I.BS « CONSOLATIONS I SI
lue sainte amitié in enchaîne sous sa loi;
L'arl occupe mon c(rur, ne laissant jour ni pla<f
Au\ funestes peiisres d'arriver jusqu'à moi.
Je m'accoulunu' en paix au\ voluptés tranquilles;
Quand la ville et ses bruits m'importunent, j'en sors ;
La Marne avec ses hords el ses j)rosqu'iles, le Rhin avec ses eoteaiix pendants a[)p(>rlent l'apaiseinent à son inquiétude; son vœn le plus cher serait de renoncer à la célébrité et de cacher son nom sous un toit écarté (1).
Les Consolations valurent à leur auteur quelques témoifTnages illustres. (Ihaleaubriand et Alfred de Vi[;ny lui adressèrent des félicitations. D'nutres écrivains démêlèrent, parmi les élans mystiques, (juelques touches trahissant le vice fondamental de l'œuvre. Déranger soupçonne que la religion de Sainte-Beuve s'adresse -i par condescendance amoureuse à quelque beauté tendrement superstitieuse «; à ceux qui connaissent le culte voué par le poète à Mme Vii'lor Hugo, celte remarque semble prophétique. Juste Olivier note dans son Journal les remarques suivantes : ^ Il y a de très beaux morceaux, mais toujours mancjue de foi réelle... On y sent une idée matérielle des choses de Dieu, une idée poétique, et
voilà tout L'homme plus explicite est le même au.
fond : c'est-à-dire sceptique, mais n'acceptant pas froi-
(1) radier mon cœur sous un toit écarté
Où mon plus haut rosier montant à ma Fenêtre Rejoindrait le jasmin qui viendrait au-devant; Où je respirerais l'esprit divin du Maître Dans le bouton en fleur, dans la brise et le rent; Où, vers le soir, à 1 heure où la terre est muette, Près de ma bicn-aimée, en face du couchant, Entendant, sans la roir, le chant de l'alouette. Je dirais : " Douce amie, écoutons bien ce chant; C'est ainsi que la voix du bonheur nous arrive, Peu bruyante, lointaine et nous venant du ciel; Il faut qu'à la saisir l'àme soit attentive, Que tout fasse silence en notre cœur mortel. »
{Poésies, p. 90.)
dément le doute, se débattant contre lui, et ayant au moins la curiosité de la foi (1). '^
Assurément, le ton d'humilité et de piété de ces poésies surprend le lecteur qui songe aux fragments libertins de Joseph Delorme. La transformation du poète, aigri et sensuel tout récemment encore, semble un peu bien rapide; elle n'est pas le fruit d'un de ces bouleversements intérieurs qui renouvellent un homme; n'est-elle pas simplement stimulée par le zèle d'un cadet qui veut imiter ses aines?
Le doute se justifie, en effet. Sainte-Beuve, dans la suite de sa carrière, déviera de son christianisme et se relâchera de ses résolutions; toutefois, à l'heure où il compose les Consolations, il désire vraiment ehanger l'orientation de ses pensées; s'il ne peut encore se conformer aux enseignements de la religion, néanmoins il souhaite y parvenir. Sainte-Beuve ne joue pas avec les idées et les doctrines, il cherche; il est sérieux car il souffre.
Ce volume est, du reste, le meilleur parmi ses œuvres poétiques. Il restait, aux yeux de son auteur, « le sanctuaire ardent et pur des plus belles heures « de sa ieunesse (2). Sainte-Beuve a rencontré ici des sujets adaptés à sa nature. Son programme n'était pas ambitieux; dans la préface, il annonce qu'il s'attachera à la vie privée; il dira les réflexions inspirées par un incident domesticjue, une promenade, une conversation, une lecture. Les Consolations enveloppent ces sujets intimes d'une émotion discrète; l'aspiration vers Dieu et le culte de l'amitié les éclairent d'une fine lumière voilée.
(1) OEuvres choisies de Juste Olivier (1879).
(2) Portraits contemporains, t. I", p. 469.
Sainlo-Ueuve nous a raconté en plusieurs endroits sa premièro entrevue avec Victor Hugo. Il en revint séduit :
tt La conversation, dit-il, dès les premiers mots, roula en plein sur la poésie : Mme Huyo me demanda à brûlepourpoint de qui donc était l'article un peu sévère qui avait paru dans le Globe sur le Cinq Mars de De Vigny : ie confessai qu'il était de moi. Hugo, au milieu de ses remerciements et de ses éloges pour la façon dont j'avais apprécié son recueil, en prit occasion de m'exposer ses vues et son procédé d'art poétique, quelques-uns de ses secrets de rythme et de couleur. Je faisais dès ce temps-là des vers, mais pour moi seul et sans m'en vanter : je saisis vite les choses neuves que j'entendais pour la première fois et qui à l'instant m'ouvrirent un jour sur le style et sur la facture du vers (1). n
Une seconde visite acheva de le convertir au romantisme : « J'y étais assez antipathique jusque-là, nous dit-il, à cause du royalisme et de la mysticité que je ne partageais pas (2). n
L'entrain vigoureux de Hugo et l'éclat de son génie fascinèrent Sainte-Beuve, a Hugo avait dans le commerce intime... de l'attrait et une sorte d'autorité impérieuse qui devait aisément subjuguer Sainte-Beuve, dont l'esprit a quelque chose de féminin et à qui, dans sa mobile
(1) Poiiraits contemporains, t. I", p. 468. ^) ^Causeries du Lundi, t. XI, p. 532.
et facile inconstance, il faut toujours un maître du moment (1). i?
