V. — Le moine continua : « Pourquoi avez-vous
« créé les vers de terre et les fauves dangereux ? c Comment permettez- vous les infirmités, les juges c iniques et les affres de la mort ? d
— Le Juge répliqua : « Depuis la désobéissance par • laquelle Thomme s'est élevé contre son Dieu, je me ( sers des animaux pour châtier les méchants, éprouc ver les bons, et inspirer de l'humilité aux uns et aux c autres. L'infirmité frappe le corps, afin de le conser- « ver chaste et de le réduire à la patience. L'iniquité c des juges est tolérée pour l'avancement des justes, c A l'heure de la mort, il est équitable que Thomme se « purifie par des souffrances expiatoires. »
VI. — Le moine reprit : « Pourquoi, parmi les en- « fants, les uns meurent-ils avant de nattre, quoique « doués d'une âme, et les autres reçoivent-ils le bapr « tème? Pourquoi permettre la ruine du juste et la « fortune de l'impie ? Pourquoi la peste, la famine, la « mort imprévue et le meurtre ?
c —L'enfant meurt avant de naître, répond il le Juge, ( soit à cause des péchés des parents, soit par l'inter- « venlion de ma justice. Quoiqu'il ne puisse pas jouir c de la vision béatifique, je le traite avec miséricorde. « Les justes doivent désirer l'affliction, à l'égal d'un « bien. S'ils la tolèrent sans en comprendre l'effet, il N viendra un jour où, comme l'enfant devenu homme, ^ ils verront la nécessité de la discipline qui les a for-
< mes. La tribulation épargne les impies, parce qu'elle « les rendrait plus méchants encore. Les hommes sont
< frappés par la peste et la famine, afin que ceux qui ne « confessent pas le Seigneur dans la joie le confessent
< dans l'adversité. Si les mortels savaient l'instant de
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*70 SAINTE BBIGITTE.
« leur mort, ils serviraient Dieu par crainte, au lieu de « le servir par charité. D'ailleurs, n'est-il pas équitable <t que la créature soit frappée d'incertitude, puisqu'elle € s'est éloignée de la certitude ? Quant aux meurtres, « ils sont permis pour l'épreuve des justes ou pour la « damnation méritée des serviteurs de Satan. »
VU. — « Pourquoi, ajouta le religieux, y a t-il au « monde des choses belles et d'autres viles ? Pourquoi a: moi qui suis beau, riche et de sang noble, ne pour- « rai-je pas suivre le sentiment du monde, et m'élever « au-dessus du vulgaire ? Pourquoi ne pas me préférer « à autrui, puisque j'ai droit à plus d'honneurs ? Pour- « quoi ne pas rechercher la gloite que je mérite ? Pour- « quoi ne pas demander un salaire, si je rends « service ?
« — Les biens de ce monde ne sont utiles qu'à ceux « qui les méprisent, répondit le Juge. Tout homme « est conçu dans l'iniquité. Sa volonté ne peut rien au <c sang dont il naît. Si le noble est supérieur au rotu- « rier, il doit craindre que le jugement suprême ne a: soit d'autant plus rigoureux à son égard qu'il a reçu «davantage; en dehors du nécessaire, l'homme ne « possède que pour donner. S* enorgueillir de richesses « prêtées par la Providence serait une usurpation, et <r rechercher sa propre louange une tromperie; Dieu « seul, source de toute bonté, est bon par essence. Si « l'on réclame une récompense temporelle pour des « services de charité, on se prive du salaire éternel. :&
VIII. — « Pourquoi, argumenta le docteur, permet- € tez-vous le culte des idoles ? Pourquoi ne pas révé- « 1er votre gloire à l'homme afin qu'il vous désire
« Pourquoi ne pas lui mpntrer les anges, les saints, « les démons et les peines éternelles ? Gela le porterait « au bien.
« — En foudroyant, les idoles, répliqua le Juge, « j'attenterais à la liberté de Thomme et lui ferais une « injure indigne de ma justice. Si je lui apparaissais « dans ma gloire entouré d^ ma cour, il moui'rait de «joie. Mes saints se révèlent à. lui sous un voile con- € forme à son infirmité, afin que leur beauté ne le « distraie pas dii, culte de Dieu. La vue de Tenfér le « laisserait en proie à une terreur qui détruirait sa « charité. D'ailleurs, s'il conien^plait le monde futur, « où serait le mérite de sa foi, le travail de son amour ? »
IX. — « Pourquoi, poursuivit le moine, Tinégalitédes « dons divins? Pourquoi Marie est elle préférée aux « autres créatures ? Pourquoi Tange, pur esprit, vit-il « dans la joie, tandis que Tbomme passe son existence « à souffrir, sous une enveloppe de terre? Pourquoi < la raison accordée à la race «d'Adam est-elle refusée «aux animaux? Pourquoi la vie donnée aux bètes « manque-t-elle aux créatures insensibles ? Pourquoi c la lumière du jour fait-elle place à la nuit ?
