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LES « NOUVEAUX LUNDIS

auteur Le poilrail, du rou|), desci'ud au n»z-do-cliaussé(v Au Imisii'ine roman, il <*tail, si j«' lucii souvient^ l)iiMi, dans une clianihn* (ranii. On m'a dil, cl la chose csl prohahir, (lu'on l'avait retrouvé, en dernier lieu, dans (|uel(|ue endroit |)rès du(|uel le «jrenier serait un séjour aristocraliijue (1). "

Les Nouveaux Lundis conservent toujours une tenue irrêprochahle. Sainte-Beuve, bien qu'assez bohème dans sa vie privée, attache un»» grande importance au décorum littéraire. Sa correction ne rempéche pas de souiire lorsque le hasard de ses études l'amène devant une situation grotesque. Racontant la collaboration de Lamennais avec Liszt et George Sand, il dit : « C'étaient assurément tous nobles esprits ou talents, pris. chacun en soi et individuellement; mais l'alliance, il faut en convenir, était étrange. Ce trio surtout de noms marquants, Liszt et Sand, Lamennais en tète, faisant la chaîne, avait de quoi renverser. Ce pas de trois dansé en public de l'air le plus sérieux avait du bouffon... (2). i^

Son effort d'objectivité ne le rend pas indiff*érent. Si son tempérament excitable lui suggère parfois des jugements injustes, il maintient par contre en lui la faculté d'indignation. La méchanceté et la vilenie le révoltent. Il flétrit ainsi la conduite de Hudson Loue envers Napoléon : « Je crois qu'il faut dire de lui, « le miséti rahle Hudson Lowe » . Il importe de garder aux gens connus leur vrai nom. Quand on a eu de telles occasions uniques dans la vie et dans les siècles de se montrer et qu'on les manque, c'est irréparable. Il n'existe pas de circonstances atténuantes, et Ton n'est pas admis à dire d'un pareil être : « Il fera mieux une autre ti fois (3). n

(1) J Lkvallois, Sainte-Beuve, p. 70.

(2) Nouveaux Lundis, t. XI, p. 364.

(3) Ibid., t. III, p 181.

Cette sévérité frappe par son contraste avec le ton généralement discret et onctueux de son style.

S'il sait sourire ou stigmatiser, il sait aussi s'attendrir. Les portraits de femmes sont plus rares dans les Nouveaux Lundis que dans les Causeries. Il a cependant consacré une série d'articles à la vie et à l'œuvre de Mme Desbordes-Valmore. Il a parlé d'elle avec une émotion affectueuse. La bouté, la fragilité, la carrière douloureuse de cette amie lui inspirent une tendre commisération, u Pourquoi, dit-il, regarderait-on à quelques pages de plus ou de moins, quand il s'agit de ces êtres d'élite qui ont habité et véritablement régné dans la sphère spirituelle, dans le monde du cœur, et qui n'ont cessé toute leur vie de cultiver et de cueillir la fleur des meilleurs sentiments; êtres innocents et brisés, mais qui parlent par leurs blessures et qui apprennent ou rappellent de douces choses, — ou des choses amères, exprimées avec douceur, — aux hommes leurs semblables (1)?»

Depuis de nombreuses années, Sainte-Beuve n'écrit plus que de la prose, il verse dans ces essais l'émotion poétique qui ne trouve plus son épanchement dans les vers. Cette émotion lyrique, alliée aux scrupules du savant, donne à ses causeries leur valeur unique.

(1) Xouvemix Lundis, t XII. p. 18L

DKRNIKRES ANNKKS

Dans la dorniôn» inoilio du second l'inipiro, la Inde enire \o cléricalisme cl la libre pensée étail parfois très âpre. Sainte-Heuve rompt alors avec ses habitudes d'homme de cabinet et se laisse emporter par la lièvre du combat. De sceptique résigné il devient sceptique militant. Il ne cesse de revendiquer pour lui et pour les autres le droit de libre examen. Il est indigné qu'on ne reconnaisse pas à chacun la liberté de rester dégagé de toute confession religieuse. « Il faudra qu'on en vienne à accepter, écrit-il, à faire accepter cet état de la plupart des esprits qui est la noncroyance et l'examen plus ou moins libre, plus ou moins approfondi, avec tous ses résultats et ses conséquences... Il est d'habitude d'injurier cette disposition d'esprit dans toutes les assemblées publiques et de la dépeindre comme un malheur, comme une infériorité morale déplorable, tandis qu'à la bien prendre, c'est une supériorité, et, j'ajouterai, une tranquillité (1). ^

En 1865, âgé de soixante ans, il se lança pour la première fois dans l'arène politique. Son zèle en faveur de la libre pensée lui fit postuler un siège au Sénat. Dès sa nomination, il passa du côté de l'opposition. Il sortit plusieurs fois de sa timidité habituelle pour défendre son point de vue. Dans la séance du 25 mars 1867, un orateur lança des insinuations contre Renan qu'il accusait d'athéisme. Sainte-Beuve, n'y tenant plus, se leva et l'interrompit en plein discours. ^^ Il protesta, nous raconte

(1) Correspondance, t. II, p. 63.

