CHAPITRE V
BRIGITTE FONDATRICE DE l'oRDRE DU SAINT-SAUVEUR.
Le Christ révèle à Brigitte la règle d*un ordre nouveau. — Dons do roi et de la reine pour Térection d*un monastère à Vadstena. — Dernière visite de la sainte à ses domaines. — Le livre des Questions.
....non solum appcllcris sponsa mpa, sed lu cris mater WalztenenMum.
Oracio de S. Birgitta, VI Pars,
Brigitte ne cherchait plus sa voie. Pourquoi l'eûtelle fait? Notre-Seigneur lui-même était son guide, et ainsi que les apôtres suivaient le Maître, sans demander oii il les conduisait, la sainte marchait dans la vie, n'ayant d'autre but que le ciel. Elle vivait à Alvastra, devant le Saint-Sacrement, comme si elle eût fait partie d'un ordre contemplatif. Au milieu de son oraison, une lumière Téblouit et deux êtres d'une rare beauté apparurent. C'étaient le Sauveur et la Vierge Marie, Don point tels qu'ils sont dans la gloire, mais tels qu'ils vivaient sur terre.
« J'avais des vignes qui me donnaient de bon vin^ dit
SAIHTS BRIGITTE. 5
1 le Maître à sa servante. Ces vignes étaient Jes ordres « religieux. Maintenant elles demeurent stériles. J'en « planterai donc de nouvelles. Tu y porteras de jeunes (c ceps, etmon ami, le prieur d^Alvastra, les mettra en f terre. Ma grâce les fera fructifier. J ^enverrai à cette € vignedefidèlesgardiensjerenvironnerai,commed'un « mur, par mon amour. Sois forte, toi qui dois porter c les ceps. Sois persévérante, empressée, fidèle et préce voyante, afin que le démon ne te trompe pas. Aime- € moi, fuis la vanité, garde pur ton être tout entier, (( consacre-le à mon honneur. Discute avec ta con- « science. Si tu tombes, relève-toi; viens à moi sans (L souci du monde ou de ses amis. Quand je serai avec € toi, quand tu m'aimeras parfaitement, tout ce qui « est hors de moi te semblera amer. »
Le champ de travail que Dieu avait préparé à Brigitte de toute éternité, s'étendait devant elle. C'était le sol vierge de sa patrie. En l'honneur du Christ et de sa Mère, elle allait créer un institut suédois : l'ordre du Saint-Sauveur, destiné à sauver les peuples Scandinaves, puis à se répandre dans le monde afin d'y étendre le règne de Dieu. Sauf quelques lois générales empruntées à la règle de saint Augustin, sauf quelques détails laissés à l'initiative du prieur d'Alvastra, que dans ses entretiens avec Brigitte Notre- Seigneur appelait son ami, le divin Maître poussait la sollicitude pour l'institut nouveau jusqu'à lui dicter ses constitutions. Il n'agissait pas sur Brigitte par une inspiration intérieure de son Esprit, comme il l'avait fait à l'égard d'autres fondateurs d'ordres. Il communiquait ses volontés par une révélation que Tintelligence
de la sainte concevait, non point successivement, mais d'une manière instantanée ; car il n'y a rien de successif dans les actes spirituels, où l'âme vit en dehors des lois que lai impose son union avec le corps. D'un seul coup d'œil, bien qu'elle discernât séparément chacune d'elles, l'eitalique embrassait les questions dont le Verbe l'entrelenait *. « La ferveur de mon cœur était si grande, € disait-elle, que je le sentais prêt à se briser de joie. i> Celte allégresse dura tout le temps que Brigitte mit à collationner avec Dom Pierre la règle du Saint-Sauveur, Selon les ordres divins, le prieur d'Alvaslra devait rédiger les divers articles en latin, sans rien ajouter ni retrancher aux communications du Christ, que sa fille spirituelle lui répétait.
Les constitutions peuvent se résumer ainsi : Chaque monastère sera consacré à la Mère de Dieu ; il renfermera des hommes et des femmes. Les deux couvents éliront l'abbesse avec le conseil de l'évèque, et les convers ne pourront être exclus du vote. De préférence on choisira une vierge^ mais ce choix n'est pas nécessaire. Au milieu des moines, Tabbesse occupera le même rang que la Vierge Marie au milieu des apôtres et des disciples. Elle fera des admonestations, expliquera la règle et dirigera le temporel du monastère ; tous devront lui obéir. Lorsque les sujets se présenteront, on s'assurera qu'ils ne viennent point par crainte des adversités de la vie ou des poursuites de leurs créanciers. On se contentera de dons volontaires et on n'exigera
1. c Cam Deus iliqaid revehit (dit le cardinal Bona), non loquitur • kuniaiio verbo unum verbum post aliud proferens, sed plures simul sen- < tctttiai brevi momeoto promit. :» De dise, Spir, 17.
