Chronicon
tiens, et, après mûre réOexion, il se décida à repousser la requête de Brigitte. A ce moment, Pierre Olafs^ son sentit ses forces l'abandonner ; comme un corps dont la vie s^échappe, il tomba sur les dalles de la chapelle. Cependant il conservait sa pleine connaissance. Il voyait tes moines qui priaient au chœur s^approcher de lai, le prendre dans leurs bras et le porter sur son lit. D*oà vient cette étrange souffrance? pensa4-il; peut-être est-ce le châtiment de ma résistance aux ordres célestes. Seigneur mon Dieu, s'il en est ainsi, pardonnez-moi, j'écrirai tout ce que votre servante me dira! La volonté du sous-prieur ne se fut pas plus tôt soumise à celle de Dieu qu'il se releva guéri et se mit k la disposition de la voyante. Déjà, surnaturellement éclairée, elle eavait la désobéissance et la punition du Cistercien. Pour lui donner une sorte de gage sensible des ordres divins, elle le délivra d'intolérables douleurs de tête dont il souffrait depuis son enfance^ et elle lui transmit des instructions du Verbe, c Dis-le au moine Pierre, commandait le Seigneur, < il aura des coadjuteurs dans celte œuvre, entre « autres Matthias, qui est passé maître en ma loi ; et c afin qu'on ne croie pas que tes paroles procèdent « da malin esprit, j*en prouverai la vérité par de» c faits. » A partir de ce jour, Pierre Olafsson, que Brigitte, éclairée par une vision, prit pour directeur, accoa*^ raitdës que la sainte entrait en extase. Il écrivait sous sa dictée, puis il traduisait ses révélations ^ PIqs le moine cistercien et le chanoine de LinkcBpin^
1. Bxirêv, XLVIIU CIX, — Proc Can. Dep. P. éf AUa$tro iêp, ^ 0i, /. M r. <l ii«i. 3i^ tL f. 214 f .
108 SAINTE BBIGl'ITE.
méditaient les paroles de leur fille spirituelle, plus ils Toyaient clairement que Brigitte recevait des leçons utiles à la théologie dogmatique comme à la théologie morale. Dans ses visions, qu'elle-même distinguait surtout en corporelles et intellectuelles, ils retrouvaient l'office distinct soit des sens, soit deTintelligence, défini par saint Thomas d'Âquin ^ Ils sentaient que Dieu avait choisi cette femme pour continuer au sein de TEglise la grâce des révélations privées. Ils ne jugeaient point ses révélations infaillibles, mais ils admettaient qu'en leur donnant son assentiment on faisait un acte méritoire, et ils se réjouirent lorsque Brigitte déclara, selon Tordre de Dieu, que les manuscrits de Pierre Olafsson devaient être examinés parTarchevêqued'Upsal, et par deux évéques d'une haute vertu, avant qu'ellcrmême les portât au souverain pontife^
Les trois prélats partagèrent les sentiments du sousprieur d'Alvastra et du chanoine de Linkœping. La pensée d'une supercherie ne leur traversa pas Tesprit. Ils ne purent croire à des rêves, la sainte répétant qu'elle veillait et ne dormait pas, au point que le traducteur supprimait ces paroles comme des redites inutiles ^
l.'Cfr. 5. Thom, 2^» 2d« g. CLXXV. art. 3, 4. — Le lecteur n'ignore point que les trois degrés de visions reconnus par la théologie ont pour principaux exemples : 1* La vision de Baithazar, qui de ses yeux discerna les caractères tracés sur le mur; 2° celle d'Isaïe contemplant un esprit le Seigneur assis sur un trône élevé, ou celle de saint Jean dans son Apocalypse ; 3* celle de saint Paul ravi jusqu'au troisième ciel et voyant Dieu comme le voient les élus. Brigitte ne semble pas avoir eu de visions imaginaires. •
2. Cfr. le Mss. autographe publié par M. Klemming (Uppen. IV, 177) avec le texte latin des Révélations, IV, 49. Le prieur d'Àlvastra donne (Proc. Can. Dep, P. de Altfastro sup. 15' arl. ^ 204, r. et v.) les détails suivants :
SES RELATIONS SURNATUflELLES. 409
Le surnaturel reconnu, ils admirent avec maître Matthias que ces révélations ne venaient point de Tange de ténèbres, car on ne peut croire que Satan réchauffe la charité et contribue à la gloire de Dieu. Le docte théologien leur démontra que lorsque Tesprit mauvais prend Taspect d'un esprit de lumière, c'est afin de pousser les hommes aux vices qui préparent leur mort éternelle ; que rinfluence du démon attache à la vaine gloire, rend pusillanime pour la défense de la justice, attise le faux zèle, et fait juger sévèrement le prochain. Quel contraste avec le portrait que Matthias traçait de Brigitte! Stable dans son humilité, indifférente à sa propre gloire, sereine à l'exemple de Jésus-Christ par l'union à la volonté du Père, veuve, pénitente, pauvre, détachée de tout, sauf de l'honneur de Dieu et des souffrances i soulager, douce envers ceux qui la méconnaissaient, la sainte leur apparaissait comme un de ces êtres privilégiés auxquels le Rédempteur daigne se montrer sous la forme qu'il revêtit sur terre. « Cette «^ apparition du Verbe incarné excite la surprise, as- « suraitle chanoine de Linkœping, car le cœur humain « apeude capacité quand il s'agit de comprendre un
< tel prodige, on Ta vu lors de la résurrection même « du Christ; mais en se manifestante Brigitte, le Sei- « gneur atteste sa miséricorde pour le monde vieilli et
< porté au désespoir. » Le savant docteur prouvait
< EUe recevait, dit-il, les révélations divines non point endormie, mais éveiU « lée, dorant son oraison. ]» Puis il ajoute ces paroles précises: « Corpore ma^ « oente vivo, sensibus rapta et alienata a sensibus sui corporis in exlasi in « visiooe supematurali et intellectuali. » Interrogée par lui, Brigitte avait ^^dêré que ses visions étaient intellectuelles.
