‹ Sainte Brigitte de Suède, sa vie, ses révélations et son œuvreChapitre 43 sur 132 · roc. Can. Dep. P. de. Alvastro sup, i9' art. f, 208 r · texte numérisé non relu

roc. Can. Dep. P. de. Alvastro sup, i9' art. f, 208 r

-• Oi /in\htf fVfpyiTMi xai itt/uttiu vavrar r*vf xarct/uvao'Tiui^fvevf (viTcv /iaC«A«v êxt • (rUi( n'i i/it' avr»v, Acla X, 3i. — Proc. Can. Dep. **. i€ Ahttitro #tip. 3i* ei 35- arf. f. 223 r. et 225 r.

BAINTK BKIGITTE.

ployaient une large voile. Si le vent était contraire, on avançait à la rame. Certain soir ils abordèrent à une Ile oii la sainte possédait des domaines. Les paysans endormis ne répondirent point h. leur appel et ils durent rester exposés su froid de ta nuit. Les compagnons de Brigitte frissonnaient sous leurs fourrures; elle-même n'avait que sa robe de bure pour se couvrir, mais, par l'extase, le Seigneur l'arrachait aux misères d'ici-bas. 11 lui montrait la vanité de ceux qui cherchent à se réchaufTer et à se parer, grâce à des vêtements superflus, sans penser que toute chaleur et toute beauté viennent de Dieu, c S'ils mettaient leur espoir en moi, disait le

< Christ, je leur donnerais la chaleur du corps et celle <t del'âme; je les rendrais splendides devant mes sainis. c Maintenant ils sont difformes parce qu'ils ne secoa-

< tentent pas du nécessaire et préfèrent les créatures a au Créateur '. »

Aux heures difficiles la sainte devenait une providence. On traversait des forêts vierges, infestées de bêtes sauvages et habitées par des voleurs, quand de cruelles souffrances mirent eu péril la vie de Magnus de Motala. Rester, avancer, tout avait ses dangers. La plus grande perplexité régnait autour du malade. Brigitte s'approcha, plaça ses mains sur la tête de Magnus, le giiéritet le fît monter à cheval '. Alors, au milieu des rochers, les voyageurs suivirent les eaux inlpétueusos du fleuve Gotha et parvinrent à son embouchure. Là, un des vassaux arrêta la suzeraine sur le chemin. Il se plaignait de ne pouvoir marier sa flile,

). lier. VI. U.

IProc. Cin. Dep. P. de Aluailro tup. 3i' art. f. 133 vena.

faute d'une dot : € Compte Targent de ta bourse, dit € Brigitte à son intendant; j'en donne le tiers à cet « homme: sa fille sera joyeuse et priera pour nous. » On apercevait le clocher de Lœdese. C'était un port habité par de nombreux marchands; aussi Tenlréede la noble dame ne demeura pas ignorée. Le lendemain, des gens de toute condition étaient, à Taube, assemblés devant rhôtellerie où logeaient les voyageurs. Brigitte les rencontra en se rendant à la messe, et comme les pauvres formaient la majeure partie de la foule, elle leur fit distribuer des aumônes. L'intendant protesta: € Voulez-vous, Madame , vous réduire à la mendiai cité? Donner d'une main pour tendre l'autre, est-ce « donc le comble de la perfection? »

€ — Donnons tant que nous possédons, répliqua la « veuve; nous avons un Maître bon et libéral. J'appar- « tiens à ces pauvres : ils n'ont que moi dans leur mi- « sère. Moi je m'abandonne à la volonté divine. > Puis, reprenant sa marche, elle entra dans l'église de Saint- Pierre et s'agenouilla au pied du tabernacle. € Tu es

< Tépouse qui oublie tout pour chercher son époux, » lui dit le Dieu présent en l'Eucharistie ; aussi, à cause

< détachante, ton Époux aura soin de toi et des tiens. « De même que mon amour m'a jeté dans le sein de ** la Vierge, la charité de l'homme me fait entrer dans

