I.KS ' \01IVKAIJX LUNDIS
el CCS parolrs; il (Miidi»* les tômoijjiiajjrs écrits, les textes; il les compare, il les criti(|ue, et il arrive par là à une foi chrétienne, mais non catlioli(jne comnn* la votre : homme pur d'ailleurs, de mceurs sévères, de paroles exemplaires; et cet liomme-là, parce (pi'il ne peut en conscience arriver à penser comme vous sur un certain arrangement, une certaine ordonnance, majjiiifique d'ailleurs et «pandiose, (jui s'est dessinée surtout depuis le cinquième siècle, vous l'insulterez, vous l'appellerez à première vue biofard à redingote marron (1) ! "
Il hlànie les excès causés par l'esprit de parti, de (juelque endroit qu'ils surgissent. « Le parti dit clérical en est un, avec sou organisation, ses nombreux moyens de propagande, sa presse si bien servie, son mot d'ordre si vite accepté et répété par tous ses organes, son injure facile, aisément calomnieuse... (2).»
Son exécration de l'intolérance finit par le rendn; intolérant lui-même; il a la hanlise du dogmatisme; ses attaques répétées, souvent injustes, contre toute espèce d'orthodoxie, donnent à la série des Nouveaux Lundis leur cachet spécial.
Evidemment, depuis beaucoup d'années, les indiscrétions des orthodoxes lui causaient une irritation sourde. Ceux qui se croient les seuls possesseurs de la vérité ont souvent envers les personnes qui ne se rallient pas à leur système une attitude prolectrice plus vexante peut-être que les insultes les plus grossières. Que d'âmes ont été à jamais aliénées de la religion par l'immixtion importune, par les insistances, par les insinuations maladroites des iiommes .- bien pensants ^^ ! Une lettre de Sainte-Beuve à un Al. R... B... trahit l'exaspération que lui cause une offre de consolation intempestive, le
(1) Souveaux Lundis, t I", p 53
(2) Ibid., i. IV, p. 431. Voir aussi Line d'or de Sainte-Beuve, p 351.
rrilique ne l'envoie pas dire à son correspondant (1).
Dès le premier article des Nouveaux Lundis, Sainte- Beuve découvre son jeu et entame le combat. Il examine un volume de Victor de Laprade sur les Questions d'art et de morale. Le ton d'infaillibilité employé par l'auteur le fait sourire; devant une telle assurance, il ne contient pas son mécontentement. « Poète élevé, froid et sage, dit le critique, il prend avec sincérité, j'allais dire avec une fatuité naïve, son propre patron pour )e patron universel (2), « Le spiritualisme excessif de Laprade lui déplaît; réduire l'art à ne manifester que l'être absolu (3) lui semble une chimère; il termine son étude en renvoyant le poète rêver dans ses bois (4).
Mme Suetchine, également, « n'a jamais douté qu'elle ne possédât la vérité absolue dans le dogme et le symbole chrétien (5) « . Sa manie d'apostolat trahissait en elle un
(1) Cette lettre étant plus ou moins la répétition d'une réponse à Mlle Gouriard (voir p. 249), nous nous bornons à la mettre en note. En voici les principaux griefs : « Je vous remercie de tout ce que vous me dites d'affectueux. Mais, de grâce, laissez-moi vous le dire de mon côté, pourquoi m'adressez-vous un sermon? Est-ce que je me permettrais de vous en adresser un, à vous? et pourquoi les choses ne seraient-elles pas égales entre nous? Vous avez pitié de moi et de mou malheur. Je vous en remercie; mais vous ai-je donc parlé de mon malheur, et qui vous a dit que j'étais à plaindre? Prenez garde que l'amour-propre, qui a tant de replis, n'aille se glisser aussi dans cette prétention à être plus heureux qu'un autre jusque dans ses malheurs mêmes. Je ne vous plains pas pour les consolations que peut vous donner la foi : laissez-moi celles que la philosophie peut me donner. Vous me souhaitez d'en venir à comprendre le christianisme. Qui vous a dit que je ne le comprenais pas? Ce ne serait pas du moins fnute d'étude . Tout ceci est pour dire d'avoir de l'amitié l'un pour l'autre, sans que l'un de nous deux s'imagine de se donner vis-à-vis de l'autre de ces airs de protection morale et de prècherie » [Correspondance, t II, p 348)
(2) Nouveaux Lundis, I 1", p. 10 (;3) Ihid , p. 12
(V) Ihid., p 20 (5) Ihid., p. 22:5.
