Sver. But, l. 441-445. — AfzElius. iV
course était lointaine, un traîneau ou une barque les emportait, selon les saisons, sur les flots glacés ou limpides du Boren.
Un jour d'automne, les devoirs du châtelain l'appelèrent au nord du lac, à Krigsberg. L'orage menaçait, et le jeune seigneur, inquiet pour Brigitte, s'embarqua seul. Au retour, la brise s'éleva tout à coup et souleva les flots. Le bateau n'obéissait plus au gouvernail. Une dernière rafale consomma le naufrage. Se noyer dans les lacs suédois est chose fréquente. Ulf allait périr, quand les vagues le portèrent au lieu de l'engloutir. Brigitte, venue à sa rencontre jusque sur la plage, priait tout près de lui et il crut à un miracle. Peut-être lui était-il doux de devoir la vie à celle qu'il aimait. Peut-être ne pouvait-il douter de l'action de sa femme sur les éléments. En tous cas, il promit à Dieu de bâtir une église à la place même oii il avait abordé. Mais comment retrouver ce lieu ? Il y était tombé presque sans connaissance. En vain parcourut-il avec Brigitte les bois touff'us qui descendent jusqu'au lac, cherchant quelque indice sur le sol. Découragée par une course longue et sans fruit, la jeune femme s'écria : « Je jette cette branche en l'air, nous verrons pousser un chêne ovi elle tombera, et là nous bâtirons notre église. » Le prodige s'accomplit. Bientôt le sanctuaire d'Ekeby se mira dans les flots du Boren. En haut de sa plus grosse tour, Brigitte disposa une sorte d'oratoire, où souvent elle remerciait le Seigneur d'avoir sauvé son mari de la mort*.
1. Dahlberc, I, 198. Ekeby vid Boren devint Ekebyborna. On y montie
Elever des demeures aa Fils de rhomme, qui sur la lorre n'avait point eu de lieu où reposer sa tête, était plus digne des jeunes époux que de se bâtir un somptueux château. Il fallut cependant reconstruire Ulfâsa. Le manoir de bois, où le châtelain avait reçu sa fiancée, n'était pas de ceux qu'on transmet à ses enfants. Après la naissance de sa fille, nommée Marthe, Brigitte avait donné le jour â deux fils, et il était nécessaire de préparer une demeure à la jeune famille. Des architectes furent donc appelés à Ulfâsa, et on dressa le plan d un Gard dont les murs et les fortifications devaient être de pierre. Absorbé par le soin de ses terres, Ulf laissa la châtelaine diriger la construction. Avec une rare intelligence^ elle s'acquitta de cette tâche qui lui plaisait. Faite pour le commandement, elle ne craignait point de Texercer, et bien diriger une armée d'ouvriers lui fut facile. Puis elle tenait à sa race plus qu'à aucune autre chose sur la terre. Dans son nouveau manoir elle se proposait de rassembler les souvenirs du passé. Déjà elle voyait sa postérité y apporter des gages de vaillance et des trophées de victoire.
Peut-être Brigitte fut-elle entraînée par la joie de bâtir et de meubler son château, au delà des bornes du devoir. Toujours est-il que le Maître se plaignit à elle dans ce langage intime qu'elle connaissait bien. Près de la haute cheminée de sa chambre, elle avait fait poser un lit magnifique. Sur le chevet tombaient des draperies d'étoffes précieuses. D'épais lambris, d*amples
^ tonuine où la sainte venait boire, et la large pierre où elle s'asseyait pour '«ctler Tolftee de la sainte Vierge, bans l'église, transformée en temple pro. testant, on Yoit Toratoire de Brigitte, un calice et une patène donnés par elle-
SAIMTE BRIGITTE. 2
courtines, défendaient contre le froid. Les plus fins draps de Hollande, de riches courtes-pointes doublées de fourrure couvraient le matelas de satin vermeil. Brigitte regardait ce beau meuble, quand soudain elle ressentit d'intolérables souffrances. Une voix intérieure lui disait : € Sur la croix, ma tète n'avait point de 4c lieu où se reposer. Toi, au contraire, tu cherches le c repos et l'aise. > Brigitte fondit en larmes, et ses pleurs emportèrent son mal ; mais à partir de ce jour, durant les courtes absences d'Ulf, Tavent, le carême et la vigile des fêtes, elle se plut à coucher par terre, jusqu'à ce que le premier chant du coq l'appelât à ses devoirs *.
