‹ Sainte-BeuveChapitre 7 sur 31 · ICI OR KT \I)KI,K HUGO · texte numérisé non relu

ICI OR KT \I)KI,K HUGO

raltenlion du piiMic sur une circonstance apparU'iianl au domaine de la vie privée?

Mme Hu<|o ne |)ii( (|u'élre blessée de cet acte d'hostilité envers son mari; selon toute vraisemblance cette atlacjue déjjuisée accrut le désir de ru|)ture qui couvait en elle.

Kn octobre I83(>, Sainte-Heuvc; avowc sa profonde tristesse à l'abhé IJarlxv II dit son re«;ret de n'avoir pas auprès de lui cet ami symj)atlii(jue. Il aimerait causer avec lui, se confier îi lui. a II est des douleurs, une douleur (ju'en causant avec toi il me serait difficile de ne pas toucher; je la toucherais seulement, ù mon ami, respectant ta profession grave et scrupuleuse; je la toucherai pourtant, et tu me le pardonneras, car elle est le fond de mon cœur, et puis la douleur, religieusement gardée, consacre, purifie, ex|)ie beaucoup (1). «

Il ne pouvait se résigner devant le lent déclin de cette liaison qui avait occupé dix années de sa vie. En 1837 il voulut tenter un dernier effort pour ramener à lui Mmc^ Hugo. Il écrivit Madame de Pontivy. Cette nouvelle dut paraître singulièrement terne aux lecteurs ignorant sa destination secrète. In gentilhomme du dix-huitième siècle, M. de .Murcay, réussit à se faire aimer d'une jeune femme dont le mari est en exil. Sainte-Beuve s'inspire de ses expériences personnelles et analyse avec beaucoup de précision les sentiments de ses personnages jusqu'au moment où Mme de Pontivy se sépare de son amant. Ici la nouvelle perd sa valeur de vie et devient un plaidoyer assez faible en faveur de l'adultère. Tout à coup Mme de Pontivy opère un virement et revient à son amant. Autant on comprenait tout à l'heure les motifs qui incitaient l'héroïne à une rupture et autant cette rupturs était vraisemblable, autant, par contre, la reprise subite des rapports parait factice et impossible. On

(1) Nouvelle Correspondance, p. 42.

comprend que Aime Hugo ne se soit pas laissé convaincre par des arguments aussi peu solides.

Ce court récit manque de valeur littéraire; mais comme témoignage des dispositions de Sainte-Beuve à cette époque, il est des plus intéressants. Par-dessus le public, l'auteur adressait un suprême appel à son amie. « Quoi, s'écrie M. de Murçay, est-il possible? est-ce bien possible que ce soit là en effet la fin d'un amour comme !« nôtre! Quoi ! madame, le ralentissement, le silence et puis rien?... J'ai eu des torts, des détails de froideur, de négligence; je le confesse et j'en pleure; mais que sont-ils? et combien me les suis-je reprochés? combien de fois en ai-je souffert?... Cette amitié... que vous m'offrez... je ne puis m'en satisfaire. Elle me laisse vide et désert au prix des précédentes douceurs (1). «

En proie à son chagrin, M. de Murçay errait aux endroits les plus déserts, se répétant sans cesse à lui-même ces mots : i' Laissez-moi, tout a fui! «

Ces paroles établissent la parenté entre Madame de Pontivy et le Livre d'amour. Un des derniers poèmes de ce recueil trahit la douleur de l'amant délaissé pour qui toute joie semble désormais impossible :

Oh! laissez-moi, sans trêve, écouter ma blessure, Aimer mon mal et ne vouloir que lui, Celle en qui je croyais, Celle qui m'était sûre... Laissez-moi ! tout a fui (2) !

En 1837, la ruplure était définitive. Sainte-Beuve, de longtemps, ne put s'y résigner. A la fin de Tannée, il acceptera une invitation à Lausanne, afin de trouver une diversion à son chagrin. Il écrit de là, le 29 décembre, à son ami Marmier : « .Après tout, cher Marmier, je n'ai

(1) Portraits de femmes, p. 510.

(2) Livre d'amour, p. 212.

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jamais vif" plus ronsolô |)ar l'rliidc, parla soliludo animée (|ir«'ll(' me fait diiraiil laiil (riuMircs cliacinc jour. L'amour est ajourne^; le roprcudrai-jcjamais? Jt-yVjyrt',v.sv/ /e temps d aimer ? Alteiidons, ouldious surtout, oublions ce que uousavous cru éternel. Voyez-vous, c'est à jamais fini de ce côté que vous savez ; je ne reverrai, ni n'écrirai jamais; j'ai été si l)lessê d'une telle indifférence! Alais blessé, cela veut dire que j'en souffre encore (1). ^i

Trois ans après, pensant à Adèle et se demandant s'il l'aime encore, il écrit dans son Journal inédit : u Non, je la hais (2). i^

La brouille semblait donc complète avec Victor comme avec Adèle (3). Cependant, ils habitaient la même ville et fréquentaient les mêmes personnes; des rencontres étaient inévitables. Dès avril 1837, le poète et le critique se trouvèrent face à face dans des circonstances particulièrement douloureuses.

Mme Dorval, l'ancienne maîtresse de Vigny, avait perdu sa jeune fille Gabrielle. Sainte-Beuve et Hugo assistèrent à la messe funéraire, cherchant à s'éviter. Quand le service fut terminé, les quelques amis et parents montèrent en voiture pour accompagner le corps au cimetière. Par une fatale méprise, les deux ennemis entrèrent au même moment dans le même véhicule, chacun par une porte différente. On imagine combien une pareille situation dut être pénible pour les intéressés et leurs voisins. Pendant tout le trajet, ils restèrent l'un devant l'autre, les genoux se touchant, sans échanger une seule parole ni même un regard.

(1) Correspondance, t. P^ p. 41.

(2) Dans une leUre à Collombet du 21 mars 1837, Sainte-Beuve fait allusion à son article sur les Chants du crépuscule et dit : c II y avait, il est vrai, déjà de nombreux déchirements : mais l'entière rupture est de là. Silence et paix, s'il se peut, à l'amitié morte! n Lettres inédites de Sainte-Beuve à Collornbet, p. 180.

(3) Revue de Paris, 1905, t. I«% p. 743.

08 SAINTE-BEUVE. — L'HOMXfE ET LE POETE

Sainte-Beuve raconte cet incident dans les Pensées d'Août:

Quand, de la jeune amante, en son linceul couchée, Accompagnant le corps, deux Amis d'autrefois, Qui ne nous voyons plus qu'à de mornes convois, A cet âge, où déjà toute larme est séchée, Quand, l'office entendu, tous deux silencieux, Suivant du corbillard la lenteur qui nous traîne. Nous pûmes, dans le fiacre où six tenaient à peine. L'un devant l'autre assis, ne pas mêler nos yeux. Et ne pas sourire, ou ne pas sentir même, Une prompte rougeur colorer notre front. Un reste de colère, un battement suprême D'une amitié si (3[rande et dont tous parleront. Quand, par ce ciel funèbre et d'avare lumière, Le pied sur cette fosse où l'on descend demain, Nous pûmes jusqu'au bout, sans nous saisir la main. Voir tomber de la pelle une terre dernière, Quand chacun, tout fini, s'en alla de son bord. Oh! dites! du cercueil de cette jeune femme, Ou du sentiment mort, abimé dans notre àme, Lequel était plus mort (l)?

En décembre 1840, Sainte-Beuve envoie un cadeau à sa filleule et serre, à cette occasion, la main de Victor Hugo. Il déclare à Juste Olivier n'être plus ennemi à mort du poète. Quelques semaines plus tard, il rencontre dans une soirée sa fille aînée et déploie pour elle toute sa coquetteiie. a L'autre soir... j'ai fait pendant une heure ma cour respectueuse à Mlle Léopoldine Hugo, l'aînée des enfants, la plus charmante et la plus perlée des ballades de son père : elle a dix-sept ans. Je la traitai comme une très grande et très sérieuse personne qu'elle est, et elle avait l'air charmé (2), w

(1) Poésies, t. II, p. 227.

(2) Correspondance avec M. et Xfmfi J. Olivier, p 254.

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IN^ndanl |)liisi(Mirs aini^os, Saintr-nfiiivi» «(nrda jaloiispmcnl l(\s poi'sirs ('•crilos pocir Mme Hujjo. Un smlimciil de |)at(M*nitô ravenjjlail sur ieiir val(>iir liltêrainv 11 av.iil vors(^ dans coliv OMivn^ tontes ses émotions et toutes S(îs espérances; re<jreltant sa voration j)oétique, il s'imayinait (|ue ces pièces lui assureraient une place parmi les premiers poètes. In scrupule rem|)é(hait de 1<'S publier; mais l'idée lixe dVn faire connaître des i'rafjments ne le (juiltait pas. Kn 1843, il en imprima un certain nombre d'exemplaires. Dans sa pensée, ces volumes devaient être gardés secrets jusqu'à sa mort et celle de Mme Hugo. Il n'était donc pas question de les publier. Plusieurs historiens, confondant impression et publicité ont qualifié d'infamie cet acte de Sainte-Beuve. Nous ne pensons pas qu'il mérite une pareille sévérité. Il avait la ferme intention de ne pas livrer à la curiosité contemporaine des documents aussi compromettants pour l'honneur d'une femme en vue et jeune encore. Il désirait seulement garantir la survivance de son œuvre bienaimée et agrandir par elle sa renommée littéraire auprès de la postérité. Il n'y a là rien que de très légitime et de conforme aux habitudes des gens de lettres. Si Sainte- Beuve s'était borné à conserver dans son armoire ces volumes, il n'y aurait pas de reproche grave à lui adresser. Mais pour un auteur ambitieux du titre de poète et qui pense le mériter sans conteste dans l'ouvrage ainsi séquestré, pour un sentimental gauche et timide qui tient la preuve de l'amour qu'il a inspiré à une des femmes les plus belles de Paris, la tentation était trop forte. Sainte-Beuve ne résista pas à l'envie de donner à leux ou trois amis un exemplaire du Livre d'amour. Les initiés furent très rares, il est vrai; mais une telle indiscrétion n'en était pas moins un manque de délicatesse. Le mal fut aggravé par la maladresse d'Alphonse Karr qui s'érigea en défenseur d'Adèle Hugo avec plus de violence que d'habileté. Il lança contre

Sainte-Beuve dans son journal les Guêpes une atlaque brutale. Sous le titre : Une infamie, il écrivit :

u Grimalkin a fait une singulière découverte. Il ne s'agit tout simplement que d'une grande infamie que prépare dans l'ombre un poète béat et confit, un saint liomme de poète. Le dit poète est fort laid. Il a rêvé une fois dans sa vie qu'il était l'amant d'une belle et charmante femme. Pour ceux qui connaissent les deux personnages, la chose serait vraie qu'elle n'en resterait pas moins invraisemblable et impossible. Cet affreux bonhomme ne s'est pas contenté des joies qu'il a usurpées, à la faveur de quelques accès de folie ou de désespoir causés par un autre. Il ne trouve pas que ce soit assez d'avoir eu une belle femme, il veut un peu la déshonorer. Sans cela, ce ne serait pas un triomphe suffisant.

et II a réuni, dans un volume de 1 10 pages, toutes sortes de vers au moins médiocres, qu'il a fait sur ses amours invraisemblables. Il a eu soin d'en faire un dossier avec pièces à l'appui, pour laisser sur la vie de cette femme la trace luisante et visqueuse que laisse sur une rose le passage d'une limace. Non seulement il a soin de relater dans ses vers toutes les circonstances de famille et d'habitude qui ne permettent pas d'avoir le moindre doute sur la personne qu'il a voulu désigner, mais encore il Ta nommée à diverses reprises. Cette infamie, tirée à cent exemplaires, doit être cachetée et déposée chez un notaire pour être distribuée entre certaines personnes désignées après la mort de l'auteur.

a J'espère qu'à cette époque les gens qui liront cette œuvre de lâcheté trouveront ce monsieur encore plus laid qu'il ne l'était de son vivant.