Il envoya ses essais poétiques à Hugo qui les loua tout en signalant les points faibles.
Joseph Delorme nous dit son amitié enthousiaste. Le chef de Técole romantique lui apparaît comme un aigle qui s'élève d'un essor souverain jusqu'aux nuages et lutte avec les éclairs :
Poussant Ion vol sublime et planant, solitaire, Entre les voix d'en haut et l'écho de la terre,
Dis-moi, jeune vaiqueur, Dis-moi, nous entends-tu? La clameur solennelle Va-t-elle dans la nue enfler d'orgueil ton aile
Et remuer ton cœur?
. La grandeur du génie de Hugo Texalte et l'écrase tout à la fois; il en est émer\eillé, mais elle lui rappelle trop douloureusement ses propres lacunes :
Oh! moi, je Tentends bien ce monde qui t'admire, Cri puissant! qu'il m'enivre aussi; qu'il me déchire!
Qu'il m'est cher et cruel!
Pour moi, pauvre déchu, réveillé d'un doux songe. L'aigle saint n'est pour moi qu'un vautour qui me ronge
Sans m'emporter au ciel (2) !
Il éprouve comme une gène de ne pouvoir admirer son ami sans en ressentir de l'amertume, il lui avoue donc sa faiblesse et se reconnaît modestement son disciple; au jour de la mort :
Je viendrai, le dernier et l'un des plus indignes. Te rejoindre, au milieu des aigles et des cygnes, 0 loi, l'un des plus beaux (3).
(l) Dubois, Souvenirs incdils. Cité par G. MiCHfiUT, Sainte-Beuvt avant les • Lundis », p. 137.
{^) Poésies, t. V\ p. 53.
(3) Poésies, t. I", p. 54-. Joseph Delorme contient une pièce :
ViCTOn KT ADÉLK HUGO 41
Victor Hn<(o ôlait nr apolir, Saiiilr-licnvc avait ràmc (runratôclinniciKV Toujours, plus on moins, il ôpronva la nr( essitô do 8'apj)nyor snr une nalnrp pins rohnste. Parmi srs nonilH"cns('s confessions, la snivanlo est des pins sifjnilicativcs. u. Il est des nalnres... qui ont [)articnlièreiiient besoin de «jnides et de soutiens, qui re«{ardent en avant et de cOtê pour voir si on l(s précède, si on leur fait signe, et qui clierclient d'ahord autour d'elles leurs pareilles et leurs supérieures... .l'étais un peu de ces natures-là, premièrement infirmes, implorantes et dépareillées au milieu d'une sorte de richesse qu'elles ont; j'avais liàte de m'attacheret de m'appuyer (I). i^
Durant uu voyage en Angleterre (I8i28), Sainte-Beuve écrit à Hugo : a Me voici bien loin de vous et pensant beaucoup à vous, comme vous croyez bien. Dans tout ce que j'ai vu de beau jusqu'à présent et dans tout ce que je verrai, vous entrez pour une grande part; je sens et j'admire bien souvent à votre intention autant qu'à la mienne. Je vous dois d'ailleurs, et cela m'est très doux, de comprendre et de sentir l'art, car auparavant j'étais un barbare (2) . fl
li'année suivante, lors d'une tournée dans le pays du Rhin, même témoignage de reconnaissance : a Vous étiez toujours avec nous. Moi surtout, mon cher Victor, l'avais bien des raisons pour ne pas quitter un seul instant votre souvenir; car, si je vous l'ai déjà dit en vers, souffrez que je vous le marque ici en simple et vraie prose, je ne vis plus que par vous. Le peu de talent que j'ai m'est venu par votre exemple et vos conseils déguisés
En veillée, adressée à Hugo à l'occasion de la naissance de son second fils. Sainte-Beuve y exprime sa profonde affection et ses vœux pour son ami.
(1) loluplé, p. 313. La même pensée se retrouve dans un poème des Consolations : a. Nous sommes devant vous comme un roseau qui plie, d T. II, p. 73.
(2) Revue de Paris, 1904, vol. VI, p. 746.
en éloges... Je ne m'inspire plus qu'auprès de vous, de vous et de ce qui vous entoure. Enfin ma vie domestique n'est encore qu'en vous, et je ne suis heureux et chez moi que sur votre canapé et à votre coin de feu... Tout ceci est pour vous, mon cher Victor, et pour madame Victor qui n'est pas séparée de vous dans mon esprit; dites-lui combien je la regrette et que je lui écrirai de Besançon, et tâchez du sein de votre bonheur et de voire gloire d'avoir quelques pensées pour nous. Travaillez à votre nouveau drame, mais surtout soignez votre santé; elle est à nous tous et à bien d'autres encore; arrêtez -vous dès que les entrailles vous le disent. Je travaillerai probablement très peu, et peut-être pas du tout, je n'ai rien dans l'esprit et dans l'àme que de vous aimer (1). «
Il l'aime et il l'admire, les succès de Hugo le réjouissent comme le réjouiraient les siens propres. « Je vois, dit-il, avec orgueil grossir ton diadème (2) »; son àme éplorée est entrée dans la gloire de son ami comme w dans un saint refuge « (3) .
Les rapports continuels avec l'auteur des Orientales stimulèrent le talent de Sainte-Beuve, lui révélant certains secrets de la technique des vers et lui apportant le cordial dont avait besoin son àme craintive.
