VI CTO II ET ADKLK II 11 GO T
adiiltrros roleiilissnnts. (iii((ii)<|iier, ami inliino du noire rnivniii, pr.ilicjuail ce incMiio <1<'mI()iiI>I(mihmiI. ^ Oui sait, dil .VI. L. Si'tIu', si ce n'csl pas Gnltiii«ju<M* (|iii contribua à (lêcliaînor la passion naissante de Sainle-Heuve avec le rêcil inêpuisahle de ses aventures galantes (I) ? »
\.R littérature (2) française a une tradition (pii allectionne les sujets scabreux; rinlidélilê conju<jale y est traitée d'un Ion lé«fer, toute indul«{ence est accordée à rheureu.x amant, tandis que le mari abusé excite Tbilarilé du lecteur ou du spectateur. Tout en se promettant de ne pas faillir à Tbonneur, Sainte-Beuve ne laissailpas d'être hypnotisé par Tauréole de Don Juan.
Comment, après tant de promesses, en lint-il à violer sa fidélité envers Victor Hugo? Que se passa-t-il entre Adèle et lui à partir de l'exil? Dans son roman inachevé Arthur, l'héroïne impose à son ami le vœu d'un amour désintéressé. «Oh! non, Arthur, fuyons, promettez-lemoi, cet amour égoïste! gardons-le nôtre dans sa délicatesse, dans sa pureté d'à présent et dégagé de toute grossière idolâtrie (3). w Elle conçut l'idéal d'une passion éthérée où elle serait l'amie, la consolatrice, l'ange purificateur du poète désenchanté et libertin (4).
Ame tendre et compatissante, Adèle souffrit pour lui de ce bannissement imposé. Des messages durent être échangés entre eux à l'insu de V^iclor Hugo. Leur correspondance a été détruite presque entièrement. Dans le Livre d'amour, Sainte-Beuve publie les lettres d'une femme qui, par leur naïveté mêlée de tendresse, sem-
(1) Sainte-Beuce, t. I", p. 110. Voir aussi dans Volupté : a II me montrait. . des lettres humides encore du langage dont s'écrivent! les amants, et je rapportais de ces conversations sensibles, toutes pétries de la fleur des poisons, u!i surcroît de chatouillement et une émulation funeste d (p. 24-1).
(2) Nous disons la littércUure et non la nation.
(3) Spoklberch dk Loue.vjoul, Sainte-Beuve inconnu, p. 110.
(4) Voir G. MiCHAUT, le Livre d'amour de Sainte-Beure, p. 118.
hlent l'œuvre d'une personne malhabile à la littérature, i'^ La soulTrance, dit-elle, ne fera que sanctiiier et fortitier, s'il est possible, notre amour. « " Je voudrais te faire une vie complète. Si je pouvais répandre mon sang goutte à goutte, pour te faire toujours un bonheur plus vif à chaque goutte répandue, je ne balancerais pas une minute... « « Alon ami, lorsque j'ai un chagrin, ma première pensée est devons le faire partager et de recevoir de vous des consolations. Vous êtes comme la Providence que Ton invoque surtout dans la douleur. C'est que vous êtes pour moi un ami que rien au monde ne peut remplacer, un ami que je voudrais près de moi. Avec mes pensées tristes et mes habitudes, vous êtes pour moi un besoin (1). «
Ces lettres sont-elles de Mme Victor Hugo? Mous l'ignorons. Quoi qu'il en soit, tous les historiens admettent son amour pour Sainte-Beuve et son désir de le consoler. Probablement même, fut-elle la première à entamer la correspondance (2). Elle commettait ainsi une faute vis-à-vis de son mari, une impulsion affectueuse jointe à un instinct romanesque lui dérobait la gravité
de sou acte.
Deux mois après la séparation, le 4 septembre 1831,
le poète lui adressait ces vers :
Oh! ne les pleure point ces lettres iinjuiëtes Qu'il te faut, pauvre amie, à tes heures secrètes Dévorer en tremblant et vite anéantir...
