Le Temps du 20 août
nécessité de le copier — le dernier mot m'avait particulièrement touché, parce qu'il interprétait fidèlement ma pensée et définissait la règle que je m'étais tracée de tempérer par la forme les désaccords qui pourraient se produire sur le fond. Toute contraire a été l'opinion de M. Sainte-Beuve pour son compte personnel aussi bien que pour le compte de confrères embarrassants à désigner, et il a fulminé des griefs qui ne mériteraient guère d'être relevés, s'ils ne me fournissaient pas l'occasion d'ajouter quelque chose à l'esquisse de 1861.
D'abord je suis coupable d'avoir, dans « une biographie perfide », parlé de cette vieille affaire des fonds secrets dont il venait de raviver le souvenir en nous racontant pour quelle raison il était allé déshabiller Chateaubriand devant les étudiants de l'Université de Liège. Cette courte et innocente notice n'est pas de moi, j'en fais l'aveu qui n'importe pas au litige ; elle fut ajoutée sur les épreuves, à titre de renseignement sommaire. Je me serais abstenu de rappeler un incident sans intérêt; mais celui qui a complété mon travail, nullement un ennemi, s'était proposé d'apporter un témoignage de sympathie. J'ai payé les frais de ses bonnes dispositions. « C'est trop bête ! » s'est écrié M. Sainte- Beuve. Oui certes, il eût été « trop bête » de croire qu'un écrivain de cette autorité fût capable d'aliéner sa liberté en échange d'une somme de cent francs, plus a bête » encore de tenter de le faire croire aux gens les plus défavorablement prévenus. Si une aventure dans laquelle il avait joué un rôle piteux ressortait de
Toubli où il désirait Tensevelir, c'était par sa faute, et Téquité lui commandait de frapper sa poitrine et non le dos du prochain.
En second lieu, je me suis permis, à propos des évolutions de son jugement sur Chateaubriand, de rechercher les causes d'une versatilité dont quelques autres encore, et non des moins grands, ont eu à souffrir. De toute évidence, le critique « sensible jusqu'à la maladie » et rancunier vengeait des querelles étrangères à la littérature. Aussi Tai-je dit, comme c'était mon droit, sans perdre le respect, quoique, d'après M. Renan, le critique n'y soit pas tenu même envers les vivants, mais avec la franchise qui constitue l'unique mérite de mes essais et dont tous ne m'ont pas su mauvais gré. Est-ce là faire des portraits « personnels » ? Il fallait que sa susceptibilité l'égarât étrangement pour que M. Sainte-Beuve en vînt à méconnaître un droit qu'il avait si largement exercé, sondant non seulement l'écrivain, mais l'homme intus et in cute, selon son expression*. Et quelle défaillance de mémoire chez quelqu'un qui se souvenait de tout ! Frappé autrefois de certaines métamorphoses de Lamartine, une de ses illustres victimes, n'avait-il pas exprimé le regret de surprendre le noble poète « infidèle à ses origines, à ses précédents, à l'ordre d'opinion, de doctrine, et pour tout dire de bienséances, où il avait passé toute sa jeunesse »? Je n'ai pas, dans les
1. N'est-ce pas ici le lieu de remarquer avec M. Nisard qu'il a abusé des détails biographiques, « de ceux surtout qui mettent en relief les petits côtés des grandes figures » ?
développements de ma pensée, poussé de pointe plus en avant. Quant au dégoût que M. Sainte-Beuve prétend m'avoir inspiré et qu'il renvoie aux gens incapables de supporter la vérité, c'est un mot brutal qui ne serait jamais tombé de ma plume, eût-il traduit exactement mon impression sur ses procédés pour peindre Chateaubriand dans une nouvelle et définitive manière.
A son tour il s'est inquiété du mobile auquel j'avais obéi, et il m'a acusé de passion politique. Comment donc 1 un sectaire seul était capable de rester insensible aux beautés des Rayons jaunes ou de Monsieur Jean.
Qui méprise Cotin n'estime point son roi.
C'est lui que la passion politique avait animé le jour où il écrivit ce fameux article des Regrets reproduit aussitôt par l'organe du gouvernement et dirigé contre des personnes que César venait de bâillonner. Et ces vaincus étaient des amis de l'écrivain, mieux encore des familiers, ayant eu, à la vérité, le tort de s'apercevoir un peu tard qu'il n'était pas décemment logé. Le morceau est achevé, étincelant de verve et d'ironie, aigu comme la lame d'un bistouri. Du coup le collaborateur du docteur Véron* avait marqué au sénat la place après laquelle ses nouveaux patrons, aussi imprudents que les anciens, le laissèrent soupirer treize ans.
1. Véron avait rendu à M. Sainte-Beuve un service signalé en lui ouvrant les colonnes du Constitutionnel. Lorsque le docteur mourut, il ne se mit pas en dépense d'oraison funèbre, rien qu'une phrase courte et désobligeante [Lettres à la Princesse^ p. 303). Toute son indépendance n'était pas dans l'esprit.
