien loin en arriére... Cette vie que vous me décrivez, même avec ce que vous y marquez si délicatement de privations et de sacrifices imposés, c'a été ma poésie, v II se plaint alors de la vie trop intellectuelle (ju'il est contraint de mener et remercie celle (|ui lui ouvre un aperçu sur un monde plus paisible. « Jugez donc combien il est agréable, ayant un si vilain et si nul chez-sot j de pouvoir regarder dans le chez-soi de ses amis, d'y lire le bonheur dans le vrai sens et le contentement du cœur même sous des teintes voilées. ^^ (Lettre du 24 juillet 1857.)

Ln jour elle lui avoue se sentir bien petite auprès de lui. a Vos lettres me sont un vrai plaisir et bonheur, répond-il, si j'osais encore employer ce mot. Des marques vraies et désintéressées d'afifection sont rares; c'est une vérité d'expérience que vous ne savez pas. Permettez-moi de redresser quelques-unes de vos idées à mon sujet. D'abord je vous demande instamment de supprimer, si vous voulez bien me favoriser de vos lettres, ces témoignages excessifs que je ne mérite pas, qui ne m'appartiennent pas, et qui empêchent qu'on se regarde simplement de prés et en amis. De ce qu'un homme a un talent distingué, qu'il est habile dans son art, dans sa profession, il ne s'en suit pas qu'il pst un grand homme : ces derniers sont d'un ordre tout différent, em})rassant des ensembles, ou gouvernant les hommes, ou sondant des

sphères, reDOuvelant le monde en un mot quand ils y paraissent. Laissons-les dans leur gloire et leur majesté. Un homme de lettres, qui aspire même au rang le plus honorable dans sa condition, n'est pas, ne doit point paraître placé si à part; il est du milieu de tous; si vous l'aimez un peu, c'est qu'il a exprimé un peu mieux que vous n'auriez su peut-être des choses que vous sentez peut-être mieux et plus sincèrement que lui. Il y a donc lieu de se calmer, de se regarder doucement, de se donner même la main, et de causer. Voilà où j'en voulais venir. Je voudrais donc si vous m'écrivez (et je le désire) que vous causiez tout simplement de vous, afin que je puisse vous voir de loin — ainsi plus de ces compliments, de ces humilités sans cause, de ces façons de se rejeter sur son insignifiance. Vous n'êtes pas du tout insignifiante. Comment êtes vous? Comment vivez-vous? Où avez-vous été élevée? Etes-vous de Genève? Y avez-vous toujours vécu?... Avez-vous un âge? Etes-vous grande, êtes-vous petite? Avez-vous des cheveux noirs ou blonds? ...Voyez comme je suis curieux, exigeant. Vous ne me connaissez pas du tout, malgré mes livres. Je suis très vieux d'âge, et très jeune encore, très conservé par un côté de mes sentiments. J'eusse été meilleur si j'avais toujours eu une affection, une idée vivante, une conscience visible et souriante non loin de moi. ^^ (Lettre du 12 juillet 1857.)

Tout en se faisant confesseur, Saint-Beuve se confesse lui-même. Telle que nous l'avons connue dans son grand âge, Mlle Couriard avait l'art d'entrer dans les sentiments et les idées de ses amis. Sans doute la souffrance, les expériences, la vie intérieure avaient développé en elle ce beau don de sympathie. \ous pouvons supposer, cependant, qu'elle le possédait déjà dans sa jeunesse. Quelle joie pour le critique solitaire que de trouver une àme qui vibre à ses confidences. Quoi plaisir ne dut-il pas éprouver à se détendre, à s'abandonner aux effusions d'une douce amitié !

ADKI.K COL Kl A un '2M

Il iH" cesse (l'oxIiorUM- son amie à ne pas lo jjrandir on ho inosiin*. Son oullo do la vôrilô, sos scrupulos do savant l'ohli'jont à aocnsor liii-nu^nio los lacnnos dv son ospril : ^ .le snis snrtoni propro à nie poiier sur un |)oint, à m'y oourentror, à l'approfondir, à le percer et le traverser : comme je change souvent ot très aisément de points, cela on s'additionnant fait de retendue, mais i'omhrasse diflicilemoni cotto étendue à la fois, jo n'ai jamais bien su na^'jor ou voler au large, j'ai besoin do mo piloter le long do quelque rivage iyégal, et plus le rivage est inégal, mieux je m'en tire t (6 décembre 1857.) Parlant des Alpes suisses qu'il a visitées mais où il ne s'est pas arrêté, il ajoute : « ...Mon goût ot ma région naturelle, c'est la mi-cùte, le riant ot l'agreste pays deVaud. « Les hauteurs sublimes ont son admiration, mais il préfère des beautés plus tranquilles. « Je ne suis pas un Mont-Blanc, il n'y a pas lieu à se croire avec moi sur une hauteur ni même sur une colline... votre ami est encore moins digne do vous cette année qu'il y a un an ou deux, c'est une raison pour vous de mieux encore marquer votre amitié par votre indulgence. ^ (11 août 1859.)

