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Celui de la sénéchale était intrépide. Bien qu^elle entrât dans sa trente-troisième année, rien ne lui avait encore apporté le dégoût des luttes de la vie. Elle gardait la vigueur d'âme, la plénitude de forces, le désintéressement, la confiance en soi de la jeunesse. Supérieure, jusqu'à ce moment, aux tâches dont la Providence la chargeait, elle avait toujours vu le succès répondre à son effort. Sauf pour le mariage de sa fille, dont la destinée restait incertaine, personne ne s'était soustrait à son influence, tous en avaient éprouvé les effets salutaires. N'ayant point encore connu les déceptions ni les échecs, elle se préparait sans crainte à pénétrer dans une vie nouvelle. Mais eût-elle même soupçonné le labeur ingrat que Dieu lui réservait au sortir d'UIfâsa, elle serait partie d'un pas aussi ferme, et sans doute encore plus rapide, avide qu'elle était de s'élancer dans la voie du sacrifice. Seulement, au seuil de sa demeure, elle se serait retournée, et elle aurait jeté sur le doux abri de sa jeunesse un de ces regards qu'on ne saurait définir, mais qu'elle avait remarqués dans l'œil des vieux matelots de sa patrie, alors que levant l'ancre, ils s'éloignaient du port pour braver les tempêtes.
Magnus s'était établi dans son château de Wardberg, sur les côtes de l'Océan. Il attendait la jeune reine au milieu de sa cour et, pendant l'hiver de 1335, Brigitte recevait l'enfant jetée sur une terre étrangère dès l'âge où l'Église autorisait le mariage des femmes. Ce fut un peu en gouvernante que la grande maîtresse du palais accueillit la petite Flamande, pour laquelle il lui avait fallu quitter sa famille. Dans leur isolement réciproque elle chercha le lien d'une amitié solide, et cette
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mère privée de ses enfants, adopta l*enfant séparée de sa mère. Cependant la jeune reine, fêtée à Wardberg, acclamée au cours de son voyage des plages de TOcéan à celles de la Baltique, arrivait à Stockholm pour y être couronnée avec son époux.
Blanche fut charmée à Taspect de cette ville neuve. Stockholm datait d'un siècle à peine, et déjà elle était parvenue à se faire accepter comme la capitale de tout le royaume. Sa position justifiait ce choix. Située au point où la longue série des lacs intérieurs est mise en communication avec la mer Baltique, la nouvelle ville pouvait entretenir des rapports également faciles avec Tétranger et avec Tintérieur. Elle n'en était pas moins QDB place forte du premier ordre, protégée d'un cdté par les eaux de la mer, de l'autre par celles du lac, dans lequel baignaient les îlots et les pilotis qui lui servaient de fondement. Du côté de la terre, une large rangée de collines en fermait l'accès. Toute récente qu'elle fût, elle cherchait à rivaliser avec Upsal par le nombre et la beauté de ses monuments. Ses tours, 868 ponts, ses couvents, ses églises, le palais royal, témoignaient de l'activité avec laquelle ses habitants seflorçaient de l'agrandir. On prévoyait qu'un jour elle deviendrait le centre intellectuel du pays, et on se plaisait à montrer les manuscrits suédois, latins et allemands que Magnus y rassemblait à grands frais. Les joutes qui eurent lieu en l'honneur de la jeune reioe n'eussent point été indignes de la cour de son cousin le roi de France, ou de son oncle le fastueux Robert de Naples.
