I.KS « MOUVRA LX LUNDIS
folie pI (!«' divin on criuiniain drliio. j'en pnis parler (l'.nilanl pins à mon aise: (|no, pcrsonncllcincnt, ci par ma propre sensihililè, je pencherais volontiers du eôlé de rel admirable Sermon; maisd'anlres plus sévères cl j)lus raisonneurs résistent et veulent plus de lo<p(|ue juscjin; dans la morale (1). v
Dans Port-Royal, il avait déjà dit : ^ Prenez les plus «jrands des modernes anticlirétiens, Frédéric, Laplace, (iœllie; quicon(juea méconnu complètement Jésus-Clirist, regardez-y bien, dans l'esprit ou dans le cœur il lui a manqué quelque chose (2). «
An milieu des querelles contemporaines, Sainte-Beuve manque parfois d'équité envers les hommes, mais envers les idées il reste plus objectif. On sait sa haine des coteries; bien qu'il eût son cercle de relations, qu'il fût un hôte assidu des dîners Maguy, il ne se gêna pas pour dire des vérités à ceux de ses amis dont les œuvres lui déplaisaient. A cet égard, son attitude envers les naturalistes fut remarquable. Une étude très élogieuse de Madame Bovary dans les Causeries du Lundi avait ouvert la célébrité à Flaubert. A la louange il avait mêlé quelques conseils au jeune romancier, l'exhortant à éviter les détails scabreux (3) et à apporter quelque clémence dans sa peinture de l'humanité (4-). Or, peu d'années plus tard, Flaubert publiait un nouveau roman, dans lequel les défauts de l'œuvre précédente reparaissaient avec une évidence décuplée. Dans un article magistral, Sainte-Beuve ne ménagea pas les critiques au réaliste intransigeant qui avait écrit Salammbô.
Il regrette que l'auteur ait resserré son sujet entre un petit nombre de personnages tous émiuents par leur bas-
(1) Xoucelle Correspondance, p. 343.
(2) Port-Royal, t. III, p. 451.
(3) Causeries du Lundi, t. XIII, p. 360,
(4) Ibid., p. 362.
sesse, leur platitude ou leur perfidie. Flaubert s'acharne à peindre des horreurs, un préjugé puéril d'artiste ennemi de la médiocrité et de réaliste ennemi de la fadeur le rend aveugle à toute humanité : « La peur de la sensiblerie, dit le critique, de la pleurnicherie bourgeoise Ta jeté, de parti pris, dans l'excès contraire : il cultive l'atrocité. ^^ Et Sainte-Beuve qui connaît Flaubert personnellement, et l'aime, ajoute : « L'homme est bon, excellent, le livre est cruel. Il croit que c'est une preuve de force que de paraître inhumain dans ses livres (1). i^
Parmi tous ces hommes de guerre, ces magistrats et ces femmes qui défilent devant nos yeux, pas un être qui trahisse quelque étincelle d'idéal (2) ! Par la monotonie de sou réalisme, Fauteur s'est refusé un beau contraste d'ombre et de lumière. Sainte-Beuve, écœuré par l'entas-: sèment des spectacles grossiers, finit par s'écrier : a Montrez-nous gens et choses tels qu'ils sont, pas plus beaux quMls ne sont, mais aussi pas plus laids ni pires qu'ils ne sont (3). T.
Le bon sens dicte à Sainte-Beuve cette phrase qui est la condamnation de la théorie de l'art pour Fart : a L'art dans sa pratique n'est pas une chose purement abstraite, indépendante de toute sympathie humaine : et je prends le mot de sympathie dans son acception la plus vaste (4). «
Sainte-Beuve signale les enfantillages de Flaubert qui met en avant le vrai et rien que le vrai. Dans sa folie de réalisme, le romancier accumule les descriptions; pour se donner une semblance d'exactitude scientifique, il affecte de fournir des chiffres rigoureux, il écrit des chapitres qui ne relèvent pas de la littérature mais bien plutôt du métier d'archéologue, d'antiquaire ou de
(1) Xoureanx Ijinidis, t. IV, p 71.
(2) Ibid., p 7«.
(3) Ibid., p. 90.
(4) Ihid., p 84.