Chaque lettre amène de nouveaux épanchements. Quand une longue intimité épistolaire l'aura encore rapproché de son amie, il fera des aveux singulièrement douloureux dans leur sincérité. Regrettant de ne pouvoir venir eu aide à sa correspondante qui traverse une époque difficile, il dit : u C'est en ces moments qu'on sent avec d'amers regrets l'inconvénient d'être soi-même dans une fortune étroite, et aussi d'avoir une àme trop molle, et au fond de laquelle (tout au fond) on a dès longtemps tué la vertu. Il en résulte qu'on se méfie à bon droit de soi-même, qu'on n'ose y compter, et que dès lors on n'ose dire à personne de s'y appuyer autrement qu'en passant. Je touche là à mes plaies secrètes et ne les indique qu'à peine. J'appelle vertu ce quelque chose que vous exprimez quand vous parlez de cette énergie de réso-

lution, de cette constance à remplir un devoir, du bonheur sérieux qui en est le prix, et de cette jouissance un peu âpre, mais si réelle, qui récompense tout bon labeur difficile. » (6 décembre 1857.)

Sainte-Beuve a dans ses lettres une discrétion et un tact qui lui permettent d'aborder tous les sujets sans jamais heurter le respect dû à une jeune fille, a Mon cœur écrit-il (11 juillet 1858) se plaint (quand il pense à vous) de s'être trop amolli, énervé, usé de tant de façons; on n'a que sa dose, après tout; et si elle n'a pas été renouvelée à temps, ménagée, si on n'a pas fait des réserves dans les années de verdeur et de sève, on court risque de se trouver dépourvu aux approches de l'hiver. J'ai encore les bons mouvements, mais la continuité me manque, non pas la persévérance (entendons-nous bien), mais cette sorte d'uniformité dans le bien et dans l'affection, qui, par exemple, compose la vie de famille; je vais et je viens, je reviens souvent, je reviens toujours; mais la longue habitude du caprice, cette diversité que cultive l'artiste et que le chrétien s'interdit, ces passages d'un sujet à l'autre dans l'ordre de l'esprit et qui ont leur contre-coup jusque dans le cœur, voilà les faiblesses; il faudrait une amie présente pour les deviner, pour les combattre; j'en ai eu souvent le désir, jamais la force; je me méfie de moi comme d'un incurable. Dans lé secret de ma pensée et dans la justice qu'on se rend dans le tête-à-tète, je me suis dit souvent : « J'ai tué la vertu en a moi ! «

Il se juge lui-même; son regret le plus amer est de n'avoir pas vécu d'une vie saine dès sa jeunesse, ce Je n'ai fait depuis près de vingt ans que perdre chaque jour et -m'y résigner, perdre en chevalerie, en religion, en amour, en idéal de tout genre et devenir un observateur net, attristé, positif et las. Quand je dis attristé, c'est encore plus las que je devrais dire, car la tristesse, certaine tristesse est encore un trésor. Voilà ce que c'est que de n'avoir pas

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vrcii on plein, à Icinps, par la vie du (d'ur. Vous ne sauriez croire couinie mes horizons lial)ihiels sont bas, (udinaires. v (15 sej>leinl)re IS5H.)

Cette plainte do lassitude revient fi'é(|neuinient dans sa correspondance avec Adèle (louriard. w Si je suis triste, c'est peut-être, dit-il, (pie j'ai vu nian(|uer plus d'une échéance sur laquelle je comj)tais tout has. » (J8 mai 1858.) ^< Le reste de ma vie est à vau-ieau et va comme il peut; je n'ai près de moi ni amitié, ni conseil, ni appui; je suis surchargé de petites affaires qui surviennent, de j)rojets qui se coupent, d'importunités, de sollicitations, de divertissements qui sont des fatigues. Enfin, il vaut mieux ouhlier chaque journée sitôt (ju'elle est passée, et la laisser tomber à jamais dans l'abîme. La distance, le brouillard, la désespérance inévitable à de certaines heures fout que je ne vois que par intervalles et toute tremblotante ma petite étoile chère et lointaine. Je suis sincère, je dis mes défaillances; je me confie en la plus indulgente amitié. ^ (21 janvier 1859.)