Au milieu de ces plaisirs, la grande maîtresse du
palais s'appliquait à connaître les deux enfants, dont dépendaient la grandeur et la prospérité de la Suède. Elle s'aperçut aisément que Magnus héritait de Tesprit frivole et crédule de sa mère, la reine Ingeborge, et qu'en prenant au roi Matthieu Kettilmundsson, la mort lui enlevait un guide indispensable. Facile à séduire, dénué d'idées personnelles, impuissant à se gouverner, il restait par coutume, plutôt que par conscience, dans la voie droite où le maître de sa jeunesse Tavait laissé. Il fallait remplacer le régent et mettre le roi sous une heureuse influence. Blanche de Dampierre unissait à Taudace de sa famille paternelle, des grâces insidieuses, et tout faisant présumer qu'elle gouvernerait un jour le faible Magnus, Brigitte se consacra d'abord à l'éducation morale de la reine. Gomme le roi, Blanche avait dans les veines, avec le sang des saints, ces germes de péché que des races telles que les Folkungs et les Valois lèguent à leurs descendants. Aussi, dans l'âme des jeunes époux, la lutte du bien et du mal fut-elle plus visible, en quelque sorte, que chez le commun des chrétiens. D'un côté, les élans du cœur vers l'infini, de l'autre des désirs coupables dont ils se sentaient prisonniers. Brigitte parla du ciel comme elle en savait parler. Si elle ne donna point à la vie de sa jeune parente la direction qu'elle eut souhaitée, elle sut du moins l'intéresser et lui plaire. La belle et robuste fille des Flandres considérait d'un œil surpris cette femme blonde et mignonne que les glaces du Nord, selon leur coutume, gardaient éblouissante de jeunesse même après trente ans révnhis. Avec son éclatante robe de brocart, son man-
teau de pourpre, son bandeau de pierreries, son élincelant collier, sa lourde ceinture d'argent ^ et ses petits souliers brodés, Brigitte ressemblait à quelque reine des fées, sortie de son fantastique royaume. Puis les récits qu'on faisait à la princesse sur l'austère vertu de la sénéchale et les faveurs célestes dont elle était Tobjet, excitaient sa curiosité d'enfant. Ne prétendait-on pas que les splendides toilettes de la grande maîtresse du palais, en tout conformes aux devoirs de sa charge, couvraient un rude ciliée ? Ne disait-on pas que ce corps frêle et gracieux résistait aux veilles, aux jeûnes et qu'il portait la trace de sanglantes disciplines ? Ne s'apercevait-on pas que si cette jolie bouche avait proféré une parole de médisance ou d* orgueil, elle se punissait en broyant durant la journée entière des tiges amères de gentiane? Ne savait-on pas que Dieu permettait à Brigitte de percevoir par l'odorat la corruption des pécheurs * ? Enfin ces visions, que tous racontaient, fallait-ii les croire? Et les miracles ? Avait-elle sauvé le sénéchal des eaux du Boren? Devait-elle sa vie et celle de sa petite Cécile à l'intervention surnaturelle de la très sainte Vierge ? L'heure n'était pas venue où Dieu entendait que la cour de Stockholm connût la sainteté de sa servante ; mais il permit à Blanche de
1. Près des reliques de la sainte, on f^BVÔe à la cathédrale d*Upsal, où nous les avons vus, une i^irlande enrichie de pierreries, un tablier, M étui et une pelote. Quand on fit Tinventaire des richesses contenues ^fis la maison de Brigitte à Rome, on y inscrivit une ceinture d*argcnt ^'elte avait portée. Gfr. DenSvenska kolonien i Rom under MedelUden ilE. MiidBhnnd, mslorUk Tidtkrift 1882,231.
2. Proc. Cao. Dtp. P. de Alvaslro sup, 36 art. f. 227 r. L'action du p«ché sur la création est parfois sensiblement perçue par des êtres très purs.
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s'assurer que les yeux de Brigitte, fixés sur elle avec sol- Ucitude, voyaient des choses cachées au vulgaire.
La reine avait apporté de Namur un coffre sculpté qui contenait plusieurs reliques, et en particulier un fragment du précieux corps de son grand oncle, saint Louis. Des serviteurs négligents laissèrent le reliquaire dans une galerie obscure du palais, que la grande maîtresse vint à traverser. Soudain d'éclatants rayons de lumière se projetèrent hors du coffre, et frappèrent les regards de Brigitte : « Voici que le trésor de Dieu, si honoré dans le ciel, est méprisé sur la terre, j> dit la voix mystérieuse que la sainte femme avait coutume d'entendre depuis son enfance. Brigitte se prosterna devant les restes du dernier héros des croisades, et les porta sur un autel. La reine fut instruite de ce fait. Quand elle sut que sa grande maîtresse découvrait les ossements des saints, comme les premiers chrétiens trouvaient le corps des martyrs, à la faveur de clartés célestes, elle la jugea plus digne qu'elle-même de posséder son reliquaire, et elle l'obligea à le garder *.