Comme au temps où ils pouvaient causer librement, il s'épanche auprès d'elle, il lui dit ses tristesses et ses lassitudes. Mais quelle joie il éprouve en songeant qu'elle lit ses lettres, a émue — en une heure cent fois « , et que
(J) Livre d'amour, p- 12.
(2) Voir Revue de Paris, lî>05, t l", p. 732.
VICTOH KT ADKI.K HUGO 81
dans sa u iin^moin', adorahh» toinlx^an « , olles snrvivonl ni( OIT (1).
Durant de Ioii*]s mois, Sainli'-Hcuve ne revil pas \drl«' ('2). On |)(Mil supposer (|ue dans le roiirs de Thiver il la reneonlra de coiiits instants dans la rne, à la promenade ou dans des «églises. Pendant cette période, sa eonespondance avec le mari est assez rare, souvent y perce son regret de ne plus être admis chez lui et sa sollicitude pour sa femme et ses enfants (voir page 65). En juin 1832, il se plaint « de n'avoir pas vu Adèle depuis deux mois i> (3). L'attente lui paraît bien longue :
Et demain comme hier et pas plus de message?
Pourtant il est prêt à supporterces silences si du moins sa patience lui vaut une rencontre :
Mais que je chérirais mes peines fortunées Si je gagne à rattente où sèchent nos années De la voir une fois de plus (4)?
Mais au cours de Tété (1832), ses sentiments se modifient, il a tout d'un coup nne explosion de joie :
Qui-suis-je et qu'ai-je fait pour être aimé de toi,
Pour être tant aimé, pour avoir de ta foi
Des gages si secrets, de si grands témoignages?...
Kst-ce moi dont, hier, en tes mains convulsives
Serrant sur tes genou\ le front trop défleuri,
Tu murmurais : " C'est lui, c'est le trésor chéri (5) ! »
(1) Lirre d'amour, p. ô%.
(2) Eu octobre et uovembre 1831, il se plaint à ses amis de la jalousie de Victor Hugo, qui garde sa femme à vue d'œil [Revue de Paris, 1905, t. 1", p. 733).
(3) Livre d'amour, p. 93.
(4J Ibid., p 95
(5) Ibid., p. 103.
Nous touchons ici au point culminant de cette passion. Quel jugement devons-nous porter sur les deux intéressés et sur Mme Hugo tout particulièrement? La seule source de renseignements un peu abondante se trouve dans le Livre d'amour. Or, cet ouvrage, nous le répétons, n'est qu'un roman ; il importe donc de ne pas lui attribuer une importance exagérée et de ne pas y voir plus que Fauteur luimême n'y a mis. Doit-on reprocher à Adèle d'avoir commis ce qu'un crilique pour jeunes filles appellerait une faute grave? Connaissant l'élévation de son caractère et la noblesse de sa vie, nous sommes enclin à dire : non ! Malgré de nombreux passages suggérant le contraire, le Livre cV amour j bien souvent, a le ton d'un amour platonique. Dans la préface, Sainte-Beuve écrit à son amie : « J'ai toujours été médiocrement doué de la faculté de l'espérance, j'ai toujours senli l'obstacle et l'empêchement en toutes choses... je t'aime, je crois invinciblement à ton amour. Quant à mon bonheur complet couronné de plaisir, j'y ai toujours peu cru pour nous ici-bas; j'y ai renoncé en mon cœur bien plus que je ne semble à ces entrevues oii trop souvent t'importunent mes désirs (1). ^^
En plein épanouissement de sa passion, il dit à Adèle:
Nous sommes, mou Amie, aussi pleins d'innocence Qu'en s'aimant teudiemenl le peuvent deux mortels; \e t'accuse de rien ! Tes vœux purs dans l'absence
Pourraient se suspendre aux autels.
Te vient-il du passé quelque voix trop sévère"^ Redis-toi tout le bien qu'en m'aimant tu me fis. Que par toi je suis doux et chaste, et que ma mère
Me sent pour elle meilleur fds.