« Ce livre de haine est appelé, par l'auteur, Livre d'amour (1). » On se demande comment Victor Hugo put

(1) L» Skché, Sainte-Beuve, t. II, p. 58. Cet article parut dans

hion iT me ici (M- un si illustre ^a/j^wr. Le Ci<'l nous préserve d'un pareil avocMt !

Les insultes lancées à Sainte-Beuve |)()ur sa. laideur étaient fort lâches, de plus l'accusation relative au lÂvre d'amour était sans fondement puisque le criti(|ue ne sonç'jeait pas à le mettre en vente. Le résultat le plus net de l'article fut que, dès le lendemain, tout Paris connaissait l'existence de cet ouvrage. Le nom de Mme Hugo fut prononcé à demi-voix et accolé à celui de Sainte-Beuve.

Victor Hugo exhala son mécontentement vis-à-vis de Sainte-Beuve. Une pièce de vers fut trouvée dans ses papiers après sa mort, accompagnée de la mention suivante : tt IVe publier ceci que si le libelle parait; autrement, faire grâce à cette vilaine ombre. «

Que dit-on? on m'annonce un libelle posthume

De toi? Cest bien. Ta fange est faite d'amertume;

Rien de toi ne m'étonne, ô fourbe tortueux.

Je n'ai point oublié ton regard monstrueux,

Le jour où je te mis hors de chez moi, vil drôle.

Et que sur Tescalier te poussant par Tépaule,

Je te dis : " X'entrez plus, monsieur, dans ma maison ! »

Je vis luire en tes yeux toute ta trahison.

J'aperçus ta fureur dans ta peur, ô coupable,

Et je compris de quoi pouvait être capable

Ta lâcheté changée en haine, le dégoût

Qu'a d'elle-même une âme où s'amasse un égout

Et ce que méditait ta laideur dédaignée !

Car on pressent la toile en voyant l'araignée (1) !

La scène de l'escalief semble être une simple forme poétique. Hugo désigne par là le moment où il pria son

es Guêpes, le 1" avril 1845, Karr u ayant appris l'existence du Livre d'amour que deux ans après son impression. 1) L. SÉCHÉ, Sainte-Beuve., t. II, p. 71.

ami de ne plus fréquenter sa maison; en effet, aucune lettre ne fait allusion à un incident d'une nature aussi violente. .

Les années passaient et Sainte-Beuve, malgré son naturel volage, ne pouvait se résigner d'avoir perdu l'affection d'Adèle. Une demande en mariage refusée, un attachement naissant, mais sans espoir, pour une dame de la société contribuèrent à raviver la blessure mal cicatrisée. Ces regrets, joints à des sentiments moins excusables d'inimitié envers Hugo, l'empêchèrent de saisir l'occasion d'une réconciliation. En cette même année 1843, Léopoldine Hugo mourait dans des circonstances tragiques. Victor Pavie engagea le critique « à rentrer dans les bonnes grâces » du malheureux père « par cette large blessure w . Sainte-Beuve refusa, donnant les raisons suivantes :

« Non, je ne suis point rentré par cette large blessure ^ comme vous dites si éloquemment; je ne l'ai pas dû, je n'ai pas cru le devoir. Trois fois, depuis une année fatale, trois fois la liaison réclamée, suppliée, reprise à grand'peine, a manqué et les trois fois sans^qu'il y eût de ma faute... Deux fois sur les trois, la liaison s'est brisée avec injures par lettres contre moi, injures non méritées. La dernière fois que la trame s'est pour jamais déchirée, c'a été à la suite d'une visite qu'il avait réclamée de moi pour le pauvre enfant Toto bien malade. J'y suis allé, il y avait du moude, des visites. J'y ai été ce qu'on est quand il y a des étrangers et qu'on n'est pas très sur du parquet glissant. Cette pauvre enfant, alors si charmante, si rayonnante, Didine, était là, discrète, prudente, mais regardant! Je croyais avoir été très simple, un mois après j'ai reçu une lettre de rupture violente!... Longtemps après, lui, sur un cadeau par moi fait à ma filleule (Dédé), m'invite brusquement à diner; je refuse. Pourquoi y retournerais-je après cet affreux malheur? En voilà pour l'éternité! C'est horrible à penser, mais c'est vrai. Le

plus cliarmaiil, le pins pur, lo plus iunocent témoin de ce bonheur passé vient de disparaître et de s'engloutir. Inia<je trop fidèle de la réalité (1)1 «

Ce n'est donc pas par indilFérence que Sainte-Heuve n'alla j)as vers son ancien ami dans le deuil, mais par susceptibilité et par crainte de se heurter à un mauvais accueil.

Deux ans plus lard, en 1845, éclatait un nouveau scandale concernant la vie privée de Victor Hugo. Devant cette seconde infidélilé, Adèle pardonnait, comme la première fois. Sainte-Beuve ressentit vivement ce coup (|ui frappait son amie. 11 écrivait à Mme Juste Olivier : « Jugez, chère madame, de mon chagrin et de mon trouble en tout ceci, avec tout ce que vous savez (2). w

A ^ette époque, la brouille avec Mme Hugo n'était plus complète. L'article d'Alphonse Karr avait été l'occasion d'un rapprochement.

A la lecture des reproches sanglants adressés à l'auteur du Livre d'amour on se demande ce que pensa la personne intéressée. L'attitude de Mme Hugo peut nous aider à juger la conduite de Sainte-Beuve. M. Louis Barthou a publié tout récemment des documents nouveaux qui nous éclairent sur ce point, u A mon sens, dit M. Barthou parlant du livre incriminé, il n'y a pas de doute qu'elle l'ait connu et approuvé (3). i' Apprenant le scandale créé par l'article d'Alphonse Karr, Sainte- Beuve s'émeut en songeant à son amie, il lui écrit alors une lettre pour la tranquilliser et lui suggérer une manière d'agir propre à bannir les méchants propos, a Je n'ai droit de dicter aucun sentiment, aucune parole, mais si vous pouviez dire ce qui suit ou quelque chose d'approchant, il me semble qu'il n'y aurait rien de

(1) Th. Pavie, Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires.

(2) Correspondance avec M. et Mme Juste Olivier, p. 385.

(3) Revue de Paris, !•' août 1918, p. 506.

leur part à répliquer; vous diriez donc, ou quelque chose dans ce sens qui me semble celui de la vérité : ^^ Tout ce tt qui est là dedans, je le connais, je le connais depuis tt longtemps, vous ne m'apprenez rien, cela a été écrit ce dans des temps anciens, accomplis ; cela peut n'avoir Cl aucun inconvénient dans des temps éloignés, très éloicc gnés; mais dans le présent, dans des temps rapprochés ce il y a tout danger, et vous qui êtes mes amis, vous ce faites ce danger... »

ce Voilà le sens de mes réflexions, madame; pardon de me risquer ainsi à vous les adresser, mais Timportance m'a fait passer sur les inconvénients. En un mot, si les gens sont sincères, il importe qu'ils sentent bien qu'on ne trouve nulle haine là où ils en voient, qu'ils s'abusent en voyant une vengeance là où il n'y a qu'un dégir de durée et de consécration à distance, qu'eux-mêmes et eux seuls peuvent faire le mal et ils le font contre deux à la fois. Il y a des situations dans lesquelles, par égard et par garantie pour le passé, par prudence comme par souvenir, on n'aurait jamais dû cesser de se donner la main tant qu'on est en cette vie. Quand on voit deux personnes n'avoir pas cessé d'être unies, cela désarme et décourage les ennemis de l'un ou de l'autre; quand une fois la séparation s'est marquée, les ennemis se jettent à la traverse, et tout ce qu'ils essaient de faire ici : frapper l'une par l'autre, c'est-à-dire frapper les deux (1). •<■>

En juin 1848, Mme Hugo courut de grands dangers, de violentes batailles se livrèrent à sa porte, elle fut contrainte de se réfugier chez un ouvrier fumiste avec ses enfants. Sainte-Beuve angoissé lui écrivit ce billet dès que le calme fut rétabli : ce Au milieu de cette horrible crise où vous venez de passer, comment êtes-vous, vous et les vôtres? J'ai bien pensé à vous dans ce cercle de fer où vous étiez enfermés. Comment vont vos fils? Un mot, un

(1) Revue de Paris, 1" août 1918, p 509.

simple mot : bien on assez bte n^ ]ciô h. la poste, me donnerait une \raie joie. Votre mari a-t-il j)ii être avec vous (1)? »

De Liège, eu mars I8iî), il lui adressait une longue lettre dans laquelle il protestait de son invariable amitié. Nous y relevons les phrases les plus significatives : « Je vous ai donc écrit, mon amie, une lettre hien maussade et bien ennuyeuse ; je vous jure que je ne m'en doutais pas, ou que du moins, je n'y ai rien mis de ce qui pouvait ressembler à de l'irritation... Mais à qui se plaindrait-on, sinon auprès de l'amitié?... Vous me dites sur la solitude des choses sévères et qu'il ne tiendrait qu'à moi de trouver dures... Mon amie, je mets le plus haut prix à votre affection, à nos l)ons rapports, le contraire m'a été une douleur profonde, une cause de déchirement et de souffrance : voilà le vrai. J'ai été touché de vous voir avec bonté revenir à ces sentiments dans lesquels je n'ai rien tant à cœur que de voir s'établir la certitude et l'égalité... Je serai franc; j'aimerai mieux moins de votre part et que cela durât, que plus avec de nouveaux tiraillements et des orages... Ce qui est toujours possible, c'est l'estime, le doux souvenir, l'intérêt vrai, les bons témoignages, un fonds de confiance... (2). «

Ainsi donc, peu à peu, l'ancienne amitié ressuscitait, Mme Hugo avait pardonné le Livre d'amour^ Sainte- Beuve oubliait ses souffrances passées. Elle nourrissait l'idée fixe de le réconcilier avec son mari. Il y avait eu, par moments, entre les deux écrivains des éclaircies. La brouille n'avait pas toujours été complète. Bien que ses lettres à Olivier contiennent quelques critiques acerbes contre Hugo, de temps à autre Sainte-Beuve était pris d'un regret en songeant à l'amitié perdue et subissait alors le prestige d'autrefois. En 1866, il écrivait à

(2) G. MicHAUT, le Livre d'amour de Sainte-Beuve, p 266. (1) Revue de Paris, 1" août 1918, p. 511 et suiv.

