‹ Sainte-BeuveChapitre 9 sur 31 · PORT-ROYAL · texte numérisé non relu

PORT-ROYAL

L'année 1837 marque une étape importante dans la vie de Sainte-Beuve. Après une longue agonie, sa liaison avec Mme Hugo prend fin. Pour adoucir ce déchirement, il quitte Paris et accepte de donner à Lausanne un cours sur Port-Royal. Écrivant à M. et Mme Olivier qui ont contribué à sop invitation, il se dit malade de cœur et d'àme (1).

11 arrive au bord du Léman en octobre 1837. Très vite il se sent apaisé par l'atmosphère d'affection dont ses amis suisses l'entourent; la solitude et l'étude le consolent (2). Ses lettres rendent un témoignage à la sollicitude dont il est l'objet. L'intérieur des Olivier est pour lui tt un trésor de poésie, d'affection, de toutes les vertus aimables >' (3). L'exemple de leur piété, de leur vie de famille le rafraichit et le purifie; après avoir vécu auprès d'eux, il croit encore :

Aux vertus de dedans,^partout, toujours possibles,

Au bonheur résigné, sobre et prudent trésor,

Au devoir modérant les tendresses sensibles... (4;).

Ils ont tt la paix du cœur et le saint contentement des biens trouvés « ; ils incarnent l'idéal rêvé par Sainte- Beuve : poètes, tous deux, et tendrement unis, ils joi-

(1) Correpondances avec M. et Mme Juste Olivier, p. 41.

(2) Ibid., t. I", p. 41.

(3) Ibid., t. I^ p. 86.

(4) Poésies, t. II, p. 261.

«POftT-ROYAL» (1831-1848) 16*

gneut les plaisirs de la vie domestique à la eulture de la poésie; ils oui le |)rivilt';|e de vivre dans uu pays adinilahie, au bord d'un lac, coniine VV ordsuortfi, et dans une couitaute eommuniou avec la nature.

Juste Olivier, liouime aimant, a voué à Sainte-Beuve une amitié virile; sa femme Caroline, caractère 6er et ardent, possède le double prestige du talent et de la beauté. Le couple a pour lui une affection fraternelle qui se manifeste par de nombreux témoignages.

Ils le laissent organiser son existence quotidienne à son gré. Dès le début, il les a initiés à ses habitudes de travailleur. Lne entière indépendance lui est nécessaire, tt Mes vieilles habitudes, leur écrit-il, et mes caprices et pensée sauvage et absolue, me sont revenus, et je me suis mis à craindre de ne pouvoir travailler réellement que dans les mêmes conditions auxquelles je me suis condamné à Paris depuis des années. Ces conditions sont celles d'un isolement, d'une réclusion entière et absolue et certaine pendant des heures, et d'une sévérité à cet égard (je vous le répète) presque farouche et sauvage. Ma pensée, je le crains, n'a de ressort qu'à ce prix. Avoir un endroit où je sois dans mon atelier, comme une taupe dans son trou; comme Han d'Islande dans son antre. Ainsi j'ai fait à Paris durant des années. Je crains qu'ici ce ne soit de même, et que je ne puisse pas changer mon procédé pour un plus doux. Mon imagination m'a tellement représenté et peut-être exagéré cela avant-hier et toute la nuit, que je me suis résolu à m'en ouvrir à vous (1). w

Son existence est donc réglée avec une méthode stricte. Pour le public, il est censé loger chez les Olivier; mais en réalité, il occupe des chambres à l'hôtel et y passe la plus grande partie de son temps. Jusqu'à trois ou quatre heures de l'après-midi, il reste tapi dans son domicile

(1) Correspondance avéc M. et Mme J. Olivier, p. 46.

secret, travaillant d'arrache-pied. Dans la seconde partie de la journée, il se rend auprès de ses amis chez lesquels il dîne, cause et reçoit des visites.

Il a fait venir de Paris une caisse contenant plusieurs centaines de volumes. Ainsi outillé, il rédige ses leçons qui ont lieu à l'Académie trois fois par semaine. A sa demande, les dames ont été admises ; tous les lundis, mercredis et vendredis ses auditrices l'attendaient à la sortie de son hôtel, s'inclinaient à son passage et le suivaient à distance tandis qu'il montait les escaliers du Marché, enveloppé d'un grand manteau (J). Son auditoire était composé d'étudiants, de dames, de demoiselles et d'hommes de tout âge. Sainte-Beuve écrivait ses leçons mais il ne s'astreignait pas à lire chaque ligne de son texte. Il faisait une sorte d'improvisation d'après les papiers qu'il avait sous les yeux (2).

Sainte-Beuve n'était pas orateur, son organe manquait de puissance; toutefois son cours obtint un vif succès. 0 La nouveauté du sujet, raconte M. Rambert, la parole du professeur, spirituelle, familière, riche en traits pittoresques, en mots incisifs et profonds, l'intérêt personnel qu'on lui portait, l'espoir de sa conversion : tout se réunissait pour fixer l'attention et piquer la curiosité (3). «

La réunion, au pied de cette chaire, de la jeunesse des deux sexes ajoutait à la popularité du cours. Les jeunes filles donnèrent à leurs voisins du sexe fort des surnoms empruntés aux personnages de Pûrt-Royal ; quelques mois plus tard, des mariages en résultèrent.