UIXTR BHIOITTI. 4
ilO SAINTB BRIGIITE.
ensuite que rien dans les écrits de la servante de Dieu n'est contraire à la vérité ou à la doctrine catholique, et que repousser de telles révélations serait repousser la miséricorde divine *. L'archevêque d'Upsal et ses suffragants furent donc les premiers à prononcer les paroles qu'on adressa souvent à la pieuse veuve : t Tout ce que tu as dit est vrai, et il n'y a rien à repren- « dre dans tes discours ; tu es une femme sainte et crai- « gnanl le Seigneur *. »
L'approbation des prélats ne surprit pas Brigitte. N'était-ce point la parole de Dieu qu'elle répétait? Quant à éprouver de l'orgueil, elle n'y songea pas. Sa vie entière s'appuyait au cœur du Verbe incarné ; pensant uniquement à lui, elle pensait peu à ellemême. Une joie plus pure que toutes les joies de sa jeunesse transformait son deuil, sans le détruire. Son amour pour Ulf ne s'effaçait point, bien au contraire, et lorsque Notre-Seigneur voulait lui faire comprendre les plus touchantes manifestations de la tendresse divine, il les comparait à l'amour de l'époux pour l'épouse aimante et fidèle. Maintenant la veuve retrouvait son bien-aimé en ce cœur infini de Jésus qui nous rend présents tous nos amours vrais. Volontiers elle se serait cloîtrée dans le monastère dont le séjour lui avait d'abord semblé singulièrement pénible. Il ne lui fut pas plus permis de se reposer en Dieu qu'il ne lui
1. Prologus in lib. Revelationum cœlestium, beat» memoria Oo^ minas Brigitte de Suetia, divinitus sibi factarum. Editns per venerabilem virnm magistrum Matthiam de Suetia. Ce prologue est en tête de toutes les éditions des Révélations. 2. Judith. VIII, 28-29.
avait été permis de s'arrêter à Tamour des créatures. Dans la contemplation de la sainte Trinité, dans les révélations de Jésus-Christ, dans ses entreliens avec la Vierg^e-Mère, les anges et les bienheureux, elle prenait des forces pour sortir d'elle-même et pour agir sur le prochain. Sans préparation, le Maître Tarracha aux douceurs de la solitude et lui ordonna de retourner à la cour du roi llf agnus, non point en dame d'honneur, en amie ou en parente, mais en conseillère, presque en prophétesse.
Brigitte éprouva une profonde douleur. Tout son être prolestait contre cette nouvelle mission. Les instincts de son sexe et de sa race se révoltaient à la pensée de livrer au monde le secret de ses rapports avec Dieu. Fallait-il sortir de la place que le ciel lui avait assignée par sa naissance, de la retraite où s'abritait son deuil, ets'immiscer dans les affaires d'autrui ? Cette tâche singulière n'attirait pas plus la chrétienne que la châtelaine féodale. Quelle autorité avait-elle pour élever la voix, flétrir le vice et exhorter à la vertu ? Elle se croyait encore tout à apprendre, et son humilité s'efTrayait d'enseigner. Son Maître lui commanda d'obéir sans comprendre.
c Que dirai-je au roi ? s'écria-t-elle alors.
< — Parais devant Magnus^ lui répondit le Verbe, « et moi, je parlerai par ta bouche \ j>
I. Yita S. Biry. 198. — Proc. Can. Dep. P. de Alvaslro, sup. 15* art. U 2W el îup. 29* ari. f. 213.