XII AVANT-PROPOS
intellectuelle, qu'il n'avait point engagé son âme; qu'il avait voulu comprendre et non pas vivre. Mille impressions fugitives auxquelles il s'était dérobé jadis lui revenaient alors en mémoire ; il les accueillait, il les précisait, il les enchaînait ; il pratiquait sur l'objet de son ancien culte un subtil travail de dissection rétrospective qu'il s'imaginait avoir exécuté de toute éternité ; il était si ingénieux et si persuasif qu'on l'en croyait aisément sur parole. Au fond, dans tous les accès de scepticisme de Sainte-Beuve, il entrait un peu de dépit amoureux.
Tout cela revient à dire que le critique des Lundis ne s'est pas contenté dans son œuvre de pénétrer et d'exprimer les idées d'autrui ; il y a mis les siennes propres, il y a exposé les raisons personnelles et successives qu'il a eues d'adhérer aux diverses doctrines qu'il a traversées, puis de s'en détacher ; il y a consigné les jugements, souvent assez contradictoires, qu'il a portés sur les hommes et sur les choses du présent et du passé. Ces raisons ne sont pas toujours bonnes; ces jugements ne sont pas toujours justes ; les uns et les autres sont pourtant fort intéressants à recueillir. A tout le moins, ils nous sont un renseignement, et singulièrement précieux, sur l'écrivain. Certes, celui-ci ne s'est pas toujours assez défendu de son sens propre ; il n'a pas réagi suffisamment contre les entraînements de sa mauvaise humeur, de son amour-propre, bref, contre lui-même ; il a bien rarement fait effort pour rendre pleine justice
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à ceux dont il croyait avoir à se plaindre, ou simplement dont la gloire l'offusquait ; ni Vigny, ni Musset, ni Balzac — et combien d'autres ! — n'ont été par lui traités comme ils le méritaient, ni placés à leur véritable rang ; et le plus mécbant et aussi le plus injuste et le moins intelligent peut-être de ses livres est sans doute celui que d'assez vulgaires rancunes lui ont inspiré sur Chateaubriand. Et notez que les contemporains ne sont pas les seuls que Sainte-Beuve n'ait pas toujours appréciés avec toute l'équité désirable : il est rare, avouonsle, que les très grands écrivains de tous les temps aient trouvé en lui un critique qui fût vraiment digne de leur génie ; il évite même de se mesurer avec eux : en un mot, et c'est tout dire, il a infiniment mieux parlé de Bourdaloue que de Bossuet. On connaît le mot un peu vif de Diderot sur Voltaire : « lien veut à tous les piédestaux. » Un juge malveillant pourrait presque l'appliquer à Sainte-Beuve. Disons tout : Sainte-Beuve n'avait pas l'âme très haute et — l'on peut vérifier en lui la profondeur et la justesse d'une célèbre parole de Vauvenargues — son goût et sa critique s'en sont plus d'une fois ressentis.
Peu importe àvrai dire. Ce sont là faiblesses humaines et fréquentes en critique où, s'il faut en croire M. Brunetière, les âmes hautes et nobles comme celle de Vinet o sont naturellement, et nécessairement, pour beaucoup de raisons, plus rares qu'ailleurs ». Ce sont là faiblesses qu'il faut signaler et reconnaître pour se mettre en