Baudelaire : a Je suis persuadé que, de lui à moi, si nous nous rencontrions directement, les vieux sentiments se réveilleraient dans leurs fibres secrètes : il ne m'est jamais arrivé de le revoir sans que nous nous entendissions au bout de quelques secondes, tout comme autrefois (1). >5

En 1841, au moment de la nomination de Victor Hugo à TAcadémie, Sainte-Beuve avait fait un pas vers son ancien ami et lui avait exprimé le désir d'assister à sa réception. Après la cérémonie, il lui écrit : « Je voulais vous remercier Tautre jour, après cette belle solennité, de votre amabilité pour moi ; mais vous étiez trop entouré pour que je Taie pu faire. Maintenant que le flot est moins pressé, laissez-moi vous dire combien j'ai été reconnaissant et pour tout le plaisir que vous m'avez procuré et pour la façon que vous y avez mise. Votre billet, que je garde, est pour moi un jeton très honorable de présence qui pour longtemps me suffit (2). ))

Lorsqu'il fut candidat, en 1844, Sainte-Beuve échoua une première fois grâce à l'opposition de Victor Hugo. A la candidature suivante, le critique alla rendre visite au poète pour le prier de ne pas lui être hostile. « Hugo, écrit-il, je dois le dire, a été parfait et il a accepté franchement une proposition qui était faite de même (3). n Le 14 mars, il était élu.

Le jour de sa réception, par une coïncidence ironique, Hugo fut chargé de souhaiter la bienvenue à Sainte- Beuve, Le public afflua, attiré par le caractère piquant de la situation. Hugo fut généreux et couvrit d'éloges son camarade du Cénacle. Ce dernier le remercie par le billet suivant :

(1) Correspondance, t. II, p. 46.

(2) Revue de Paris, 1905, t. 1«, p. 745.

(3) G. Michaux, le Livre d'ainour de Sainte-Beuve^ p. 239.

26 février i8i^5.

u Le flol (lu monde m'a em|)ô(h(S hier de vous alleindre. .l'ai eonni le soir pour vous chercher. Hccevez mes remercicmenls pour ce que vous avez écrit et proféré sur moi avec l'autorité que j'attache à vos paroles, pour ce que vous avez pour ainsi dire écrit deux fois puisque vous l'avez maintenu. Quand je m'occuperai de Port- Royal, j'aurai désormais en vue le grand tahleau que vous en avez tracé comme fond de perspective, et quanta ma poésie, ce que vous avez bien voulu en dire restera ma gloire. »

Viclor Hugo répondit : <^ Votre lettre me touche et m'émeut. C'est du fond du cœur que je vous remercie de votre remerciement. ^^

Quand son discours fut imprimé, Victor Hugo en oflrit un exemplaire à sa femme sur lequel il écrivit :

A ma femme.

Double hommage de tendresse parce qu'elle est charmante, de respect parce qu'elle est bonne.

Sur la première page, il épingla la lettre de remerciement de Sainte-Beuve (1).

Quand l'auteur des Châtiments s'exila, toute rencontre devint impossible. L'éloignement matériel empêcha définitivement un rapprochement. Au moment de quitter Paris pour suivre son mari à l'étranger, après avoir liquidé sa maison et vendu ses meubles, Mme Hugo se rendit chez Sainte-Beuve et au nom de l'amitié passée le pria de ne plus jamais parler de l'exilé dans ses articles. Sainte-Beuve promit et tint parole. En 1856, il répondait à un correspondant qui lui demandait la raison de

(1) Rame de Paris, 1905, t. I«, p. 746.

son silence : «Je n'ai... pas à écrire sur lui... et je ne saurais le faire, comme il convient à un critique indépendant, sans paraître méconnaître et violer une ancienne amitié, ou sans avoir l'air d'y vouloir remonter et de m'y reprendre (1). y

Durant l'Empire, Mme Victor Hugo ne vint jamais à Paris sans rendre visite à Sainte-Beuve, il allait la voir à son hôtel et la comblait de cadeaux pour sa filleule Adèle (2). ^ '

Leur correspondance, bien qu'espacée, est cordiale et respectueuse. Parfois, il parle avec sollicitude du mari, de sa santé, de son œuvre lyrique. Il s'inquiète de l'avenir de sa filleule, '- la chère enfant ^^ que sa mère voudrait niarier.

En apprenant la mort de Mme Hugo, en août 1868, il passa la main sur ses yeux mouillés afin de cacher son émotion.

Sainte-Beuve mourut en 1869, avant le retour de Victor Hugo; ils ne se sont jamais revus. Malgré leur silence réciproque, malgré les différences d'opinions politiques, malgré les causes de dissentiments intimes, nous pensons que, tout au fond, le critique restait attaché au poète.

Lors de la reprise à'Hernanij, en 1867, il s'associait à la gloire de Hugo : « Au milieu de toutes les félicitations qui vous arrivent, écrit-il à sa femme, la mienne ne peut manquer : voilà une éclatante consécration des admirations et des amours de notre jeunesse. C'est ainsi que le génie a son heure, et qu'il est de toutes les heures : il a plus d'un plein midi. Un de mes amers regrets, cloué comme je suis à mon fauteuil, est de n'avoir pu assister, ne fût-ce que par une visite au foyer, à cette fête, à ce jubilé de la poésie, entendre de près ces applaudissements

(1) Correspondance, t. I", p. 212.

(2) L. SÉCHÉ, Sainte-Beuve, t. II, p. b9.

syni|)atlii(nies qui lèvcilItMil en nos cœurs laiit d'cclios, cl inarqiKM-quo jo liens à ne pas poniro mon ran«j parmi les v<^têrans i\' Hem a ni (I). «

()iioi(|iriI arrivai, Sainlc-Bciive t^ait loiijours alliré vers son ancien chef |)ar une force irrésislil^l(^ (Connue Frcdcric 11 avec Vollaire, Sainle-IUuive ne parvcînail pas, malgré (les blessures d'amour-propre, à oublier celui (jui avait reçu le culle de sa jeunesse. Il aurait pu, tout comme le roi de Prusse, écrire à son ami : u ... Si vous n'aviez pas eu aflTaire à un fou amoureux d(î votre beau génie... 11 (l^ettre du 12 mai 1760).

La nature complexe de ce sentiment explique ses dépits, ses fluctuations, ses alternatives de tendre abandon et de soupçonneuse jalousie. Sainte-Beuve n'est pas faux; quand il dit à Hugo son alfection, il ne ment pas, son tort n'est pas dans le manque de sincérité mais dans son incapacité à maîtriser les soubresauts de sa sensibilité.

Dès le début de leur liaison, Sainte-Beuve s'était mis, envers son ami, dans une attitude de dévouement et de sujétion excessive. Seul un saint aurait pu s'y maintenir. Sainte-Beuve, avec sa susceptibilité et son indépendance, devait un jour éprouver un besoin de libération. On l'a souvent blâmé d'avoir lâché ses amis romantiques; le reproche n'est pas sans fondement; toutefois, il ne faut pas oublier la modestie, le zèle et l'abnégation avec lesquels Sainte-Beuve proclamait la gloire de ces amis à l'aurore du romantisme. Les services rendus par ce néophyte à ses aînés sont immenses et incontestables. Nous étudierons plus loin les causes profondes de son abandon.

Dans ses rapports privés avec Victor Hugo, Sainte- Beuve est de beaucoup le plus faible, le plus pauvre des deux. Cette faiblesse et cette pauvreté expliquent ses erreurs. Par défaillance de volonté, il se laisse entraîner

(1) Correspondance, t. II, p, 371.

110 SAIMTE-BEUVK. — L'HOMME ET LE POETE

dans une situation équivoque et manque à Thonneur. Tandis que Victor Hugo s'etï'orce d'agir avec noblesse, Sainte-Beuve se montre gêné et fugace. Victor Hugo écrit des lettres qui, malgré quelque emphase romantique, sont très belles et valent, dans leur genre, les plus éloquentes de ses poésies; Sainte-Beuve, par contre, n'a pas la force de dompter sa passion et s'aigrit de plus en plus contre l'ami qui entrave ses désirs (l).

Victor Hugo est encore jeune, fort, franc, viril et confiant; il n'est pas encore le patriarche saturé de gloire et assoiffé de louanges.

Avant de condamner Sainte-Beuve, il est juste de considérer les circonstances atténuantes. Rarement, un homme fut exposé à une tentation aussi forte. Cette intimité de tous les jours avec une jeune femme très belle et qui l'aimait, l'influence de son milieu, un organisme sensitif extraordinairement délicat mais dépourvu d'énergie régulatrice, une admiration pour le mari tenant de la passion et par conséquent d'autant plus ombrageuse, telles sont les forces composées qui exercèrent sur Sainte- Beuve leur poussée, le tiraillèrent jusqu'à l'affollemeut et l'acculèrent dans l'impasse d'où il sortit amoindri et appauvri. Que ceux qui ont traversé les mêmes épreuves et en ont triomphé s'érigent en juges!

Dans cette longue crise, tous les acteurs du drame souffrent, et le plus coupable est bien le plus malheureux; tous sont atteints du mal romantique et se débattent contre lui. Ils avaient rêvé une amitié à trois, désintéressée, exaltée, surhumaine; par une fatale ignorance des réalités, ils s'étaient imaginé pouvoir vivre cet idéal; pendant quelques mois, ils avaient entretenu cette belle illusion; la réalité, un jour, se vengea de ce dédain;

(1) Dans Port-Royal, t. VI, p. 97, Sainte-Beuve écrira : «Malheur à ceux, quels qu'ils soient, que l'on rencontre dans le travers de sa passion principale, quand elle a lidte de sortir! ils ont tort, i

hicntAt la mofiancc et la jalousie se, jjliss^rent dans leurs rapports; ils voiilmonl iir pas lAclier leur vàve; lonytoinps ils cluMcli^rent à donirurcr fidMrs à l'idc^al entrevu ; ils s'Iiumili^nMit, reconnaissant leurs fautes, demandant pardon, run et l'autre, à Tanii offensé; ils se cramponnèrent à rima«|(' d'une nohie amitié jusqu'au jour où ils durent s'avouer vaincus; l'esprit mortel reprit alors ses droits, aux grands élans généreux succédèrent l'amertume, le doute, la haine; ils retombèrent brutalement dans la vie terrestre ; Sainte-Beuve, plus profondément atteint que les deux autres, en resta blessé jusqu'à la fin de ses jours.

Tous trois furent victimes de la folie romantique. Us commirent les mêmes erreurs que Musset, (i. Sand, Vigny. Tous, ils s'égarèrent par excès d'idéalisme, confondant l'enivrement et l'affection vraie, prenant l'exaltation pour de la générosité.

De 1830 à 1837, Sainte-Beuve subit une évolution intellectuelle et religieuse importante : jusqu'à 1830, l'influence de Victor Hugo avait été dominante. A partir de cette année et parallèlement au dépérissement de son amitié, le critique se libère de la tutelle du poète.