Al. d'Haussonville, contre des imputations Mossautes à l'adresse d'un homme dont il avait l'honneur d'être l'ami, et dont il défendait les doctrines au nom de la liberté de penser. Le scandale fut grand : ci C'est la prew mière fois, s'écria-t-on, que l'athéisme trouve dans le 't Sénat un défenseur, v Les interruptions les moins courtoises fondirent sur Sainte-Beuve de tous les côtés, et, comme il tenait bon et faisait tête à l'orage, il fut menacé d'un rappel à l'ordre. L'incident eut beaucoup de retentissement et valut à Sainte-Beuve de nombreuses lettres de félicitations (l). w

Peu de semaines après cet événement, Sainte-Beuve ayant reçu quelques amis à dîner le jour du vendredi saint, le parti clérical transforma ce repas inoffensif en une orgie sacrilège. Sa maison devint en quelque sorte le centre de l'opposition, des étudiants manifestèrent sous ses fenêtres et lui adressèrent un message de félicitations.

Un catholique pratiquant lui écrivit à cette occasion une lettre à laquelle Sainte-Beuve répondit dans les termes suivants : « J'ai avant tout à vous remercier de l'intention bienveillante du sentiment de charité qui a inspiré votre lettre. Xous sommes peu accoutumés ici à de tels procédés de la part des coryphées du parti clérical, que je n'ai garde d'ailleurs de confondre avec les vrais chrétiens. «

Sainte-Beuve ne peut comprendre que son correspondant lui ait attribué le désir d'une démonstration irréligieuse. Ses ouvrages ne sont-ils pas remplis de marques de respect envers le christianisme? Tous les détails qu'on a répandus sur ce prétendu banquet sont controuvés et inventés. Quand il eu vient à l'accusation d'athéisme, le critique s'échauffe : a De quel droit me qualifiez-vous du titre iï athée? C'est une accusation mobile que les ortho-

(I) D'Haussowillk, C.-A. Sainte-Iieure, sa rie et ses a-Hrres, p. 291.

DËKNIÈKKS /\M\Éii:S 260

(l()X(*s de loiis los tomps st», sont plu à prniionciM' siiccpssivniKMil et à fain» j)laiuM' sur toulos les liUos qui les <j(^iiaionl (1) . "

InsonsiMonient, Saiiilo-Hcuve prenait les allures d'un lionnne de parti. Dans les deux dernières années de sa vie, il en vint à glorifier la rerherclie scienti(i(|ue pardessus toute autre discipline, car à ses yeux, elle seule était dépositaire de la vérité. Kn mai JSG8, son discours sur la liberté de reusei<jnement fît sensation. Des étudiants vinrent racclamer à la rue Montparnasse, un après-midi, tandis qu'il travaillait. Il les pria d'entrer chez lui afin d'éviter tout conflit avec la police et leur adressa quelques exhortations. « La seule garantie de l'avenir, dit-il, d'un avenir de progrès, de vigueur et d'honneur pour notre nation, est dans l'étude, et surtout dans l'étude des sciences naturelles, physiques, chimiques et de la physiologie. C'est par là que bien des idées vagues ou fausses s'éclaircissent ou se rectifient; que dans un temps prochain et futur bien des questions futiles et dangereuses se trouveront graduellement et insensiblement diminuées, et qui sait! finalement .éliminées. Ce n'est pas seulement l'hygiène physique de l'humanité qui y gagnera, c'est son hygiène morale. A cet égard, il y a encore beaucoup à faire. Etudiez, travaillez, messieurs, travaillez à guérir un jour nos malades de corps et d'esprit. Vous avez des maîtres excellents : évitez surtout de donner à vos ennemis aucune piise sur vous (2). «

Il importe de distinguer : Sainte-Beuve est alors apôtre de la libre pensée, mais non pas de l'incrédulité. 11 reste scepti([ue avant tout. Il partage les idées de son temps qui croyait à la toute-puissance bienfaisante de la science, mais il ne nie ni n'affirme l'existence de Dieu.

(1) Correspondance, t. II, p. 301, 302.

(2) Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française au seizième siècle, p. XL VI.

270 SAiNTE-BEUVE. — LHOMME ET LE POETE

« Si tu te rappelles nos longues conversations sur les j| remparts ou au bord de la mer, écrit-il à l'abbé Barbe, « je t'avouerai qu'après plus de quarante ans, j'en suis encore là. Je comprends, j'écoute, je me laisse dire, je réponds faiblement, plutôt par des doutes que par des -m arguments bien fermes (1). v

Il s'est définitivement détacbé de toute forme extérieure. En 1855, il désirait encore que son enterrement fût accompagné d'une messe basse; en 1861, il déclarait à Troubat : « Veillez bien à mes funérailles, je veux un enterrement civil (2). ii

Les femmes, nous le savons, jouèrent un rôle important dans la vie de Sainte-Beuve. Il est presque comique de constater de nos jours, tous les quatre ou cinq ans, l'apparition d'une nouvelle muse ignorée, inspiratrice de l'écrivain à. une certaine période de sa carrière. En 1904-, M. G. Simon dévoilait la passion de Sainte-Beuve pour Mme Hugo; la même année, AI. Sécbé nous révélait son amitié pour Mme Olivier; en 1911, M. Troubat publiait dans la Revue un article intitulé: « Encore une inconnue" ; l'année précédente, il avait raconté l'affection de son ancien maître pour une autre inconnue ; enfin, en 1919, la Revue des Deux Mondes faisait connaître à ses lecteurs une correspondance intime du critique avec une jeune fille de Genève. Vraisemblablement, nous ne devons pas désespérer de voir encore surgir une ou plusieurs inconnues.