Il lui seyait bien de se vanter* plus tard de n'avoir jamais fait d'article sur l'histoire de César « comme M. de... », nommé sénateur huit mois après lui, « ou M... », qui florissait, dès 1853, au palais du Luxembourg. D'ailleurs l'assertion n'était pas exacte; il avait écrit un commencement d'article conservé dans le treizième volume des Nouveaux Lundis, dont le ton contraste avec celui de la lettre, du 3 avril 1865, au prince Napoléon, où il ne marchande pas son dévouement à l'empereur et à un régime qui assurait a une France honorée et paisible ». Je n'avais pas jeté cette diatribe dans un des plateaux de la balance pas plus que je n'y mis d'arrière-pensées par la suite en pesant M. de Sacy, plus sincèrement rallié au régime impérial que son confrère et dont la situation au Journal des Débats était fort amoindrie en l'an 1865. Si j'avais été de ceux qui sacrifient leurs convictions à leurs intérêts, n'était-il pas plus avantageux d'offrir à M. Sainte-Beuve un encens pur de mélange ?
Enfin M. Sainte-Beuve m'a reproché de lui avoir attribué, sur la foi d'un marchand d'autographes qui n'était pas dénué de connaissances littéraires, a de sots couplets sur les environs de Paris ». De ce méfait je suis innocent, m'étant borné à transcrire en dehors de mon texte, et sans commentaire, un extrait de catalogue où
1. Lettres à la Princesse, p. 245. J'ai déjà cité cette correspondance, qui, vide d'intérêt, fait cependant honneur à M. Sainte-Beuve ; elle le montre volontiers serviable, quand l'amour-propre littéraire n'est pas en jeu.
ses titres poétiques paraissaient, pour employer sa phraséologie, marquées à un cachet reconnaissable*. La pièce appartient à un faux Joseph Delorme, soit! et sans discuter si elle est indigne du véritable, mieux vaut reconnaître que la perspicacité de M. Laverdet s'était trouvée en défaut sur le style d'abord, ensuite — le cas était plus grave — sur l'écriture. Et lors même que j'aurais été responsable d'une erreur étrangère, y avait-il lieu de pousser les hauts cris pour une peccadille? Lui, critique d'une rare sagacité et si respectueux de l'exactitude, n'a*t-il pas commis d'aussi -condamnables méfaits ? Pour ma part, je me serais gardé de déclarer qu'il s'était trompé « du tout au tout », en donnant un jour à Horace le mens sana in corpore sano de Juvénal ou en confondant Joseph-Justin Scaliger avec Jules-César Scaliger, le père au lieu du fils. Mais on pourrait prendre Sainte-Beuve plus sérieusement en faute : par exemple, quand il écrit sur Musset : « Son principal mérite est d'avoir réintroduit dans la poésie française l'esprit que semblaient en avoir banni l'imagination et le lyrisme^; » alors qu'il se hasarde à prédire que « la Postérité, ce grand pasteur au regard sommaire », nommera les poètes du siècle dans l'ordre suivant : Lamartine, Vigny, Hugo, Musset^; ou bien quand il classe parmi les successeurs
1. Pas si reconnaissable. Je renToie le lecteur aux numéros des 10 juillet et 10 août 1890 de V Intermédiaire des chercheurs et curieux.
2. Les Cahiers de Sainte-Beuve, p. 128. A ce compte, Mardoche serait supérieur aux Nuits.
3. Portraits contemporains ^ édition de 1869, t. II, p. 219. Et le cinquième poète du siècle ?
de Déranger a Colmance, l'auteur de Ohé les petits agneaux et des Bottes à Bas tien » , surtout après avoir eu soin de rattacher Béranger « à la postérité directe et si française de Rabelais, Molière et la Fontaine* ». Mais j'ai presque honte de ces représailles; c'est de la petite guerre, comme il se plaisait trop souvent à la faire.
Allons maintenant au fond des choses. Si fin que s'estimât M. Sainte-Beuve, si frotté qu'il fût de casuistique, il ne pouvait nourrir l'espoir de duper M. Bersot, ni même un moraliste moins versé dans la science du cœur humain. Aussi ne me suis-je pas mépris aux causes d'une colère qui se rallumait si vivement, après avoir couvé plusieurs années ; j'avais touché la fibre sensible en exprimant avec netteté mon opinion sur le poète. A toute époque, à tout âge, le faible de Sainte-Beuve a été de prétendre à un rang « parmi ceux qui parlent la langue divine », au milieu des « aigles » ou des « cygnes ». Trop pénétrant pour ne s'être pas rendu compte qu'il était ignoré de la foule et peu goûté par l'élite, il s'est vengé de ses froissements d'amour-propre sur les rivaux plus favorisés. L'envie qui le dévorait, cette envie qu'il lui fallait cacher comme une plaie honteuse quand il s'occupait des poètes en public, se trahit lorsqu'il les reprend dans l'ombre du cabinet; cela rend instructive et amusante la lecture de cette espèce de confession révélée, en 1876, sous le titre de Cahiers de Sainte-