< son âme. >

L'intendant de la sainte était indigne de sa confiance : elle en eut la preuve, et Notre-Seigneurlui reprocha son manque de surveillance. « Tu aimes autour de toi les « visages agréables, lui dit-il ; tu ne reprends pas tes i amis de peur de leur déplaire, souviens-toi qu'il ne

SAlni'B BRIA1TTE.

tt suffit pas à ia perfection de se corriger soi-même. Le € devoir est de faire suivre son exemple à ceux dont « on est chargé. > En même temps le Christ lui révéla lea vices cachés du serviteur infidèle. Pour le convertir, elle eut recours à tout : prières, conseils, menaces ; mais le malheureux repoussa les efforts de la miséricorde divine. La mort le frappa d'un coup rapide. Il expira seul, sans consolations ; h le diable, assura le « peuple de la contrée, ne faisait que reprendre ses ( droits anciens sur cette âme ; elle s'était livrée à lui a par un pacte ', »

L'idolÂlrie avait tout récemment disparu des terres où se trouvaient les voyageurs, et l'on y croyait encore à la présence habituelle du démon. Soit qu'il se montrât comme le Seigneur l'a parfois permis, soit qu'invisible il tourmentât les hommes, l'esprit du mal perpétuait son règne, commencé sous les faux dieux Scandinaves. Par le conseil de Brigitte, le prieur d'Alvastra réunit à l'église les habitants des campagnes et des Ior&\s voisines, s Iln'y a, leur dit-il, qu'un seulDieu en K trois personnes. Toutes choses ont été faites par lui. a Le démon ne peut, sans sa permission, agiter un X rélQ de paille sous vos pieds ; mais comme vous aimez a les créatures plus que Jésus-Christ, la justice divine « permet à Satan de posséder vos âmes et de faire prosa pérer vos affaires temporelles. Croyez en Dieu, ces- <i sex d'offrir aux idoles les prémices de vos troupeaux. « Ne dites plus : Voilà ce que fait la fortunel dites:

- Proe. Csn. Dep. P. de Alvatlrv np.iS'

« Yoilà ce que Dieu permet. Ne prétendez pas qu*à Tau- « tel on immole un peu de pain. Croyez fermement que « c'est le corps de Jésus-Christ crucifié sur la croix. « Ayez foi aux sacrements ; alors le démon s*enfuira c loin de vous. ]> D'une seule voix, . ces pauvres gens s'écrièrent : « Nous croyons! nous jurons de nous amender ! » Dès lors les oracles du démon cessèrent dans ce pays \

A Texemiple des apôtres, Brigitte dominait Tenfer; on lui amena donc des possédés. La délivrance d'un moine.d'un prôtre et d'une femme, au monastère d'Alvastra S donnait une entière confiance à ses. compagnons. lis l'encouragèrent à demander au ciel des lumières spéciales sur l'action du diable. Notre-Seigneur désigna i sa servante trois genres distincts d'énergumènes. Les premiers voient le démon s'emparer de leurs corps, et parle corps lier l'entendement. Les seconds, plus malheureuXy sentent l'enfer troubler leurs consciences. Mais ni les uns ni les autres ne sont. coupables; leurs souffrances, au contraire, augmenteront leur couronne. Les troisièmes, par un acte du libre arbitre, ont livré l'accès de leurs âmes au démon, qui n'y peut pénétrer contre leur volonté ; ils méritent donc d*ôtre châtiés. Désignant à l'extatique des infortunés qu'elle connaissait, le Verbe précisait ses leçons par des exemples.

Brigitte interrogea aussitôt le divin Maître sur les

1. Rep, VU 18. Proc. Can. Dep, P. de Alvattro «up.^n», 29* et 35» art. AÎI5 r^f,f& r. et 226 v. Quelques auteurs ont imaginé, on ne sait pour« qooi, déplacer ce (ait en Italie, près d*0rtone,où Dom Pierre aurait eu quelque peine à être compris.