En 1861, le critique avait cessé de correspondre avec Adèle Couriard. Peu d'années après, un nouveau roman èpistolaire assez semblable au premier s'ébaucbait. Une jeune dame de la province, avide des choses de Tes-

(1) Nouvelle Correspondance, p. 207.

(2) L. SîxuÉ, Sainte-Beuve, t V', p. 317, et Correspondance avec M. et Mme Olivier, p. 349.

DERMIÈK ES ANNÉES ^ill

prit, lisail h*s arliclcs de Sainlc-BtMivc. l/iiicoinmo nous raconic ollc-inôiiu', ci ilv faron ( haïuianlo, sos rapports a\(T récrivain. i .raltcnd.us \o lundi avor iinpaliiMico, dit-ollo. Aussitôt l'arrivi'o du faclonr, jr prenais mon journal, jr mettais mon chapeau et jo nréclm|)pais dans les rliamps... \à j'étalais le Constitiitionnrl sur mes genoux, et (juelle f(Me pour mon esprit! Sainle-Heuve peignait ses contemporains, et sa manière si fine, si spirituelle et que je sentais en même temps si exacte, me transportait d'admiration!... et dès lors, je fus envahie par le désir impérieux d'entrer en correspondance avec lui. v

Elle se hasarde à envoyer au crili(jue le récit naïf de ses impressions de fiancée et de jeune épouse. Sainte- Beuve remercie de la marque de confiance, mais demande trois mois de délai avant de prendre connaissance du manuscrit. Au mois de novembre, apprenant (ju'une réponse s'est égarée, elle écrit de nouveau à Sainte-Beuve qui la gronde de son inquiétude, ^t Mais permettez-moi de vous dire familièrement que vous êtes une enfant, ditil... La lettre n'a rien de confidentiel. Ainsi ne vous perdez point en conjectures (1). » Il l'engage, si elle vient un jour à Paris, à lui rendre visite.

L'idée de rencontrer le grand écrivain en tête à tète effrayait la jeune femme. Elle était attachée à sa demeure par deux enfants et par un mari dévoué. Mais des aspirations et des pensées la travaillaient. « J'avais besoin de consulter là-dessus, dit-elle, et il me fallait un médecin des esprits, ce qu'on appelle un moraliste. Je crus le trouver en Sainte-Beuve... il me semblait qu'il me comprendrait et qu'il ne rirait pas, comme le fait le commun des hommes, de ce qu'on nomme aujourd'hui « féminisme « et qui... ne réclamait, de ma part du moins, (ju'un peu plus de justice et d'équité dans la

(1) J Troubat, la Salie à manger de Sainte-Beuce, p. 230.

272 SAllVTE-BEUVE. — L'HOMME ET LE POETE

ropailitioli du domaine intellectuel des deux sexes (1). »

Enfin elle se décide, et par un beau matin de mai, elle prend le train pour Paris. Aussitôt arrivée, un rendez vous est pris. Avec quelle émotion elle sonne au n° 11 de la rue Alontparnasse, avec quel intérêt elle considère la demeure du critique! « Nous montâmes, raconte-t-elle, par un escalier assez étroit, et, à chaque marche, je sentais une émotion intense s'emparer de moi; mes jambes tremblaient et mon tempérament sanguin s'en mêlant était en train de me jouer le plus mauvais tour! Il avait passé sa palette de pourpre sur mes joues et, sans pitié, l'appuyait de plus en plus. Sur le palier, qui n'était pas très haut, au bout d'un petit couloir, M. Troubat frappa légèrement et ouvrit la porte. Alors je vis Sainte-Beuve ; il était assis à sa table de travail. A mon approche, il se leva vivement, me regarda et spontanément m'ouvrit ses bras!... Ainsi je ne m'étais pas trompée. Sainte-Beuve aurait pour moi les sentiments d'un père... A soixante ans, il avait l'auréole des vieillards; de petits cheveux roux, à reflets dorés, teintés de blanc, encadraient légèrement sa calvitie, qui lui faisait un très beau front. « Il Cl sera aussi, pensai-je, uû ami, l'ami sûr que je désirais, " qui déversera un peu sur moi de son esprit et de son " cœur!... » Ce fut donc sans hésitation que j'allai à lui et avec bonheur que je reçus sur mon front un paternel baiser. ^^

Le critique l'installe près de la cheminée dans le fauteuil de la princesse Mathilde.

Cl — Pauvre enfant, dit Sainte-Beuve, vous êtes venue de bien loin, et cela uniquement pour moi?...

Cl — Paris, répondit la jeune femme, en balbutiant un peu, ne m'intéresse nullement, et dans Paris, personne ne m'attire que Sainte-Beuve!...

a — C'est très aimable, et vous m'en voyez ravi; seule-^

(1).J. Tbolbat, la Salle à manrfev de Sainte-Beuve, p. 232.

DERMÈUKS AIVRIKES 2"7'*

iiuMil VOUS tMcs KMHH' iiii (|iiail (l'Iiouio Irop tôt, carjp pousais, pour vous rocevoir, mettre ma hcllc roi»*' do rliainhre, et vous -ne m'en avez pas donn^ le temps... i'

In silence suivit, la visiteuse se sentait heureuse, émue; enfin le rêve de son enfance était réalisé; enfin le vide héanl (jue lui causait Tahscnce de toute personnalité supérieure était comblé. Ses yeux erraient dans la pièce, remarquant les moindres détails de l'ameublement et les livres qui cliar<jeaient la table de travail.