Le disciple, de son côté, rendait de solides sei*vices au maître. Nullement aveugle aux erreurs littéraires de son ami, Sainte-Beuve l'éclairait et le redressait; la lucidité et la finesse de ses observations agissaient comme un régulateur sur l'imagination énorme de Hugo. Le critique servait non seulement de héraut pour annoncer la venue du Grand Buffle (selon la boutade de Heine), il jouait aussi le rôle de l'esclave rappelant le triomphateur à la fragilité de l'existence humaine. Non content de l'encou-
(1) Reoue de Paris, 190^*, vol VI, p. 753.
(2) Poésies, 1. II, p. 54.
(3) Ibid., p. m.
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rafjer, de proclamer son laleiil à ror cl à cri, de se dé|)enser de mille manières pour assurer le succès de ses œuvres, Sainle-Hcuve, par ses averlissemeiils, rameuail Hugo dans les limites du «{oùl, renipècliant de s'é<jarer dans les excès ou les in\ raiseinhiances. La leKre sur Croinivelle^i un exemple de ce (jue devait èlre la conversation des deux écrivains. Sainte-Beuve; relève les défauts de cette pièce avec un mélan<](; de respect et de fermeté. « Toutes ces critiques rentrent dans une seule (|ue je m'étais déjà permis d'adresser à votre talent, Texcès, Tabus de la force, et passez-moi le mol, la cliarfje... Plus le contraste produisait d'effet, plus il fallait le dispenser avec sobriété, et je crois que vous avez dépassé la mesure. Certains détails m'agaçaient, m'impatientaient, j'étais tenté de leur dire, comme Cromuell à des fous : « Paixl tt trêve! à bas! v Pardon, mon cber monsieur, de ces formes si libres, que je me permets avec vous, mais moins j'y mets de prétention, plus je serai excusé (1) » (février 1827).
Le ton d'autorité de cet étudiant en médecine, âgé de vingt-deux ans, est frappant quand on songe qu'il s'adresse à un poète, à un bomme plus âgé et déjà célèbre.
Joseph Delorme ei les Consolations contiennent de nombreuses pièces consacrées à l'amitié... « L'amitié, nous dit la préface des Consolations..., quand elle est ce qu'elle doit être : l'union des âmes, a cela de salutaire qu'au milieu de nos plus grandes et de nos plus désespérées douleurs, elle nous rattache insensiblement et par un lien invisible à la vie humaine... (2). «
Mais, dans les réflexions de Sainte-Beuve sur l'amitié, se glisse une pensée qui ne laisse pas d'inquiéter et fait prévoir les dissentiments futurs. En plein enthousiasme,
(1) Revue de Paris, 1904, vol. \ I, p. 739.
(2) Poésies, t. II, p. 7.
il se défie de ses propres forces et doute de sa capacité de conserver ses amitiés, a Si vous êtes iiumble, obscur, mais tendre et dévoué, et que vous ayez un ami sublime, ambitieux, puissant, qui aime et obtienne la gloire et l'empire, aimez-le, mais n'en aimez pas trop un autre, car cette sorte d'amitié est absolue, jalouse, impatiente de partage. . Si votre ami est beau, bien fait, amoureux des avantages de sa personne, ne négligez pas trop la vôtre...
tt Si vous avez un ami ricbe, heureux, entouré des biens les plus désirables de la terre, ne devenez ni trop pauvre, ni trop délaissé du monde, ni malade sur un lit de douleurs... (1) . i>
A l'heure présente, son amitié pour le couple Hugo est le centre de toutes ses pensées. Victor est pour lui « le refuge heureux i^ ; il écrit à Adèle : « Je suis inquiet parce que je suis vide, que je n'ai pas de but, de constance, d'oeuvre, ma vie est donc à tout vent, et je cherche, comme un enfant, hors de moi, ce qui ne peut sortir que de moi-même. Il n'y a plus qu'un point fixe et solide auquel dans mes fous ennuis et mes divagations continuelles, je me rattache toujours, c'est vous, c'est Victor, c'est votre ménage et votre maison (2). «
Il voue au mari comme à la femme une affection reconnaissante. Il les aime pour l'accueil qu'il reçoit chez eux et pour l'influence qu'ils ont exercée sur son ^me. Cl Dites à madame Hugo, écrit-il à Victor, que j'ai d'elle aussi et de ses bontés pour moi un souvenir bien profond, c'est par elle et vous que je suis revenu à croire au bien moral (3). »
Ou a représenté Sainte-Beuve comme un être envieux et sournois, un homme dont la laideur égale la perfidie; s'il en est ainsi, comment expliquer que dans le cours de
(1) Poésies, t. II, p. 9.
(2) Revue de Paris, 190'*, vol. VI, p. 756.
(3) Ibid., 1905, voL I, p. 76.
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son cxistenre il ail éveillé tant d'amiliés chez des prison ncs dos driix srxos. Solon M. Fa^'juet, Sainte-IJeiive était u mil u yeux « (J ).