1 Proc. Can. Dep. P. de Alvattro svp, 34'» art, f, 223 v. tt 224 r.

160 6A1NTB BRIGITTE.

causes de la possession. Il lui désigna parmi les principales les péchés des parents et les insondables desseins providentiels ; puis il indiqua, comme moyens de faire cesser le mal, la prière, Texpiation et les exorcismes. Lésâmes viriles luttent victorieusement contre le démon, sans qu'il l'emporte jamais sur elles. Quant aux mauvais esprits, on expulse les uns sans difficulté : ce sont ceux qui, par une action sur les sens, excitent le corps au mal. Les démons habiles à troubler la conscience et à porter au dégoût de la vie sont plus opiniâtres. Enfin la résistance de Satan est très forte s'il s'agit pour lui d'abandonner des énergumènes dont il occupe l'être entier.

Au cours de son voyage, la sainte guérit d'innombrables possédés. A Vexiœ ce fut en présence de l'évèque Thomas de Malstad ; à Linkœping, sous le paternel regard de maître Matthias qui déjà lui devait la guérinon d'un célèbre prédicateur, son concitoyen. Toujours elle se faisait assister du prieur d'Alvastra, et bientôt il suffit au Cistercien d'exorciser au nom de sa fille spirituelle, pour que Tenfer fût vaincu. Les compagnons de Brigitte s'aperçurent alors qu'elle-même entrait en lutte contre le démon. Parfois les énergumènes sejetaient sur elle, dans le dessein de la tuer. On cherchait à parer le coup, déjà ses prières l'avaient défendue; les armes roulaient à terre, et les mains prêtes à la frapper se joignaient afin d'implorer son pardon. D'autres fois, les diables possédaient la monture de Brigitte qui ne^s'en étonnait pas, sachant qu'ils peuvent pénétrer dans le corps des animaux ; mais une chute de cheval faillit lui coûter la vie en Upland, non loin de

la demeure d'un malheureux qu^elle allait délivrer des obsessions diaboliques.

Brigitte chercha une défense contre les esprits de ténèbres dans la conversation des élus. Aussi voulutelle passer les fêtes delà Purification à Skarà, près des reliques d'un évêque du diocèse, Brynolf, qu'elle avait connu et dont elle vénérait la mémoire. Agenouillée sur la tombe du prélat, la sainte fut ravie en extase. Ses yeux ouverts sur l'éternité, apercevaient le pasteur, revêtu des ornements sacerdotaux. A ses côtés se tenait la Vierge. Marie se plaignait au divin Maître de l'abandon dans lequel gisait le corps de son serviteur. « Le peuple de Skara est indigne de le posséder, répon- ( dit Jésus-Christ. La pureté du bienheureux n'a rien « de commun avec la fange qui l'entoure ; il est mieux c au sein de la terre qu'en de telles mains. i> Brigitte rapporta ces paroles. On crut d'autant plus à son sentiment sur les vénérables reliques que, peu auparavant^ elle avait reconnu, grâce à des lumières intérieures, une parcelle de la vraie croix \ et on commença des démarches pour la canonisation de l'évêque.

Avant de retourner au monastère d'Alvastra, Brigitte s'était arrêtée dans la ville de Linkœping, où l'appelait maître Matthias. A cette époque, un moine, dont les arguments commençaient à ébranler la confiance du savant docteur, attaquait les révélations de la sainte.

1. Re», /, i6, 3Î, — ///, 31, — //, 30. — F/. 3, 80 et 81. Extrav. Ll ^yi et CVIII. — Proc. Can. Dep, Magni Pétri, Pétri Johan. curait ^oreopienêit, et Kater. sup. 35* art. /*. 113 r., 436 v., eM96 r. Dep. '*■ 4e Aivattro sup. 29% 32» et 35' art. 215 f. 221 r. et 225 r. //, 30. — Vtta 8. Brynolphi Episo. Scaransis oum Proo. ejus canonisationis. «crt^ ///, 107,^178.