Lorsque, après vingt-cinq ans de travail, il a enfin terminé son Port-Royal, il s'écrie : « Je suis libre maintenant pour le rien, pour le néant, pour le sommeil. J'aime le sommeil, je le désire, comme d'autres aiment la veille et le réveil. ^^ (19 juillet 1859.)

Ses instincts de poète protestent contre l'asservissement du métier de critique (1). Adèle Couriard réveille en lui la veine poétique. Certains passages de ses lettres ont même, nous semble-l-il, une émotion et une harmonie plus pures que les pièces en vers de sa jeunesse. Le souvenir du lac Léman au bord duquel il a vécu quelques mois lui reste très doux; il y fait des allusions continuelles, il l'appelle* moTi lac. ce J'ai vu souvent ce lac tel

{i) II est iiarassë par le surmenage auquel le contraignent les CcaLseries du Lundi, u J'ai été et je suis surchargé d'occupations, et dans une fatigue nerveuse qui ne me quitte presque pas. r (!*' février 1860 )

que VOUS me le décrivez, avec ses belles duretés, parfois avec ses mollesses, avec ses teintes presque italiennes, et tantôt aussi, vers l'extrémité, avec ses froideurs et ses sombreurs presque norvégiennes et islandaises. Il y a de tout selon les saisons et les heures, et selon les cœurs aussi de ceux qui les contemplent. Je Fai contemplé durant toute une année (il y a vingt ans) en exilé volontaire, en banni de l'amour, avec un cœur qui passait par toutes les nuances du sentiment, le plus souvent avec mélancolie et amertume, quelquefois aussi avec des éclaircies et des rayons d'espérance. Le miroir de mon àme n'est plus assez net, je le crains, pour accueillir et réfléchir tant d'aspects divers. Que vous dirai-je? chère mademoiselle, je vis comme un homme qui va reprendre un joug de lourde besogne auquel il n'est guère propre el contre lequel protestent tout bas les anciens goûts mal assoupis, et ses fatigues réelles trop présentes. Les années qui me restent sont trop peu nombreuses pour ne pas devoir être employées, ce me semble, à des études et à des productions de mon choix, et je m'en vois éloigné, moi poète dans le cœur, rêveur obstiné, et qui mourrai dans l'impénitence littéraire finale. ^ (24 octobre 1858.)

Sainte-Beuve avait admiré Wordsworth et s'en était inspiré, a L'idéal de la vie pour moi serait de vivre doucement dans quelque beau lieu pareil aux bords de votre Lac ou aux bords du sien; de passer des heures paisibles sous le même toit, devant une belle nature; et le soir, d'entendre lire, de s'entendre expliquer ces poésies domestiques profondes, le livre sur la table nette et brillante où déjà la théière est dressée, et tandis que chante sur le feu la bouilloire (1). Une douce voix, un sourire aimable et bienveillant, un regard d'amitié. Voilà une soirée, une journée de TEden. Pour-

(1) Ue même daus Joseph Delorme, le sonnet imité de Wordsvrnrth que nous avons mentionné à la paj^e 21.

ADÈLE COIJRIAKI) 241

<|iioi cst-il trop tard? Ponr(|ii()i en ai-je trop souvent en moi flétri rimajfp (1). " (H) (lécomhrc 1858.)

Très vite la oorrespondanro a j)ris un Ion affcctnciix. u Que ne suis-jc votre oncle! « s'écrie un jour Saiute- Beu\e. Ayant tardé dans sa réponse à une lettre de Mlle Couriard, il dit : « Je m'aperçois avec effroi, avec peine, que ces retards peuvent ou alarmer ou affliger ma «jrande amie ou ma petite amie de là-bas. n (23 novembre 1858.) Une autre lettre se termine ainsi : ^ Adèle a été le nom de ma première amie : c'est aussi le nom de ma dernière. " (10 décembre 1858.) 11 pense souvent à elle et s'informe de sa santé avec une sollicitude paternelle.

Dans la joie de se sentir compris, il se livre tout entier. Il lui retrace l'histoire de ses principales phases religieuses, a Excusez-moi, ajoute-t-il, et pardonnez cette vue purement philosophique des choses à un homme qui a beaucoup vécu seul, et dont le cœur, ce grand convertisseur de l'esprit, n'a jamais été possédé bien longtemps et absolument par un autre cœur qui daignât l'incliner et le gouverner. « (15 septembre 1857.) 11 répète constamment son vœu de la voir venir à Paris. « J'ai un vrai désir et besoin, dit-il, de placer tant de bonnes et douces pensées sur une physionomie familière et connue. Je fais plus que de vous connaître : je vous sais, mais je ne vous connais pas. ^ (15 septembre 1857.)