Dès l'origine, Sainte-Beuve, quoique dévoué corps et àme à son maître, avait été clairvoyant. Dès 1827, son sens de la mesure démêlait quelques disparates chez l'auteur de Crotnwell (1). Avec les années, les contrastes de goûts s'accuseront. Les causes de rupture furent littéraires autant que privées, u Sainte-Beuve..., malgré la sincérité passionnée de son premier zèle romantique, n'était pas un romantique sans réserves. Il avait l'intelligence trop nette et le sens critique trop pénétrant, l'imagination trop peu puissante et la sensibilité trop peu violente, la raison trop éclairée et le goût trop sobre pour

(1) Voir p. 43.

que toute illusion sur le système et sur les œuvres tardât beaucoup à s'évanouir en lui... Du jour où Sainte-Beuve s'était dépris de la séduction du premier moment, il devait revenir à son goût véritable, à son tempérament véritable, qui n'étaient ni le goût, ni le tempérament d'un vrai romantique (1). ^^

Sur la fin de sa vie, dans Port-Royal, Sainte-Beuve fera retour au temps de sa jeunesse; avec une nuance de mélancolie, il dira son regret d'avoir ^té amené h renier ses premières idoles, a Rien n'est plus sensible et plus déchirant que ces ruptures, quand elles arrivent entre élèves et maîtres. L'élève croit avoir si fort raison, il sent si bien les torts, les exagérations du maître, ses prétentions outrées.! Il veut être modéré, lui, il veut être sage, et il ne voit pas que cette mesure même qu'il affecte, ces coups réservés qu'il porte, ce ton calculé d'expérience et d'indifférence qu'il usurpe et dont il se donne l'avantage, composent sa plus grande aigreur et sont le plus vif assaisonnement de son ingratitude (2). ^•>

1830 avait marqué le déclin de l'influence de Victor Hugo. Avec son besoin d'appui, Sainte-Beuve dut chercher ailleurs une intelligence directrice. Il crut trouver son étoile dans Saint-Simon. La révolution de 1830 avait réveillé en lui l'esprit républicain et la méfiance envers le catholicisme. Quelques apôtres de la religion nouvelle lui adressaient des appels pressants auxquels il ne résista pas longtemps (3) .

Son passage à l'école saint-simonienne fut encore plus court que son passage au catholicisme légitimiste ; celuici avait ^uré quelques années, celui-là ne dura que quel-

(1) G. MicHAUT, Sainte-Beuve avant les « Lundis s, p. 221. Les considérations des pages qui suivent ne sont qu'un résumé emprunté ù l'étude si solide et si détaillée de l'évolution intellectuelle de Sainte-Beuve par M. Michaut.

(2) Port-Royal, t. VI, p. 108.

(3) G. Michaut, Sainte-Beuve avant les a Lundis s, p. 237.

VICTOR ET Aofcl.R HUGO 113

qiics mois. Wicn vite, il fui clioqiié dos proton lions s.icor- (lolalos, dos discnssioiis inloslinos ot des éliiciilnations ôrotiro-mysli(|iios chez les chefs de la secte (1).

De nouveau va«|al>ond |)armi les systèmes, à l'heure où sa passion le tra(|uait et où il se voyait banni do la maison qui avait été son rof'ujjo depuis (|uatro ans, Sainlo-Houve choroliait une corde de sauvotajjo à laquelle s'accrocher. C/osl alors (ju'il rencontra Lamennais. Il nous a raconté lui-même, dans un article de 1832 sur cet écrivain, la crise qu'il traversait à cette époque. L'homme du siècle nouveau, nous dit-il, ci a étudié, appris, compris beaucoup de choses, et beaucoup de façons; mais il n'a plus osé, ni pu, ni roM/îf vouloir ii . Rien de plus difficile à trouver qu'une volonté unie à une fqrte intelligence et une foi solide. La plupart des contemporains sont « de vastes âmes déployées à tous les vents, mais sans une ancre quand elles s'arrêtent, sans boussole quand elles marchent. Cette excroissance démesurée de la faculté compréhensive constitue une véritable maladie, et va jusqu'à la dépraver ou à l'abolir... Les plus vifs, les plus passionnés tirent de cette succession mobile une sorte de plaisir passager, enivrant, qui réduit sur eux l'impression de chaque idée nouvelle au charme d'une sensation... c'est une manière d'épicurisme sensuel et raffiné de l'intelligence...; l'âge venant, cette vertu du choix, cette énergie de volonté qui, se confondant intimement avec la sensibilité compose l'amour, et avec rintelligence n'est autre chose que la foi, dépérit, s'épuise, et un matin, après la trop longue suite d'essais et de libertinage de jeunesse, elle a disparu de l'esprit, comme du cœur (2)... w

L'abbé de Lamennais, nature de feu et de passion,

(1) G. Michaux, Sainte-Beuve avant les » Luîidis », p. 244. Sur le passage de Saiute-Beuve au saint-simonisme, voir aussi Livre d'or, p. 240.

(2) Portraits contemporains, t. I*', p. 199.

poète et apôtre, fascina Sainte-Beuve. Ce dernier fit de fréquentes retraites chez son nouveau maître.

Il se tournait vers Lamennais et attendait de lui la force et la lumière, u Si les paroles veulent dire quelque chose, dit M. G. Michaut, si le ton surtout dont elles sont prononcées veut dire quelque chose, avec des scrupules, des hésitations, des retours en arrière, il a eu, non point la curiosité, mais bien le désir passionné de croire; il n'en a pas eu, il n'eu a pas pu, en définitive, avoir la volonté, mais il en a eu certainement des velléités nombreuses, émues, ardentes, profondes, sincères (1). •>■)

Il est alors dans la situation où il sera plus ou moins durant toute sa vie : il ressent un vif besoin de croire et il est incapable de saisir fermement une doctrine définitive.

Quatre ans plus tard, il dépeindra encore le même dilemme dans sa lettre à Barbe : « Religieusement et spirituellement, je souffre aussi de l'absence de foi, de règle fixe et de pôle; j'ai le sentiment de ces choses, mais je n'ai pas ces choses mêmes, et bien des raisons s'y opposent... C'est là une souffi*ance... Une foi bien fondée serait une guérison à tout (2) . "

Il se rapproche de Lamennais dans la proportion où il s'écarte du romantisme. En littérature comme en politique, l'individualisme lui inspire la méfiance; pas à pas, sans scandale, il s'éloigne de l'école romantique et glisse, dans ses articles, des réserves sur l'influence exercée par V. Hugo. Ses lettres privées expriment la déconvenue que lui cause la faiblesse du théâtre contemporain. Il cherche une conception de la vie plus ferme et plus sûre que la doctrine romantique. Chaque année accentuera cette lente désafifection. Sainte-Beuve quitte le romantisme, non point par caprice ou par dépit, mais parce

(1) G. Michaut, Sainte-Beuve avant les n Lundis », p. 252.

(2) Nouvelle Correspondance, p. 41.

VICTOR ET ADÈIJ: HLC.O 115

(|uo sa |)pnR<^o aspiro h une rc'li;{ioii stahlo, non exposée aux ilurtiialions do rindividnalistne.

Il renonce alors h la rrili(|ii(» pané;(yrisle pour adopter une forme plus objective. Il abordera Tétude des (eiivres, non plus dans le hiit de proclamer rexcellenco de certains talents, mais dans Tespoir d'y trouver (juelque lumière capable de dissiper ses perplexités relijjieuses.

Son erreur consisia, selon nous, à ne pas savoir aborder les doctrines directement et face à face. Toujours il lui fallut un intermédiaire, jamais il n'étreignit aucune religion par un franc corps à corps. Il exigea des hommes qu'il érigeait en ap(Mres une fermeté d'âme qu'il ne possédait à aucun degré. Ainsi dépendant d'un interprète, il s'exposait à des déceptions inévitables. En 1836, quand Lamennais se tourna contre Rome, Sainte-Beuve sentit comme un écroulement dans son cœur. Dans un article intitulé Affaires de Rome, il lançait une interpellation à celui qui avait été son apôtre :

« Rien n'est pire, disait-il, sachez-le bien, que de provoquer à \afoi les âmes et de les laisser là à l'improviste en délogeant. Rien ne les jette autant dansée scepticisme qui vous est encore si en horreur, quoique vous n'ayez plus que du vague à y opposer. Combien j'ai su d'âmes espérantes que vous teniez et portiez dans votre besace de pèlerin, et qui, le sac jeté à terre, sont demeurées gisantes le long des fossés (1). «

Bien des années plus tard, dans une édition nouvelle de ses Portraits contemporains j il dit le désappointement que lui causèrent les défaillances de ses anciens chefs (2).

(1) Portraits contemporains, t, I", p. 265.

(2) 4 J'avoue mou faible et ma chimère : j'avais conçu pour tous ces grands hommes, ces grands esprits et talents de ma génération, ou de la génération immédiatement antérieure, un idéal de caractère et de carrière qu'ils n'ont pas rempli ou qu'ils ont vite dépassé et traversé d'outre eu outre. J'aurais voulu, par exemple, un Lamen-

En politique, il éprouve un désenchantement semblable. Un sentiment d'amour pour les humbles l'avait jeté dans les rangs des saint-simoniens; après la révolution de 1830, le régime bourgeois s'établit et toute velléité de réforme disparaît (1). Devant ces effondrements successifs, Sainte-Beuve est désorienté, il se voit dans la nécessité de faire son chemin tout seul, et un tel effort l'effraie. La défection de Lamennais le rejette dans le scepticisme contre lequel il luttait depuis des années (2).

De tous cotés il cherche un point d'appui. Ses lectures l'amènent à l'étude de Port-Royal. La foi inébranlable des ascètes jansénistes apporte une certitude à son esprit vacillant. La simplicité robuste de ces âmes le subjugue. De son propre mouvement, il se déclare leur acolyte. [1 appartient à la catégorie de ces natures « vouées envers les autres au rôle de suivantes affectueuses ou de compagnes " (3).

o Comme j'enviais à mou toiir, s'écrie-t-il, d'être le secrétaire et le serviteur des gi*ands hommes!... Après mon désappointement dernier dans les guides turbulents de ma vie extérieure, j'étais plus avide encore de me créer des maîtres invisibles, inconnus, absents ou déjà morts, humbles eux-mêmes et presque oubliés, des ini-

nais devenu catholique et libéral, comme au lendemain de l'Avenir, mais ayant la force de demeurer tel sous le coup même des encycliques et malgré l'appel et l'attrait de la démocratie : je l'aurais désiré s'enfermant pendant quelque temps dans un religieux silence, et n'en sortant depuis qu'à de rares intervalles par des écrits de réflexion et d'éloquence où il aurait tout concilié, tout maintenu du moins, où il n'aurait rien sacrifié, où il serait resté opiniâtrement le prêtre de la tradition antique et des espérances nouvelles;... il aurait fini, sans la chercher, par retrouver son heure d'action et d'influence, et il n'aurait pas eu i\ l'acheter au prix de la considération » [Portraits contemporains, t. I*"^, p. 37 4- et 375).

(1) G. MicHAUT, p. 277.