162 SAINTE BPlGirrH.

Surnaturellement avertie, celle-ci rassura son défenseur et prédit à son adversaire une punition, dont Dieu le frappa sur-le-champ. Cette circonstance ne fut pas la seule où la fille spirituelle lut dans l'&me de sou directeur comme en un livre ouvert. Matthias prêchait à la cathédrale sur la vision béatifîque telle que l'ont définie les papes Jean XXII et Benoit XI. Il fut interrompu par les blasphèmes d'un auditeur qu'exaspéraient ses paroles. Le prédicateur descendait fort troublé de la chaire, quand Brigitte vint, de la part du Verbe, le confirmer dans sa doctrine par de nouveaux arguments, et l'exhorter à en continuer l'exposition. Éprouvant la supériorité de la science infuse sur la science acquise, le théologien s'empressa d'associer la sainte à ses travaux. Avec l'Apocalypse ii touchait au terme de ses gloses sur l'Écriture sacrée. Pourtant, des doutes s'élevaient en lui au sujet de l'authenticité de cette dernière partie du nouveau Testament. Il ne comprenait pas la signification des sept tonnerres, et comme il soutenait des discussions avec un hérétique, il aurait voulu, pour en fmir, préciser l'époque où naîtrait l'Antéchrist. .\(in de s'éclairer, il interrogea Brigitte et apprit que saint Jean lui avait révélé qu'il était le seul auteur des prophéties destinées à préparer les chrétiens aux malheurs des derniers temps. Quant au tonnerre, il figurait les menaces proférées par les persécuteurs de l'Église. L'image était suffisante pour causer la crainte. Si l'apAtreavait exprimé la réalité, les hommes eussent péri d'effroi. Aux enseignements sur l'Apocalypse le Seigneur ajoutait ces paroles terribles: Durant la tie de ceux qui vivent maintenant, de tels tonnerres, de

tels éclairs tomberont sur mon Église, que beaucoup désireront la mort, mais elle s'enfuira loin deux. A la troisième question, la réponse céleste semblait moins claire. Divers Antechrists devaient naître, et plus tard il serait donné à Textatique de faire connaître à soa directeur celui de l'Apocalypse. Le Verbe rendait un éclatant hommage aus gloses de Matthias;. il les déclarait pures de toute hérésie et inspirées de lEsprit-Saint ^ Dans cet échange d'une mutuelle confiance entre la mystique et le docteur^ on ne put plus dire qui enseignait et qui était enseigné. Si on lisait les écrits de Brigitte avec ceux de Matthias, on remarquait de frappantes similitudes entre certains passages des Révélations^ et l'Introduction que le commentateur de la Bible a mise en tète de ses travaux d'exégèse *.

Lorsqu'il vit Brigitte, jadis défiante de ses lumières surnaturelles, les invoquer sans crainte, le sage directeur voulut s'assurer que tout orgueil, même spirituely était mort en cette âme privilégiée, et du haut de la chaire il fit l'éloge de sa pénitente. Parlant des grâces dont Dieu la comblait, de ses Vertus héroïques, il l'appela une lumière nouvelle de l'Eglise. Dès que l'office fut terminé, Brigitte s'approcha de l'orateur. « Mon Père, lui dit-elle, je vous supplie de ne ( rien dire de moi. Que suis-je devant Dieu, sinon une « fourmi? Quand un grand seigneur envoie un vil n messager à ses amis, loue-t-on le seigneur ou le « messager?

1 «e». F/. 67, 75, 89, 90 fMlO.

1 59. MtdtH. Bib. Arb. 580-581. Cfr. Hamherich. Den. //. Dirg, 79.

d — ^e VOUS étonnez pas de mes paroles, ma fille, < répliqua le chanoine ; il faut exciter au bien par « Texemple des hommes vertueux et des saintes « femmes.

« — Ma barque vogue encore sur les flots, reprit « Brigitte, j'ai besoin de prières. Nous ne voyons que « le commencement de ma vie. Attendons le terme (c pour savoir si elle est digne de louanges ^ »

La fondatrice de Tordre du Saint-Sauveur rentra dans sa retraite d'Alvastra, et ne songea plus qu'à préparer le berceau de sa future famille religieuse. Sans cesse elle se rendait au bourg de Yadstena. L'hiver, elle passait sur les glaces du lac par un chemin plus direct que les terres ensevelies sous la neige. Au printemps, quand l'eau claire du Vetter s'agita entre ses rives, où le givre faisait place aux fleurs, les paysans s'appelèrent souvent les uns les autres pour voir un prodige sans exemple. Le redoutable lac, maudit des matelots, continuait à porter Brigitte comme un esclave docile. A chaque instant on craignait qu'elle ne disparût dans l'abime ; mais sa foi, plus robuste que celle de saint Pierre, ne l'abandonnait pas. Soutenue par le ftot qui s'affermissait sous ses pieds, elle s'avançait et atteignait la plage. Pourtant la sainte ne marchait pas d'ordinaire sur les eaux. Elle emmenait le prieur d'Alvas-