Cependant la sainte était déçue dans son espoir de faire le bien, qui seul l'avait décidée à quitter son foyer, ses enfants, ses vassaux et ses pauvres. Le roi et la reine l'aimaient; en 1337, ils lui donnèrent même une preuve publique de respect, lorsqu'ils lui demandèrent de tenir sur les fonts baptismaux l'aîné de leurs enfants, le prince Eric *. Si elle s'était prêtée à leurs caprices, ils eussent fait d'elle une favorite toute-puis*
1. Exlrav, S9. — Proc. Can. Dep, P. de Alvattro sup. 32 art. f, 221 r.
2. Gom. super nonnulUs revel. S. BirgittiB de rege Magno Eriei et saocessoribus ejus. Scrip, lll^ 19.
SA Vn A LA GOCR. 63
stnte ; mais ses conseils souvent réclamés, et toujours gradeusement reçus, n'étaieni jamais suivis. Le couple royal, couple d*enfants volonlaires et étourdis* se refusait i comprendre qu*ii y a une convenance nécessaire entre les mœurs des chrétiens et les dogmes du christianisme. Magnus II remplaçait ses vieux conseillers par on essaim de jeunes courtisans, qui n'avaient d'autre titre i sa faveur que Tart de le flatter. Blanche, reine, épouse et mère avant Tâge de quinze ans, se montrait a?ide de luxe et de fêtes. S'autorisant du désordre déjà ancien des finances, les jeunes souverains vivaient sans compter et sans administrer. Magnus, qui jadis avait aboli l'esclavage et délivré ses sujets de chaînes onéreuses, frappait i présent le peuple d'impôts excessifs. En 1339, il demandait au pape Benoît XII de le confir* mer avec toute sa postérité dans la possession de la Scanie ', que le régent avait achetée au Danemark sept ans auparavant ; mais il négligeait de payer sa dette, et il laissait emmener à Copenhague les fidèles sujets qui s'étaient portés caution de sa parole. Brigitte les vit partir pour l'exil au milieu des festins et des jeux du palais et elle désira aussi s'éloigner de Stockholm pour quelque temps. Il n'était pas dans sa nature d'infliger un bl&me public aux princes dont elle déplorait la conduite, encore moins prétendait-elle s'attirer, par sa retraite, les louanges des ennemis du roi. Elle entendait seulement ne pas consumer ses forces dans des efforts stériles, et se refusait à prêter l'appui de son nom sans tache à cette cour, d'où la vertu semblait prête à s'enfuir.
t. U pape refasa. Dipl. IV. an. 133.). n' 3110.
6i SAINTE BRIGITTK.
Brigittéeut bientôt une raison de demander un congé, et ce fut un chagrin assez amer pour faire supposer que, privée d'action sur Tesprit de ses jeunes parents, la vaillante femme s'offrait à Dieu en victime expiatoire. Le lien si fort qui attache les mères au plus chétif de leurs enfants, liait la sainte à son fils Gudmar. Soudain Dieu rappela l'écolier des enseignements des hommes à ceux des anges. Sans révolte, quoique baignés de larmes, les yeux de Brigitte se levèrent vers le ciel, comme pour y chercher celui qu'elle était sûre d'y retrouver un jour. Puis elle voulut ensevelir sa douleur, ses inquiétudes et ses déceptions, dans un de ces sanctuaires où de puissants avocats vous obtiennent, sinon le succès, du moins le courage nécessaire pour supporter les revers de la vie.
De tous les saints du Nord, celui qui, avec Eric, roi de Suède, semblait chargé de protéger les terres Scandinaves, était Olaf II de Norvège. Ce prince, que les Norvégiens reconnaissants avaient proclamé le Roi Perpétuel de leur patrie, était tombé en martyr à la bataille de Sticklarstad. Autour de ses reliques, exposées sous la garde des Dominicains, dans la cathédrale qu'il avait lui-même élevée à Drontheim, se rassemblaient les fidèles de tous les Etats Scandinaves ^
La sainte femme se dirigea vers ce lieu avec son époux, qui emmena des chevaux, des porteurs chargés de litières, de nombreux serviteurs, en un mot, tout ce qui convenait à leur rang. Mais par mortification