Sainte-Heuve s'informait de son voyage, du pays qu'elle habitait, des relations qu'elle y entretenait; il s'efTorçait de la mettre à Taise, tâchait d'entraîner le silencieux Troubat dans la conversation. ^ Parlez, parlez sans crainte, disait-il à la jeune dame, pour que je vous entende penser. ^

^i Le fait est que c'était à moi à parler, ajouta-t-elle, ...mais j'étais trop timide; les pensées que je voulais exprimer affluaient... les paroles ne venaient pas !... Combien je maudissais eu cet instant la sotte éducation (|ui faisait de ma vie un éternel silence ! •>^

Au moment du départ, le critique l'invite à dîner chez lui pour le lendemain. Mais elle s'effraie à l'idée de rencontrer la gouvernante et le secrétaire. Une légère grosseur au cou la rend farouche aux regards inconnus. Aussi, quand Sainte-Beuve lui propose de dîner seule avec lui au restaurant, accepte-t-elle avec plaisir.

Le lendemain, Sainte-Beuve, qui lui avait envoyé un bouquet, vient la prendre à son hôtel. La jeune femme est moins gênée que la veille ; elle est sûre de la sympathie de l'illustre académicien, il lui pardonnera ses bévues de langage, ses hésitations à la rtH^herche des mots. Il lui témoigne du reste une indulgence qui la tranquillise. Arrivée au restaurant, au moment d'ôler son chapeau, elle est obligée d'avouer son mal.

— Oh! que vous êtes enfant! dit le critique, quoi! cette misère vous désole à ce point ! . . .

— Oui, répond-elle, elle me désole, et ce dont je rougis le plus, c'est d'en être désolée!...

Il la persuade de se soigner, de faire une cure à Salins, puis, taudis qu'ils entamaient le potage, il s'écrie :

— Et vous pensiez que ce léger bobo allait vous nuire à mes yeux!... Comme vous vous trompiez!... Il me semble qu'au contraire je vous en aime davantage; car je vous aime, je vous aime beaucoup.

— Vous m'aimez beaucoup?... Mais comment m'aimez-vous?

— Comme... comme... comme ou aime une femme.

— Oh! s'écria-t-elle; ce n'est pas cela que je veux... Oh! mais pas du tout!... Votre âge me promettait l'affection paternelle que vous m'avez témoignée jusqu'à présent; et vous vous trompez, ô Sainte-Beuve!... C'est bien là l'affection que vous éprouvez pour moi, et non pas une autre?...

« J'attendais une réplique, continue la jeune femme dans son récit; mais Sainte-Beuve, la tête dans ses mains, gardait le silence. Alors, je me lève, je vais à lui, je lui prends affectueusement la main, je l'écarté sur la mienne... et je la porte pieusement à mes lèvres, lui disant :

— 0 vous que je cherche, depuis mes premiers pas dans la vie, que j'ai enfin trouvé et placé si haut dans mon admiration que nul homme ne peut vous atteindre, restez grand, au moins pour moi; car, de tout ce qui est vous, je n'aime que votre génie... et cette main qui a écrit de si belles pensées, pour lesquelles je suis venue !... Faites comme moi, je vous en prie, faites abstraction complète de mon corps de femme; et si vous ne voulez pas ni'aimer comme un père, aimez-moi comme un ami, comme Sénèque aimait I.ucilius... v

A ces mots, Sainte-Beuve lève vivement la tète et proteste qu'il n'est pas un Séuè(|ue, que les belles pensées contenues dans ses livres sont suggérées incidemment

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j)ar les sujets étudiés. Il tient à sa nouvelle amie le lau- «jajje (ju'il tenait à Adèle ('ouriard. » Dans le courant de la vie, dit-il, je ne suis (piun lionnne, un lionnne très terre à terre, (|ui ne voit an monde (ju'une eliose aimaMo et désirable : la femme !... J'aime la femme el ne puis m'en passer...

Sa tîjpire s'assombrissait et prenait une expression de colère, ses lèvres remuaient comme s'il voulait [)arler et ne le pouvait pas.

a Qu'avais-je fait? raconte-t-elle. Dans ma cruauté de jeune femme, j'avais été impitoyable; moi si ignorante de la vie, et qui ne connaissais rien des agents secrets (jui guident l'Iiumanité!... .l'avais sans doute élargi une plaie que d'autres avaient faite avant moi!...

— Ob ! m'écriai-je, Sainte-Beuve, pardonnez-moi ; gardez-moi votre sympatbie, je vous eu prie; dites, dites (|ue vous ne m'en voulez pas!... Vous savez bien que je suis une inconsciente, une sauvage, une échappée des bois ! .. .

Il me regarda, et sa bonne pbysionomie ayant repris le dessus, il me dit :

— Moi, vous en vouloir, mon enfant!... Oh! non, vous pouvez me dire tout ce qu'il vous plaira ; sans le vouloir, vous me ferez peut-être encore de la peine; mais certainement je ne vous en voudrai jamais!... (1). «

Elle lui demande alors la permission de lui écrire, de lui raconter ses plaisirs, ses peines, ses espérances; il y consent, et la conversation prend un tour plus impersonnel. Elle est heureuse, et après bien des années elle s'écrie en songeant à cette heure : u J'avais trouvé un ami! Après quelques velléités de galanterie bien vite réprimées, j'étais sûr d'avoir un noble ami; j'avais désormais nn conseiller en matière de goût; je ne

il) ). Troibat, la Salle à manqer de Sainte-Beuve, p. 250 et suivantes.