1. Proc. Gan Dep, P. de Alva$tro sup. I?» art, f, 205». Le témoin assistait à ce sermon. Sur la foi de la pièce 3681 du Diplomalarium M. G. Adnerstedt 191-192 (note A^ Vita S. Birg.) assure que Matthias mourut en 1343. Nous ne pouvons partager celte opinion, contredite par le procès de canonisation. Il nous est plus facile d*admettre que le chanoine de Lini^œ' ping, dont les neveux se partagèrent les biens le 25 janvier 1343, était un autre Matthias*

tra et d'autres personnes dont la présence lui était utile pour les plans du monastère, les transactions avec l'autorité civile ou religieuse, et il fallait suivre une route accessible aux simples mortels. Elle trouvait du charme à ces courses. Autrefois, absorbée par sa vie active, tout entière au but qu'elle poursuivait, elle poussait son cheval sous les forêts sonores, sur les prairies pleines d'animaux, ou au bord des lacs, dont les fiots purs reflètent si bien le ciel, qu'ils semblent le faire descendre au sein des terres suédoises. Les yeux fixés sur les objets qu'elle se proposait d'atteindre, ne suivaient pas les jeux du soleil septentrional avec la vague, tantôt rose comme l'aurore, tantôt bleue sous le ciel de midi, et parfois de feu aux ardeurs du soleil couchant. A Ulfâsa, durant les soirées claires de l'été du Nord, pleines d'un charme indéfinissable, alors que la lumière du jour, voilée des premières ombves transparentes de la nuit, laisse deviner des horizons, et crée des profondeurs, tandis qu'en silence les êtres animés s'endorment tous, la châtelaine sentait encore sa t&che inachevée et n'abandonnait pas ses travaux. Au début de son séjour chez les Cisterciens, les regards de Brigitte ne se portaient plus en avant. Sur le seuil de ce clottre, elle se retournait afin de chercher les traces du passé, la route qui l'avait conduite à Alvastra. Maintenant, recueillie dans le présent, indifférente à ce qu'atteint la main de l'homme, cette contemplative admirait l'œuvre du Tout-Puissant.

Les astres, les nuages, les montagnes, les vallées, les torrents, les plantes, les fleurs, les animaux de sa patrie, personnifiaient pour elle les sentiments abstraits

du cœur hamain, la lutte du bien et du mal. Us étaient des figures sensibles de la bonté divine se manifestant aux hommes, de la gr&ce ou de la colère céleste. De même qu'au cours de leurs entretiens surnaturels le Christ se servait du inonde visible pour lui faire concevoir l'invisible, elle remontait de la création au. Créateur, afin de le mieux comprendre et de le faire comprendre à ses compagnons de voyage *.

Vers la fin de Tété 1346, Brigitte se rendit à Vadstena. Il s'agissait sans doute de poser la première pierre du couvent. Elle emmenait des amis et une suite nombreuse. Chemin faisant, ses compagnons causaient avec elle. A Pune de leurs demandes elle cessa de répondre. Ravie en extase, elle n'appartenait plus à ce monde et les rênes tombèrent de ses mains. Un serviteur mit pied à terre, et dut la guider entre les chaumières d% pêcheurs groupées autour des ruines du château. Quand on arriva au monastère de Sainte-Marie, où les Cisterciens offraient l'hospitalité à leur suzeraine, son extase, qui durait depuis près d'une heure, n'avait point cessé. Il fallut Ten arracher violemment. Affligée, elle se tourna vers son confesseur; on lui faisait quitter un entretien céleste où Dieu répondait à des questions qu^elle n'eût point osé formuler, comme jadis il répondait aux questions de Job ^.