IV)nr savoir riniprcssion prodiiito par Sainte-Beuve il faut recourir au ténioi<jnafjne de ceux qui ont vécu auprès de lui. Son anrieu secrétaire, Pons, nous dit : " l/cs traits de son visa^'je étaient empreints de vi'jueur plus que de «jràce et de beauté. Soit. Mais combien ne rachetait-il pas ce désavantage... par Taffahilité de ses manières et la délicatesse de ses attentions! hievé avec tendresse par sa tante et par sa mère, il avait reçu d'elles le charme et les co(|uetleries du tempérament féminin. Dès qu'il était en présence d'une jupe, duchesse ou griselte, son visage rayonnait de béatitude, ses yeux pétillaient demaliceet son fin sourire désarmait la fierté (2). 15
Jules Trouhat, un autre secrétaire, témoigne dans le même sens : u Celui qui a vécu huit ans, face à face, l'œil dans l'œil, à la table de travail et dans la confidence de ce grand esprit, ne saurait oublier le trait vif et pénétrant qui partait de ces petits yeux, délicats et tendres, pleins d'indulgente malice, qui se dissimulaient sous de vastes arcades soui'cilières, tout emliroussaillées de poils roux. Ils forçaient... la sympathie et la communion d'idées, et permettaient qu'on se reposât eu eux, quand on était entré dans la pensée du maître... Ce petit homme, qu'on disait si laid, était d'une physionomie si impressionnable, si mobile, que l'esprit semblait agir sur les muscles du visage comme sur des touches de piano. Au calme et au repos, les nerfs se détendaient, et il redevenait bonhomme, rêveur et penseur, avec une douce pointe de raillerie. Ce n'était plus le même homme, quand il causait, quand il s'animait. On ne s'apercevait plus de l'irrégularité de ces traits qui prenaient alors une expression
(1) Amours d'hommes de lettres, p. 396.
(2) A«-J. Pons, Sainte-Beuve et ses inconnues^ p. 4.
de finesse radieuse et souriante. Il avait Tamabilité naturelle, qui rend la séduction facile (1). ^
Malgré son physique désavantageux, Sainte-Beuve avait du charme. Cette force attractive a sa source dans la vivacité de son intelligence, dans la délicatesse de son système nerveux et dans un fonds de tendresse native refoulée par les circonstances. Il éprouve un grand besoin d'aimer et d'être aimé; il a, envers ses amis, des abandons charmants, des élans de confiance et d'affection. Il se les attache ainsi par des liens profonds; on l'aime et on le plaint, on a plaisir à entourer de gâteries cet être doux et un peu fragile.
« Son àme a quelque chose d'angélique et son caractère est naïf et obstiné comme celui d'un enfant (2). « Mais un jour comme chez Rousseau, surgit en lui un homme inconnu. Sous cette nature aimable se cache un tempérament ombrageux, une indépendance farouche; sans s'en apercevoir, on l'a froissé; il n'éclate pas en reproches véhéments comme Rousseau ; non, il se replie sur lui-même; il est gentil encore, mais avec plus de réserve ; des reproches se glissent bientôt parmi les paroles amicales, un microbe destructeur de l'amitié a pénétré en lui ; dans quelques mois, dans quelques années, si Ton ne guérit pas le mal en temps opportun, il se reprendra irrévocablement.
Au début de sa liaison avec Hugo, Mme Hugo semble être demeurée à l'arrière-plan. On l'a vue intervenir tout à coup dans la conversation lors de la première visite. Le Livre d'amour nous raconte cet incident. Il aperçut Adèle :
A côté du génie^ un peu reine et déesse... En sarrau du matin, éclatante sans art, M'embarrassant d'abord de son fixe regard,
(1) J. Troubat, la Salle à manger de Sainte-Beuve, 1910, p. 24-25.
(2) Lettre de G. Sand à Alfred Tattet du 22 mars 1834.
VlCTdR KT .\l>fcl.K Illjr.O 47
Kt moi qui (i'Kllc h lui détournais nm paupière, Moi pudi<|uo (H tnuililc, le froiil dans lu lumière. J'étais t<uil an porte
Le visiteur suit u U^s jets hrilhmls et récunie sonore w, a le torrent sacré" du discours de Hu^'jo, tout de suite il sent qu'il a trouvé sa destinée, mais elle se lasse bientôt d'écouter.
Sa pensée oublieuse échappa sur la rive...
(juelque char ailé promenait l'âme au loin
Et je la saluai trois fois à ma sortie,
Elle n'entendait rien s'il ne l'eût avertie (1).
Jeune mère de trois enfants et absorbée par les soucis domestiques, elle assistait aux réunions, silencieuse et un peu indolente, laissant la parole à son glorieux époux. Elle apportait dans l'amitié des deux écrivains un élé ment féminin discret et enveloppant. Si Sainte-Beuve puisait la force auprès de Victor, il trouvait auprès d'Adèle un accueil de tranquille sympathie. Pendant deux années, ils demeurent sur la réserve :
Nos regards s'effleurant sans qu'amour en pût naître; L'un pour l'autre incertains; elle animée ailleurs, Distraite et mhonorant parfois entre plusieurs. Moi rien qu'à Lui, dévot à sa lyre sacrée... (2).
Peu à peu cependant le critique s'abandonne à une douce confiance, il révèle à son amie ses préoccupations intimes :
Vers trois heures, souvent, j'aime à vous aller voir. Et là vous trouvant seule, 6 mère et chaste épouse!...
(1) Licre d'amour, p. 63, 64.
(2) Ibid , p. 65.
' J'entre pourtant; et vous, belle et sans vous lever, Me dites de m' asseoir; nous causons; je commence A vous ouvrir mon cœur, ma nuit, mon vide immense. Ma jeunesse déjà dévorée à moitié.
Et vous me répondez par des mots d'amitié (1).