(2) G. MiCHAUT, p. 309.

(3) Volupté, p. 31^^.

lia leurs sans hriiil à la piété, el des inlerccsscurs; je me rendais leur disciple soumis, je les écoulais en pensée avec délices. »

Il s'allache alors à l'exemple de M. Hamon qu'il souhaiterait pouvoir imiter (1).

Lesauuées 1830 à 1835 sont l'époque la plus Iroublée dans la vie de Sainle-Beuve. Son cœur, son ûme, sou intelligence sont dans un égal désarroi. Son cœur est lyranuisé par un amour coupable; son àme talonne pour Irouver un soulien et le cherche vainemenl parmi les hommes; son intelligence, enfin, quitte avec regret ses anciens errements et travaille à construire une méthode nouvelle, plus scientifique et plus impersonnelle.

(1) Le 18 décembre 1834, il écrit à Ampère : « Pour moi, cher ami, j'ai tout k fait embrassé l'étude et les saints solitaires de Port- Royal. C'est une Rome à ma portée, et je l'aime déjà autant (jue vous votre Vatican t (Correspondance, t. I", p. 29).

u VOLUPTE «

Ce roman es-t une étude des effets de désagrégation intérieure produits par la pratique des plaisirs sensuels et par l'abdication de la volonté devant la tyrannie de l'analyse.

Volupté fut précédé par Arthur, simple ébauche dont il y a peu à dire. On y retrouve certains éléments de l'ouvrage définitif, mais incertains et imprécis encore.

Comme Joseph Deloi^me et les Consolations, Volupté est une œuvre personnelle. Sainte-Beuve y décrit le mécanisme de ses habitudes mentales; les événements sont fictifs dans leur détail, mais la situation du héros est identique à celle de Fauteur. Sachant le drame raconté dans les précédents chapitres, nous reconnaîtrons aisément dans Volupté un commentaire des événements qui troublèrent la vie de Sainte-Beuve entre 1830 et 1834.

Le roman prend la forme d'une confession. Un homme d'âge mûr raconte à un jeune ami ses expériences de jeunesse et veut lui épargner les bouleversements qu'il a traversés .

Le héros, Amaury, a vécu à la campagne jusqu'à dixsept ans, Cl étudiant et rêvant beaucoup; grave, pieux et pur « (1). Il se prête à l'espérance d'une union avec une jeune fille habitant un château voisin, Amélie de Liniers. Mais une fatale tendance à l'hésitation, jointe à des rêveries sensuelles, ajourne l'heure de sa déclaration. Amélie pourtant est bien charmante dans sa simple bonté; un

(1) Volupté, p. 7 (Edition Charpentier, 1877).

t VOLUPTft » 110

jour Amaiiry lui dit toutes les (auses de timidité cl de dêcourayeuieut rnlravant sa carrière : sa laideur, son absence de relations et surtout son manque de patrimoine; la jeune illle trahit alors son amour par un cri de sympathie : ii Oh! bien, nous l'aurons « (1) ! dit-elle, inconsciente du secret qu'elle laisse échaj)per. Amaury est touché de celte manjue spontanée d'ad'ectiou, mais au moment de saisir l'amour qui lui est offert, il recule, pris d'eflVoi.

A cette même époque, il entre en relations avec un seigneur des environs, M. de Couaën, pour lequel il éprouve une amitié mêlée de respect. Sa situation envers la jeune femme du marquis rappelle à s'y méprendre celle de l'auteur envers Adèle Hugo dans les premiers temps de leur connaissance. « Je me trouvais encore, dit-il, après six mois de liaison, dans un grand vague d'opinion sur elle, dans une suspension de sentiments, qui, bien loin de tenir à l'indifférence, venait plutôt d'un raffinement de respect et de mon scrupule excessif à m'interroger moi-même à son égard. Présent, je la saluais sans trop lui adresser la parole, je lui répondais sans presque me retourner vers elle, je la voyais sans la regarder : ainsi l'on fait pour une jeune mère qui allaite son enfant devant vous (2). »

L'image de Mme de Couaën chasse le souvenir d'Amélie, mais sans régner seule dans les pensées d'Amaury, car le jeune homme se laisse captiver par toutes les femmes qu'il rencontre, ti Pour ne pas aimer d'objet déterminé, je ne les désirais tous que plus misérablement... » (3), dit-il. Au lieu de conserver fidèlement son engagement d'affection envers Amélie, il imagine mille projets d'union avec les jeunes filles entrevues aux châteaux d'alentour.

(1) Volupté, p. 26.

(2) Ibid., p. 37.

(3) Ibid., p. 42.

Il raconte à la marquise ses velléités amoureuses et prend tout doucement l'habitude des confidences. Le spectacle du bonheur conjugal de ses amis ne laisse pas de lui être amer. Un jour, voyant le marquis embrasser sa femme, Amaury se sent frappé d'un coup violent. Il saisit alors l'immense abime qui sépare l'amitié de l'amour. Ses nuits sont tourmentées, il subit le châtiment de son « amitié indiscrète » , il ne peut plus se dérober à l'évidence cruelle ; désormais il aime Mme de Couaën.

a Autant j'évitais de la regarder auparavant, autant j'étais devenu avide de la contempler alors; je couvais curieusement ce noble et doux visage; je pénétrais cette expression ingénue, d'une rareté singulière, et qui ne m'avait pas parlé tout d'abord; j'épelais, en quelque sorte, chaque ligne de cette grande beauté, comme un livre divin, un peu difficile, que quelque ange familier m'aurait tenu complaisamment ouvert.

«Elle restait calme, sereine, patiente sous mes regards, de même que mon regard descendait inaltérable et pur sur son front (1). «

Bientôt il oublie tout à fait Amélie et suit les Couaën à Paris. La vie de la capitale avec ses multiples et troublantes attractions lui est néfaste. Il est obsédé par des pensées charnelles et finit par s'abandonner à ses penchants libertins.

Il a pourtant cherché la diversion dans une activité extérieure, il s'est affilié à un complot dirigé contre le Premier Consul (le roman se passe dans les premières années du siècle). Mais en dépit de tout, il reste un intellectuel et un rêveur.

Un jour vient où il est « las à l'excès de l'amitié sans la possession, et de la possession sans amour ^) (2). Le marquis, s'étant compromis dans une conspiration, est

(1) Volupté, p. ^1.

(2) Ibid., p. 170

obligé de s'exiler avec les siens à Hlois. Amaury songe à profiler de cette occasion pour rompre une chaîne (jui cause le désarroi de son existence, (lomnie Mme deClouaën manjue de rétonnemenl et du chagrin de cette décision, il lui en avoue la vraie cause. « Vous ne voyez, lui dit-il, dans mon incertitude de vous rejoindre qu'une preuve qu'on vous aime moins; n'y pourriez-vous lire plus justement une crainte qu'on a de vous aimer trop (1). "

Pour mettre fin à toute hésitation, il écrit à M. de Couaen pour lui donner à entendre les vraies causes de son projet; il redoute les passions toujours promptes de la jeunesse et les inconvénients d'une union trop étroite avec un couple marié. Avec une franche cordialité, l'ami lui répond qu'il comprend ses scrupules, mais qu'il n'en compte pas moins sur sa présence àBlois. Amaury, «ému de cette tendresse de l'homme fort ij, lui serre la main et cède à son désir.

Mais sou séjour à Blois sera de courte durée. Plus que jamais il se sent inutile à ses amis, le mari est absorbé par ses passions politiques, l'épouse ne songe qu'au soin de ses enfants, 'i Quel don inutile de mon être, s'écrie Amaury, et à quoi leur serais-je bon avec mes délicatesses comprimées, mes susceptibilités jalouses, et ces ressources variables d'intelligence et de cœur qui ne sauraient en tout point qu'orner et adoucir (2). »

H quitte alors Blois avec un mélange de joie, de soulagement et de colère. Sa susceptibilité exagérait l'indifférence de ses amis. Il avoue ailleurs lui-même son caractère ombrageux et variable. ^^ 0 misère, cette maison où vous allez soir et matin, qui vous semble la vôtre et meilleure que la vôtre, et pour laquelle toute précédente douceur est négligée, si l'idée de Dieu n'intervient au seuil et ne vous y accompagne, cette maisop soyez-en siir, aura

(1) Volupté, p. 190.

(2) Ibid., p. 223.

tort un jour; elle sera évitée de vous comme un lieu funeste... Et le sentiment de la fuite et du déplacement inévitable des liaisons purement humaines, lorsqu'on a déjà éprouvé deux ou trois successions de ce genre, devient tel en nous que, souvent, jeunes encore et avides d'un semblant d'aimer, nous n'avons plus assez de foi pour nous livrer sérieusement à des essais nouveaux (1) . »

Durant un bref séjour des Couaën à Paris, Amaury, pour la première fois de sa vie, marquera de l'hostilité à son ami. Depuis son départ de Blois, il ne subit plus l'empire du marquis ; il lui en veut pour sa longue et vaine sujétion. Un jour, M. de Couaën parle de l'Empire avec un redoublement d'àcreté; Amaury, au lieu de courber la tète sous l'aquilon comme autrefois, trahit son irritation par une contradiction ouverte et répond ci d'un ton contrariant, d'un air d'impatience et de révolte » (2).

M. de Couaën se montre peiné, mais non irrité de cette attitude nouvelle et dit : u Combattez-moi, réfutez-moi à extinction, pourvu que vous nous aimiez! »

Amaury sent qu'en dépit de tout, cet homme possède encore une large part de lui-même, il souffre du mal qu'il lui fait. « Je lui laissai dans le fond du cœur un lambeau saignant du mien, comme Milon laissa de ses membres dans un chêne. Et j'emportai aussi des éclats de son cœur dans ma chair (3) . »

A partir de ce jour, le marquis devient jaloux. Après avoir accueilli avec magnanimité l'aveu de son ami, il l'empêche maintenant de rencontrer sa femme en tête à tête et laisse percer son mécontentement quand le jeune homme prolonge ses visites. Evidemment, les liens si étroits qui unissaient Amaury à ses amis se délient, une brouille semble imminente.

(1) Volupté, p. 102.

(2) Ibid., p. 260.

(3) Ibid., p. 264.

• VOLUPTÉ » la»

Dans ces ronjoiictunis une» li«|ue de conduite s'impose : la raison et les (•oiueiiances indiquent un retour ver» la jeune lille qu'il a délaissée. iVIais « trop de corruptiou a entamé son cœur «, il n'a plus la force de nourrir et de mener à iin un projet de vie chaste et rè^juli^re. ii Le plus misérable vice auquel mes yeux ne savaient pas se fermer perdait en un moment tout reUbrt d'une journée d'examen sincère, et ruinait l'équilibre supérieur, s'il eût été prés de s'établir. C'est que, malyré toutes les velléités de conscience, tous les élans et les soupirs d'eu haut, rien de suivi, de désintéressé et de pur n'était praticable avec cette secousse de l'abîme, avec cet écroulement fréquent et caché. Qu'importe de veiller et d'observer au front des tours, et d'interroger les étoiles, si le traître et le lâche livrent à chaque instant la porte souterraine par où pénétrent les eaux (1)"? »

Pour oublier son amour malheureux, il entreprend auprès d'une jeune femme honnête mais coquette, Mme R..., une tentative de séduction. Après les chutes coutumières, il va chez cette dernière pour réparer i l'infraction brutale à l'aide d'une autre espèce d'infraction moins grossière, quoique perGde, et qui- se passait dans l'esprit plutôt que dans les sens 17 (2). Il cherche ainsi à se tromper lui-même, à se persuader qu'il ennoblit le dérèglement de sa vie.