1. De Norske Folks Historié IremsteUet af P. A. Munch. Chris- >»ial853. II. 811, 111,1019.
SA VIB A LA COUR. fiS
ils mettaient le plus souvenl pied à terre, et ce fut ainsi que, pendant trente-cinq jours, ils parcoururent la route qui mène de Stockholm à Drontheim. Cette route convenait bien à des pèlerins. Elle était longue, dure, difficile et quelquefois périlleuse. En effet, si la Suède présente sur une assez vaste étendue le même aspect, les mêmes lacs, les mêmes ondulations de terrain, à mesure qu'on avance vers la Norvège, le spectacle change. Tantôt on rencontre des rochers aux pentes abruptes d*oii se précipitent d'écumantes cascades, tantôt on se trouve en face de ravins insondables, creusés par les torrents. Il fallait un certain courage pour marcher en avant ; mais Tobstacle, de quelque nature qu'il fût, à quelque ordre qu'il appartint, attirait Brigitte, et elle mettait sajoieà le vaincre. Toujours entête de la petite troupe, ellegravissait les montagnes à travers des forêts vierges, dont les sapins séculaires semblent dater de la naissance du monde et pouvoir assister à sa fin. Sur quelques troncs d'arbres, jetés en guise de ponts d'un bord à l'autre des abimes, elle franchissait d'invisibles rivières, que seul le bruit de leurs eaux impétueuses révélait aux voyageurs. Son intrépidité se communiquait aux moins braves, son énergie aux plus lâches. Ne marchait-on pas pour la gloire de Dieu lorsqu'on allait vénérer ses saints? Enfin, au détour d'une falaise, Brigitte aperçut éparses, sur la côte finement découpée, les maisons -de bois de Drontheim. Plus loin le fjord étendait en tous sens ses bras capricieux, enserré dans une chaîne de montagnes aux cimes bleuâtres qui semblaient le séparer de l'Océan.
En 1328, les flammes avaient ravagé la cathédrale ou,
UIMTS BMOITTE,
pour mieux dire, le groupe splendide de trois églises dont l'une renfermait le lombean de saint Olaf. Le désastre n'était pas encore réparé quand Brigitte vint s'agenouiller devant lâchasse du roi norvégien'. Sous les voûtes du sanctuaire, cette fille des Vikings entendait en imagination les chants guerriers qui avaient excité les chrétiens à vaincre ou à mourir; la Saga lui retraçait l'histoire du héros, et elle répétait avec l'Eglise les louanges du martyr. Au-dessus de toutes choses, la noble Suédoise mettait les intérêts de sa pairie et, durant son pèlerinage, Magnus, le successeur du roi martyr, fut sans cesse présent à sa pensée. La grande maltresse du palais regagna Stockholm avec la conscience d'avoir agi au mieux de son devoir. Elle no s'était point démise de sa charge. Fidèle à ses fonctions, elle suivit donc la cour à Akcrsborg, la demeure favorite du roi, qui s'élevait à l'ouest de Stockholm, au milieu des montagnes d'Arboga. Chaque jour prouva davantage combien était inutile la présence de Brigitte & la cour. Rien ne changeait; le couple royal, s'excitant à la poursuite des plus folles joies, ne vivait que pour le plaisir. Retourner à Ulfûsa, c'était abandonner des souverains qui avaient perdu l'appui d'une foule d'hommes de bien, c'était se fermer les portes d'un palais où quelque jour on pouvait faire pénétrer le repentir. Ulf, d'ailleurs, n'aurait pas cess4 d'être sénéchal de Néricie; si par celte retraite il venait à
1. La cathédrale <lo Dronthcim a subi de nombreus'is restaurations; i' nuus Oit impossible de nous figurer son aspect au xiT' siècle. Quand, en 1541. les lullièriens prirent le reliquaire du martïr, ils Irouvèrenl son corps dans un èlat parrait de conservation. .Vingl-sept ans plus lard, on l'enleva i 'a féncrcitiou des fidèles.