Elle s'habitue à ces épanchements, elle compatit à ces souffrances et se donne pour tâche de lui rendre la foi perdue. Parfois, il est vrai, un nuage passe sur leur amitié, le jeune homme susceptible laisse échapper une parole dure; elle, alors, est peinée et prévoit le jour où Sainte-Beuve cessera d'aimer ses deux amis. Le coupable s'excuse et proteste contre de telles craintes. L'incident n'est que passager, mais il constitue un symptôme inquiétant. Malgré l'enthousiasme de Sainte-Beuve, les Consolations nous font parfois entendre une note attristée où perce l'amertume. Il est pauvre; depuis plusieurs années il lutte contre la misère, il est laid, il doute de luimême; son talent poétique, quoique réel, a bien des lacunes; il vit solitaire et désespère de trouver une jeune fille à qui unir son existence; insensiblement, son cœur s'abandonne à un amour sans espoir; Victor Hugo, par un douloureux contraste, est comblé de tous les biens qui manquent à Sainte-Beuve. L'auteur à' Hernani commence à connaître l'aisance, il est beau comme Antinous, il est vigoureux et a confiance en son étoile; son génie se déploie devant le monde émerveillé; enfin, il possède une famille, des enfants, une femme belle comme une déesse, douce comme un ange... Et c'est cette femme-là que Sainte-Beuve aime en secret! Quels conflits ne doivent pas troubler le cœur de ce timide! Il est tiraillé entre son amitié profonde pour Victor et l'accablement causé par le spectacle d'une destinée aussi lumineuse. Excitable comme tous les artistes, il ressent d'une façon exagérée les moindres marques de froideur,, il les
(1) Poésies, t. II, p. 15.
vicToK RT Anfcu: Hiir.o 49
redon<p mAinfi par antiripalinn. Inondant deux jours d'al>srnre, rinia'jr du a c(Mi|do lirurcux vi hrillaiH ^^ ue Ta pas quitté.
u Vous vivrz l'uu dans raiitirrl vous vous suHiw^zfi).» Sùrrnipnl iU n'aurniil pas remari|U('* son absence, des visitcsles auront réjouis, leurs soi réesse seront écoulées, doucement, dans rintimité du foyer, les enfants jasant surles genoux des parents. L'ami solitairc^ncvcMit pas être ingrat, dussent-ils l'onhlier, lui du moins restera tidéle.
a Ailleurs, ici, toujours, vous serez tout pour moi (2).» On sait le dévouement de Sainte-Beuve à Toccasiou de la représentation iV Hernnni. l^e soir mémorahie, il prit sa part dans la lutte et ne manqua pas à son devoir de disciple, ('.et événement littéraire fut pourtant l'occasion d'un malentendu entre les amis. Hugo, désirant assurer le succès de sa pièce, eut recours à une réclame forcenée; pendant bien des jours, la maison du poète fut envahie par une foule bruyante de rapins et d'étudiants destinés à la claque. Sainte-Beuve fut exaspéré de ces procédés tapageurs; cette prise de possession du sanctuaire de famille par une bande d'étrangers le choqua comme une profanation; incapable de cacher son mécontentement, il écrivit à Victor : « Et madame? Et celle dont le nom ne devrait retentir sur votre lyre (jue quand on écouterait vos chants à genoux, celle-là même exposée aux yeux profanes tout le jour, distribuant des billets à plus de quatre-vingts jeunes gens à peine connus d'hier, cetle familiarité chaste et charmante, véritable prix de l'amitié, à jamais déflorée par la cohue; le mot de dévouement prostitué, l'utde apprécié avant tout, les combinaisons matérielles remportant! ! ! (3) «
Avec l'année 1830, l'amitié de Sainte-Beuve pour
(1) Poésies, t. II, p. 49.
(2) Ibid , p. 50.
(3) Revue de Paris, 1904, vol. VI, p. 763.
Adèle Hugo se transforme et prend un caractère passionné. Cette affection, autrefois source de réconfort, devient maintenant son tourment. Cette intimité avec une jeune femme très belle et qui lui témoignait un tendre intérêt était de nature à troubler un homme sentimental. Les contemporains s'accordent à vanter la beauté de Mme Hugo. " La figure, dit Champfleury, était pleine de bonté et cependant il y avait dans tout Tensemble de la femme une sorte de majesté espagnole (l\. v Edmond Biré nous fait aussi son portrait : « Ses yeux éclatants, ses épais cheveux noirs, son ieint lumineux faisaient croire d'abord à une femme fière et dominatrice. C'était au contraire une nature très douce, très tendre et très modeste... Dans son salon... elle prenait peu de part aux conversations; bien loin de chercher à y biiller, elle s'en désintéressait complètement, au risque parfois... d'y intervenir à contre-temps comme quelqu'un qui tombe des nues. 1'
Le 31 janvier, Sainte-Beuve écrit à Villemain pour lui exprimer son désir de quitter Paris et de trouver une place de précepteur à l'étranger. « J'ai vingt-cinq ans, dit-il, je sens que les années se passent sans rien apporter de meilleur à ma destinée et surtout sans calmer mon àme... je ne veux fujr que moi, mes ennuis, ma paresse, ma plaine deMontrouge et mon horizon de l'an passé (2). v Au mois de mai, il a le chagrin de voir le jeune couple s'éloigner de son quartier pour habiter aux Champs-Elysées. Afin d'échapper à la solitude re-
(1) Voir G. MiCHAUT, le Livre d'amour de Sainte- Heure, p. 99. Sainte-Beuve, daus son Livre d'amour, la voit a sous cet aspect d'un calme recueilli... avec ces airs distraits, cette démarche oisive... » (Livre d'amour, p. 32). Th. Pavie nous la montre a trônant devant son feu, accueillante et distraite, rêvant et non rêveuse, se laissant aller à la pente de ses idées » (G. Michaux, le Livre d'amour de Sainte-Beuve, p. 98).