Durant cette vision, Brigitte apercevait une échelle

1. Rev. /, 9, 21, 22. - //, 2, 13, 15, 17, 22, 28, 29. — ///, 9, U, 15, 30, 31. —/F, 12, U, 16, 21, 22,25, 47,67, 68, 79, 81, 112,114.— FA 32,35, 44, 45. Extr. XCI.

2. l\ev. ProL libri qumt, 361. — VUa S. Biry. 197. — Proc. Can. D'p. Kater. aup, 29* art. f, 132 r.

qui, delà terre, montait jusqu'aux pieds du Juge suprême. Près de son Fils se tenait la Vierge-Mère, entourée d'anges et d'une foule de saints. Sur les degrés l'extatique discernait un religieux suédois, qu'elle croyait intelligent des choses de Dieu et savant théologien ^ ; mais dans sa vision, il ressemblait plutôt à un démon qu'à un moine. Plein d'orgueil et de ruse, le docteur interrogea seize fois son Juge, et seize fois le Juge daigna répondre.

I. — « Pourquoi, disait le moine, m'avez-vous donné « des sens, si ce n'est pas pour faire leur volonté ?'

c — Mon ami, répondait te Maître, les sens ne sont « pas les instruments du bon plaisir de Fhomme ; ils « doivent servir au bien de son âme. i>

II. — « Pourquoi, continuait le théologien, n'est-ii pas * permis de s'enorgueillir, puisque votre passion a « expié nos fautes ? Pourquoi n'esl-il pas permis de « se venger, de jouir ou de se reposer ?

— € L'orgueil éloigne du ciel, l'humilité y conduit, « répliquait le Juge. Le rôle du corps de l'homme et des € biens temporels est de faire acquérir à l'âme les biens « éternels.La source de la justice n'est pas la vengeance, « mais la charité. On ne doit prendre le repos néces- « saire à l'infirmité humaine que si la pénitence a châtié c l'insolence de la chair. »

ni. — « Pourquoi notre chair a-t-elle des appétits € qu*il nous est interdit de satisfaire ? Pourquoi la « nourriture nous est-elle offerte, si nous ne pouvons

!. Dam sa déposition {$up, 3» art. /. 228 t;.). le prieur d*Alvastra dit: < Ce religieux est vivant. » Peut-être est-ce le moine Augustin dont la sainte <1MI le jugement au IV» livre, chapitre 102, de ses Révélations.

« nous rassasier ? A quoi nous sert le libre arbitre, si c< nous n'en faisons pas usage ? L'instinct de la re- « production, s'il doit être combattu ? Le cœur, si nous « réprimons son amour pour ce qui nous cause des € jouissances ? lo

— Le Juge reprenait : « L'homme est doué d'intelli- « gence afin de conduire ses sens dans la voie de la vie « et de les arrêter sur la voie de la mort. La nourriture « soutient les forces ; mais, prise avec excès^ elle les (c épuise. Le seul usage raisonnable du libre arbitre est '< de renoncer à sa volonté propre pour la soumettre a: à la volonté de Dieu. L'union de l'homme et de la <i femme n'a d'autre but que la transmission légitime d de la vie. Le cœur humain est destiné à renfermer <i: ma divinité ; il doit avoir en moi ses délices. »

IV. — « Pourquoi, demanda encore le moine, cher- « cher la sagesse divine quand je suis doué de sagesse « humaine ? Pourquoi pleurer lorsque je nage dans la « prospérité, et me réjouir en l'affliction de la chair ? « Pourquoi craindre si je suis fort ? Pourquoi soumette tre ma volonté, dont je suis le maître ? i^

Le Juge parla ainsi : a: Le sage selon le monde a: est aveugle selon Dieu. Il faut donc rechercher hum- « blement la sagesse divine. Les honneurs du siècle « conduisent l'homme à sa perte s'il ne les porte pas « dans la prière et les larmes. Au contraire. Tafflic- « tion et rinfirmité de la chair mènent au bonheur. <c La force humaine n'est rien devant la force divine. « Le libre arbitre privé de guide ne peut être qu'une € source de péchés. j>

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