SA VIE A LA COl}R. 67
perdre la faveur royale^ il en deviendrait moins apte à protéger sa province des exactions du prodigue Magnus. Lesépoux se concertèrent, el virent que sans nuire à leurs devoirs» ils pouvaient cependant quitter la Suède. A Texemple de leurs ancêtres, ils résolurent donc d'entreprendre de lointains pèlerinages. Yolontiers le ^oi et la reine leur accordèrent un nouveau congé. La présence de sages conseillers, qu'ils aims^ient trop pour les contrister, et dont ils n'avaient pas le courage de suivre les avis, devenait une gène. A l'heure du départ, Brigitte remit au jeune souverain un manuscrit de la Bible. Magnus le reçut avec respect et ne s'en sépara jamais. La dévotion de Brigitte envers le saint-siège, sop enthousiasme pour tout ce qui rappelait les croisades, Fenssent volontiers entraînée Jusqu'à Rome et à Jérusalem; mais un tel voyage aurait trop éloigné le sénéchal de ses vassaux, et il fut entendu qu'on ne dépasserait point Saint-Jacques de Gomposlelle. U if et Brigitte voulurent que leur pèlerinage se fît dans l'austérité et la pénitence. Ils jurèrent d'observer désormais certains conseils de la perfection évangélique, et de ne plos s'aimer sur la terre que de l'amour céleste et impérissable qui survit à la mort \ De plus, ils convièrent que leur nourriture serait frugale, et qu'ils endureraient les tourments de la soif, en souvenir de
I. Li Tte de la sainte (192-193) dit : « Redierunt ambo in patriam qui « mutuam inter se teoeotes contincntiam statuerunt intrare monasteriiim ; » Mis dans sa déposition {mp 23^ art. f, 212 r.). le prieur d'Alvastra ajoute m pariaol de Tactiou de Brigitte sur Ûlf : « Ad castitatem cum adduxit et • sic vixeruot pèr plures annos. » Cela fait supposer que les époux se canfomérenl pendant leurs pèlerinag^es à une coutume du temps, et conflr- ■èrenl eosaite cette -coutume par le vœu dont les confesseurs D^nt. mention.
68 siiKTE BRiGirri.
la passion du Sauveur. Pour vcknicnls, ils auraient lé chapeau à larges bords, le froc brua et la pèlerine chargée de coquilles. Hors de leur patrie, rien ne les obligeait à garder le luxe du rang, et ce serait le b4ton à la main qu'ils iraient d*un sanctuaire à Tautre.
Ils partirent à Tautomne de l'anuée 13ii *, emmenant une pieuse phalange de fidèles des deux sexes : laïques et ecclésiastiques, moines ' et prêtres séculiers, frères mendiants de divers ordres. Afin de se placer sous la garde d*un saint de leur pays, ils s'arrêtèrent à huit milles de Stockholm, sur un cap du lac Mselar, et entrèrent dans Téglise du vénérable martyr Botvid, qui avait, au onzième siècle, arrosé de son sang la terre suédoise. Brigitte méditaitdevantles reliquesderhomme de Dieu; soudain elle perdit le sentiment des choses extérieures et , dans une sorte d'extase, elle aperçut le bienheureux. « Moi et d'autres saints, lui dit-il, nous t'avons mérité la grâce de voir et d'ouïr les choses spirituelles ; l'Esprit du Seigneur enflammera ton âme '. »
t»a première halte des pèlerins fut à Cologne, devant
1. Le Diplomatarium (IV fi»» 3412 et 3519) publie des pièces du 13 février 13.3^ et du 20 septembre 1340, signées d'Ulf ; alors il éUit encore à Ulfisa. Du 2* mai 1341 au 19 mars 1343, on ne trouve aucune trace de sa présence en Suède.
2. Le P. Burlamacchi et M. H. Hildebrand assurent que le prieur d'Alvastra fit le pèlerinage de Compostelle ; c'est contredit par le procès de canonisation QDfp P. de Alvaxiro sup. 13« rtr/. f. 202».)
3. Rev. Exlr. LXXII. Vita sanclœ Bng. 194. Une erreur de certaines éditions des Rerelalionef fait reporter cet entretien de Brigitte avec le martyr à une époque postérieure. Le texte, confirmé par »a vie de la Sainte, dit : Quarto anno ante mortem viri, sanctus quidam, etc., et les leçons fautives : Quarto ^nno ante mortem, vir sanctus quidam.