(2) Le Livre d'amour de Sainte-Beuve, p. 244,
VI CTO H KT An km: i;uco bi
(loiil^o, il va faire un séjour clu'z (iullinjjncr, à Koikmi. Dr là il écrit à \lrno Hii;jo, s'in formant (hi (lém(''na;|(;inont, des occnpalious de Viclor, do la santé des cnfanls. u PtMisoz-vons <jii('l(jii('fois àr<Mix qui no vous voient j)lu8 aussi souvent et à ceux qui, depuis quinze jours, ne vous voient plus du tout? Je me pose res questions un peu timidem<Mit, je voudrais que vous eussiez (juelques reyrets et qu'il vous parût (jue (juelque ( liose vous manque ; r'est bien é;]oiste, n'est-ce pas? Mais vous me le pardonnerez, je doute tant, non pas de mon amitié pour vous, non pas de votre honte pour moi, mais de mon utilité, de ma valeur auprès de vous, j'ai été si nul, si coupable dans tous ces derniers tem|)s, si sottement irrégulier et fantasque, si préoccupé de moi-même en votre présence, que je conçois que j'ai dû bien perdre dans votre esprit; blâmez-moi, accusez-en mon caractère, ma tète, mon |ècu de puissance à vouloir et à faire, mais, je vous en prie, ne croyez à aucune froideur, à aucun éloignement de mon afTection; bien au contraire, elle s'est encore accrue, s'il élait possible, elle ne peut jamais diminuer (1). »
Il finit en ces termes : ^ Je ne travaille pas, je me porte bien, je rêve d'une tristesse assez douce, je cherche à calmer mes mauvaises passions, à régler mes désirs, mes pensées, et je pense souvent à vous, madame, à Victor, à vos heureux enfants que je baise d'intention (2) . V
A cette lettre humble et sincère, Victor Hugo répond avec cordialité : a Si vous saviez combien vous nous avez manqué dans ces derniers temps!... Comme à chaque instant, vos conseils, votre concours, vos soins nous manquaient, et, le soir, votre conversation, et toujours votre amitié ! C'est fini. L'habitude est prise dans le cœur. Vous
(1) Revue de Paris, 1905, vol. I, p. 76.
(2) Ibid , p. 77.
n'aurez plus désormais, j'espère, la mauvaise volonté de nous quitter, de aous déserter ainsi. -
Sainte-Beuve revient à Paris ; depuis le départ de ses amis, sa vie n'est plus la même, il ne peut plus entrer chez eux à toute heure et causer familièrement, comme autrefois. L'éloignement lui révèle durement la place prise par Adèle dans son cifiur. Le ^oir, il se traîne à quelques visites^, pour tuer le temps; le plus souvent, il erre au jardin du Luxembourg.
Depuis qu'il aime Adèle, il est gêné devant son ami, il a pour lui la même affection mais contrainte par le remords, par la jalousie, i^ Songez bien que moi je suis celui qui souffrirai le plus, moi qui n'ai rien, pas un être au monde, que vais-je devenir (1)? ^) tt Chez vous, je ne puis aller; cela me fait trop mal, et j'en ai pour un jour à me remettre avant de pouvoir écrire une ligne (2). »
U est tourmenté de la crainte que ses amis ne blâment sa réserve, ou même qu'ils ne l'oublient. Alors, touché par la bonté de Victor, pour mettre fin à une situation pénible, il hasarde un aveu: ^i Oh! ne me blâmez pas, mon cher ami, gardez-moi, vous au moins, un souvenir, un, entier, aussi vif que jamais, impérissable, sur lequel je compte dans mon amertume. J'ai d'aflreuses, de mauvaises pensées, des haines, des jalousies, de la misanthropie; je ne puis plus pleurer; j'analyse tout avec perfidie et une secrète aigreur, Quand on est ainsi, il faut se cacher, tâcher de s'apaiser; laisser déposer son fiel, sans trop remuer la vase, s'accuser devant soi-même, devant un ami comme vous, ainsi que je fais en ce moment. IVe me répondez pas, mon ami, ne m'invitez pas à vous aller voir; je ne pourrais; dites à Mme Hugo qu'elle me plaigne et prie pour moi. Mais surtout, n'est-ce pas? croyez-moi le môme, tout changé que je suis; croyez, par
(1) Revue de Paris, 1905, t. V\ p. 1^,
(2) Ibid , p 79.
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miracle d'nmrffé, à ma prèfienev dans ce i\m vous est cher; et ne me laiî^scz pan nicMirir dan^ votre cœnv. Excusez toiitos ces rojilradirtion!», spnfcz^les avec votre âme la pins fmdrc e! quil n'en smt pas qnesfiou entre nous.
« Ad jeu A lonjfuirs (I). »
Il sent qu'il afance sur nne penle fatale et il teuf mettre nn terme k la passion (pii le consume; il ^ife donc de rcnc()ntrer \Ime Uti^i^o, il espace ses visites et n'éciit plus, dépendant, pour Irii man|ucr sa confiance, le couple Hu'jo lui demande d'clre le parrain de leur fille Adèle, en sqttemhre. L ne fois le Iwipli^me terminé, Sainte- Beuve reste fidï^-le à ses résolutions et rentre dans sa solitude voulue.