Un banquet lui fut offert; des vers de bienvenue lui furent adressés ; la Société d'étudiants Zofingue chanta une sérénade en son honneur. Il était reconnaissant pour la sympathie intelligente qu'on lui témoignait, u J'ai con-

(1) Léon Skché, Sainle-IieuDe, i. I'^ p. 218.

(2) I jet 1res de Sainte-Beuve à Collomhet, p. 195. {'i) E. Kambekt, Alexandre Vingt, p. 362.

« POHT-KOY/\I. " (1831-1848) 155

traclê ici, écrit-il, au cours de IMiivor J838, de «pandos ol)Iij|alious pour raccueil el la hieuveillancc scricîuse cl si soutenue (I). ^ Quelques années plus lard, de Paris, il dira le souvenir ému (|ue lui laissent ces mois de Lausanne, tt Je me laisse aller parfois à re<|retter de u'èlre pas reste teut à fait dans le séjour d'études, de rêve, de solitude entremêlée d'amitié, que le pays de Vaud semblait m'oUVir (2). ^î

Parmi la bienveillance dont il était l'objet à iiausannc, (juehjues mécontents élevèrent des réserves; on lui reprocha d'être trop esclave de ses notes; on blâma le choix du sujet, trop sérieux pour un auditoire mondain; on lui objecta sa méthode fragmentaire et détaillée (3). Le soir, dans les cafés, des railleurs parodiaient la leçon du jour, imitant l'accent picard et les gestes de Sainte-Beuve. Tou tefois ces notes discordantes se perdirent dans la masse et l'écrivain n'en fut guère troublé.

Lne amitié précieuse embellit son séjour à Lausanne. Dès son arrivée en Suisse, Olivier lui avait fait lire la Chrestomatliie de Vinet. Enchanté de l'œuvre du critique vaudois, Sainte-Beuve avait sur-le-champ écrit un article pour la Revue des Deux Mondes à son sujet. Il admirait la concision, la fermeté logique du style de Vinet, il appréciait chez lui un mélange d'onction et de vivacité, la précision atténuée parla douceur et la modestie. Indépendant comme toujours, quoique sympathique, Sainte- Beuve signalait certaines duretés de mots et d'images, le style de Vinet lui paraissait doctrinaire et rationnel ; malgré son sens littéraire délicat et une certaine élégance dans l'expression, le théologien était accoutumé à mettre les idées morales et religieuses au-dessus des opinions purement littéraires, les habitudes rigoureuses du

(1) Nouvelle Correspondance ^ p. 44.

(2) Ibid , p. 64.

(3) G. MicHAUT, Sainte-Beuve avant les t Lundis », p. 376,

i&6 SAIMTE-BEUVE — L'HOMME ET LE POÈTÊ

devoir lui interdisaient de s'abandonner à la flamme intérieure (1).

Bientôt Sainte-Beuve fit la connaissance personnelle de Vinet. Il y avait quelque chose de piquant dans la rencontre de ces deux hommes si divers; l'un, théologien au cœur tendre mais aux principes stricts; l'autre, critique raffiné et mobile. Il semble bien que tous, à Lausanne, avaient escompté la conversion de Sainte-Beuve au christianisme protestant ; les regards se tournaient avec curiosité vers ces deux grandes intelligences, attendant les résultats de leur conjonction. Sainte-Beuve, par son attitude, encouragea ces espérances. Toujours accessible à des influences nouvelles, il était tout prêt à se mettre sous la direction du saint penseur.

Vinet suivait les leçons sur Port-Royal ; il exprime parfois sa reconnaissance et son admiration. Dans ses carnets intimes, il rédige après chaque cours des observations telles que les suivantes : « Belle leçon sur Jansénius îj , « Très belle leçon sur les Provinciales « ; d'autres, jours il se borne à indiquer le sujet traité. En janvier 1838, après la publication de Madame de Pontivy dans la Revue des Deux Mondes, Vinet écrit un article sur cette nouvelle dans un journal vaudois. Il reproche à Sainte-Beuve « de laisser notre intérêt se distraire ver» une afî'ection illégitime, qu'il environne de je ne sais quelle trompeuse auréole de vertu et d'innocence « (2) . ^

Avant de publier ces lignes, Vinet avait eu soin de les communiquer à Sainte-Beuve afin de ménager sa susceptibilité. Le critique français lui sut gré d'une telle prévenance, u Laissez-moi vous remercier de votre attention si délicate, si afiectueuse, répond-il. Je sens, croyez-le, tout le prix de cette affection en laquelle j'ai confiance plus

(1) Portraits contemporains, t. III, p. 12, 17, 19, 20, 22, 23, 27, 29.

(2) Lettres d'Alexandre Vinet, t. IJ, p. 51. Cité par L. Séch^, Sainte-Beuve, t. I", p. 203.

Page 1