la châsse des rois Mages. Puis on les retrouve à Aix-la- Chapelle, et sans savoir quel chemin ils suivirent, on les voit à Tarascon au sépulcre de sainte Marthe. Sous Tardent soleil de Provence, ils gravirent à pied la montagne de la Sainte-Baume , et pénétrèrent dans la grotte de Marie Magdeleine. « Jésus, loin de mépriser « la pécheresse, pensait Brigitte, Ta aimée autant c que son ami Jean-Baptiste, et, pour répondre à tant c d*amour, Magdeleine s'est lavée de larmes, couverte « de bonnes œuvres, transformée par la patience, lé c travail, Tamour, la sainteté, au point que les démons « n'osaient plus la regarder ^ » Le lieu d'une telle pénitence était sacré. Longtemps les voyageurs y demeurèrent prosternés. Gomme au sanctuaire de saint Olaf, ils retrouvaient près des sœurs de Lazare cet ordre des Prêcheurs répandu partout pour la défense de la foi. Le prieur du couvent de Saint- Maximin fit entrer Brigitte et sa suite sous les voûtes de la basilique élevée par les comtes de Provence. L'édifice était encore inachevé, mais l'architecte voulait que ses trois longues nefs fussent inondées de lumière, comme il convient au reliquaire d*une telle sainte ^ Après avoir écouté d'un Dominicain le récit de la mission apostolique de Marie Magdeleine, mission qui l'avait fait choisir pour
1. Hev. IV, 108 et 109.— VI, 22 et 119. Nous citons ici les quelques ptroles qu*on rencontre dans les Révélations sur sainte Marie Magdeleine.
î Moniinieiits inédits sur Tapostolat de sainte Marie Madeleine en Profenee,etc. par M. Paillon. ParU, 1848, m-4% Migne, l 691, 692, 9U.- U convent royal de Saint-Mazimin, par Tabbé Albanés, Draguignan, 1880. bulletin de la Société d'études scieAtifiques de Draguignan, t. Xll, 187M819.
patronne par Tordre apostolique des Prêcheurs , les Scandinaves s'embarquèrent à Marseille. Ils arrivèrent par mer sur les câtes espagnoles que leurs ancêtres^ les Yikings, avaient jadis dévastées; puis, le bâton de pèlerin i la main, ils parvinrent à €!ompostelle.
Malg^ré sa dévotion aux reliques vénérées sur sa route, Brigitte vivait dans Taltente de ce jour. Elle fut introduite sous les voûtes du sanctuaire par les chevaliers de Sainte Jacques. Leur vocation, monastique quant aui^ vœux^ militaire quant à la défense de la foi, répondait à l'idéal de vie que la pieuse femme rêvait pour ses fils. Elle supplia saint Jacques le Majeur, qui était si souvent app^^rn aux chrétiens espagnols pour les défendre des Maures, de protéger la chrétienté et de réveiller chez les fidèles la volonté de reprendre le sépulcre du Christ. Enfin Brigitte confia au saint apôtre ses tristesses et ses joies, ses craintes et ses espérances. Voyant touten Jésus-Christ, il pouvait lui obtenir la grâce d'agir selon ses intérêts éternels ^
Avant que les pèlerins eussent quitté CompostçUe, il arriva, par la permission de Dieu, que Tun d'eux, contemplatif entre tous, reçut des lumières spéciales sur les destinées de Brigitte. Les Suédois étaient sortis de la chapelle souterraine, où la lumière des cierges se joue dans les innombrables pierreries dont Tautel et les
1. Historia y descripcion arqueologica de la Basilica Compostelana por elD'D.J.U. Zepedano j Carnero. i.nge, 1 87U, 235 . — Sver. But. //, 75-76. On s'étonne que la sainte n*ait rien écrit sur son voyage, alors que les pèlerins du moyen âge traçaient leur itinéraire. 11 «ii existe de nombreux. Pour le lecteur français, celui du Seigneur de Gaumont: Voiatge en saint laqaes en ComposteUe, en Tan 1417, pnblié par le marquis de la Grange, Paris , Aubry, 1858, a un intérêt particulier.
statues sont converls. Aax pieds de Fapôtre restait Dom Svenang, de Tordre de Citeaux, que minait un mal chronique. La figure paie du moine, sa longue robe blanche, se confondaient avec rarchilecture du sanctuaire, au point que ses compagnons n'avaient pas remarqué sa présence. Le Cistercien était plongé dans la douceur d'une solitude que Dieu rempKssait, quand l'image de Brigitte frappa ses yeux. A la lueur d'un jour éclatant, il apercevait la sainte femme couronnée de sept diadèmes. Soudain le soleil disparut, son disque ooirci s'eifaça comme par une éclipse, tandis qu^une voix du ciel frappait les oreilles du moine et lui expliquait sa yision : t Le soleil figure Magnus, roi de Suède; « disait la voix. Ce prince, après avoir brillé d^un « vif éclat, sera en mépris et en opprobre aux hommes. « Les diadèmes qui brillent au front de la grande mat- « tresse du palais, signifient les grâces septuples que c Dieu lui accordera. Comme preuve de la vérité de
< celle vision, tu seras guéri de ton mal et tu retourne-
< ras à ton monastère pour y occuper une haute digni- « lé*. » Le Cistercien se releva de sa longue prière, plein de santé. Si la vision, dont il ne fit pas mystère, étonna penses compagnons, accoutumés à voir les fils de saint Bernard en communication directe avec le ciel, elle augmenta le respect que les pèlerins portaient à Brigitte.