En novembre, il publie dans un journal un arliclc où se trahit sa tristesse; Victor Hu<jO, avec son bon cœur habituel, en est désolé : u Je viens de lire votre article sur vous-m^nie et j'en ai pleuré. De grâce, mon ami, je vous eu conjore, ne vous abandonniez pas ainsi. ! ongez aux amis que vous avez, k un surtout, à celui qui vous écrit ici. Vouï savez ce que vous êtes pour lui, quelle confiance il a en vous pour le passé comme pour l'avenir. Voas savez que votre bonheur empoisonne à jamais le sien, parce qu'il a besoin de vous savoir heureux. iVe vous découragez donc pas. Xe faites pas li de ce qui vous fait grand, de votre génie, de votre vie, devotre vertu. Songez que vous nous appartenez et qu'il y a ici deux cœurs dont vous êtes toujours le plu» constant et le plus cher entretien,
« Votre meilleur ami,
« Venez nous voir. »
A un message pareil, Sainte-Beuve ne pouvait résister. Setoii tonte probabilité, les amis eurent nne entrevue
(1) Revue de Paris, 1905, t. I", p. 79-80.
54 SAIXTE-BELVE. — L'flOMME ET LE POETE
émouvante où ils s'efforcèrent de s'élever au-dessus d'eux-mêmes. Hélas! A cette époque de romantisme, les élans étaient généreux ; facilement, on pensait planer loin des faiblesses humaines; mais alors, comme aujourd'hui, comme autrefois, comme toujours, le cœur naturel était fragile. Après ces élans, les amis retombaient sur la terre. Depuis qu'il soupçonnait la vérité, Hugo devenait méfiant. Sainte-Beuve, de son côté, malgré son affection, malgré sa reconnaissance, malgré ses résolutions, ne parvenait pas à étouffer la jalousie qu'il ressentait pour l'époux d'Adèle. A la fin, il prend une décision et écrit à Victor celte lettre déchirante qu'il faut citer en entier et qui est une confession intégrale de ses torts.
7 décembre 1830.
et Mon ami, je n'y puis tenir; si vous saviez comment mes jours et mes nuits se passent et à quelles passions contradictoires je suis en. proie, vous auriez pitié de qui vous a offensé et vous me souhaiteriez mort, sans me blâmer jamais et en gardant sur moi un éternel silence. Je me repens déjà de ce que je fais en ce moment, et cette idée de vous écrire me paraît aussi insensée que le reste; tant je viens de tous les côtés me briser contre l'impossible; mais enfin la chose est commencée et je poursuis. Si vous saviez, hélas! ce que j'éprouve toutes les fois que votre nom est prononcé à mes oreilles, toutes les fois qu'il m'arrive sur Mme Hugo et sur vous quelque nouvelle et quelque rapport; si vous saviez comme tous les jours passés dans leurs moindres circonstances, nos promenades à la plaine, nos visites aux Feuillantines et tout ce que j'avais rêvé de vie paisible et bénie auprès de vous, si vous saviez comme tout cela se déchaîne en moi, au fond de mon cœur, dans mes veilles, et à quel supplice de damué je suis livré sans relâche depuis trois ou quatre heures du malin jusqu'au jour; mon
(MiMir so rortMiuc! alors; il siî fait une «jlace à rouierliin;, (M lion no paraît pins jiis(|irà oo qiio lo soir vienne tout ronuier eiuoro dans (<♦ ;jon(lVo. Il y a on moi du désespoir, voyez- vous, do la raye; dos envies de vous tuer, de vous assassiner par nionionls en vérité; [)ardon nez-moi ces li()rril»los monvoinonts. Mais pensez à ceci, vous que tant de pensées rom|)lissonl, pensez au vide (|uo laisser une telle amitié.
Quoi! pour jamais perdus! Je no puis pins aller vous voir; je ne remettrai plus les pieds sur votre seuil, c'est impossible; mais ce n'est pas indificronce au moins. Ah! ne prononcez pas, je vous en conjure, priez Aime Hu<jo de ne jamais prononcer ce mot d'inconstance qui me revient de toutes parts. Inconstant avec vous, le pouvezvous dire, hélas! Tavez-vous donc oublié déjà, est-ce pour trop peu aimer que notre amitié cesse, et n'est-ce pas un excès plutôt qui l'a tuée? Je vous ai déjà expliqué mon inconstance en idées et d'où elle vient; vous devez en être convaincu; elle vient de cette poursuite éternelle du cœur à travers tout vers un seul et même objet qui soit un amour capable de remplir. Cet amour, Dieu m'est témoin que je l'ai cherché uniquement en vous, dans votre double amitié à Aime Hugo et vous, et que je n'ai commencé à me cabrer et à frémir que lorsque j'ai cru voir la fatale méprise de mon imagination et de mon cœur. Si donc je cesse brusquement et si je ne vous vois plus désormais, c'est que des amitiés, comme celle qui était entre nous, ne se tempèrent pas : elles vivent ou on les tue. Que ferais-je désormais à votre foyer quand j'ai mérité votre défiance, quand le soupçon se glisse entre nous, quand votre surveillance est inquiète et que Mme Hugo ne peut effleurer mon regard sans avoir consulté le vôtre? il faut bien se retirer alors et c'est une religion de s'abstenir. Vous avez eu la bonté de me prier de venir toujours comme par le passé; mais c'était de votre part compassion et indulgence pour une faiblesse
que VOUS pensiez soulager par cette marque d'attention; je n'y puis consentir, j'en éprouverais moi-même trop de torture, si vous, vous en éprouviez seulement quelque gêne. Elle est donc tuée irréparablement, cette amitié qui fut de ma part un culte; il ne nous reste plus, mon ami, qu'à l'ensevelir avec autant de piété qu'il se peut. Je l'ensevelis dans mon cœur, comme je vous prie de faire dan» le vôtre, comme je vous prie (soyez généreux) de dire à Mme Hugo de faire dans le sien; chez moi, il y aura toujours, quoi qu'il m'arrive désormais dans la vie, une pensée mélancolique et sainte qui veillera sur cette amitié déplorée; oui, quoi qu'il m'arrive, et même si, par impossible, il m'arriTîait en cette vie des joies, cette pensée triste et muette restera à sa place en mon cœur et ne se dévoilera jamais; tâchez de faire de même au milieu des joies de famille et de gloire qui continueront de descendre sur Mme Hugo et sur vous; qu'il y ait en tout ceci mystère et silence; parlons désormais le moins possible les uns des autres, mon ami, de peur d'en mal parler de loin, de peur que le dépit n'aigrisse des paroles légères et que l'amitié ensevelie n'en soit troublée.