Tu n'as jamais connu, dans nos oublis extrêmes, Caresse ni discours qui n'ait tout respecté; Je n'ai jamais tiré de l'amour dont tu m'aimes
Ni vanité ni volupté (2) !
(1) Lii^re d'amour, p. 8.
(2) Ibid , p. 85.
VICTOR ET ADKI.K 11 Uno «3
Ou se (lemaiulc (|iicls pouvaient éive n ces ga»j;os si sicrots « , ces « ^'paiuls lênioi^jna'jesd'ainoiir v accordés |>ar Adèle. Nous pensons avec iVI. (îustavc Simon (|ue, suppliée par lui, elle eonsenlil à le voir au dehors de lenips à autre (I ). Si Ton s'inspire d'une situation semblable dans Volupté, on peut imaginer la nature de leurs rendez-vous : secours à des pauvres, \isiles aux é«|lises, causeries dans des cinietiéres, j)eut-èlrc aussi visites chez lui. D'après le lÀire (Vattiour, les entrevues dans les é^'fliscs furent les j)lus nombreuses, car le poète y fait de fréquentes allusions. Après une de ces rencontres, il écrit : Cl Combien vous avez été bonne et belle hier! et que cette demi-heure dans le coin de cette chapelle laissera en moi d'éternels et délicieux souvenirs (2) ! ? Un autre jour, il la trouve dans le sanctuaire toute seule et en prière (3).
La pièce nous raconte une visite faite par le poète à une famille pauvre à la demande de son amie, cette mission secourable lui semble garantir la sainteté de leur amour.
Et nous pouvons ainsi sansblas|)hème, Klle et moi, Toucher à ces objets de prière et de foi. Souffrir et nous sevrer, aimer nos chemins sombres, C'est là notre lot même en ce monde des ombres. Les plus gais de nos joui's et les mieux partagés Sont ceux encore oîi seuls, et loin des yeux légers, Dans les petits sentiers du lointain cimetière Ensemble nous passons une heure tout entière (4).
Très probablement Mme Hugo, désirant connaître la demeure de son ami, vint le voir chez lui :
Et c'est là qu'est la chambre où vient ma Châtelaine!... Un boudoir au dedans, un asile embelli (5) !
(1) Revue de Paris, 1905, t. \'\ p. 735
(2) Livre d'amour, p. 9,
(3) Ibid., p. 74; voir aussi p. 139.
(4) Ihid , p. 82.
(5) Ibid , p. 168.
Ces deux vers sont parmi les plus compromettants pour la mémoire d'Adèle. Toutefois, si on les compare à un passage semblable de Volupté, il semble bien que Sainte-Beuve dans son poème se soit représenté plus pleinement satisfait qu'il n'a osé le faire dans son roman.
Cl Un jour, nous dit la version de Volupté , légèrement indisposé de la veille, et ayant plus tardé ce matin-là que d'ordinaire à Taller trouver pour notre visite à la prison, comme il faisait beau, elle me vint prendre elle-même. On frappa à ma porte : c'était sa bonne avec son fils qu'elle envoyait d'en bas savoir si elle pouvait monter. Je courus à mon petit escalier pour la recevoir. Elle entra un moment, fit le tour de cette simple cbambre, en loua la propreté, l'air d'étude, la discrète lumière; elle s'assit une seconde dans mon unique fauteuil; elles lieux furent pour moi consacrés (1). w
Cet épisode a sa contre-partie dans le poème : A la petite Ad. . .
Sainte-Beuve reçoit un jour la visite de sa filleule, la petite i\dèle Hugo, âgée de deux ans. Sa joie est grande de voir chez lui cet être précieux :
Enfant délicieux que sa mère m'envoie, Dernier-né des époux dont j'ai rompu la joie.
Enfant qu'avec mystère
Il me faut apporter comme un fruit adultère... (2).