I,KS a \OUVE AUX LUNDIS " Î6.S
hosoin (l'oxcncr l'aiilorilé. u Les |)r(Mni<Ms mots ((iiVIIr vous (lisait, ot p.ir l('S(|iiols ollo croyait v(ms honorer, conceniaienl volro croyanco et l'état de votre âme : elle essayait (1111» premier <jrapiu à jeter sur vous (1). 11 V.w quiitant Mme Sueteliine, Sainte-Heuve se donne « une douelie de sens natnn»! et d'Iiumhh; sens eommun « (2) par la lecture de Bacon et de Montai'jne.
Sainte-Beuve eu veut aussi au dO(j[matisme littéraire. ^i Voyez les doctrinaires, répétait-il volontiers, ils ne savent ni ce qu'ils man^jent ni ce qu'ils boivent. On ferait man«}er un morceau de carton à VI. Ouizot sans qu'il s'en aperçût. Eli bien! en littérature, ces hommes-là n'ont point de goût à eux. Ils prononcent en vertu de la tradition scolastique, universitaire. Leurs jugements sont faits d'avance, non sentis ni éprouvés personnellement (3). »
De même, il ne peut admettre la méthode de Nisard qui prétend asseoir toute la littéralure française sur une base classique. «... Je me sens choqué, dit-il, sinon dans ma science, du moins dans mon simple bon sens, d'une telle unité artificielle obtenue à tout prix. Quand la nature est pleine de variétés et de moules divers, et qu'il y a une infinité de formes de talents, pourquoi n'admettre et ne préférer qu'un seul patron? Pourquoi cette construction tout en l'honneur de l'esprit français, et dans l'esprit français tout en l'honneur du dix-septième siècle, et dans le dix-septième siècle tout en l'honneur de deux ou trois noms superlativement célébrés et glorifiés (4). i?
De tous les systèmes religieux, le plus puissant était alors le catholicisme romain. Sainte-Beuve dirige contre
(1) Xouveaux Lundis, \ V\ p. 224
(2) Ihid., p. 247
(3) Jules Lev ALLOis, Sainte-Beuve, p. 182. Contre les doctrinaire?, voir aussi t. II, p. 324; t IX, p 90, 92, 96.
(4) Nouveaux Lundis, t. XIII, p. 238.
lui ses attaques les plus vives. Il lui reproche d'avoir fait obstacle à tous les progrès, quitte à s'emparer des découvertes pour son profit lorsque ces dernières s'étaient imposées à l'évidence. « Toujours, à l'origine, la foi qui ne doute de rien, la tradition qui se plaît aux habitudes, la routine encroûtée et tenace, se sont opposées à la recherche, et ont lancé d'abord injure et anathème à ceux qui la tentaient : toujours, la découverte une fois démontrée et accomplie, la foi, la tradition vaincues ont dû s'en accommoder, et, reculant un peu, elles ont réparé tant bien que mal leurs lignes rompues, déclarant, toute réflexion faite, que les derniers résultats ne changeaient rien en définitive aux antiques croyances et que, bien au contraire, celles ci s'en trouvaient confirmées et raffermies. Grand bien leur fasse (1) ! ^
Il est très pénétré de cette idée, car il y revient cinq ans plus tard, dans sa correspondance. « L'Eglise et la Science sont deux ennemies, dit-il; maisquandla Science a triomphé manifestement sur ce point, l'Eglise se retourne, s'adjuge le point démontré, n'y voit plus d'inconvénient, et elle réserve ses oppositions et ses négations pour la future découverte. C'est ainsi qu'elle procède dans cette longue et astucieuse retraite qu'elle fait depuis déjà trois siècles devent la Science et le sens commun (2). >'
II se plaint du catholicisme parisien et mondain, « agité et agitant, superficiel et matériel, fiévreux, ardent à profiter de tous les bruits, de toutes les vogues et de toutes les modes du siècle « (3).
Il compare le christianisme à un vieux chêne et constate la présence de nombreuses branches mortes. Il se demande qui fera le partage du bois vert et du bois sec. Des craquements lui font prévoir un bouleversement prochain
(1) Nouveaux Lundis, i. IV, p. 402.
(2) Noutelle Cnrrespondattce, p. 273.