Bientôt, dans ses confidences, un élément romanesque perce timidement : « Cette langueur et cette teinte de tristesse et même d'ennui me plaisent assez, sortout s'il s'y mêle quelque impression affectueuse, une espérance! c'est trop dire, du moins une pensée qui avertisse que toute vie morale n'est pas finie et qui prête encore à ce

(Il Cette idylle domestique est un des motiis préférés de Sainte- Beuve. Dans une autre lettre, il s'écrie : u 0 la douceur du repos, d'uu entretien choisi, d'une lecture lente près de la table à thé, dans une soirée silencieuse. » (11 février 1858 )

(juc j'appelle rimaginatioii du cœur, n (8 octobre 1857.)

Après avoir parlé du Livre d'amour, de la crise qui Ta inspiré et de son adieu définitif à la poésie, il dit : « ... Il y a encore dans la vie des inconséquences, et dans le cœur aussi ; il y a des velléités, des semblants de réveil, des moments qui pourraient encore donner Tidée du contentement et faire croire à des restes de beaux jours. C'en sera un si je vous vois, et si c'est bientôt. ^' (28 janvier 1858.)

Il est l>eureux et tout surpris d'être encore capable de ressentir une affection aussi pure, il se sent relevé à ses propres yeux, il en est comme rafraîchi : a Vous êtes pour moi une amitié telle qu'il ne m'en reste aucune qui en approche, et telle que je n'en eusse osé espérer en cette saison aride, une de ces amitiés délicates qui devraient être les seules des dernières années où l'àme a tant de besoin de vivre par elle seule, de revivre et de se raviver, de retrouver, s'il se peut, une innocente fleur. Alon souci serait de m'en montrer digne, ma crainte est de ne l'être pas. y- (11 juillet 1858.)

Quand elle reste plus de trois semaines sans lui répondre, il est pris d'inquiétude (1), il craint de la voir se détacher de lui. Pourquoi lui a-t-elle « un moment fait entrevoir l'avenir -^ , pour le lui a refermer aussitôt ^^ ?

Insensiblement, on voit naître en lui l'espoir d'une affection réciproque et complète. En songeant aux obstacles que la différence d'âge, les habitudes, le milieu, la religion mettent entre lui et son amie, il est pris de découragement. ^^ 0 noble et belle àme toute spiiitualiste

(1) « Qu'arrive-t-il? Ç^we devenez-vous? Que pensez-vons? Tous les termes habituels auxquels vous m'aver accoutumé dans votre aimable correspondance sont expirés, et je ne reçois de vous aucun signe. Je suis inquiet, j'ai attendu et espère de jour en jour; je n'ai pas écrit, me disant : Cela sera sans doute â demain, et rien n'est venu De «{ràcc, un mot, un seul mot qui me rassure, t (29 avril 1858)

ADKLK COLRIARl) 2^^

qui no voyez les choses que par leurs meilleurs et leurs |)Ius |)urs nsperis el r|ui y projelez la Mauclie vapeur «le vos rêves, j'éprouve (|uel(|ues-unes des peliles misères de la vie d'un vieux célibataire, et je transijje comme je peux... .le suis honteux de répondre |)ar ces détails à vos vœux si touchants, si élevés, si hienfaisants. Plus jeune, je n'aurais j)as attendu jusqu'à aujourd'hui à réaliser la présence réelle, comme vous dites, à vous voir, à vous connaître, mais je sens mieux (jue p(;rsouue la force des choses, les obstacles, les impossibilités, ce (jui s'interpose et ce qui sépare; de là les lou) spirits qui sont la fin* de tout dans la vie. » (7 juin 1858.)

Par moments il croit encore à un renouveau tardif et s'écrie : - 0 tendresse! 0 tlamme! 0 espérance d'une ânie mutuelle, comme dit Horace, où ètes-vous? Qu'ai-je fait de vous? Et quand par miracle je rencontre cette àme, en ai-je une, ai-je songé à en garder une, pour l'offrir et pour remercier? » (15 septembre 1858 )

Adèle Couriard ne comprit pas ou affecta de ne pas comprendre les vœux exprimés sous cette forme voilée. Quelques mois après, Sainte-Beuve lançait un appel nouveau : « J'ai peu à dire; je n'ai rien de bon au-dedans : je n'ai personne à qui j'ai pu dire à temps : Sauvez-moi de moi-même!... Je ne vous ai pas promis d'être gai, d'être riche de sensations et d'idées, je ne vous ai promis que d'être sincère. Dites-moi donc un bon petit mot d'amie, et consentez à prendre votre rôle, vous qui êtes la plus forte des deux. A vous de cœur et de respect, n (17 février 1859.)