devais pas demander plus. Plus aurait été trop beau, et le beau, dans la nature bumaine a ses limites (1). v

Sainte-Beuve tint parole, malgré la crampe dont il souffrait il lui écrivit souvent. Quand sa nouvelle amie fut rentrée cbez elle, il s'enquit de sa santé, lui donna des conseils sur ses lectures, s'iutéressant aux petits événements de sa vie de famille, aux relations qu'elle fréquentait, aux soucis qui l'occupaient (2). Parfois il avait des accès de franchise, u Jo savais bien, lui dit-il un jour, que vous m'aviez trouvé tout autre que vous ne vous l'étiez figuré; j'ai fort déchu, à la simple vue, de l'idéal rêvé; mais peu m'importe si vous daignez m'accepter sous ma vraie forme et me conserver quelque amitié : l'essentiel est de ne point mentir (3). m — it Je reste très matérialiste, vous le voyez, dit-il ailleurs, très terre à terre, très homme à femme... w — a Vous me demandez où en sont mes faiblesses. Je les gouverne le plus doucement possible. Je vis avec elles, je gagne du temps, des jours, des semaines, des saisons, j'ai en effet le temps pour moi, c'est un allié. A la fin, la force d'inertie triomphera de tout, et je serai sage, faute de ne pouvoir être autre chose (4). »

Elle a confiance en lui. > Il n'était pas homme des sens, dit-elle, et voulait le paraître. J'aurais voulu le guérir de ce travers, et le défendre contre lui-même du tort qu'il faisait à sa personne morale (5). « De son côté, Sainte-Beuve s'attache à elle; les termes d'amitié qu'il lui adresse deviennent de plus en plus cordiaux avec les années, il l'appelle : « ma chère ambitieuse, ma chère stoïcienne, chère et noble amie, chère et excellente amie, chère et aimable amie, w

(1) J Trolb.at, La Salle à manger de Sainfe-Reure, p. 259

(2) Id.. ibicl., p. 273.

(3) Id., ihic/ , p. 270, 271, 272, 278. (V) Id.. ibifl., p 271.

(5j Id., ibid.^ p 205.

DEIIMIÈRKS AWÈES 217

Ils so iwiitMil (l(Mi\ fois, mais lirs rapidi'inriil Mme X. , (Ml lîHO, par la piil»li<ali()ii de ses IcUrcs inédites, d<^clare vouloir n'iidn- homiua;]«» à lu bonté de Sainte-Beuve.

Le récit très vivant qu'elle nous a laissé de son aventure porte, jus(jue dans les détails, la niarcjue de l'auihenticitê. L'attitude, les jiaroles de Sainte-Hcuve, comme elle nous les raconte, concordent point |)our point avec son attitude et ses paroles dans d'autres cas précédemment examinés.

Cette histoire montre une fois de plus les principes bizarres du grand écrivain sur l'amitié entre hommes et femmes; elle nous montre aussi que, sous ses allures de libertin, il était, somme toute, assez inoifensif.

Une autre amitié féminine, toute platonique, adoucit la fin de la vie de Sainte-Beuve. La princesse Mathilde Bonaparte venait souvent le surprendre à sa table de travail et le distraire dans sa solitude. Le lendemain de sa première visite, elle lui exprimait ainsi son enchantement : « J'ai emporté de ma journée d'hier le plus charmant souvenir. J'ai découvert un délicieux petit nid; j'y ai trouvé de fraîches odeurs, de l'isolement, pas trop de lumière; dans une pièce longue, une très longue table surchargée de livres, du papier, des plumes; pas une tache d'encre; au milieu de tout ce matériel vit un esprit éminent, fin, caustique, insinuant, indulgent, par bonté de cœur, par habitude de la vie... (1). ii Elle aimait à combler son ami de petites gâteries. C'étaient une pendule, une couverture, ou encore une aquarelle, un tapis, des fruits, un fauteuil... Le critique, devenant plus casanier avec Tàge, allait pourtant dîner chez elle une fois par semaine et la recevait souvent à sa propre

(1) L. SÉCHiï, Sainte-Beuce, t. H, p 228.

278 SAINTE-HEUVE. — LHOMXIE ET LE POETE

table. Comme de juste il lui faisait ses confidences, il lai disait ses tristesses. « C'est avec les souvenirs que je vis, écrit-il un an avant sa mort, quand je fais ma ronde solitaire le long de mes boulevards et que je me reporte aux bonnes et brillantes heures où le cœur et l'imagination trouvaient leur délicate jouissance (1). ^

Au milieu de ses dégoûts, il a parfois le langage apaisé . d'un vieillard, et II est inconcevable, dit-il, comme l'idée et la certitude qu'on ne fera plus jamais certaines jchoses, certains voyages, certaines promenades, des choses mêmes qu'on n'eut peut être jamais faites, vous calme au fond jusqu'au point de vous glacer... (2). "^^ ti.. .'»W

Un jour pourtant un orage s'éleva et amena la brouillev Sainte-Beuve s'étant retiré du Moniteur pour entrer au TempSy journal hostile au régime bonapartiste, la princesse en éprouva une violente colère et surgit comme une trombe dans le cabinet du critique. " Elle monta l'escalier quatre à quatre, sans rien demander à personne, frappa à la porte et, sans attendre qu'on lui dit d'entrer, elle parut debout, les bras croisés, devant Sainte-Beuve qui, pendant quelques minutes, s'entendit traiter comme un laquais sans pouvoir placer un mot pour sa justification (3). » Déjà très gravement atteint dans sa santé, il éprouva un malaise et dut sortir de la chambre. Pendant son absence, la .princesse continua à vociférer devant le malheureux Troubat qui assistait ébahi au déchaînement de l'ouragan. Tout à coup elle s'écria : ^ Monsieur Sainte-Beuve était un vassal de l'Empire " , après quoi elle sortit en faisant claquer la porte.

