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toutes fortuites font lever à tout piopos dans l'esprit de l'écrivain des souvenirs exacts de ses anciennes ou récentes lectures ; il se complaît à les suivre, à les rassembler, à les préciser, au besoin à les enchâsser dans la souple trame de son article; sa manière essentiellement discursive se prête admirablement à ces pointes, à ces digressions, à ces épisodes; et il est d'ailleurs — voyez le Port-Royal — toujours si ingénieux à les excuser, il est si intéressant et si instructif à lire qu'on ne saurait lui en vouloir de quitter à chaque instant pour y revenir bientôt le sujet précis qu'il avait tout d'abord annoncé. On chercherait vainement par exemple telle page secrète de Chateaubriand dans les divers articles que Sainte-Beuve a consacrés à l'auteur du Génie du Christianisme : il l'a insérée ailleurs, et il faut savoir l'y trouver.
On se tromperait pourtant, me semble-t-il, si l'on voulait voir dans ce souci constant qu'a eu Sainte- Beuve d'être, sur tout sujet, très exactement et minutieusement informé, un effet ou un signe de cette méthode rigoureuse, érudile, et soi-disant scientifique, qui, depuis un demi-siècle, tend de plus en plus, et non sans excès parfois, à prévaloir en histoire et même en critique. En dépit des déclarations contraires qu'il a faites sur le tard, l'auteur des Lundis n'était pas à proprement parler un a esprit scientifique ». Ses scrupules et ses habitudes d'érudition viennent d'ailleurs. 11 était curieux d'abord, d'une curiosité inlassable et insatiable,
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toujours en quête et en mouvement, une curiosité où l'indiscrétion et la malice, un besoin passionné et souvent assez malsain de constater partout des faiblesses et des misères, de voir de ses yeux des verrues ou des « gerçures », entraient pour une part au moins aussi I trge que le désir de connaître l'homme et d'ajouter au savoir humain. Pour satisfaire celte passion, rien ne lui coulait : recherche d'éditions rares et de documents inédits, dépouillement de vieux journaux et de poudreux in-folios, lecture attentive de tous les travaux essentiels parus sur une question donnée, consultation des spécialistes, et, quand il s'agit des contemporains ou de ceux dont le souvenir est encore vivant dans certaines mémoires, adroites questions posées aux intéressés ou à ceux qui les ont connus, empressement à recueillir de toutes mains faits, impressions, jugements, anecdotes, il n'est aucun procédé d'information positive que Sainte- Beuve n'ait connu, et qu'il n'ait constamment pratiqué : il n'aurait eu, nous pouvons le croire, que fort peu à apprendre de nos modernes « interviewers ». — Mais il n'était pas seulement curieux : il était consciencieux. Il avait à un haut degré, il avait dans le sang, si l'on peut dire, cette vertu modeste, bourgeoise, peu honorée des hommes, en particulier des hommes de lettres, et dont le talent, le génie même ne devrait pourtant jamais dispenser. Comme tous les honnêtes fonctionnaires de province dont il descendait, il avait le goût de la besogne bien et correctement faite, de l'exactitude
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scrupuleuse, de la précision el de la régularité dans le « service » des bonnes lettres. Il n'aimait à parler que de ce qu'il savait, el il s'en serait voulu d'émettre un avis sur un livre qu'il n'avait pas lu, sur une question qu'il n'avait pas étudiée. Cela, sans forfanterie, comme s'il s'agissait d'une chose toute simple et toute naturelle. Et de fait, c'était bien pour lui, — comme ce devrait être pour tous les critiques, — une chose toute simple et toute naturelle. J'ai eu tort tout à l'heure de parler de vertu : la conscience était en lui non pas une vertu, mais une qualité : il n'aurait pas admis qu'on lui en fît un mérite. Il était né tel, il restait tel, sans raideur, sans intransigeance, sans dogmatisme. À cet égard, comme à beaucoup d'autres, il était ce qu'on appelait jadis un honnête homme '.
Mais, dans tout cela, j'ai beau chercher, je ne puis voir le parti pris théorique et celle foi absolue dans la toutepuissance de la méthode qui caractérisent proprement l'esprit scientifique ; je ne trouve pas chez Sainte-Beuve, — sauf peut-être un peu dans les dernières années de sa vie, — l'habitude des enquêtes poursuivies dans le der nier détail, le souci d'épuiser les questions, l'ambition avouée de rivaliser avec le savant en son laboratoire, bref, tous les procédés qu'affecle volontiers la critique dite scientifique. De tous ces textes qu'il étudie, de tous
1. Rappelons la définition que Bussy-Rabutin a donnée de l'honnête homme : « un homme bien né et qui sait vivre ».
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ces faits qu'il recueille, de loule celle information qu'il ramasse, il ne prend que la fleur ; d'un coup d'oui rapide et sûr, il note ce qui sert son dessein de rsy.hologue ou de moraliste, ce qui intéresse sa sensibilité d'artiste, et il s'en tient là. C'est un homme de goût qui veut comprendre, et sentir, et jouir : ce n'est pas un historien littéraire qui travaille. Disons le mot : c'est un huma?iiste, ce n'est pas un pur savant. Notez qu'il a plus d'une fois protesté contre l'invasion dans la critique de ces méthodes plus rigoureuses qu'il voyait se constituer autour de lui ; et quand il dut s'y astreindre un peu lui aussi, ce fut toujours à contre-cœur. Même alors, s'il consentait bien, tout au moins dans la prépation de son travail, à s'arrèler aux minuties de l'érudition positive, il veillait jalousement à ce que la pureté et la vivacité de son goût n'en fussent ni émoussés, ni altérés. L'érudition lui était non une fin, mais un moyen, — un moyen de mieux exercer son intelligence, son imagination, sa fine sensibilité de lettré à l'ancienne manière; et l'on sait d'autre part toutes les résistances qu'il opposa jusqu'au bout à Taine. « Où est-il, dit-il quelque part, où est-il le temps où on lisait anciens et modernes couché sur un lit de repos, comme Horace pendant la canicule, ou étendu sur un sofa, comme Gray, en se disant qu'on avait mieux que les joies du Paradis et de l'Olympe ? » Et ailleurs, dans des pages charmantes de son Chateaubriand, où il essaie de définir la vraie critique française, « plus vive, moins chargée d'érudition,