Pour rentrer dans leur patrie^ les voyageurs traversèrent la France. Sans doute la guerre de Cent Ans, qui
\. Ikv. K/, 36. Fr. Svenung, qui avec le Fr. Cuido, confessa Brigitlô durant loii p(*Icrinage, en raconta les détails au prieur d'Alvastra Svenun^ àe%\U abbé deWarnhem. (Proc. Can. Dep. prioris de Alvaslro sup, 13* et ^êrt.f.WQ et til recto et verso»)
SAINTE BBlGl-rTE.
remplissait les routes de bandes armées, les priva du pêlerioage de Montmartre, car od ne les retrouve qu'à Arras ', où Uif tomba malade. Les pèlerins logeaient rae des Lombards, quartier populeux de la ville; mais l'hospitaliié française ne souffrit pas que le sénéchal demeurât dans une auberge, et l'un des chanoines de la cathédrale, qui appartenait à la maison artésienne des Bazentio, le fit porter chez lui '.
Seule de sa famille dans ce pays étranger, dont elle ne comprenait pas la langue, Brigitte traversa des augoisses que presque tous connaissent par expérience^ et que nul ne saurait exprimer. Penchée sur celui qu'elle aimait de l'amour fort et tendre entre tous que les époux chrétiens se jurent pour les bons et les mauvais jours, elle suivait la marche terrible de la lièvre. Au médecin succéda le prêtre, et l'évêque de Tournay^ voulut apporter à l'étranger les consolations de la foi. L'huile sainte passa sur les yeux d'Ulf; ils n'avaient point eu de ces regards superbes qui sont l'abomination du Seigneur, et ils se baissèrent doucement. L'onction sacrée toucha les lèvres qui n'avaient pas menti, et elles se
1. En 134t, dit la vie de aainEe Brigitto (193). C'esl donc à tort que le P. Buteus suppose la date de 1339.
î. Hue de Baudimont dans une maison que Louis XI, roi de France, vijulat occuper en H77. — Mémolros m&DUBcrita dn diacÊso d'ArrAs, par le P. Igaftce. i[, 109, n" Sfi. — Lesniea d' Arras, par d'Héricourt et Godtn. Arrat, (666, 1, 171. Quaiquo ces auteurs commettent des erreurs au sujet du séjour de Brigillc dans leur ville, et que M. l'arctiivisle du l'as-de-Calaia nous ait mis en garde contre eux, nous espérons, sans pouvoir l'affirnicr, qu'ils sont exacts quant aux détails tbpographiqaes.
3. André Ghini. Ce prélat fut évoque d'Arras de 1331 à 13U, et occupa ensuite le sic^ de Tourna^. Il mourut en I3J3. Pcul-êlre était-il momcntaiiémenl chargé du diocèse d'Arras! Peut-£lre connaissait-il le sénéchal de N'éricie T Les documents font défaut sur cette question.
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fermèrent au signe de la croix. Les mains qui ne s'étaient point paresseusement croisées retombèrent dans un plein repos. Les pieds qui couraient sur la voie du bien s'arrêtèrent. Le cœur qui jamais n'avait conçu une pensée d'iniquité s'apaisa : « — Que votre volonté soit cla mienne, mon Père et mon Dieu, » répétait l'agonisant au Seigneur. Mais malgré sa soumission, Ulf ne faisait à Tamie de son père saiiit François, à notre grande sœur la mort corporelle, qu'un accueil résigné. Son regard brillant de fièvre cherchait la patrie. Ne devait-il plus la revoir? abandonnerai t-ii sa bien-aimée Brigitte sur cette terre de France ? ne bénirait-il pas ses enfants, et sortout n'expierait-il pas ses péchés ? Cette dernière pensée dominait toutes les autres. Du fond de son âme, Ulf supplia le Seigneur de le laisser vivre. Les années de grâce qu'il demandait, il les emploierait à servir Dieu dans un monastère. Il quitterait le siècle, les honneurs mondains, les joies de la famille, il se préparerait ila séparation qui brisait son cœur et au jugement qui terrifiait son âme.