Aux heures de lassitude et de sincérité, il est contraint de s'avouer l'horreur que lui inspirent ces allées et venues infructueuses, cette existence fébrile qui s'épuise dans de grisâtres intervalles (3). Il compare sa vie au supplice de ce personnage de Dante condamné à errer parmi des ravins et des fondrières et atteignant toujours trop tard le but de son voyage (4) .

(1) Volupté, p. 204.

(2) Ibid., p. 212.

(3) Jbid., p. 265.

(4) Ibid., p. 266.

It4 SAINTE-BEUVE. — L'HOMME ET LE POETE

Il ne cesse pourtant de méditer « quelque grande réforme, une fuite, une retraite loin de cette cité de péril Tn (1); quand il est épuisé, il attend que la vigueur de la jeunesse lui soit revenue afin de l'offrir à Dieu, mais dès que la vitalité renait en lui, il ne songe plus qu'à ses plaisirs.

Un incident vient mettre en relief la misère de ses incertitudes et de ses lâchetés. Arrivant chez Mme de Couaën, il y rencontre Amélie, peu d'instants après survint Mme R... Les trois femmes qu'il a involontairement abusées se trouvent ainsi réunies en sa présence. Loin de se rengorger dans sa fatuité, il fait une assez sotte figure. Bien qu'orgueilleux et fugace, Amaury n'est pas cruel ni fanfaron. Sa sensibilité lui inspire l'horreur de sa conduite, son système nerveux perçoit la souffrance, le tiraillement pénible qui fait palpiter et saigner les quatre personnes en présence.

Il a négligé Amélie et renoncé à Mme de Couaën, il essaie maintenant de se libérer de son esclavage envers MmeR..., mais en la revoyant, sa résolution fléchit. Il lui coûte d'abandonner une entreprise pour laquelle il a consacré un temps et des efforts considérables. Mme R. . . , sans jamais lui accorder une seule faveur, ne craint pas de laisser croire au monde un mal qui n'a pas été consommé ; tout en désirant conserver son honnêteté, elle entretient chez Amaury des espérances vaines. Elle inspire au jeune homme, non pas de l'amour, mais un attrait physique mêlé de cruauté. Elle a toujours eu avec lui des réserves étranges sur son passé, il s'use à vouloir pénétrer cette femme frêle et déconcertante.

Un jour il laisse éclater la colère accumulée et lui reproche brutalement ses manèges. Elle reste impassible devant l'ouragan; ce silence redouble la fureur d'Amaury qui saisit alors la chevelure de la jeune femme et lui

(1) Volupté, p. 288.

lanco h. la face sos invoctivos. Quand, à la fin, do fatigiio ol de liontr, il làcho j)riso, vWe Icvo les yonx an ciel, cl s'rcrio : ^ Anianry, Ainanry, (\sl-il Uïou j)()ssihlc? Kst-ro vous qui mv Irailrz ainsi (1)? "

liC jouno honiinr so jette aux pieds de Mme R... pour implorer son pardon. De telles scènes ne peuvent se renouveler sans j)ro(luire une usure profonde eliez celui qui s'y livre. Aniaury, de |)lus en plus écoMirédeson existence dêrê«]lêe, oherehe dans les choses divines un antidote. Il cesse de voir Mme R..., évite même de fréquenter son quartier.

Il entre en rapport avec des prêtres et ambitionne rhonneur de croire et le privilège d'aimer les hommes. Peu après sa rupture avec Mme R..., il a comme une révélation intérieure. "Je sentis tout d'un coup... une source profonde se délier et sourdre en moi ; mes yeux s'épanchèrent en niisseaux. Les pures scènes de Couaën, les commencements de la Gastine et les blondes abeilles qui s'envolaient à mon approche, aux haies du verger; mon enfance surtout, la maison de mon oncle, ma fenêtre en face des longs toits rouilles de mousse, et les visions dans l'azur, tout ce qu'il y a eu de virginal et de docile à travers mes jours, me fut rendu. J'eus l'avantgoùt de ce que peut être l'éternelle jeunesse, l'enfance perpétuée d'une àmedans le Seigneur (2). »

Il connaît alors les luttes de l'homme qui veut rester fidèle à un idéal ; certains jours sa volonté trébuche dès le matin, des désirs insensés le sillonnent, « l'âpre et aride saveur ^^ des formes voluptueuses le harcèle. Il tâche à se guérir de Tégoïsme des sens par le spectacle des misères des autres ; par ses lectures et ses réflexions, il se pénètre de la beauté et de la vérité du christianisme. Cette religion est innée en lui, il Ta absorbée comme le

(1) Volupté, p. 280.

(2) Ibid., p. 298.

126 SAINTE-BEUVE — l/HOMME ET LE POÈTE

SUC du premier allaitement. Après ces retours de Tancien mal, subitement son àme rentre dans le calme. Son besoin d'appui trouve uu grand soutien dans la pratique de la religion. La prêtrise Tattire, car s'il aime à se confesser, il sent aussi en lui le génie du confesseur, de l'analyste des âmes qui démêle les nuances et remonte aux racines des intentions. Il comprend la beauté d'une vie qui s'édifie et interprète toute chose par la spiritualité. Il s'excite à une perpétuelle vigilance et illumine de mystère divin chaque démarche de la vie quotidienne.

Après quelques mois de cette existence nouvelle, les mauvais accès deviennent plus rares, il retrouve même du bonheur; un dernier pas reste à accomplir; pour couper tout retour possible vers Mme deCouaën,il met entre elle et lui un obstacle infranchissable : il se fait prêtre. Après les années de séminaire et d'ordination, un voyage l'amène un jour au château de Couaën. La marquise est mourante, Amaury se trouve en face d'elle en sa qualité nouvelle de prêtre et lui donne l'extrême onction. Devant la mort de celle qui fut cause de leur brouille, les deux amis d'autrefois s'embrassent. Amaury cherche à consoler le mari désolé et l'ambitieux désappointé. '^ Le complément universel de toutes nos insuffisances, le correctif de toutes les inflictions, la concordance de 4out ce qui jure et crie, la lumière dans le chaos, c'est de vouloir en un sens et non dans un autre, c'est d'accepter; oui, c'est de vouloir la douleur, la mort, et, ce qui est pire pour certaines âmes, l'obscurité, l'injustice, la méconnaissance. Tous ces maux n'existent véritablement plus dès qu'on les veut, ou du moins ils n'existent que pour devenir des sources guérissantes dans leur

amertume (1)"

Amaury ne s'appartient plus, les devoirs de sa vocation l'occupent tout entier ; évitant de regarder en arrière,

(i) Volupté, p. 373

il so donne au soin des Amos c\ s'expatrie. Le romnn se termine sur son arrivée dans les eaux de New-York, où une mission l'appelle.

Les (jualilès de ce roman sont d'ordre lout inlérieur. Volupté n'est pas un livre populaire; aucun librettiste ne s'avisera jamais de le transcrire au cinématographe! L'action y manque, les événements sont rares, les caractères ne sont pas vivants. \Ial«jré ces lacunes, l'fruvre a sa valeur. L'auteur y a déployé une grande richesse de pensée et d'ohservation. Dans l'étude des caractères, il a apporté la pénétration qui immortalise sa critique. Bien que dépourvue de vie, les personnages de Volupté ont des individualités ncttem(^nt marquées. Mme de Coua(*n, telle Adèle Hugo, est une femme un peu indolente, raisonnable et romanesque à la fois (1). (]ette mère si tendre, cette épouse modèle s'égare parfois dans des rêveries; par moments elle devient distante sans que personne puisse pénétrer le mystère de son indifférence, a Elle confessait avoir toujours eu un monde en elle-même, un palais brumeux, enchanté, une verte lande sans fin, peuplée de génies affectueux et de songes... (2). « Cernélange de sens commun et de romanesque est présenté avec beaucoup de vraisemblance. Plus ou moins consciemment, Sainte-Beuve, en faisant ce portrait, lui donnait les traits d'Adèle Hugo.

Le marquis de Couaën est une des meilleures créations du roman. L'auteur nous présente le type du gentilhomme bon et généreux, mais ambitieux et intransigeant dans ses passions politiques. Amaury subit auprès de lui une sorte d'envoûtement. Il ne peut résister à la volonté de son ami; quand ce dernier le prie de rester auprès de lui et de sa femme et de ne pas les fuir, Amaury

(1) s ... Elle m'offrait l'image d'une nature à la fois romaQe8(|ue et sensée » {Volupté, p. 60).

(2) Volupté, p. 258.

abandonne aussitôt ses résolutions d'éloignement. « J'étais trop mal à Taise eu pareille matière, trop ému de cette tendresse de Fhomme fort, pour y répondre au long; j'aurais craint d'ailleurs, en levant les yeux, de surprendre une rougeur à sa sévère et chaste joue. Je lui serrai vite la main en murmurant que je m'abandonnais à lui, et nous changeâmes de sujet (1). ^^

Comme Sainte-Beuve entrant dans Tintimité de Victor Hugo, Amaury est déconcerté par les contrastes trop durs du caractère de M. de Couaën : « Quel chaos! Que d'énigmes! Quelles mers peu navigables que ces âmes des grands bommes! On heurtait sur un rocher absurde, et voilà que tout à côté on retrouve la profondeur d'un océan. On en désespérait et soudain forcément on les admire. Leurs plus grandes parties gisent près de défauts qui sembleraient mortels. A tout moment, si on les serre de près, il faut revirer d'opinion sur leur compte. On ne s'accoutume à cela que plus tard; car d'abord on veut et Ton se crée des bommes tout entiers (2). ^i

Enfin, Mme R..., dans ses demi-teintes et ses complications, est une figure très réelle. Cette coquette a de la sensibilité; silhouette fragile et légère, elle veut être aimée mais n'a pas la richesse d'àme ni la force suffisantes pour donner de l'amour en retour de l'affection qu'elle provoque.

Dans le personnage d'Amaury, Sainte-Beuve déploie ses qualités d'analyste. Cbez Amaury, l'orgueil, joint à la faiblesse de la volonté, engendre un caractère compliqué et incertain. Il a besoin de donner et de recevoir de l'affection, mais toujours la vanité vient gâter ses meilleurs mouvements (3). Une telle impuissance attire à l'àme

(1) Volupté, p. 197.