«. Et puis peut-être un jour, mon ami, quand je n'aurai plus rien au monde, ni mère à soigner, ni amour de femme a espérer, ni erreur de système à essayer, quand je serai vieux et que Mme Hugo elle-même sera vieille, qui sait? si je reviens à la piété, à la religion chaste et austère, à la pratique des vertus, peut-être, mon ami, vous me permettrez alors, après quelque expiation que vous m'imposerez, de venir finir mes jours sou» votre toil, et vous m'aurez rendu assez de confiance pour me laisser quelquefois seul encore avec celle qui est digne uniqoement de vous, mîiis que je n'ai jamais mécouDue, je vous jure.
« Adieu (I). »
(î) Revue de Parh, 1905, t. I", p. 83, 84, 85.
VlCtOl RT ADÈLE HUGO 51
:\x(*c plus tic «jôn^rosili^ que de sagesse, Hugo engagea Saiiilc-Hrme k ih» pas (Ic'srricr sa maison, c J'ai ma plaip, èrhi-il, vous avez la v61re; réhranlemcnl douloureux se passera. Le lemp» ciralrisera tout... Sf)ugez qu'après tout, vous n'avez pas de meilleur ami que moiw (8 (léceuilue IH'^O). Le premier jour de l'an 1831, en reineiTJant Sainte-Heuvc pour des jouets envoyés aux enfanls, il l'invile à dîner : « Venez donc dîner avec nou» après-demain mardi, 1830 est passé (1)1 •,)
Lue telle bonté ne laisse pas Sainte-Heuve indiiréremt. « Ma pensée, écril-il dès le 23 décembre, est redevenue plus paisible et plus équitable à votre égard,... il n'y reste aucun mauvais levain... Que je suis coupable et insensé l Pardonnez-moi (2). »
Mais il demeure un être ondoyant et inquiet; trop faible pour se maintenir sur les hauteurs de l'héroïsme, il a des retours d'amertume cx>ntre Hugo. » Je vous admire et je vous admirerai toujours comme la plus grande chose littéraire du temps en France ; et plus j'y réfléchirai, plus je trouverai de motifs légitimes à cette admiration; mais l'objet en est hors de moi, mais le sentiment n'en est pins chez moi instinctif et aussi essentiel que la fie... Qnelque coupable que j'aie été envers vous et qne j'aie dû vons paraître, j'ai cru, mon ami, que vousmême aviez en envers moi des torts réels dans l'état d'amitié intime où nous étions placés, des torts par manque d'abandon, de confiance, de franchise. Alon dessein n'est pas de remuer ces tristesses. Mais toute la plaie est là.
» Votre conduite, aux yeux de l'univers, si vous l'exposiez, serait irréprochable; elle a été digne, ferme et noble; je ne l'ai pas trouvée à beaucoup près aussi tendre, aussi bonne, aussi rare, aussi unique, qu'elle
(1) Revue de Paris, 1905. t. I", p, 87
(2) Ibid., p. 86, 87.
pouvait Têtre dans Tétai cTamitié unique où nous vivions... je ne suis plus un membre de votre être, une fonction de votre vie. Croyez que mon cœur a bien saigné et qu'il en saigne encore quand il souffle dans Tair un certain vent du passé qui rouvre les plaies et fait mourir (!) . «
Ces plaintes furent probablement causées par quelque bévue de Victor. Sainte-Beuve semble faire allusion à une maladresse du poète quand il lui écrit : a Une prière seulement. Si vous savez maintenant et si vous croyez qu'il y a entre nous, comme cause de décbirement, autre chose que les idées sainl-simoniennes, insistez-y moins dans la conversation (2) . «
Victor Hugo répond à ces reproches avec tristesse et fermeté; Sainte-Beuve, une fois de plus, regrette ses violences : «... toutes les révoltes d'amour-propre qui ont eu lieu dans mon cœur... sont aujourd'hui tout à fait apaisées dans un sentiment de repentir que je vous prie de recevoir avec clémence et générosité... Si je suis si méchant, si passionné, si inégal, c'est que je suis livré aux caprices de mon misérable cœur (3) . »
Dans ses rapports avec le couple Hugo, Sainte-Beuve subit une double torture, il est épris d'Adèle, il souffre d'un amour malheureux et ressent de la jalousie envers le mari, ceci est très humain et fort simple; mais ce sentiment se complique d'un autre sentiment plus subtil et non moins douloureux peut-être : son admiration pour Victor tient de la passion; il est séduit par le génie, par l'énergie, par le prestige personnel de son ami, il éprouve pour lui cette fascination qu'une femme frêle ressent envers un homme fort; en sa double qualité d'époux heureux et de génie puissant, Hugo l'écrase; et
(1) Reçue de Paris, 1905, l I", p. 91, 92.
(2) lùid , p. 94.
(:i) lùid.