Il y a dans ce dernier vers un sous-entendu qui n'est pas du meilleur goût; nous ne pensons pas cependant que Sainte-Beuve ait voulu par là affirmer une paternité illégitime, car plus loin il mentionne le père :
Toi seul, Enfant sacré, tu me rattaches h Lui : Par loi je l'aime encore, et toute ombre de haine S'efface au souvenir que ta présence amène (3).
(1) Voiupté, p. 119.
(2) Ibid , p. 107.
{.i) Ibid , p. 109.
\1(:tok kt adklk nuco 85
Kntre Ions les onCuuls de Viclor, la |M'(ile AdMi* lui semble la plus proche, ear elle est sa filleule, ♦'! sa mrrr Ta poilée dans un temps où elle commençait à aimer Sainte-Beuve. Il Toppose à sa saur liéojjoldine; dans le portrait qu'il fait de l'aînt^e, on retrouve cette admiration de néophyte que Sainle-Ueuve n'avait cessjT de nourrir, maljjré tout, envers Victor Huyo :
Cette Léopoldinc est fdle des Césars!
Klle attire, elle impose; elle est fine, elle est belle;
Mais c'est Lui, surtout Lui, que sa lèvre rappelle;
Le dédain, à demi sous la grâce aiguisé,
Dit assez l'âpre veine où sou sang fut puisé.
Or, toi venue après, et quand pfilil la flamme,
Quand ta mère, â son tour, dcployant sa belle âme,
Tempérait dans son sein les fureurs du lion.
Quand moi-même apparu sur un vague rayon,
Comme un astre plus doux au\ heures avancées.
Je nageais chaque soir en ses tièdes pensées,
0 toi, venue alors, Lnfant, toi, je te vois
Pure et tenant pourtant quelque chose de moi (I) !
Il dit son ravissement à contempler la charmante enfant dont la présence illumine son domicile de célibataire :
Oh! sois le bienvenu, chaste fruit, noble sang! Que ma filleule est grande et va s'embellissantî Et ce sont tout d'abord, au seuil de ma chambrette, De grands yeuv étonnés, une bouche discrète. Presque des pleurs, Enfant : mais bientôt les baisers. Les gâteaux t'ont rendu tes ris apprivoisés, Ta sérénité d'âme un moment obscurcie, Et ton gazouillement qui chante et remercie! Tu viens toi-même offrir à mes doigts caressés Tes cheveux qui de blonds sont devenus foncés;
(1) Livre d'amour, p. 110.
Ils seront noirs, Enfant, noius comme ta paupière. Comme tes larges yeux où nage la lumière (1).
Le Livre (f amour manifeste envers Hujro les mêmes fluctuations de sentiment que nous avons relevées dans la correspondance. Ce sont toujours et encore ces alternatives d'admiration et de jalousie, de remords et de colère, de sincérité et de sourde irritation.
Dans la citation précédente, il voit en lui un César, un être puissant, fier et séduisant. Quand il raconte l'enfance d'Adèle, il annonce la venue de " l'ami fort y- qui calmera les douleurs de la jeune fille; ailleurs, il s'accuse d'avoir mal agi envers ce noble ami :
Mon amitié peu franche eut bien droit aux rigueurs lOt je plains l'offensé, noble entre les grands cœurs (2).
Puis il se reprend et renie son culte : le grand poète n'est plus qu'un homme artificieux et fastueux (3), un maitre soupçonneux, un lion jaloux (4), un orgueilleux (5); il compare Adèle à une pauvre captive. Pourquoi ce changement de ton? C'est que Sainte-Beuve maintenant est exilé et ne pardonne pas au souverain qui fait peser sur lui la sentence. Si, comme nous inclinons à le croire, Sainte-Beuve n'a pas reçu de son amie toutes les marques d'attachement qu'il en attendait, cette colère explique son attitude hostile et la rupture définitive avec Victor Hugo.