Un ton si pressant effaroucha la jeune huguenote. Elle dut répoudre de manière à tuer tout malentendu entre elle et son ami. Sainte-Beuve, devant ce refus, témoignera une tristesse calme et résignée. • Le retard que vous avez mis, en effet, à mé répondre, m'a montré que j'avais eu tort de vous écrire cette lettre que j'aurais voulu retirer; ou plutôt il vaut mieux qu'elle ait été

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écrite, sauf à roublier désormais et à n'en plus faire mention. Je tiens seulement à constater que vous vous étiez fait une idole et à votre image : votre enthousiasme y allait, et je ne pouvais me Tattribuer sans mensonge. J'aime mieux avoir moins et n'obtenir que ce qui me revient de droit. Au fait, il entre presque nécessairement de l'illusion dans l'affection exaltée. Connaître à fond, et tel qu'il est, un être bumain et l'aimer, c'est impossible. Toujours est-ce, ma chère enfant, que j'ai crié vers vous, et que vous n'avez pas répondu à mon cri. Parlons d'autre chose. « (17 mars 1859.)

La correspondance continue comme auparavant, mais reste plus impersonnelle. Sainte-Beuve parle de Musset, du couple de Gasparin, de Pascal, de la nature. In jour pourtant, Adèle Couriard est prise d'envie de connaître le fond de l'àme de son ami et hasarde quelques questions. Sainte-Beuve la gronde un peu, tel un maître d'école tapant sur les doigts d'une fillette trop curieuse :

et La question que vous me faites est délicate, et difficile à traiter en toute saison. Y a-t-il quelque chose d'un peu défraîchi? Le duvet du front est-il un peu défleuri?... Voilà bien des curiosités d'Eve. J'ai beau attendre, ma plume ne redeviendra jamais assez jeune et assez légère pour se jouer ta ces questions de gai savoir et de tendre science qui ne veulent qu'être effleurées par un souffle du matin et du printemps... Au moral... je suis aussi peu montrable à mes amis. J'ai regretté quelquefois de voui voir prendre les choses d'une manière si divine et si éthérée, parce que cela vous éloignait trop de moi, et (jue tùt ou lard il devait venir un moment où le désaccord apparailrait, vous demeurant trop haut, et moi retombant trop bas... Je suis donc sans illusion, sans ambition, dans la situation du sage qui n'aspire qu'au repos; par malheur, le repos devient de Tennui quand on n'est pas lout à fait ce sag(^ : de là des misères (ju'on garde pour soi et où l'amitié d'une belle et loin-

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l.'iiiie (h'iiioisrlle n'a rien à voir. " (10 juillet 1859.)

Parfois les (lrii\ corrcsjioiulaiilK discuteiil les (|U('slions K'IiyiiHisj's. Lo (rilicjiu* a loiil (!«' siiilr avoué son scepli- (isnnv Parlanl île M de (iasparin, il écrit : u Je sais sa elialeiir (rànie, ses (pialilés vives, son élcxjuence ; il en a les sources dans son cœur. Après cela, il faut bien (jue je me confesse à vous, avec qui je ne veux jamais feindre, .l'ai pu écrire des histoires chrétiennes, avoir des veinesel des ins|)irations chrétiennes passagères, mais, hélas! je ne suis pas chrétien ; je ne suis pas de TEcole de Jésus- Christ, si admirable que je la sache et que je la respecte. Voilà un grand aveu. Je ne suis qu'un observateur de la nature en elle-même, dans son immense variété, un des plus humbles et des plus indignes de la grande école de Gœthe. D (31 août 1857.)

Il proteste de son respect pour les convictions des autres et de sa répugnance au prosélytisme. Il ne croit pas aux miracles, la croyance au surnaturel n'est pour lui qu'une i- belle et louable illusion ^ . u 1/espérance et la foi se paient déjà à l'avance jusqu'à un certain point par elles-mêmes, par leurs propres maùiSj en procurant une consolation actuelle à l'àme qui les possède. ii

Malgré ses nombreuses études d'àmes religieuses, Sainte-Beuve semble n'avoir jamais pénétré l'essence du sentiment religieux, car il dit ceci : u A mes yeux (l'amour pour Dieu), c'est de l'amour transposé (et à fonds perdu). " (25 juin 1859.)