(3) » Malheureuses sont les ùmes que cette démangeaison (la vanité) appauvrit et ronge!... Elles veulent aimer, elles veulent se faire croire l'une à l'autre qu'elles s'aiment, et elles ne le peuvent. » (Volupté, p. 238.)

c|in en est victinir de porp^Shiols in('*romptos. Un Mre in(»l)il(! coinnu» Ainaury |Hmrsiiil sans rcsso un honlionr fii^'jitif, sans oesso il <\sl h.illollc^ d une rc^solntion à une aulnv

Cette impuissance s'agfjrave d'un mal tr^s subtil, tr6s répandu au dii-neuvii'^me siècle cl d'autant |)lus perfide (ju'il est plus subtil. Nous emprunterons le langajje tliéosopln(jue et rappellerons : Tabns du mental, l^a nature a sur Tliomme des droits; celui qui s'écarte de la réalité pour vivre dans le domaine de l'intelligence ou de l'imaffination pures, perd le contact bienfaisant avec la source normale de toute vie. Le myllic d'Antée illustre cette loi, vieille comme le monde. Amaury est trop délicat, trop intelligent, trop imaginatif. Il se connaît trop bien lui-même. Sa curiosité intellectuelle le pousse à étudier et surprendre les moindres mouvements de son cœur; la vivacité des images qui traversent son esprit Ta liabitué à jouir d'elles comme d'un spectacle qu'il peut s'offrir à toute beure et gratuitement. Il n'envisage plus la vie de face, franchement et nettement, mais de biais, indirectement et à travers le miroir du mental. Habitué à sonder les origines des sentiments et à surveiller leur mécanisme, il assiste perpétuellement aux actions et réactions, aux naissances et aux développements de ses propres passions.

tt Rien n'affaiblit et ne détrempe l'esprit, ne lui aie la faculté de vraie foi, et ne le dispose à un scepticisme universel, comme d'être ainsi témoin, dans sa conviction, d'actes contraires plus ou moins multipliés. L'intelligence s'énerve à contempler les défaites de la volonté, comme un homme à une fenêtre qui aurait la lâcheté de contempler quelque assassinat dans la rue, sans accourir à la défense de l'égorgé qui est son frère (1). w

Ce perpétuel repliement sur lui-même use son àme et

(1) Volupté, ,ip. 334.

tue en lui toute spontanéité, a Passé un certain nombre très petit d'images premières, le cœur devient un miroir tout rayé où les objets les plus heureux ne se réfléchis sent plus qu'à travers un réseau ineffaçable (1). «

Son être sensible est trop réceptif, il vibre à trop d'impressions diverses, u Tels, les cœurs des hommes : plus ils sont tendres et délicats, plus ils sont vite émoussés, dégoûtés et à bout (2) . v

A force d'analyse, sa volonté se fatigue, il y a en lui une fatale déperdition de forces ; au lieu d'agir, il s'adonne aux sollicitations malsaines de son imagination.

a C'était toujours la même façon ruineuse de pousser à bout au dedans, de mûrir, à^ pourrir presque en moi la pensée du mal avant l'acte, d'amonceler mille ferments mortels avant de rien produire (3) . ^î .

A une telle gymnastique, il débilite non seulement sa volonté, mais, ce qui est plus grave, l'honnêteté même de sa pensée, ci L'àme humaine, sujette à cette fatale habitude, au lieu d'être un foyer persistant et vivant, devient bientôt comme une machine ingénieuse qui s'électrise contrairement en un rien de temps et au gré des circonstances diverses. Le centre, à force de voyager d'un pôle à l'autre, n'existe plus nulle part; la volonté n'a plus d'appui. Notre personne morale se réduit à n'être qu'un composé délié de courants et de fluides, un amas mobile et tournoyant, une scène commode à mille jeux ; espèce de nature, je ne dis pas hypocrite, mais toujours à demisincère et toujours vaine (4). ■)■)

Il a honte des discours « à demi mensongers qu'il débite aux femmes « (5). Il arrive aisément à feindre des

(1) Volupté, p. 229.

(2) Ibid , p. 121.

(3) Ibid., p. 123.

(4) Ibid., p. 126.

(5) Ibid., p. 188, 192.

a VOI. l'PTK '^ 181

Iraiisporfs ainonmix ol à a se créer au ('crvu^aii <!«' fausses ar(l«Mirs j>ar eapri<e iorc«'» el à coups (raijpiilloii (I) ^^ .

Tous ces maux ont leur ori'jine dans la volupté. Il est incapable d'alfection vraie parce qu'il a livré son cœur à la volupté. Tout jeune déjà, les questions sexuelles l'obsédaient (2). Ta prati(|ue des plaisirs sensuels, bien loin de calmer celte hantise, Ta encore exaspérée. De plus en plus il perçoit Tabime qui sépare Famour vrai de l'amour sensuel. Il y a entre eux un divorce. « A mesure que les uns avancent et se déchaînent eu un endroit, l'amour vrai tarit et s'en retire (3). "

Il constate les progrés destructeurs de cette passion (4). Elle le rend ivrogne et gourmand (5), une bête féroce est en lui; le voluptueux n'a jamais qu' a un semblant de compassion v (6) ; après une nuit de plaisir il est d'une humeur farouche, sa volonté vacille, son épuisement est tel qu'il ne peut prendre aucune décision, il erre de porte en porte, par pure veulerie, ne sachant chez quel ami entrer (7).

Sa colère a une malignité toute particulière, il est a chatouilleux et vulnérable au moindre trait ^^ , son âme ressemble à Cl une chair trop palpitante et délicate u (8).

Amaury lutte en vain contre l'esclavage, il ne s'appar-

(1) Volupté, p. 193.

(2) a J'avais fini par être d'ime telle susceptibilité sur ce point que la crainte de perdre contenance, si la conversation venait à effleurer des sujets de mœurs et d'honnête volupté, m'obsédait perpétuellement... » (Volupté, p. 12).

(3) Volupté, p 44.

(4) a Couvés ainsi, fondus sourdement par une pensée échauffée, les sens et l'amour entraînent dans un obscur mélange nos autres facultés et tous nos principes » (Volupté, p. 49).

(5) Volupté, p. 129.

(6) Ibid., p. 285.

(7) Ibid., p. 286.

(8) Ibid;^. 278.

tient plus, la vue d'une beauté troublante lui dérobe toute maîtrise. «... Du plus loin que se dénonce une telle beauté, comme on tremble! comme on pâlit! la sueur m'inonde : vais-je m'élancer, ou vais-je défaillir (1)?«

Il n'ignore pas l'action délétère de la sensualité sur l'être spirituel. « Qui dira combien dans une grande ville, à de certaines heures du soir et de la nuit, il se tarit périodiquement de trésors de génie, de belles et bienfaisantes œuvres, de larmes d'attendrissement, de velléités fécondes détournées ainsi avant de naître, tuées en essence, jetées au vent dans une prodigalité insensée? Tel, qui était né capable d'un mouvement grandiose coupera, chaque soir, à plaisir, sa pensée, et ne lancera au monde que des fragments. Tel, en qui une création sublime de l'esprit allait éclore sous une continence sévère, manquera l'heure, le passage de l'astre, le moment enflammé qui ne se rencontrera plus. Tel, disposé par la nature à la bonté, à l'aumône et à une charmante tendresse, deviendra lâche, inerte ou même dur. Ce caractère, qui était près de la consistance, restera dissipé et volage. Cette imagination, qui demain aurait brillé d'un mol éclat velouté, ne le revêtira pas. Un cœur, qui aurait aimé tard et beaucoup, gaspillera en chemin sa faculté de sentir. L'homme qui fût resté probe et incorruptible, s'il se disperse à vingt-cinq ans aux délices, apprendra à fléchir à quarante et s'accommodera aux puissants (2) . »

Amaury s'élève contre l'opinion qui invoque des raisons d'hygiène pour excuser l'amour illégitime. « Mais ce qu'il y a de plus subtil et de plus vivant dans la matière, ainsi jeté, tué à mauvaise fin, et n'étant plus là en nous, comme la riche étincelle divine, pour courir, pour remonter en tous sens et se transformer, cette âme du

(1) Volupté, p. 127.

(2) Ihid., p. 133.

« VOLI'PTlt > J33

sang tloiil il esl parlr dans rKcriliiro, on s'en allant, altère riiouinic <'l I a|)pauvrit dans sa virtualité secrète, le frappe dans ses sources supérieures et reculées (1). »

Quand queUjue événemenl solennel vient par contraste éclairer les has-fouds où il se complaît, une nausée le saisit. <i ...Si tout d'un coup h, travers les «{rillcs des soupiraux s'eibalail une infecte bouffée des éyouts de nos grandes villes, l'effet ne serait pas autre que celui des plaisirs et de la volupté, quand ils nous reviennent eu ces moments où la douleur sévère, la mort, l'amour en ce qu'il a d'éternel, triomphent et nous retrempent dans la réalité des choses de Dieu (2). ii

Il désire alors changer de vie et cherche un remède à ses passions. L'amour divin lui servira d'auxiliaire et d'appui; sou corps sera pour lui comme le temple de l'Esprit saint; il atteindra la guérisou à force d'activité désintéressée, de prière et de vigilance, « ...si l'on suppose les aigreurs, la corruption des sens, l'envieuse pauvreté d'un exclusif amour combattues, vaincues par degrés à force de piété, de vigilance, de recours à l'autre vie, d'activité généreuse dépensée pour l'être aimé, et de bienfaits répandus à toute heure autour de lui, en son nom, on aurait certes sur la terre une ombre du grand Amour qui règne au delà et de cette amplexion unanime dans l'ordre de Dieu (3). «

(1) Volupté, p. 134.

(2) Ibid., p. 95.

(3) Ibid , p. 109. Souvent il revieut sur cette idée, t Le plus direct remède, le seul, aux passions invétérées, c'est l'amour chrétien des hommes. La miséricorde et l'amour sont le redressement des deux excès contraires, la guérisou souveraine de tout orgueil comme de toute volupté » {Volupté, p. 294). * . . Je tâchais surtout de me guérir de l'égoïsme des sens par le spectacle des misères vivantes, sachant que rien n'est plus opposé au génie de la volupté que l'esprit de l'aumône s (Volupté, p. 303). a Tournons-nous donc, mon ami, en toute assiduité, au nettoiement et à la clarté du dedans... Tâcher de se guérir intimement, c'est déjà songer aux

Amaury se débat contre le mal et s'élance de toutes les forces de son être vers le bien idéal : a ... tant que nous n'aurons pas pour le bien, dit-il, les mêmes élancements de cœur... que nous avions dans le mal... nous ne serons pas des hommes selon la sublime folie de la Croix... « (1).

Des obstacles nous séparent-ils de la femme aimée, il faut les accepter et les bénir, il faut renoncer à Tunion terrestre et élever notre affection jusqu'à Dieu, cherchant le lien sur un plan plus haut, et Fixez le rendez-vous habituel en la pensée de Dieu, c'est le lien naturel des âmes (2). »

Sainte-Beuve n'a jamais nié le caractère autobiographique de Volupté. Il a raconté dans ce roman ses réflexions et ses expériences (3). En écrivant son ouvrage, dit-il, « qui est très peu un roman, je peignais d'après des caractères vrais, d'après des situations observées et senties, puisque même dans la transposition de l'époque et du milieu, je m'attachais à être rigoureusement vraisemblable. Les âmes que je décrivais et montrais à nu étaient des âmes vivantes, je les connaissais, j'avais lu en elles. Mme de Couaën n'était pas une invention... (4) t. .