LES « \OUVEAUX MJ\I)1S » 261
coiuiiiissairo-piist'ur II iuaii(|in' deiivolro, il t'sl trop ing«''nieiix, trop artificiel, trop thràtral, trop peu lojjiqur pour être vrai dans \o sens |)rofond dn mot.
Sainle-Roiive n'a j)as rendu j)leine justice à certains tableaux admirables (jui éclairent pai* moments la désespérante monotonie de Salammbô ; l'arlisle délicat (|ui était en lui a été froissé exagérément par ral)sence d'idéalisme qui dépare ce roman; ses critiques, toutefois, sont pénétrantes; après soixante ans, le goût moderne peut y ajouter, mais il n'a rien à y retrancher.
Les Causeries du Lundi avaient déjà accusé certains défauts inhérents à la méthode de Taine. Sainte-Beuve avait apprécié chez le jeune critique l'art de situer les personnages dans leur époque (1); il regrettait que sa force ne fût pas tempérée par plus de grâce et de douceur; il lui administrait, en passant, une légère semonce pour son manque de respect envers le philosophe Maine de Biran (2).
Les Nouveaux Lundis e\?iïim\ewi V Histoire de la littérature anglaise. Sainte-Beuve débute par une comparaison entre sa propre génération et celle qui l'a suivie. Les écrivains qui, en 1864, sont les jeunes, ont été formés par les livres et par les sciences, ils ont trop vécu seuls ; n'ayant pas hérité de la tradition successive, ils ont dû tout recommencer à nouveau pour leur compte ; n'ayant pas eu le contact habituel avec la société, ils n'ont pas acquis les nuances, les correctifs qui atténuent les contrastes trop durs; de fait, « ils sont tranchés et crus (3) » . D'autre part ils n'ont pas, comme les romantiques, perdu des années tt dans les regrets stériles, dans les vagues désirs de l'attente, dans lea mélancolies et les langueurs qui suivent le plaisir. Leur force active cérébrale est restée intègres (4).
(1) Causeries du Lundi, t. XIII, p. 283.
(2) Ihid., p. 280.
(3) Nouveaux Lundis, t. VIII, p. 79.
(4) Ibid., p. 81
Taine, un des représentants les plus illustres de cette génération, en a les défauts. Dans son zèle déjeune théoricien, il étudie les écrivains trop exclusivement dans leurs rapports avec le milieu natal et ignore cette chose imprévue qui s'appelle Tindividualité du talent. Il ne jette pas sur les personnalités un regard calme et désintéressé. Ses préférences l'entraînent fréquemment à fausser les valeurs et caricaturer ses modèles, u Rien n'est plus injuste, dit Sainte-Beuve, que de prendre d'excellents esprits par leurs défauts uniquement et par les petits côtés ou les côtés faihles de leur nature (1). v
A propos des frères Concourt, le vieux critique renouvellera son exhortation au bon sens et à la sympathie humaine : « Eh bien! dit-il, l'art, parce qu'il doit surtout satisfaire les artistes, c'est-à-dire les connaisseurs, doit-il donc se condamner ainsi à ne plaire qu'à eux, à eux seuls, à déplaire nécessairement aux bourgeois (ce mot va loin), à la moyenne du public, à l'ensemble d'une société, à nos semblables (2)?"
Sainte-Beuve vécut assez pour connaître les débuts de Zola. Une année avant sa mort, il lui écnvait une lettre où les défauts de l'auteur futur de la Terre étaient critiqués. A force de réduire l'art à n'être que la seule vérité, Zola s'emballe dans le laid comme un romantique s'emballait dans le sublime; dans Thérèse Raquin, sa description du passage du Pont-Xeuf atteint le fantastique, il lui donne une noirceur profonde et des teintes à la Rembrandt qui manquent à ce coin banal de Paris, a A vrai dire, ajoute le critique, si peu idéaliste que je sois, je me demande bien si le crayon ou la plume ont nécessairement pour objet de choisir des sujets vulgaires, sans nul agrément (je me le suis même demandé déjà au sujet de Germlnie Lacerteux de mes amis les Concourt) ;
(1) Nouveaux Luni/is, t. VIII, p. JOV.
(2) J/jid., t. X, p 462.