De même, il ne peut comprendre comment Mlle Couriard unit son amour de la nature et sa piété. « Vous me dépeignez avec vivacité une journée de printemps au bord de votre beau lac : mais je crois sentir que cette sensibilité avec laquelle vous la goûtez est contraire, directement contraire à la prescription qui ressortirait de l'enseignement si goûté aussi; vous essayez de concilier des contraires... Qui sent vivement la nature en soi et autour de soi doit se mutiler pour être chrétien, pour rester chré-

tien : il n'y a pas de milieu. Je ne vous combats point, chère mademoiselle, je vous laisse seulement entrevoir une cause de peine, qui est de m'ètre aperçu que nous soyons, que nous devions être si peu de la même religion, laquelle ne fera probablement que s'accroître et gagner en vous (1). i^ (18 mai 1858.)

Un jour viendra où une divergence aussi profonde sur un point capital amènera entre les deux amis un éloignement. Avec les années, l'un et l'autre devenaient de plus en plus certains de posséder la seule vraie conception de la vie. Adèle Couriard se lassera de vouloir influencer ce sceptique incurable; Sainte-Beuve, désappointé de n'avoir pas rencontré l'affection souhaitée, se détachera d'elle peu à peu.

Le 20 juin 1860, il s'écrie : « C'est... pour moi un petit ennui que ma grande amie ne soit pas tout bonnement et naturellement philosophe; car à tout moment elle s'embarque sur des embarcations où je ne la suivrai pas. 15 Désormais la correspondance devient plus intermittente et moins intime.

Enfin, le 29 décembre de la même année, Sainte-Beuve semble las de recommencer toujours la discussion des mêmes sujets, sa lettre a le ton attristé d'un adieu. « Je regrette de ne vous avoir pas connue. Je suis dans un courant qui me roule. Ma pensée n'est pas enchaînée, et vous pouvez croire qu'elle va plus d'une fois aux bords de votre beau lac et qu'elle vous imagine... «

(1) II dit daDS la même lettre : t Vous êtes fervente, vous êtes religieuse, vous avez une patrie autre encore que Genève : et cette patrie n'est pas la mienne. VA c'est une patrie vers laquelle on s'achemine ou dont on s'écarte de plus en plus, à mesure qu'on avance dans la vie. Vous vous y acheminez dès la jeunesse et vous contiimerez d'y tendre Je m'en éloigne, ou plutôt je ne m'en éloigne ni ne m en rapproche, dans mes idées, puisque à mes yeux elle n'est qu'un mirage, une illusion d'optique morale, et qu'elle n'est pas C'est là un sujet de tristesse pour celui qui aurait aspiré à un accord moral i

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IVndanl |)liis do vinyl mois, il n'y a en Ire eux aucune ('()inmimi<alioii Le (Tilicjue est de plus en plus aecaj)ai'è par son travail; la vie de Mlle (lonriard est transfornu^e par une atl'eelion nouvelle. Quelques mois apr(>s le dernier messajje de Sainte-Beuve, elle fait la eonnaissanee d'un ami de son père, HI. Louhier, consul à Saint- Pétersl)our<j, auquel elle s'attache el dont elle devint bientôt la liancée. Le maria«je est renvoyé à l'été 1862. iMais un double malheur anéantit ses espérances. Le j)asteur Couriard meurt au château de Bellerive, près de. Genève, le 20 août 1862, durant ses con<jés. Peu de jours après, M. liOubier arrive de Russie, tombe gravement malade et meurt aussi (24 septembre).

Au cours du mois d'octobre, le docteur Couriard, frère d'Adèle, passe à Paris et dans une visite raconte à Sainte- Beuve le chagrin de sa sœur. Aussitôt ce dernier écrit à son amie d'autrefois pour lui dire sa sympathie; il a toujours pour elle, assure-t-il, a un fonds de sentiments affectueux et reconnaissants qui ne changeront pas. o (25 octobre 1862.)

Adèle Couriard demeura longtemps ébranlée par la perte de son père et de son fiancé. Ln an plus tard seulement, elle se sentait la force d'entreprendre le voyage de Paris pour visiter la mère de M. Loubier. Les deux correspondants allaient enfin se trouver face à face. Quel serait le résultat de cette rencontre tardive? Quel jugement porteraient-ils l'un sur l'autre? Leur amitié se réveillerait-elle ou en serait-elle tuée?

Au moment dé leur pleine intimité, Sainte-Beuve redoutait déjà la surprise qu'éprouverait Mlle Couriard en le voyant. Il lui écrivait un jour : u Vous auriez trop de mécompte quand je vous verrai, si vous vous attendiez à ces beaux éclairs de conversation dont vous parlez, rien de cela. Je suis bonhomme, souvent las et disant des choses communes. " (3 novembre 1857.)