Quand son émotion fut un peu calmée, Sainte-Beuve lui envoya le message suivant :

(1) Lettres à la princesse, p. 362.

(2) Ilnd , |) m:\.

(3) li. Skchk, Sainte-Jteuve, t. II, p. 234.

DKRNIÈRKS AXNÈES <279

« Cr 17 janvier ISO») » PRIMCESSK,

a Quinze jours si' sont ('•conh'S.

ti J'ai l)eaii clM'irlirrrt niinlcrroger, jr ne puis découvrir que j'aie eu aucun torl personnel envers lolre Altesse.

a Vous m'aviez accoutumé, l^rincesse, à une amitié toute différente, si différente (|ue je n'ai pu considérer l'entrevue de lundi (|ue comme un accident extraordinaire, (juel(|ue chose qui n'était pas de vous, mais d'un autre.

A Pour moi, j'ai mis le signet après la visite du dimanche. Le livre se ferme pour moi ce jour-là à cin(j heures et demie du soii-, se rouvrira-t-il jamais un jour ?

^i Je sais ce que je dois à tant de bontés, à tant de souvenirs, à tant d'avances d'amitié dont les témoignages m'eilvironnent et ne cesseront de m'entourer. L'étonnenement dont j'ai été saisi lundi et dont j'ai eu peine à revenir passera. Tout ce qui a précédé vit et vivra. En ceci du moins je garderai la foi qui me manque si souvent ailleurs : même lorsque je ne pourrai plus espérer, j'attendrai encore, et une voix du dedans murmurera tout au fond de moi : MoHj ce n'est pas possible I

« Je mets à vos pieds. Princesse, l'hommage de mon respectueux et invariable attachement (1). y.

Ils ne se revirent jamais; en octobre de la même année, apprenant que Sainte-Beuve était à l'agonie, la princesse lui envoya plusieurs messages amicaux et lui assura l'oubli de ses griefs.

Depuis de longs mois, Sainte-Beuve était souffrant. Les médecins, contrairement à son propre pressentiment, lui

(1) Lettres à la princesse, p. 365.

affirmaient qu'il n'avait pas de calculs biliaires. L'autopsie prouva l'exactitude de ses soupçons, car elle révéla la présence de trois pierres. Les docteurs prétendirent alors lui avoir caché la vérité afin de ne pas l'effrayer, 'i C'est ainsi, remarque AI. Troubat, que les oracles de Delphes avaient toujours raison (1). ^^

Vers la fin de 1868, il lui devint impossible de sortir en voilure, le mouvement dli véhicule étant pour lui une cause de souffrances.

Il n'assistait plus aux séances du Sénat, mais continuait à s'intéresser aux événements. Un mois avant sa fin, jour pour jour, il écrivait cette phrase qui semble la parole d'un oracle si l'on songe à la catastrophe imminente de 1870 : '-<■ C'est politiquement que je juge que jamais la situation ne fut plus grave, plus précaire, et ne laissant que le temps à peine d'y pourvoir (2). « Il avait déjà, dans une lettre, prévu les défauts de la mentalité de guerre. ^ L'inconvénient des guerres, disait-il, c'est de ne point permettre à la sagesse individuelle d'avoir tout son cours et tout son espace : il y a deux camps tracés, et le bon sens qui supprime souvent les nuances vous porte, si vous avez en même temps un certain sentiment de l'action, là où est le point stratégique et le danger (3). n

A mesure qu'avançait l'année 1869, son état s'aggravait. En mai, il écrivait à son amie de province : « Je n'ai plus à espérer de bien-être ni de mieux, je ne puis qu'empirer, non guérir. De là une tristesse que j'ai laissé échapper, en vous disant que je n'irai jamais là où il m'eût été si doux d'aller. Pas autre chose (A). «

Au commencement d'octobre, les souffrances devien-

(1) Correspondance, t. II, p. 171. \ouvelle Correspondance, p. 327

(2) Ibid , t. II, p. 385.

(3) Ihid., t. II, p 319.

(4) J. Tkolbat, la Salle à manger de Sainte-Beuve, p. 289.

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iitMil alroros (I). Drs jiiillcl, il avait ccssr ses arliclrs du luiiili. Jules rioiil>at, sorte lU; llls adoplif et Icjjataiie iiniviMsi'l, veillait auprès du malade lesté sans famille u La conversation aflaMe el douce, raconte le fidèle secrétaire, l'intérêt pris encore aux choses de la vie, de la littérature et de la politi^pie, le visajjc (jui avait acquis une grande sérénité, (|ui empruntait à une sorte de rayonnement, puisé dans la souflVance, une nouvelle et haute expression de honte, de douceur, la grande pâleur en harmonie avec le reflet du costume (2), tout cet ensemhle impressionnant et navrant d'un grand malade aux prises avec la douleur aiguë, et parvenant un moment à la surmonter, pour faire fête et tenir tète à ses amis, jusqu'à la tin avec son esprit, inspirait un sentiment poignant de respect et d'affection (3). w

Sainte-Beuve s'éteignit le 13 octohre 1869, à une heure et demie de l'après-midi. " Comme il était seul au monde, dit .\I. Séché, qu'il n'avait d'autre famille que l'humanité, dont nous sommes tous memhres au même titre, il ne prit conseil que de sa conscience et s'en alla, par un matin hrumeux d'automne, rejoindre sa mère au cimetière Aïontparnasse, sans De profundis et sans absoute, accompagné seulement d'une foule d'admirateurs et d'amis (4). n

(1) Correspondance, t. II, p. 389.