LES » \ ou VEAUX LUNDIS » 263
je suis persuada qu'un pou d'ajin^ihle, un peu de louchant, u'est point enli^reun'nl inutile, ne fût-ce que sur un point ou deux, dans un tableau narine qu'on vent faire parfaitement tiiste et terne (1). »
/ola se conijjlait dans les termes lourds, les mots vautrer et brutal reparaissent avec une insistance déplaisante ; des fautes de j)sicholo<j;ie allaildissent son œuvre ; si, comme le prétend Zola, le vice et la vertu ne sont que des produits comme le vitriol et le sucre, pourquoi déploie-t-il tout un appareil de remords chez ses personnages? Alalgré ces reproches, Sainte-Beuve laisse percer une certaine admiration pour l'écrivain (|ui a bousculé l'opinion publique avec tant d'audace, w Vous avez fait un acte hardi, dit-il, vous avez bravé dans cette oeuvre et le public et aussi la critique. \e vous étonnez pas de certaines colères ; le combat est en<jagé; votre nom y est signalé (2). y- Et il souhaite que Zola produise une œuvre nouvelle, hardie aussi, mais un peu détendue. Qu'aurait pensé Sainte-Beuve de l'évolution postérieure de Zola?
L'diXjiiem' diQ^ Nouveaux Lundis à\[ carrément son opinion à ses jeunes amis. Il n'en éprouve pas moins une sympathie marquée pour leurs tentatives. Ses propres tendances s'accordent avec celles des naturalistes. Ce transfuge du romantisme partageait le soin du détail précis, le souci d'appliquer aux lettres la méthode scientifique et l'opposition au traditionalisme qui caractérisent le mouvement littéraire après 1850. La génération nouvelle a envers lui une forte dette. Il est assez frappant que Taine et Flaubert ne lui aient pas gardé rancune de ses gronderies ; l'un et l'autre sont restés en termes afi'ectueux avec lui jusqu'à sa mort. \\\ lendemain de l'article mentionné ci-dessus, l'auteur de la Littérature anglaise.
(1) Correspondance, t. II, p. 315.
(2) Ibid., p. 316.
tout en défendant son point de vue, écrivait au « cher maitre " cette phrase pleine de déférence : « Pour les objections littéraires, je crois que vous avez raison, et je tâcherai, je tâche d'apprendre et de me corriger... (1). »
Ils acceptaient les réprimandes de leur aîné parce qu'ils connaissaient ses dispositions amicales. Il se faisait un point d'honneur de découvrir des talents ignorés. Plus d'un écrivain aujourd'hui célèbre lui doit sa première renommée. Avec l'aide éclairée de Sainte-Beuve, Taine, Flaubert, les Goncourt atteignirent d'emblée et d'un seul bond une réputation qu'ils auraient dû, sans lui, conquérir longuement. « Grâce à la sagacité du maître, dit un critique, ils ont brûlé les étapes intermédiaires et touché le but presque dès le départ (2). ^5
Lue anecdote plaisante, racontée par Jules Levallois, nous montre la bienveillance du maître envers les débutants et son désappointement lorsqu'il les voyait s'écarter du bon goût. " Un de nos modernes romanciers, dit Levallois, pour le talent duquel Sainte-Beuve s'était pris d'un goût très vif, et dont il avait lancé le premier livre par un de ses plus brillants articles, accourt, un jour, rue Montparnasse, dans tout le feu de la reconnaissance, force la consigne, fait invasion dans le cabinet de travail, apportant sous son bras, devinez quoi? — son portrait. — Cher ami, dit le maître, quelle excellente idée vous avez eue là! Je vous remercie de cette délicate attention. Voilà un cadre qui va désormais me tenir compagnie. — Le romancier s'en va joyeux, enchanté, aux anges. On accroche le portrait entre les deux fenêtres, à la place d'honneur, tout près de la table. Au bout de quelque temps, l'homme au portrait écrit un second livre moins réussi que le premier. Les objections, les plaisanteries pleuvent de toutes parts sur le malheureux
(1) H. Taine, Sa vie et sa correspondaîice, t. II, p. 308.
(2) J. Levallois, Sainte-Beuve, p. 252