Ses craintes n'étaient que trop justifiées. Ln voyant ce

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gros homme un peu lourd, Mlle Couriard éprouva une aversion instinctive. Avec une intransigeance bien féminine et une vivacité d'impressions non moins féminine, (^lle vit en lui une sorte de ^^ Polichinelle » , elle lui trouva « une expression cynique " . Tels sont les termes dont elle se servait dans la conversation pour le dépeindre. De son côté, Sainte-Beuve dut ressentir un certain désappointement. Fort probablement la surprise se trahit sur le visage de la visiteuse et amena dans son maintien une gêne ou une froideur que sa courtoisie naturelle ne réussit pas à dissimuler. De plus, sa tristesse, l'ébranlement de sa santé la rendaient incapable de causer sur des sujets intellectuels ou littéraires.

Après cette entrevue, nouveau silence qui ne dure pas moins de six ans. Durant ces années, Mlle Couriard a cherché une diversion à sa douleur en écrivant des romans. Ces livres eurent un vif succès à l'époque où ils parurent. De nos jours ils paraissent démodés. Un ton prêcheur et certaines invraisemblances font trop oublier la valeur de ces ouvrages. Mlle Couriard elle-même reconnaissait ces défauts avec beaucoup de bonne grâce.

En 1868, elle adresse une nouvelle lettre à Sainte- Beuve. Elle était, probablement, choquée par le ton d'hostilité employé par l'écrivain envers les chrétiens et voulut lui en faire quelques reproches. Sainte-Beuve fut impatienté et répondit par une lettre assez vive. Par son mélange d'irritation et d'urbanilé, ce message est un chefd'œuvre, a J'ai été heureux de votre souvenir. Le mien va quelquefois vous chercher un peu au hasard. Je vois que vous êtes toujours fidèle à votre Léman. Etesvous à la même campagne au bord du lac? J'ai reçu votre volume et vous en remercie. Mais laissez-moi vous dire : pourquoi donc me prêchez-vous? Qu'ai-je fait pour cela? Et laissez-moi vous soumettre une singularité qui me frappe. J'ai à Boulogne-sur-Mer une cousine, une vieille cousine de beaucoup d'esprit, qui s'était mise, il y

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a deux ans, à ronlrcr avec moi on coniinerce dt* lellros, lenoiianl ainsi avec mes souvenirs d'enfance Et puis, tout d'un coup, un jour, elle m'a proposé de me recommander aux prières de tout un couvent dont la supérieure, disait-elle, était une de nos parentes. Kn un mot, elle a fait preuve à mon éjiard du zèle catholique et mouasti(jue le |)lus intempestif et le plus déplacé. Je le lui ai dit.

a Or, comment se fait-il aujourd'hui qu'il m'arrive de (ienève, et d'un coté non catholi(|ue, la même insinualion, la même tentative de prédication? Il y a de quoi fair*' réfléchir un philosophe. .le sais hien la différence; vos vœux sont d'une àme tout individuelle, et il n'y a pas de communauté derrière. Mais, enfin, je vous aime mieux sans cette complication qui me paraît une chose un peu acquise et qui ne se produisait pas aussi à nu dans nos précédentes relations. Soyez vous-même, telle que je vous ai connue, avec le sentiment religieux qui convient à votre nature, mais qui peut-être ne convient pas à toutes au même degré. Je ne voudrais rien diminuer chez ceux qui croient; mais pourquoi cette ingérence, — tant de ma cousine de Boulogne-sur-Mer, ultra-catholique et ultramontaine, et de ma douce et intérieure amie, calviniste ou pauliste de Genève? Voilà ma vengeance, elle est dans le rapprochement. ^^ (24 janvier 1868.)

Mlle Couriard lui écrivit pour s'excuser ou s'expliquer, Sainte-Beuve répondit par ce billet :

tt A la bonne heure ! Je vous remercie de votre petit mot amical et de ne pas vous être formalisée de mes rudesses. Croyez que je n'en ai pas écrit autant à ma cousine, w (7 février 1868.) Le ton, cette fois, est amical, mais ce n'en est pas moins le dernier message, Sainte- Beuve vivra encore vingt mois et aucune lettre ne sera plus échangée. C'est une séparation -à l'amiable. Depuis longtemps le charme était rompu.