aucune dot. Le noviciat sera précédé d^une année de postulat ; mais les personnes dont le passé garantira l'avenir, pourront être reçues après six mois d'attente. Il n'est pas permis aux sœurs de prononcer de vœux avant dix-huit ans, ni aux religieux avant vingt-cinq. Les femmes porteront des vêtements de bure grise doublés, l'hiver, de fourrure commune. Leur tête sera couverte d'un long voile noir, retenu par une sorte de couronne en toile blanche, marquée de cinq morceaux de drap rouge pour rappeler les cinq plaies du Sauveur. Ce signe distinctif de l'habit nouveau se retrouvera sur le manteau des religieux et dans le costume des convers. Les religieuses de chœur seront soixante par couvent. Les religieux se classeront ainsi : treize prêtres en l'honneur des apôtres, deux diacres et deux sous-diacres, afin de rappeler les quatre grands docteurs de l'Eglise latine ; plus huit laïques. Le nombre total des frères et des sœurs sera donc égal à celui des treize apôtres, parmi lesquels on compte saint Paul, et des soixante-douze disciples du Maître. Jamais ce chiffre ne sera dépassé. Les postulants prendront rang pour remplacer les morts. Vingt-cinq frères lais cloîtrés et tonsurés, des converses et quelques adjutrices seront chargés du service. Quatre frères lais ab extra veilleront au temporel. A l'exemple de la Vierge Marie, les sœurs partageront leurs journées entre la prière vocale et la prière mentale, le travail manuel et le travail intellectuel. Néanmoins elles ne négligeront pas leur corps et compatiront à ses besoins, « comme à une bête malade, » selon l'expression même de la règle. Elles recevront la sainte com-
COUSTITUTIONS DE SON ORDBE. i49
munioQ les jours de fête, et le samedi si leur confesseur les y autorise. Le Saint-Sacrement sera toujours exposé sur l'autel * ; elles pourront prendre l'ostensoir et le porter chez les malades. Nulle d'entre elles, même Tabbesse, n'ira inutilement au parloir; aucune ne restera oisive. Les moines diront la sainte messe et réciteront le bréviaire. Les dimanches et fêtes ils prêcheront en langue vulgaire sur l'Evangile. Sans trêve ils se livreront à Télude. Les sœurs ne sortiront de la clôture que si elles sont appelées à entreprendre des fondatioos. Los frères quitteront leurs couvents, soit pour les affaires temporelles de Tordre, soit afin de convertir les idolâtres et les hérétiques, soit à la réquisition de Tévèque du diocèse. La communauté de femmes, soumise aux moines quant au spirituel, n'aura pas de rapports avec eux, en dehors de ce qui concerne la réception des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie. Elle leur passera par un tour ce qui leur est nécessaire et ne les recevra dans la clôture que pour administrer les malades et faire la levée du corps des mortes. L'humilité régnera sur le monastère. L'abandon à Dieu y sera complet; on travaillera pour lui par pur amour. La pauvreté sera absolue ; même Tabbesse ne saurait autoriser à posséder : « La propriété étant < à la damnation ce que l'étincelle est à l'incendie, d Toutes les semaines, la règle prescrit trois jours d'abstinence et des jeûnes obligatoires le vendredi et le sa-
1. Stcnmentam corporis mei super altare suum jugiter positum habeant, w nsc decenti saphirico, vel cristallinq, ut me quem quotidie speculantur ^ aliéna forma ferventiùs desiderent donec rerum yeritate satientur. ««r«. XXXVIL
medi. La santé étant nécessaire, il faut la conserver par une nourriture suffisante et par des bains. Chaque monastère sera confié à la garde du roi dans les Etats duquel il se trouvera, et soumis à la juridiction de l'ordinaire. L'évèque du diocèse sera pour lui un père, un visiteur et un juge ; le pape un tuteur et, s*il y avait lieu, un défenseur. On n'entreprendra aucune fondation sans Taveu du Saint- Siège ^
Dès que Brigitte et le prieur d' Al vastra eurent achevé leur rédaction, ils la lurent à maître Matthias et à un savant abbé de l'ordre de Citeaux. Puis ils la présentèrent à Tarchevêque d'Upsal et à trois de ses sufTragants, . avant de réclamer l'approbation du souverain pontife. On pouvait prévoir que la règle ne serait pas blâmée, car elle ne contenait rien qui fût nouveau dans TEglise. Des couvents où se réunissaient les deux sexes existaient déjà du temps de saint Basile et se perpétuaient dans Tordre de Saint-Benoît ^ Les religieux et religieuses du nouvel institut empruntaient leur cérémonial aux Bénédictins. Ils devaient être humbles dans
1. Régula Sancti Salvatoris, data divinitus ab ore Jesu Christi devota spoNSiE su^ 8. BRiGiTTiE Rev. 638, 651. Exlrao, IV, XI, Xll, XIU, XIV,