Malgré les nombreuses révélations de ces dernières années, la nature des rapports entre Sainte-Beuve et Mme Hugo reste incertaine. \^ous ne croyons pas à une chute intégrale pour plusieurs raisons. Comme nous
(1) Livre d'amour, p. 108, ^
(2) Ihid , p, 109.
(3) Ibid., p. 109.
(4) Ibid., p. 33.
(5) Ibid., p. 69.
\ ICTOK KT ADKLE HUGO 87
l'avons tlil, Atlt^'lc Hu'jo avail iiiu' àiiic élevée; ce que nous savons de son caiaotére s'oppose de sa part h la possibilité d'une tromperie prolon^jée et or«|auisée. « Tous ceux (|ui ont connu Adèle Huyo, dit Hodenhach, la disent spontanée, distraite, très étourdie, (l'est le contraire du i'aractère cju'il aurait fallu pour le rôle (ju'on lui prèle ( I ) . «
Son mari, quoique très jaloux, n'a jamais douté de son innocence et n'a cessé de la louer dans ses lettres privées comme dans ses poésies. Il termine les Chants du crépuscule par le poème Date Lilia, qui est un hymne à la tjloire d'Adèle :
Oh! si vous rencontrez quelque part sous les cieux
l'ne femme au front pur, au pas grave, aux doux yeux.
Que suivent quatre enfants dont le premier chancelle...
Ohî qui que vous soyez, bénissez-la. C'est elle!
La sœur, visible aux yeux, de mon Ame imtnortellc!
Moii orgueil, mon espoir, mon abri, mon recours,
Toit de mes jeunes ans qu'espèrent mes vieux jours!
C'est elle ! la vertu sur ma tête penchée ;
La figure d'albâtre en ma maison cachée;
L'arbre qui, sur la route où je marche à pas lourds.
Verse des fruits souvent et de l'ombre toujours;
La femme dont ma joie est le bonheur suprême.
Qui, si nous chancelons, ses enfants ou moi-même,
Sans parole sévère et sans regard moqueur.
Les soutient de la main et me soutient du cœur;
Celle qui, lorsqu'au mal, pensif, je m'abandonne,
Seule peut me punir et seule me pardonne;
Qui de mes propres torts me console et m'absout;
A qui j'ai dit : c; Toujours! » et qui m'a dit : ^i Partout! «
bille ! tout dans un mot ! c'est dans ma froide brume
Lue fleur de beauté que la bonté parfume,
D'une double nature hymen mystérieux :
La fleur est de la terre et le parfum des cieux ^^2) !
(1) Le Licve d'amour- de Saïute-lieuve, par G. iMiCHAUT, p. 294.
(2) Chants du crépuscule, p. 316, 317, 318.
88 SAIMTE-BEUVE. — LHOMUE ET LE POÈTE
Dans le même volume, on lit aussi ces quelques vers :
Toi, sois bénie à jamais !
Eve qu'aucun fruit ne tente,
Qui de la vertu contente
Habites les purs sommets !
Ame sans taches et sans rides... (1).
Il faut noter qu'à l'époque où elle voyait le plus souvent Sainte-Beuve, J\rme Hugo était en assez mauvaise santé, donc plus disposée, vraisemblablement, à la pitié qu'à la passion. Si, toutefois, les soupçons pesant sur elle sont justifiés, nous pensons qu'elle a cédé à un entraînement passager. Du reste, quoi qu'il en soit, son amour pour Sainte-Beuve ne fait aucun doute. Victor Hugo avait de justes raisons d'être jaloux. Innocente ou non, elle a commis de graves imprudences. L'atmosphère romantique dans laquelle elle vivait a encouragé sa tendance à la rêverie; pendant quelques mois, elle a écrit des lettres et fuit des démarches à l'insu de son mari.