Parla bouche d' Amaury, Sainte-Beuve nous a présenté une confession parfois émouvante de ses luttes intérieures. Après avoir avoué toutes ses erreurs, exagérant même sa propre versatilité, il s'est plu à rendre son héros plus énergique dans son effort moral qu'il ne le fut lui-même. Sainte-Beuve ne parvint jamais cà se libérer. Amaury, par

autres, c'est déjà leur faire du bien, ne fût-ce qu'en donnant plus de vertus aux prières du cœur qu'on adresse pour eux » (Volupté, p. 206).

(1) Volupté, p. 279.

(2) Ibid., p. 283.

(3) « ... Le roman de Volupté, qui n'est pas précisément un roman et où j'ai mis le plus que j'ai pu do mou observation et même de mon expérience » (Nouveaux Lundis, t. IV, p. 449).

(4) Port-Royal, t. \'\ p. 550 (en note).

« VOLUPTfe » 135

contre, trouve la paix dans un coniplcl ahandon aux vérités spirituelles.

Le style de l'oluptc ne ressemble pas à celui de ses autres ouvrages. L'influence de Chateaubriand y est évidente. Une grande phrase ample s'y déroule régulièrement, paisiblement, avec la majeslê onctueuse convenant au récit d'un prêtre. C'est la phrase de René avec moins d'éclat et de déclamation, avec une souplesse et une insinuation propres à Sainte-Beuve.

Quelques images et quelques tableaux sont d'un vrai poète. Dans une page célèbre il compare son amie à un de ces beaux lacs d'Irlande, purs, gracieux, graves, tandis que l'époux ressemble au rocher gigantesque et immuable qui surplombe la nappe d'eau. Les ruisseaux figurent les enfants d'Adèle. Il nous dit, par cette allégorie, son plaisir à fréquenter la famille Hugo. « Moi, j'aimais naviguer sur le lac, côtoyer le rocher immobile, le mesurer durant des heures, me couvrir de l'épaisseur de son ombre, étudier ses profils bizarres et sévères, me demander ce qu'avait été le géant, et ce qu'il aurait pu être s'il n'avait été pétrifié. J'aimais m'avaucer, ramer au large lentement dans le lac sans zéphyr, reconnaître et suivre sous sa masse dormante le mince courant des deux jolis ruisseaux jusqu'à l'endroit où ils allaient s'élancer au dehors et s'échapper sur les gazons (1). «

Le phrase émue de Volupté obéit au sentiment et non à la logique, les images s'y entassent avec une abondance et une mélodie toutes romantiques. On y sent passer le frisson de tristesse des Saint-Preux et des Werther. Comme ses devanciers, Amaury a l'exubérance de la jeunesse et la désespérance de l'àme déçue.

Le propre du poète est de percevoir l'àme cachée des choses. Sainte-Beuve abandonne parfois l'analyse pour évoquer le cadre où vivent ses personnages. Il nous peint

(1) Volupté, p. 112,

le château tranquille et ensoleillé de Couaën au fond de la province. Quand Amaury se transporte dans la capitale, nous voyons suryir le vieux Paris du quartier des Feuillantines, coin silencieux et grave bien approprié au roman d'un prêtre. Le soir, il va rendre visite à son amie qui loge au couvent; quand tous se sont retirés, il s'attarde à causer avec elle très avant dans la nuit, près delà cendre éteinte. Enfin il la quitte et sort doucement pour ne pas déranger les autres habitants du couvent. « Le bruit de cette porte que je fermais et de ma clef dans la serrure, le retentissement de chacun de mes pas au dehors, le long de ces murs solitaires, se réveillent et vibrent, hélas! en ce moment, au dedans de moi, comme ferait une montre familière sous le chevet. Dans ce court intervalle du petit couvent à mon logis, quelquefois une heure du matin sonnait aux horloges du Val-de-Gràce et de Saint-Jacques, heure pénétrante et brève, plus solennelle encore à entendre, et plus nocturne que celle de minuit (1). 15

Ailleurs Tauteur fait mouvoir devant nous le Paris bigarré et miroitant du Consulat (2).

Ce roman est tombé de nos jours dans un oubli presque complet. L'indifférence de la postérjté s'explique par diverses raisons. L'action languissante, la rêverie stérile du héros replié sur lui-même ont fait à cette œuvre une réputation d'ennui exagérée. Il s'est produit à l'égard de Volupté le même phénomène qui se produit dans les familles lorsqu'une cadette brillante éclipse les charmes plus discrets de ses aînées. L'incontestable attrait des ouvrages critiques de Sainte-Beuve a rejeté dans l'ombre les œuvres premières: les Lundis ont fait oublier les Consolations et Volupté. L'opinion publique aime les étiquettes; quand l'étiquette de critique fut définitive-

(1) Volupté, p. 114.

(2) Ibid., p. 274.

uionl accolôc an nom do Saintc-HtMivc, son (imivic^ d'inia- <|ination fui voiirr h Tonhli. IVons ne saurions souscrire à ce verdict; l'olupfe se (iislinjpic pai' une profondeur d'analyse, une èniolion, une élocpuMice poijjuantes qui manquent à maint romau plus cclèhre (1).

(I) Il est curieux d'opposer la célébrité A' Adolphe k l'oubli dont Volupté est victiiuo. Le roman de Rcnjamin Constant n'a pas eu à souffrir la concurrence de productions plus attrayantes du même auteur. Il reste isolé dans la vie de B. Constant, et ressort avec une évidence d'autant plus accusée

Nous retrouvons daus ce dernier recueil poétique les motifs de Joseph Delorme et des Consolations ^ mais revêtus d'une teinte plus sombre. La tristesse native du poète s'est accentuée. Des désillusions dans les domaines du cœur et de l'esprit l'ont rendu plus sceptique, plus hésitant, plus désespéré.

Ecrites entre 1830 et 1837, ces pièces contiennent des allusions aux événements qui brouillèrent l'auteur avec Victor Hugo. On y voit combien Sainte-Beuve souffrit de ce lent mais implacable refroidissement. Au souvenir de ce sentiment si ardent et si doux, il s'écrie :

Oh ! quand, après le charme de ces belles années. L'amitié, déjà vieille, en nos âmes tournées S'ulcère et veut mourir, oh! c'est un mal affreux!

L'ami qui de nous-mêmes, hélas! faisait partie.

Cet ami qu'on portait, frappé d'un coup mortel

(J'en parle, ayant souffert quelque chose de tel),

Est comme un enfant mort dans nos flancs avant l'heure ( l) .

Sainte-Beuve, vieilli prématurément, sent la jeunesse lui échapper; il se retourne pour jeter un regard sur le passé et cherche le sens de la vie. L'existence n'a de prix à ses yeux que si elle s'appuie sur une affection solide et mutuelle, sur une conviction vigoureuse capable d'ins-

(1) Poésies, t. H, p. 195.

piivr (|uel(|ue acii», de (U'Yoïiciiionl (J). iVIais ramitié l'a trahi, la foi s'osl dérohôc, sa pauvreté lui interdit de songer au inaria«j;t\ il ne se croit plus capahlc de ressentir et d'inspirer rameur; il ne sait où diriger sa pensée et ses efforts (2). A (|uoi, à (|ui se raccroelier? Quel but donner à son existence? Une révolte s'élève en lui quand il se rappelle les souflVauces que les femmes lui ont infligées :

L'une, ardente, vous prend dans sa soif, et vous jette Connue un fruit (ju'on méprise après l'avoir séché, li'autre, tendre et croyante, un jour devient muette, Et pleure, et dit que Tastre, eu son ciel, s'est couché (3).

Un jour, dans une conversation, il parle à une amie:

Du mal que fait à l'âme un amour délaissé.

Un amour sans espoir, l'irrévocable absence,

La mort; si l'homme aimant, en son cœur, a puissance

(1) Rêvant donc, j'inlcrrofje, au tournant dos hameaux, La vie humaine entière, et son vide et ses maux; Si peu de bons recours où, lassé, l'on s'appuie ; Où, la jeune chaleur trop tôt évanouie.

On puise le désir et la force d'aller.

De croire au bien encor, de savoir s'immoler

Four quelqu'un hors de soi, pour quelque chose belle...

(Poésies, t. II, p. 136.)

(2) Et quel sens a la vie en ce triste danger? Surtout le premier feu passé de la jeunesse, Son foyer dissipé de rêve et de promesse, Aprèt l'expérience et le mal bien connu. Que faire? Où reporter son effort soutenu? Durant cette partie aride et monotone

Qui, bien avant l'hiver, dès le premier automne,

Commence dans la vie, et quand par pauvreté.

Malheur, faute (oh! je sais plus d'un sort arrêté),

Tout espoir de choisir la chaste jeune fille

Et de recommencer sa seconde famille

Dont il sera le chef, à Ihomme est refusé,

Où se prendre? Où guérir son cœur trop vite usé?

{Poésies, t. II, p 136.) (3) Poésies, t. II, p. 239.

140 SAIi\TE-BEUVE. — L'HOMME ET LE POÈTE

D'aimer comme la femme, et s'il peut en souffrir Comme elle, bien souvent, jusqu'au point d'en mourir. Vous doutiez; j'affirmais... (1).

On saisit dans ces deux citatioDS ralliision à Mme Hugo. Le poète a pensé au mari d'Adèle dans les vers suivants :

. . .je reconnais coquettes IVos grands hommes du jour, écrivains et poètes. Qui, dès qu'ils ont tiré ce qu'ils veulent de vous, La louange en tous sens, sur les tons les plus doux, Vous laissent, vous jugeant la plume trop usée (2).

A cette époque de la vie où l'homme encore vigoureux pressent néanmoins l'approche du déclin, des ambitions, des espérances le saisissent, des besoins d'étreindre les joies terrestres, de conquérir sa place dans la société:

Pourtant la solitude a ses heures amères;

Des cités, je le sais, parfois un vent vous vient.

Une poussière, un cri, qui corrompt les chimères

Et relance au désir un cœur qui se retient.

Alors tout l'être souffre! On aspire le monde,

On y voudrait aussi sa force et son emploi.

On dit non au désert, à la verdure, à l'onde;

Et les zéphyrs troublés ne savent pas pourquoi (3) .

N'est-il pas étrange que cet homme fréquentant sur un pied d'égalité les écrivains les plus illustres de l'heure et célèbre lui-même se plaignît de son obscurité et de son insignifiance? Quelque favorable que soit notre destinée, un instinct obstiné nous montre toujours les biens qui nous manquent et ferme nos yeux aux privilèges que nous possédons.

(1) Poésies, t. II, p. 263.

(2) Ibid., t. II, p. 2t7.

(3) Ibid., t. II, p. 224.

^ « PENSI^. ES DAOUT » 141

Au moment (io torminor son poèmo, il so rnviso pourlaiil ol (lit son plaisir à recevoir des niaiNpies de hieiiveillance :

Alors, tout refusant ce i\m n'est point possible,

On est tourlié du moins, et, d'un r(rur non jaloux.

On reprend son sentier i\ la pente insensible,

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