Brigitte se répandait en larmes et en prières. A son entrée dans le royaume de Philippe de Valois, elle s'était recommandée aux patrons de la France, et elle les invoquait pour Ulf, que la vie et la mort se disputaient. L'on d'eux Técouta et lui apparut : « Je suis Denis, dit « TapAtre des Gaules à la sainte suédoise ; c'est moi € qui fus envoyé de Rome pour prêcher l'Evangile « dans ces contrées. Je te prédis que Dieu te chargera ( aussi de le faire connaître à Tunivers. » Le patron de la France montra ensuite à Brigitte le chemm des deux villes qu'elle désirait connaître entre toutes, Rome
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et Jérusalem, lui annonçant qu'elle les verrait un jour. Marie, Mère de Dieu, daigna également se rendre visible à Taffligée et lui parler : « Tu visiteras les lieux où « j'ai vécu, dit-elle, Toeil de ton esprit contemplera « mon Fils dans son humanité^ et tu sauras com- € ment il souffrit sur la croix. » Enfin, au delà de la Jérusalem terrestre^ saint Denis indiquait la Jérusalem céleste, but suprême de tous les pèlerinages, c Tu as été placée sous ma protection, » déclarait Tauteur de la théologie mystique à la contemplative^ « et pour « t'en donner la preuve, je te promets que ton marine <c mourra pas ^ »
Ulf guérit. Il revit sa patrie et ses enfants, puis, fidèle à sa parole, il alla frapper à la porte du couvent de Sainte-Marie d'AIvastra. Après s'être incliné sous la bénédiction de Fabbé, il demanda au prieur, son ami, de lui permettre de commencer son postulat. Les moines reçurent volontiers ce chrétien plein de la crainte du Seigneur.
Mais avant que le sénéchal pût dire un adieu définitif au monde, il devait, comme homme d'État et père de famille/ mettre ordre à ses affaires temporelles. Les électeurs de Néricie, le roi lui-même, se séparaient à regret d'un magistrat instruit de la loi du pays, dont ^intégrité était au-dessus de tout soupçon. Son fils Charles qui, par le désir de tous, devait le remplacer dans sa charge, semblait jeune d'années et encore plus de caractère. Ulf n'avait point secondé la fermeté de Brigitte dans Téducation de cet enfant, dont les folies
1» Rev.IV. «1. - Extr. XCU, 193-194. — Vita S. Birg,, 193-194.
ne eonnaiasaient d'autre frein que les trop rares réveils i'mie conscience formée par sa mère. Le sénéchal •iégea donc encore an conaeil de novembre 1343 ; puis i( remit sa province au roi et lui rendit ses comptes en hon ordre '.
Le parti que prenait Ulf entraînait en quelque sorte 'irigittevers le cloître. D'ordinaire elle avait l'initiative .'- Jears décisions. Elle subît celle-ci, plutôt qu'elle ne la ' ravoqua. Simplement, sans hâte, attendant l'inspira- :ion divine, elle se soumit, et ensemble les deux époux réglèrent leurs affaires. Selon l'usage, ils avaient fait leurs testaments avant d'entrer dans le tiers ordre de âaint-Françoîs ; mats, depuis ce jour, des enfants leur étaient nés ; une fille mariée, deux fila majeurs, mariés eaz-mémes*, avaient droit à leur légitime. Il fallait asnirer le sort d'Inçeborge, novice au couvent de Risabei^*, préparer l'avenir de Benoit et de Cécile, et établir Catherine. Un seigneur d'Eggertsnces, Edgard de Eym *, allié à la maison royale, l'aimait el demandait sa main. La vaillance d'Edgard, sod air de noblesse, attiraient sur lui les faveurs de la cour, et pourtant son austère vertu avait triomphé des séductions de Stockholm. Il était digne de Catherine. Le mariage des deoi jeunes gens fut résolu et célébré.
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