Le Livre d'amour fut écrit à sa connaissance et avec son assentiment. Peut-être même encouragea-t-elle son ami à chercher un allégement dans le travail des vers. Si étrange que cela puisse paraître, il n'est pas impossible qu'elle ait, de son propre mouvement, engagé Sainte- Beuve à se représenter comme un amoureux comblé. Ainsi que l'a dit M. Faguet, il y a toujours du a je ne sais quoi « chez Mme Victor Hugo. En femme romanesque qu'elle était et connaissant par expérience la mentalité du poète qui vit d'imagination, elle peut avoir poussé Sainte-Beuve à écrire le Livre damour. Dans Volupté, qui est en partie une œuvre autobiographique, il existe un passage qu'on n'a guère remarqué. Mme de Couaon, femme vertueuse, voit Amaury, son meilleur ami et l'ami de son époux, se consumer d'amour pour
(1) Chants du crépuscule, p. 30().
\ ICTOU ET ADKI.K HUGO 80
vWe. Lîii soir, ello lui annonce avoir Ironvï' le nn)y(Mi «U; le «juérir, mais an nionienl de Ini révéler ce rennuie nonvean, elle esl prise de confusion el refnse de parler, tt Celle rélicence à la (in n»e pi(|na, raconte Aniaury; ce ne fnl (jiranx derniers lonrs de la |)roinenade qiu', pressée de (jueslions el d'envie secrèle de dire, die s'y décida non sans beanconp d'embarras el de prière de ne pas me mo(|ner : u Je n'enlends rien à ces snjels, balhnliait-elle; tt mais puis(|ne les désirs, qni vont croissant, à ce (jue Cl vous prétendez, diminuent au contraire et passent u (vous en convenez vous-même) une fois qu'ils sont 'i satisfaits, pourquoi ne pas supposer à l'avance qu'ils u sont satisfaits dès longtemps, et ne pas garder tout de M suite le simple et doux sentiment qui doit survivre? v Avant d'achever ces mots, elle avait rougi de mille couleurs (1). »
Si Mme Hiïgo tint à Sainte-lJeuve un discours seml)lal)le, elle n'eut pas à se choquer du ton d'intimité employé envers elle dans le Livre d'amour. De même, son attitude amicale après la rupture de 1837 et après l'impression des poèmes compromettants (en 1843) semblera moins surprenante si l'on admet qu'elle en avait encouragé elle-même la composition.
(i) Volupté, \}. 193, il!4.
(Fin.)
Le bonheur de Sainte-Beuve fut de courte durée. Déjà en août 1832, au moment où Adèle lui donnait les plus grandes marques d'attachement, une omhre d'inquiétude passait sur ses espérances :
.Je me dis : « Sous mon nom elle dresse une idole, Elle m'y croit semblable, et dans une auréole Sa vision se peint le fragile mortel ; Elle aime en moi son rêve et non l'être réel (1). »
Les lettres de Guttinguer contiennent un reflet des confidences de Sainte-Beuve. Au printemps 1833, Guttinguer se réjouit de savoir son ami heureux et l'en félicile, en septembre il s'inquiète de son silence et redoute quelque déception. « Votre silence me donne toujours de l'inquiétude : votre bonheur est un abîme et sa chute!... Je n'y pense pas sans un frisson, je sais ce qu'il en coûte et je ne peux pas y faire par moments mon esprit (2). »
En octobre 1833, Sainte-Beuve écrivait à une autre connaissance : i- Sans être malade, j'ai des jours de souffrance qui me font rester coi et farouche (3). « A la même époque, il a un retour d'aigreur dans ses lettres à ^n^o [\o\v ^'à^e,Q'l Qi Reçue de Paris j 1905, vol. I,p. 3i3).
(1) Licre d'amour, p. 104.