Aussi bien, une intimité prolongée paraissait impos-

sible. Dès rorigine, des obstacles considérables quoique non apparents les séparaient. Sainte-Beuve, dans les quinze dernières années de sa vie, penche de plus en plus vers la libre pensée, tandis que Mlle Couriard s'attache toujours plus à sa religion. Un malentendu tacite existait dans leurs rapports. Il est difficile parfois d'interpréter la pensée de Sainte-Beuve exprimée sous une forme si discrète, si voilée; nous pensons qu'il entretint toujours plus ou moins l'espoir de se faire aimer de sa correspondante; de son côté, Adèle Couriard, honorée de son intimité avec le grand écrivain, se flattait d'exercer sur lui une influence religieuse. Après plusieurs années de rapports épistolaires, l'un et l'autre s'aperçurent de leur illusion réciproque; à ce moment-là, ils virent que les bases de leur amitié n'existaient plus; ils se séparèrent donc, simplement et sans éclat (]).

(1) Adèle Couriard mourut à Genève le 8 juin 1918. Ses dernières années furent marquées par un rayonnement de bonté et par une vitalité d'esprit qui attiraient autour d'elle un cercle nombreux d'amis des deux sexes et de tout âge.

M'S . \OLVEAUX I.LNDIS «

A ré|)0(|ii(' où cessait la corrospondanco avec Mlle Couriard, Sainte-Beuve (|iiittait le Momteur et entreprenait une nouvelle série d'essais dans le Constitutionnel. Quand on lit l'œuvre du critique dans son ordre chronologique, la différence de ton entre les Causeries du Lundi et les Nouveaux Lundis est frappante. Le Moniteur, journal officiel de TEmpire (il y était entré en décembre 1852), le contraignait à une certaine réserve. Cl ...Ce journal officiel où l'on est si peu chez soi, dit-il, est le journal des préfets, des maires, des évêques, etc. (1). » Ecrivant dans un organe plus libre, Sainte-Beuve s'enhardit. Tout en conservant la même onction et le même naturel, il devient plus ferme, plus vivant, plus affirmatif.

Il est alors au pinacle de sa renommée et de son talent; il a conquis une place très haute dans le monde intellectuel; ses jugements font loi, ses articles sont lus dans la France entière, son nom est illustre au delà des frontières.

Ses dons de critique ont atteint leur développement suprême; il possède une largeur de vision qui lui permet d'embrasser les sujets les plus divers et de les pénétrer avec intelligence; bien entendu, il donne son attention surtout aux littérateurs, poètes, romanciers, moralistes, dramaturges ou critiques; toutefois il ne se borne pas k la seule littérature, il s'assimile des œuvres d'un ordre

{i) Livre d'or, p. 24-1.

très (lifféient; les Nouveaux Lundis nous parlent de personnages de toutes les sortes : femmes du monde, bourgeoises, reines, historiens, hommes d'Elat, peintres, souverains, politiciens, économistes, voyageurs, guerriers, grammairiens, architectes, jurisconsultes, diplomates, astronomes, physiciens, géographes, fonctionnaires, théologiens et philologues.

Il se considère comme un indépendant, qui marche seul et table sur Tappui des hommes sensés (1). Il accorde aux autres la liberté d'opinion qu'il revendique pour lui-même; une seule chose le fait sortir de son impartialité et le met hors des gonds : Tintolérance. Il déteste les insulteurs et, parmi eux, tout spécialement ceux qui se réclament de la religion pour injurier quiconque ne pense pas comme eux. Il reproche à Veuillot ses violences de langage envers les libres penseurs : le philosophe, dit-il, ^ respecte, d'ailleurs, au plus haut degré à titre de sage et de modèle moral sublime, celui que vous saluez d'un nom plus divin; — et cet homme, parce qu'il ne peut absolument (à moins de se faire hypocrite) admettre votre idée à vous, avec toutes ses consé- (juences, vous Tinsulterez i> (2) !

Sainte-Beuve n'aime pas les protestants (3), il n'en prend pas moins leur parti quand il les voit malmenés par Veuillot : « Quoi encore? Cet autre homme, lui, est chrétien; il admet la divinité, une émanation plus ou moins directe de la divinité, une inspiration d'en haut dans la vie, dans les actes et les paroles du Christ; mais il se permet de rechercher quels ont été au vrai ces actes

(1) tt ... Quand ou marche soûl, comme il convient à un esprit indépendant, et qu'on n'a pour soi que le groupe si dissiminé des gens sensés... « [Nouveaux lundis, t. IV, p. 393 )

(2) Nimreaux Lundis, t. I", p. 5-3

(3) Il dil en (îlTet : s Je ne suis pas de ceux qui regrettent que la France ne se soit pas faite protestante .. : j'aime mieux, je l'avoue, une France catholique ou piiilosophicjue » (T II, p 260.)

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