(2) J Troubat nous décrit ainsi l'apparence du critique sur son lit de malade : t Le grand critique abattu était couvert de flanelle blanche, de la tête aux pieds : un mouchoir blanc, sa seule et vraie coiffure dans l'intérieur, couronnait son front. 9

(3) Saixtk-Belve, Souvenirs et indiscrétions, p 315, 316.

(4) L. Skché, Sainte-Beuve, t. I", p 318.

L HOMME ET L ECRll AIM

Le vagabondage de la pensée est le reproche le plus généralement adressé au génie de Sainte-Beuve. Il s'intitulait lui-même u un philosophe intelligent, ondoyant et bienveillant ii (1). Cinq semaines avant de mourir, il s'écriait : ci J'ai beaucoup erré autrefois dans le fond de mes doctrines et aussi dans leur expression... Pourquoi sommes-nous si fragiles, si mobiles et n'avons-nous pas su imprimer à notre vie intellectuelle une seule et même teneur (2) ? v

Ce trait de caractère provenait chez lui d'une rare sou plesse d'intelligence. Sainte-Beuve avait une sympathie toujours en éveil pour toutes les formes de vie; esprit éminemment réceptif, il aimait toute vérité; il cherchait de tous côtés son aliment spirituel de manière à se constituer un ensemble d'idées capables de déterminer sa vie intérieure. Sainte-Beuve est, pour employer une image familière, un gourmet de la littérature et de la pensée. Il n'embrasse pas la vie de face, nettement et carrément, mais de biais, indirectement et à travers le miroir de l'intelligence. Il n'a pas assez le contact sain avec la réalité, il entrevoit les choses à travers les livres et de son cabinet de travail. Il n'aime pas la nature pour elle-même, et ne la goûte qu'à travers les souvenirs littéraires.

(1) J. Trolbat, Souvenirs du dernier secrétaire de Sainte-Beuve, p. .'UO (en note).

(2) Xourelle Correspoîidance, p. 370. Voir aussi Portraits litté' rairex, t. III, p. 5V5.

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C.oWc (Miriosilô l'a ponssr à s'ctiKlicr lui-iiii^ine, à siirprciuInM'l ciin'jjislrcr l«'s moiiviMiionls de son àiuc; sa pôiu'lralioii propro, la coniiaissanct» do ses nian(|ii(Mueuls foraitMil dt' lui un sa<|(*, s'il snflisait, pour Aire sajjc, de l)i(Mi ronccvoir o[ s'il n<» fallait pas IranslornicM* on principes vitaux los résultats de rinti()S|)e(ti()u. L'analyse propre devient un danjjer (juand l'hounne (|ui s'y livn; n'a pas la lorce suffisante pour se d«'*^{a<jer des pensées <|ui font l'ohjet de cette analyse et les dominer. Sainte- Beuve a été esclave de l'analyse, comme on est esclave d'une passion ; la vivacité et la variété des images qui traversaient son esprit l'ont habitué à jouir d'elles comme d'un spectacle qu'il pouvait s'offrir à toute heure et «jratuitement (1).

Dans le domaine religieux, il a cherché son point d'appui au dehors et non eu lui-même. Sa piété n'a jamais été que de seconde main, il ne s'est adressé à Dieu que par des intermédiaires. De même que certaines personnes connaissent la vie seulement par le théâtre et le cinématographe, de même Sainte-Beuve ne connaît les vérités de la religion que par ouï-dire.

Les aspirations et les émotions religieuses sont de nobles choses, mais pour atteindre leur pleine valeur, il est nécessaire qu'elles ne demeurent pas confinées dans le domaine de l'imagination et de l'intellect purs; pour devenir viables, elle doivent s'enfoncer dans la sensibilité, dans le cœur par des actions, c'est-à-dire par des mouvements de' l'àme (jui opère sur elle-même. Sainte-Beuve n'a pas mis en œuvre ces idées belles (ju'il caressait; des actes (extérieurs ou intérieurs, peu importe), des actes

(1) Et pourtant, et bientôt cette nature immeuse

Laisse un grand vide au cœur et le tient à distance...

A Liège, eu 1849, il avouait avoir joui pour la première' fois de la nais.sance d'avril et des premières fleurs du printemps [Liore d'or de Sainte-Beuve, p. 199).

ont maïKjiié dans sa vie; dans la religion comme dansles affections liiimaines, les émotions ne suffisent pas à fonder une réelle intimité; sans un don de soi, sans un mouvement décisif et généreux, la substance de tout sentiment ou de toute vérité s'évanouit dans le rêve.

Il a compris le sentiment religieux, mais il n'a jamais pratiqué le vrai mysticisme, cet élan de l'àme qui se prosterne et s'anéantit devant TEtre suprême avec une joie, une reconnaissance et une adoration infinies.

