‹ Sainte-BeuveChapitre 3 sur 31 · I.RK « CONSOLATIONS • Il · texte numérisé non relu

I.RK « CONSOLATIONS • Il

prrrem le «jrnnit v\ fp^tonnorn l'o^^ive. Son r/'*]im<» nom (r\\f\n\, dru fruits <»l du pnin ; nm» Inide d«* sn(>in H un fnulrnil do rln^nr rornpo^oront son moliilirr; dans les rocoins mysicrirnx ri noirs sons l'csefilirr tonrnanl dormironl dv vieux papiers ei de vieux livirs emponssiôr^s. domine le pliilosoplie de KemlMandt, il vivra a rerueilli en lui-nK^ine n\\ fond de sh mnison v, passant les jours en lecture, en prière :

Ainsi rien ne (iistnfil un ctiiur religieux;

f,es pins iinmhles soutiers le rainèneni anv cicux ;

Sa vie est un j)arfum de lecture choisie,

De rotileniplation, d'auslcre poésie;

0 de riionime pieux l'éclnlante nature!

.Voble sublimité dans une v\e obscure (1)!

Le sentim<»nt artistique contribue pour une large part à nourrir ses désirs de vie claustrale, le décor pittoresque qui entoure les travaux d'un cénobite le sédnit parTima- «pnation, on pressent bien que dans la réalité le jeune romantique s'accommodemit difficilement d'une existence aussi austère.

Il reconnaît ses faiblesses et les déplore. Il voudrait que sa religion fût autre cbose qu' ^ un simple résultat Ibéorique v , il voudrait y conformer sa vie et ses actions. a L'instabilité perpétuelle de ma condition, mon manque de fortune, mes nécessités littéraires, tout cela me jette dans une manière de vivre qui n'a rien de réglé ni de fixe; et, après quelques heures de bonnes résolutions, je suis bien vite retombé en proie aux impressions du dehors, ou, ce qu'il y a de pis, au vague des passions que personne, peut-être, n'a ressenti aussi cruellement que moi (2) . 11

(1) Poésies, t II, p. 42.

(î) Nouvelle Correspondance, p. 16.

Comme tous ses camarades romantiques, il est très préoccupé du mystère de la destinée humaine. Qu'est-ce que notre propre cœur? Qu'est-ce que le bonheur? la sainteté?... II souhaite avoir plus d'ardeur « aux choses d'en haut Tî (1)» il s'arrange à être seul un grand nombre d'heures chaque jour, mais u par malheur, dit-il, ne tenant plus à rien du dehors, et ne me rattachant pas assez activement à l'échelle du salut, je me trouve dans les régions d'entre deux : véritable enfer des tièdes. Espérons que cela aura une fin « (2).

Sincèrement, il ambitionne de vivre en accord avec ses convictions nouvelles, mais des défaillances le surprennent, des doutes l'assaillent : et Pour rnon compte, écrit-il, quoique je voie assez de monde et des gens distingués que j'aime et qui ont de la bonté pour moi, quoiqu'il semble qu'avec un peu de constance et d'activité une carrière assez belle peut enfin s'ouvrir pour moi, j'ai souvent et même toujours un grand vide, de grandes défaillances d'àme, des ennuis, des désirs. Les doutes religieux y sont sans doute pour quelque chose ; et, quoique cet état d'esprit tienne aussi à d'autres causes presque impossibles à analyser, les grandes «let éternelles questions y interviennent fréquemment (3). «

Plus il réfléchit, plus il comprend (jue la religion est une chose de l'àme, un rapport intime entre l'individu et Dieu, et non une organisation extérieure; elle s'adresse à l'àme, elle ne s'intéresse qu'à elle (4). Il ne faut donc pas s'appuyer sur les hommes qui sont ingrats, mais

se fonder plus haut

Et croire en Celui seul qui, dès qu'on le supplie, Ne nous fait jamais faute et qui jamais n'oublie (5).

(1) Nouvelle Correspondance, p. 17.