(2) Le L'are d'amour de Sainte-Beuve, par G. Michaux, p. 157,
(3) Nouvelle Correspondance, p. 2'5
VICTOR ET ADÈI.K IIL'GO 01
Tous I«'s |)(M'iiu's <<>m|)()s;ml \v l.irre J'dffKmr i\c sont pas datés; ii scinMc prohahic, (-cpiMuiaiil, (|iu> raiitriir les a iTciMMllis dans h'iir ordre cliroiioloyKjiK». La |)ièreXXXI aélc écrite en I8.'{.*^, car Sainte-Beuve y aflirnie avoir mis six ans à pénétrer ViXma de son amie (il avait fait sa connaissance eu 18:27). Le poème suivant dé|)lore la rareté d(S entrevues et mentionne encore la « chamhre où vient sa châtelaine T) . (lliose intéressanle, à partir de cet endroit, le ton de bonheur amoureux disparaît, le poète traite des sujets étrangers à sa passion, ledécoura<jement, le pessimisme y deviennent habituels (J). Ln jour de septembre, avec les brouillards des matins et l'azur frissonnant des soirs, éveille en lui un tressaillement d'in- (juiélude : ti Est-ce ainsi ton automne, Amour?... Oh!... pas encore (2) ! ^i
Un des derniers poèmes du volume reproduit un dialogue entre le poète et son amie. Celle-ci lui reproche sa rudesse et son caractère morose. Pourquoi ne trouve-t-il pas des paroles tendres pour la consoler aux heures de dépression? Pourquoi n'a-t-il pas ces mouvements d'énergique affection dont la faiblesse féminine aime à être soutenue?
Le poète s'excuse de ne pouvoir lui apporter le réconfort dout elle a besoin. Troj) impressionnable, sa confiance en lui-même s'effondre au moindre nuage qui effleure le front de l'amie. Est-elle triste? aussitôt il se désespère d'être trop terne, trop ennuyeux pour lui plaire :
— Mon Amie, à regret ma nature est ainsi : Mais elle, et puis le sort, si longtemps obscurci,
Chacun souffre; un tri lamentable Dit partout l'homme malheureux, L'homme de bien pour son semblable, El les égoïstes pour eux.
(2) Lirre d'amour, p, 192,
92 SAINTE-BEUVE. — L'HOMME ET LE l'OETE
M'ont fait de peu de joie et de peu d'espérance. Lorsque de votre cœur, qu'un doute a traversé, Un nuage glaçant dans vos yeu\ a passé,
Je rentre en ma vieille souffrance!
Tout mon vœu se retire et tua parole a fui ; La source manque ; l'or qui par vous avait lui N'est plus que sable en moi; je n'ai rien qui vous tonte; Je le sais, et, plutôt qu'un transport où je mente. Comme orphelin soumis qui n'eut matin ni (leur.
Je m'en remets ù mon malheur (1) !
C'est bien là le poète de Joseph Delorme, prompt au découragement, obsédé par le sentiment de son infériorité et se refusant à la lutte parce qu'il se croit incapable de conquérir le bonheur.
Dans les années 1833 et 1834, Sainte-Beuve écrivit Volupté. Dans ce roman, il peignait, avec des noms et des circonstances fictives, sa situation vis-à-vis des Hugo, Contrairement à la tlièse du Livre (T amour , les deux amants restent dans Tamour platonique. Après avoir compris que sa passion ne doit pas chercher à trouver une issue heureuse sur cette terre, le héros se retire de lui-même, mais avec une grande tristesse. Il fait ce que Sainte-Beuve aurait voulu mais n'avait pas eu le courage de faire. La tristesse désenchantée de ce livre correspond à l'état d'esprit de notre écrivain en cette année 1833; en été ou en automne probablement, Mme Hugo fit retour sur elle-même et se vit avançant sur une voie dangereuse. Peut-être le scandale de la liaison de son mari avec Mlle Drouet fut-il un avertissement pour elle et lui donna-t-il à réfléchir sur le caractère sacré du lien conjugal? Peut-être apprit-elle que Sainte-Beuve entretenait des liaisons d'ordre inférieur en dehors de son grand amour? La polygamie masculine est incompréhensible à la femme (jui aime, rien d'étonnant si Adèle re-
(1) Lim-e d'amnur, [> 19U.