La magnificence était imposée aux châtelains par la dignité du rang. Mais ils avaient renoncé à tout luxe personnel et embrassé le culte de la pauvreté, en se faisant admettre dans le tiers ordre de Saint-François. Cette famille religieuse s'était fondée à la prière de deux époux chrétiens, désireux de servir Dieu aussi parfaitement que leur état le permettait. La règle exi- 'geait des habits sans éclat, « comme le plumage de Talouelte, » et des ameublements simples. Pourtant les frères et les sœurs observaient les convenances de leurs conditions, selon Tavis de sages confesseurs.
Deux tiers ordres, régulièrement constitués, existaient en Suède. L'un avait pour fondateur saint Dominique, l'autre saint François. Le chanoine d'Osma, fils de la vieille noblesse espagnole, était un docteur, un
i, Proc. Can. Dep. prioris de Alvastro sup, 8« art, /*. 203 — Rev. Eairav. LllL
prédicateur, un génie tout intellectuel, ayant Dieu pour objet. A l'exempte du Yerbe Incarné, il avait apporté la vraie lumière aux hommes de son siècle. C'étaient souvent des hérétiques, aussi les prenait-il par rintelligence, le raisonnement, et ne s'adressait-il pas droit au cœur. Membre de TEglise enseignante, descendant des apôtres, il avait tiré sa règle du droit canon. Les hommes et les femmes qui s'y pliaient faisaient tendre leurs efforts vers la connaissance de la vérité, vers l'apostolat surtout. Le don de soi pour le prochain était exigé de chacun d'eux. Le laïque italien, bourgeois d'Assise, était un poète. Son génie résidait en l'ardeur de sa volonté, dont tout acte tendait à Dieu par l'amour; son langage était le langage de la charité. Entraînant les hommes d'un mot, il ne s'arrêtait pas à les convaincre. Membre du corps enseigné de l'Eglise, descendant des disciples, il bornait sa règle à des observances monastiques. Aussi la vie des Franciscains était à l'extérieur plus pauvre, plus mortifiée que celle des Dominicains ; mais le devoir d'état ne les députait pas nécessairement aux œuvres apostoliques.
La jeune châtelaine préféra le tiers ordre des Mineurs. Peut-être y fut-elle entraînée par l'exemple de sa mërc et de plusieurs membres de la famille royale des Folkungs. Peut-être trouva-t-elle qu'une loi destinée à élever, à purifier la vie chrétienne, sans en changer les conditions ordinaires, concordait mieux avec ses devoirs d'état que l'étude et l'apostolat dominicains.
