II AVANT-PROPOS
assez d'un portrait ; il sentirait que la peinture doit varier avec le personnage ; il le décrirait adolescent, jeune homme, homme fait, vieillard, à la cour, à la guerre, sous tous ses habits, sous tous ses visages; il égalerait la mobilité du temps et de l'âme par le renouvellement de ses impressions et de ses esquisses. Il n'aurait pas assez, pour une telle œuvre, du style simple des logiciens et des classiques. Il aurait besoin de phrases plus enroulées, capables de se tempérer et de s'atténuer les unes les autres, de mots plus spéciaux, traînant avec eux un long cortège d'alliances et de souvenirs. Il faudrait moins le lire que le goûter : ce serait un de ces parfums composés et précieux où l'on respire à la fois vingt essences choisies et adoucies par leur mutuel accord. En décrivant le genre, j'ai décrit l'homme. Le lecteur a nommé M. Sainte-Beuve; mais le genre n'appartient qu'à l'homme, et on ne peut imposer à personne la maladresse ou l'impertinence de l'imiter.
On n'a jamais mieux rendu, ce me semble, que dans cette page admirable, et d'ailleurs trop peu connue de Taine, — elle ne figure en effet que dans la préface de la première édition des Essais de critique et d'histoire, — l'art incomparable de Sainte-Beuve; et il y aurait, '.erles, maladresse ou impertinence à vouloir la refaire ou la récrire — beaucoup plus mal. Oui, c'est bien là Sainte-Beuve écrivain et artiste ; c'est bien là ce qu'il appelle lui-même « son procédé de peintre, procédé, — c'est toujours lui qui parle, — qui ne consiste pas à réduire les traits particuliers de chaque personnage h quelques grandes lignes principales et à les résumer une