(2) Jùid , p. 17.

(3) Ibid , p 10.

(4) Jhid , p. 12.

(5) Poésie, f. II, p. '25. Ailleurs il demande ardemment quelque

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l^ii'fois le siMitiiiuMit (1(> son impuissance Tarcahli^ il s'ôlniifc vers Dieu mais reloinlu' illl^sil(M sans ravoir allrint. (les efforts anéantis éveillent m lui des (piestions troultlantes :

Pour arriver A t<»i, c'est assez de vouloir.

Je voudrais bien, Sei|{neur; je veu\ ; |>our<jUoi ne puis-je?

.le mi perds, souliens-inoi ; mets (iti à ce prodi'jo (I).

Peut-être la vérité lui éeh.ij)pe-t-elle parce qu'il a aime; en secret son niai ^ et « chérit sa pourri|ure t» ; cjik^ Dieu verse donc sur lui sn manne et sa rosée; (ju'il rende « le silence et le calme à ses sens murmurants iî , l)ient(M alors hrisant tous les ennuis, la prière et Tétude cloront sa solitude (:2) :

Et soit que la bonté du Maître que j'adore,

In matin de printemps, sur mon seuil fasse érlore

Tne vierj^e au front pur, au dou\ sein velouté,

Qui me donne à cueillir les fruits de sa beauté;

Soit que jus(]u'au ton)beau, pMerin sur la terre.

J'achève sans m'asseoir ma traite solitaire..,;

Qu'importe, ô Dieu clément! ta tendresse est la mémo (3).

lueur, (jueKjue aide céleste qui le souliciiiic dans le combat intérieur :

Et moi, comme eux, Seigneur, je ra écrie et t'implore

Et mil signe d'en haut ne me répond encore;

Comme eux, j'erre incertain, en proie aui sens fougueux,

Cherchant la vérité, mais plus coupable qu'eux;

Car je l'avais, Seigneur, cette vérité sainte.

Il se rappelle avec douleur le temps où l'orgueil iatellectuel l'écartait de la religion de son enfance :

tout fier de ma raison,

Plus ivre qu'un esclave échappé de prison, J'ai rougi, j'ai menii des tiens et de toi-même.

(Poésies, t. II, p. 20.)

(1) Poésies, t. II, p. 21.

(2) Ibid., p. 22.

(3) Ibid

Dès son enfance, il vécut baigné de tendresse et de pleurs, mais bien jeune « s'alluma le désir au fond de sa prunelle ^ ; un puissant instinct le poussa vers les filles des hommes ; comme dans un verger mûr un enfant cherche le fruit le plus beau, ainsi le jeune homme égara ses amours dans un doux paradis, inconstant et peu sage :

A chaque fruit charmant qui tremblait au passage, Tenté de le cueillir, je retardais toujours.

Chaque beauté nouvelle Ta séduit, il a suivi bien des regards, adoré bien des pas; chaque fois il crut appartenir tout entier à la dernière aperçue. Alors, désespérant de lui-même, il s'est rabaissé aux plaisirs faciles, il a mordu dans la cendre et la pourriture. Cependant, depuis quelq ues soirs, il rencontre sur son chemin une blanche beauté... Le poète s'élance alors vers Dieu avec une ardente prière, le suppliant de lui accorder le don d'aimer :

Aimer, c'est croire en toi, c'est prier avec larmes Pour Tangélique fleur éclose en notre nuit.

C'est trouver en soi seul ces mystiques fontaines, Ces torrents de bonheur qu'a chantés un saint Roi... C'est être chaste et sobre, et doux avec courage; C'est ne maudire rien, quand ta main a béni ; C'est croire au ciel serein, à l'éclair dans l'orage, C'est vouloir qu'ici-bas tout ne soit pas fini.

C'est vivre au delà de la terre, w c'est voir en songe un Ange avec un saint flambeau « (]).

Le bonheur le plus grand, dans l'existence terrestre, n'esl-il pas, en définitive, l'amour?