Ce manque de volonté qui rempêclie de demeurer fidèle à un idéal entrevu a sa contre-partie dans l'intelligence. Halgré sa vivacité et sa réceptivité, Sainte-Beuve a un certain manque d'envergure. Il ne parvient pas à étreindre tous ces systèmes goûtés au passage et à créer une synthèse vigoureuse. Il disperse ses forces. Il est « l'homme des vallées i) , de la « mi-côte 15 , des « coteaux modérés -^5 . Les sommités l'effraient. Il a une prédilection pour les personnages secondaires et n'aime guère à s'attaquer aux grands génies; les Dante, les Shakespeare, les Goethe occupent une place insignifiante dans son œuvre.

Samï àRus Port-Royalj ce psychologue clairvoyant ne descend pas jusqu'au fond ultime de l'être humain. Il pousse rarement l'étude de ses personnages dans ses retraites dernières.

Bien qu'il ait connu la passion, il n'est pas un passionné. Les violents connaissent les désespoirs dans lesquels l'àme aux abois accomplit les sacrifices les plus exorbitants afin d'échapper au supplice qui la tenaille. Sainte-Beuve a beaucoup souffert, mais sa souffrance n'a jamais atteint une acuité qui le contraigne à faire le saut dans le vide et à se jeter dans les bras des puissances éternelles. Plusieurs fois dans sa vie, il a omis le geste nécessaire au moment opportun. Il en fut pour lui du mariage comme de la foi, il les désira toujours, mais

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il n'y parvint jamais. D'aiicnns ailirnicnt (|ii(* nous créons notre deslinêo par nos propres prnsécs. Sa vie confiinu» cotto tlu^'oric. Dès sa jeunesse, Sainte-Beuve craijjuait la solitude du cœur et se déclarait ineapahle de concjuérir Taffeetion d'une jeune (ille.

Doutant de lui-niénie, il se croyait trop faihle |)oiir résister aux sollicitations <le la volupté. La sensualité tua en lui le sentiment religieux; elle dressa un voile opa(jue entre son âme et les vérités spirituelles, elle tarit en lui la source cachée et fut la malédiction de son existence. tt Oh! non, s'écria-t-il un jour, ceux qui ont une fois goûté au poison ne s'en guérissent jamais (1). "

L'ohsession de la femme a usé sa santé morale et physique; elle Fa replié sur lui-même, rempêchant d'exprimer sa vraie nature et de réaliser son rêve d'une vie simple partagée entre le travail intellectuel et les joies de la famille.

S'il avait vécu d'une existence vraiment religieuse, vraiment champêtre, il aurait peut-être donné sa pleine mesure comme poète; il aurait peint l'omhre auguste des cathédrales, le silence des cloîtres, les joies du foyer; il aurait raconté les expériences de l'àme recueillie. Ce quelque chose de discret, d'atténué, ce parfum suhtil qui se dégage de sa poésie aurait été excellemment approprié à l'évocation de la vie intérieure dans toutes ses nuances. Mais il s'est éloigné de plus en plus de l'idéal mystique de sa jeunesse; vers la fin de sa vie, il déclarait que le platonisme l'agaçait (2) .

Sainte-Beuve a les défauts communs aux artistes : il souffre d'un excès de sensihilité nerveuse, ou, si l'on préfère, d'une sensihilité mal dirigée. Son àme est un mécanisme extraordinairement délicat, un instrument de pré-

(1) Causeries du Lundi, t II, p 112.

(2) J. Levallois, Sainte-Beuce, p. 180.

cision (l'ime exactitude inouïe que le moindre souffle démonte, que le plus petit changement d'atmosphère aflble. Apte à saisir les nuances les plus fugitives, il est influençable et s'ouvre sans réserve aux idées de son entourage; par la même cause, il est trop accessible aux excitations passionnelles, des crises de mélancolie ou de susceptibilité maladive s'abattent sur lui, il prête l'oreille aux suggestions de la méfiance, de la tristesse et du découragement; il devient alors injuste; sa nervosité explique ses manques d'équité (1).

Ses accès de susceptibilité sont fréquents; un jour il et remouche ->) Philarète Chasles qui a fait rire un auditoire à ses dépens (2) ; il tance vertement Villemain qui s'est plaint de lui à un tiers (3) ; à Victor Cousin, qui lui coupe l'herbe sous les pieds, il envoie une lettre-bombe. Cl Permettez-moi, lui dit-il, de rompre un silence que j'ai trop gardé sur des procédés que les obligations que je vous ai ne peuvent m'empêcher de trouver peu aimables, peu convenables, et que vous ne vous seriez pas permis à l'égard de vos vrais et égaux confrères. C'est la troisième fois depuis un an que vous étendez la main pour prendre devant moi directement le plat dont j'allais me servir et que je me croyais réservé par une sorte de droit des gens et de civilité qui, en effet, n'existe plus... » Après lui avoir reproché ses études sur Pascal, sur Domat, sur Mme de Longueville, Sainte-Beuve parle à son aîné avec une vivacité qui confine à l'insolence : tt Voyez-vous, quand je dis que l'homme n'est pas libre et que je ne crois pas à la. liberté, c'est que je sais bien (jue vous n'êtes pas libre de ne pas faire ces choses

(1) Pariant de Th. Gautier, Sainte-Beuve dira : « Il ne l'ait pas comme nous en certains moments où les nerfs nous prennent et sont les plus forts : il (('(''date jamais n {Nourcaux Lundis, t. Vl,

(2) Nouvelle Correspondance, p. 202.

(ÎJ) (Correspondance, t. I", p. \)H.

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