V 1 C T 0 H K T \ l) K I. K II l T, 0 93
(ira SOS faveurs à un liommo qui dissômiimil sos vrllèilês amoureuses à tous les venis de la rapilale.
La rupture fui l(Mile, AdMe mit (pialre ans à se re- Urendre. Soit (|u'elle ne voulût |)as plonj^er son ami dans le déses|)()ir par une retraite trop l)rus(|ue, soit (|u'elle espérât lon|]temps encore le réformer, les rapports se prolon<|èrent, (|uoi(|ue moins serrés, jusqu'à Tannée. 1837.'
Dans une nouvelle, Madame de Pontivy, Sainte-Beuve a analysé les causes qui Téloignérent de son amie. Ce court récit confirme l'impression laissée par le poème précédent. « Le bonheur dans chacun a Ses teintes; elles étaient pâlissantes chez lui. Il s'y mêlait vite une sorte de tristesse qui en augmentait le charme, mais qui en dérobait l'éclat. C'était l'aspect habituel de son amour; il n'y manquait rien, mais une certaine ardeur désirable ne le couronnait pas (I). Cet esprit si fin, cette àme si tendre, (jui avait eu tous ses avantages dans les préambules de la passion, se reposait volontiers maintenant et se perdait dans les flammes de son amie, comme l'étoile du matin dans une magnifique aurore (2). i^
Mme de Pontivy ne vit que pour sa passion, elle est froissée de voir son amant consei*ver des relations et des intérêts indépendants de son amour. Après avoir longtemps souffert, elle se détache. L'idée de sa fille, l'idée de son mari, « ces flottantes pensées s'élevaient et grossissaient en elle comme des vapeurs dans le vide où elle se sentait 11 (3). « La crise était grave. Cet amour sans infidélité, sans soupçons, sans accident du dehors, se
(1) Do même dan.s le /w>re d'amoin\ Sainte-Beuve termine le recueil par ce vers :
Je \oulais la nuance, et j'ai gâté lardeur!
(2) Portraits de femmes, p. 502.
\}ï) Ibid., p. 508.
mourait, en quelque sorte, de lui-même et de sa propre langueur (1). v
En août 1835, Sainte-Beuve et son amie se rencontrent à Angers pour le mariage de Victor Pavie; ils voyagent dans la même diligence, accompagnés de la fille et du père d'Adèle; ils visitent ensemble un couvent et font une excursion à Xantes.
Nous ne savons pas jusqu'à quel point ce voyage les rapprocha. Il semble n'avoir été qu'une rapide éclaircie dans l'automne assombrie de leur amour. Quelques mois plus tard, en novembre 1835, Sainte-Beuve commettait une de ces petites méchancetés qui ont nui à sa réputation auprès de la postérité.
Victor Hugo venait de publier les Chants du Crépusctde. Sainte-Beuve fut choqué que le poète eût mêlé dans un même volume l'amour conjugal et l'amour illégitime. Comme ami de Mme Hugo, il en ressentit de l'exaspération. Dans son article sur les Chants du Crépuscule^ faisant allusion au poème Date Lilia (cité à la page 87), il conclut : « On dirait qu'en finissant l'auteur a voulu jeter une poignée de lis aux yeux. Nous regrettons que l'auteur ait cru ce soin nécessaire. L'unité de son volume en souffre, son titre de Chants du Crépuscule n'allait pas jusqu'à réclamer cette dualité. "
Le critique blâme le a manque de tact littéraire (au milieu de tant d'éclat et de puissance!) qui lui a inspiré d'introduire dans la composition de son volume deux couleurs qui se heurtent, deux encens qui se repoussent. Il n'a pas vu que l'impression de tous serait qu'un objet respecté eût été mieux honoré et loué par une omission entière i' (2).
La critique était justifiée, mais pourquoi, à un premier manque de tact en ajouter un second? Pourcjuoi altirer
(1) Portrailf! de femmes, p. 508.
(2) Vorlraits contemporains, p. 461.