Vivre, sachez-le bien, n'est ni voir ni savoir, C'est sentir, c'est aimer; aimer, c'est là tout vivre,

(1) Poésies, l 11, p. 188.

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A celui qui aime, (priniporlont Irs livres, la science, les voyajjes, il suflil (pie passe eu nous un seul rayon d'amour pour rpie notre âme s'épanouisse.

li'liunihle, Tignoranl, riieruiite (|ui ne quittent jamais leur foyer sont plus sages que le savant ou Texplorateur éternellement harcelés par la curiosilé, car ils ont tous au cœur une affe tion secrète :

X^aître, vivre cl mourir dans la ménie maison; M'avoir jamais rlianj]é de toit, ni d'horizon...

se lier aux vœux du sanctuaire, ou se confiner aux joies silencieuses de la famille; vivre ignoré, modeste, pauvre et seul, 'avoir les mêmes goûts et les mêmes habitudes, tout cela, c'est peut-être la seule vraie vie, la seule vie qui ne lasse pas. Le monde intérieur a des beautés que ne soupçonne pas Thomme ambitieux.

0 vous, donl le cœur pur, dans l'ombre s'échauffant, Aime ardemment un père, un époux, un enfant, Une tante, une sœur; foule simple et bénie... Oh! n'enviez jamais ces inquiets rêveurs, Dont la vie ennujée avec orgueil s'étale... Seuls, ils croient tout sentir, délices et douleurs... Avoir le sens caché de l'énigme divine... 0 vous, plus humbles qu'eux, vous eu savez autant (1) !

Sainte-Beuve dresse son propre procès et, du même coup, le procès du romantisme. La recherche des émotions fortes, l'agitation fébrile qui poursuit le bonheur dans de lointains pèleriniges, l'orgueil de l'homme qui croit tout connaître et veut tout éprouver, telles sont les erreurs delà jeune génération, à la veille de 1830; notre poète les oppose à la sagesse des êtres qui ont su se contenter de la douce chaleur d'une existence cachée.

(1) Poésies ^ t. II. p. 38.

Rien ne pèse à Taiiteur des C onsolations comme la perte de sou innocence (1).

Il exerce déjà sur lui-même e te clain/oyance qui fait la valeur de sa critique, il connaît sa propre instabilité :

Etre faible, inconstant, qui veux et qui ne puis.

En amour comme en religion, il ne se donne que par accès, « le pain des forts » ne Fa jamais nourri, il est pétri de larmes et d'argile ; pèlerin sans courage, un rien le distrait, il s'épuise à gravir la colline bénie où montent les hommes à la volonté ferme.

Les Consolations se terminentsur une note plus rassérénée. L'art, l'amitié, la nature seront pour lui des soutiens.

Dans le sentiei du bien remonté par degrés, De peur de retomber (car mon âme est légère) Je veille sur mes sens

l\\ Et si mon front

Se voile de pâleur

C'est que mon âme impure est ivre de mollesse C'est le signe honteui que le plaisir me laisse.

(Poésies, p. 55.)

Il revoit un jour une petite cousine de quinze ans avec laquelle il avait joué autrelois. La vue de cette enfant suscite un retour sur lui-même, subitement il entrevoit l'abîme entre le garçon de douze aus et l'homme lait qui a tenté mille expériences :

J'ai pleuré, j'ai souffert, et l'àjje m'est venu.

J'ai perdu la fraîcheur et le rire ingénu,

Et les vertus aussi de ma pieuse enfance.

Ton frêle souvenir m'a laissé sans défense;

El tandis que croissant en sagesse, en beauté,

A l'ombre, loin de moi, ta verte pubcrl(!

Sous les yeux de ta mère est lentement ëclose.

Et qu'un espoir charmant sur ta tête repose,

J'ai voulu trop connaître et mes jours sont détruits;

De l'arbre, avant le temps, j'ai fait tomber les fruits;

J'ai rais la hache au cœur et j'en sens la blessure.

(Poésies, t. II, p. 76.)

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