Brigitte fut une tertiaire zélée, tout en ne portant point â son ordre cette tendresse qu'il est plus facile de «r
comprendre que de définir, et qui eût entravé les desseins de Dieu sur elle. Malgré ses liens avec les frères Mineurs, elle se donna également à tous les monastères dont UIfâsa était entouré et qui contribuaient à la gloire du Seigneur. Non loin d'elle, dans la ville de Skeninge, située au milieu de plaines fertiles qu'une forêt de chênes abritait du Nord, s'élevaient le couvent, le noviciat et la maison d'étude des Prêcheurs, dirigée par des maîtres en théologie, gradués de l'Université de Paris et formés parle célèbre disciple d'Albert le Grand et de saint Thomas : Pierre de Dacie. Sachant qu'on augmente en soi la connaissance de Dieu par le commerce de ses docteurs, la sainte venait demander aux Dominicains d'éclairer son intelligence, de développer et de discipliner sa raison. Du vivant même de saint Bernard, ses fils s'étaient établis sur les bords de l'immense lac Vetter qui, pareil à une mer intérieure, étend ses eaux vertes et claires entre les quatre plus belles provinces du royaume de Suède. Au fond de la vallée se cachaient deux de leurs abbayes : Alvastra, et Vadstena dont Ulf était patron. A quelque distance de ces moines, vivaient leurs sœurs les Bernardines de Vreta et de Risaberg. Tous trouvèrent en Ulf et en Brigitte de généreux bienfaiteurs. Non contents de cette union avec le clergé régulier, les deux époux se mirent en relations avec le clergé séculier. Fréquemment ils se rendaient chez le sage évêque de Linkœping * et près de celui qu'ils avaient choisi pour diriger leur conscience. C'étaitun homme célèbre dans le royaume entier,
1. Charles Bâth. Cfr.ChroniconRhyt.Episc. Lincopen. Scrip. IIl, 106.
par sa science, ses écrits, ses discours et ses vertus. On le nommait maître Matthias. Il était chanoine de la cathédrale et il consacrait les loisirs que lui laissait son ministère à des études sur le Pentateuque. Brigitte portait le plus vif intérêt à ce travail. Le savant chanoine lui communiqua ses notes, et elle fut prise d'un si grand désir de lire toute TEcriture sainte, qu'elle pria maître Matthias de traduire la Yulgate en suédois ^ La direction n*établit point cependant entre Brigitte et son confesseur Tamitié qui, souvent, unit deux saints an tribunal de la pénitence. Autant la noble dame gardait en dépit de tous ses efforts les traditions de sa classe et sentait de répugnance à considérer les roturiers comme ses égaux, autant elle éprouvait de vénération pour les ministres de Dieu. Le sacrement deTOrdre, dont sa foi lui révélait tout le prix, donnait, à ses yeux, une telle supériorité aux prêtres, qu'elle ne pouvait voir en eux que des êtres infiniment au-dessus d'elle, que des arbitresou des juges. Du reste, elle avait platêt besoin d'un maître que d'un ami. La pratique de Ibbéissance était pour elle un effort. Elle ne trouvait pas, comme les faibles, que se décharger de la responsabilité de ses actes compense, et au delà, le sacrifice de la liberté. F^Ue n'était point avide de consolations comme ceux dont Jésus-Christ brise le cœur pour y entrer, comme ceux dont la foi vacille, dont la charité défaille, dont Tespérance meurt sous le poids de la souffrance.
1. YUa S. Birf. i91 Dans ses publications sur les travaux bibliques du moyen &ge: Sventka MedelUdent Bibel Arbeten, (1575 697), M. Klemniof prouve que le chanoine de Linkœping termina seulement le Pentaleaqoe.
C'était un coualtier que la jeune femme pliait au joug, une télé frémissante d'audace qu'elle inclinait devant Matthias; mais il n'avait qu'à la guider dans la voie où elle s'élançait pleine de forces. A la manière des saints qui ont le sentiment de la pureté baptismale, elle discutait tous les actes de sa vie. Jugeant ses fautes à la mesure de sa charité envers Dieu, elle les croyait de véritables crimes, et ne trouvait jamais assez dures les austères pénitences qu'on lui imposait. Le directeur sentait la trempe de cette âme et la regardait avec calme se former à ia vertu, en pleine lumière et en plein bonheur. Dieu, se disait-il, peut combler Brigitte des joies de l'amour et de la maternité, des dons de la nature, jdes faveurs de la fortune, des satisfactions du succès. En ces choses, elle ne voit, elle n'aime que Jésus-Christ. Il est la source et l'objet de ses tendresses, la fin de ses actes. S'il l'invite à monter avec lui sur la croix, elle abandonnera tout. Comme aux jours de son enfance, elle accourra en s' écriant : « Me voici, Seigneur, parce que vous m'appelez. »