(3) Nouveaux Lundis, t. II, p. 386,
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dans le(|iipl la séparation des élc^inonts morts <»t dos c^lôinenls vivaocs s'acroiiiplira (I).
A ('liacjnc instant, an cours do sos articles, en note on dans sa correspondance, il manifester son anta<j;onisnie envers l'K^flise romaine. Son indijjnalion devant toute oppression lui fait nit^me perdre la mesure, il accuse Gralry, ce «|rand écrivain et ce noble caractère, de sournoiserie ('2) ; il affirme que les prêtres, ces hommes noirs, sont odieux au fond généreux de la France. Et il ajoute : i Ils sont messagers de mal et conseillers de malheur (3). v II affirme avoir toujours été, même aux heures de religiosité poétique, ^^ très opposé à la superstition romaine » (4) ; les années ont encore développé eu lui ti le côté sensé et philosophique
Sainte-Beuve déteste les orthodoxes, catholiques ou protestants, mais quand il aborde l'étude du chiistianisme dans sou essence, il demeure invariablement respectueux. Un article des Nouveaux Lundis est consacré aux Saints Evangiles. Après avoir dépeint avec admiration le souffle généreux, la fraîcheur de sentiments, Tabnégation et la bonté qui animent le Sermon sur la Montagne, il envoie un coup de revers imprévu aux savants qui prétendent amoindrir la personnalité du Christ : « Quoi! ne sentez-
(1) Nouveaux Lundis, t. III, p. 260.
(2) Lettres à la princesse, p. 331.
(3) Ihid., p. 336, 337 Ailleurs, il pst plus âpre encore : u. On peut laisser avec leurs airs de dédain tous ces esprits disciples et superficiels qui se flattent de tenir la clef des choses, parce qu'ils ont dans la main quelques bibelots chrétiens, païens ou autres, qu'ils adorent Au diable les fétiches, de quelque bois qu'on les fasse! » {Correspondance, t II, p 102.) » Il est vrai, cher ami, que ce sont de grands hypocrites! De tous ces catholiques de salons et d'assemblées,* on pourrait faire un élixir et on n'y trouverait pas assurément l'âme d'un seul bon chrétien. » {Correspondance, t. II, p. 155 )
(4) Correspondance, t. H, p. 340.
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VOUS pas la réalité, la personnalité vivante, vibrante, saignante et compatissante qui, indépendamment de ce que la croyance et Tenthousiasme ont pu y mêler en surplus, existe et palpite sous de telles paroles? Quelle démonstration plus sensible de la beauté et de la vérité du personnage tout historique de Jésus que ce premier sermon sur la montagne (1) ! "
Le critique renouvelle plusieurs fois son hommage au saint héroïsme du Christ, et Pureté, désintéressement, dit-il enfin, douceur, esprit de justice, esprit de paix etde miséricorde; guerre aux hypocrites et aux menteurs, aux pharisiens de tout bord et de toute robe; besoin de s'immoler pour tous ceux qui souffrent, de racheter et de sauver tous ceux qui croient en la promesse; dites : ne le voilà-t-il pas encore une fois défini (2)? ->•>
Quand parut la Vie de Jésus de Renan, Sainte-Beuve trahit un léger embarras; évidemment, Fouvrage de son ami ne lui plaisait qu'à moitié, et cependant il ne voulait oas jouer le jeu de leurs ennemis communs en disant toute sa pensée. '^ M. Renan, dit-il, il faut bien le reconnaître, ne plait guère plus, par ce livre e-xtraordinaire, aux sceptiques et incrédules qu'aux croyants (3). 15 Jl se tira de difficulté en donnant successivement la parole à des représentants fictifs des divers partis qui tous se montraient mécontents. Il termine l'article en félicitant Renan d'avoir mis la Vie de Jésus à la portée des masses et en louant l'art et la subtilité de l'écrivain (4).
A M. Buisson qui lui demandait de participer au mouvement du Christianisme libéral, Sainte-Beuve répond : u Quantité de vrais philosophes et de sages ne trouvent pas que le Sermon sur la Montagne soit le code le plus parfait de morale; il renferme à leur sens trop de pieuse
(1) Nouveaux Lundis, t III, p. 249.
(2) Ibid , p. 255.
(;3) I/nd., t VI. p. 15.
(4) Ibid , p. 14, 19.