< — La prescience divine, dit le Juge, n^est pas « cause de la perte des hommes. Nul n'égale Marie tt en gloire, parce que nul ne l'a égalée en amour. La « révoUe de quelques-uns des esprits créés avant le € temps S a introduit le mal dans la création. Parmi les
1. Brigitte n*entend pas par là que les anges soient co-éternels à la uiate Trinité. Elle dit seulement avec beaucoup de théologiens qu'ils furent créés avant notre inonde. Saint Thomas, sans se prononcer d*une façon absolue, n'est pas de ce sentiment. Voici la conclusion (P. /, q, LXÏ^ art, 3)
172 SAINTE BBIOITTE.
« anges, les superbes que rien n'excitait au mal, sinon 3 le dérèglement de leur volonté, sont punis sans ri- € mission ; les humbles jouissent de Dieu dans la sta- « bilité, qu'un acte irrévocable de leur volonté leur € assure à jamais. Les souffrances imposées à l'homme (i par son enveloppe corporelle lui inspirent l'humilité H et l'aident à mériter la gloire éternelle. Les animaux « n'ont point de raison, afin que l'homme puisse les Il dominer. Tout ce qui vit et doit mourir se meut, s'il « n'en est empêché par quelque obstacle. La matière « inanimée n'a point de mouvement volontaire, parce « qu'elle se révolterait contre les fils d'Adam. La nuit « invite au repos, sans lequel l'âme infatigable brise- « rait le corps. La lumière figure le jour éternel des « élus et aide l'homme à supporter ses peines. Par son « péché il avait perdu les clartés du paradis ; les ténè- « bres de la terre le lui rappellent, u
X. — « Pourquoi, continua le théologien, avez-vous s revêtu votredivinitédelanature humaine ? comment A peut-elle contenir et ne point être contenue r'Pour- « quoi n'ètes-vous pas né dès la conception, et dans la Il maturité de l'âge ? Ayant été conçu sans péché, a pourquoi fûtes-vous circoncis et baptisé?
u — Le mode de rédemption devait être semblable « à la faute, répartit le Juge. La forme, perdue par la Il nature humaine, lui fut restituée grâce à la charité K divine qui, faisant Dieu visible à l'homme, scella leur « réconciliation dans l'amour. C'est parce que ma divi-
COXSTITUTIONS DR SON ORDRK. 173
c nilé coalient tout, qu'elle ne peut être conieuue. Je c me suis revêtu d'humanité, selon les lois naturelles, « afin qu*on ne prit pas mon corps pour un fantôme. « J*ai grandi à la manière des autres enfants, pout ne € pas séduire les esprits par un prodige qui eût inspiré
< la crainte, non la charité. Je me suis fait circoncire, « bien que seulement par ma mère je fusse de la race c d*Adam sans quoi mes ennemis auraient dit : Il tf ordonne ce qu'il ne veut pas pratiquer. Mon bap- 4 témo est un exemple, et montre à l'homme le ciel « ouvert sur lui, comme il le fut sur moi. ]>
XI, — t 0 Juge, continua le questionneur, pour- « quoi n'avez-vous pas manifesté votre divinité avec « votre humanité ? Pourquoi n'avez-vous pas révélé en « une fois votre parole, fait votre œuvre en une heure, « et montré votre puissance à l'instant de votre mort ?
c ^ A la vue de ma divinité, dit pour la seconde « fois le Juge, les hommes eussent été consumés, € annihilés par la joie. Ma parole : Non me videbit
< homo et vivei^ doit rester vraie. Les prophètes eux- « mêmes n'ont point contemplé lanaturedivine. Quand c j'ai voulu me montrer à l'homme, j'ai pris sa propre « forme. La nourriture de mes paroles ne saurait être « distribuée en une fois ; elle convient aux besoins
< successifs del'àme, comme le pain quotidien convient * aux besoins du corps. Quoique le temps n'existe pas
< pour moi, j'ai voulu une succession de périodes dé- « terminées dans ma vie terrestre, ainsi que dans la
< création du monde. Environné, d^une part, de croyants, « de l'autre, d'incrédules, je devais soutenir la foi des « fidèles par des enseignements ou des exemples venant
« à leur heure, et tolérer mes ennemis autant qu^il conte venait à ma justice. Si je m'étais révélé aux hommes « en un instant, ils m^eussent suivi par crainte, non <r par amour, et le mystère de la rédemption ne se fût « point accompli. Selon les prophéties, mon corps inoo- M cent était semblable à celui qui pécha en Adam, « afin que je fusse pareil àceuxque je venais racheter, « que je pusse travailler du matin au soir, d'année en
< année jusqu'à ma mort. Â ma dernière heure, je n'ai « pas manifesté mon pouvoir, pour accomplir les proie phéties, et laisser un exemple de patience. £n quittant
< la croix, je n'aurais pas converti les impies. Ils c( s'indignaient lorsque je guérissais les malades et a: ressuscitais les morts. Us eussent attribué mon « miracle à la magie, d
XII. — « Pourquoi, dit le moine, èles-vous né d'une « vierge? Pourquoi n'avez-vous révélé par aucun signe a sensible la virginité de votre mère? Pourquoi n'a- « vez-vous fait connaître votre naissance qu'à un très -<t petit nombre d'hommes? Pourquoi avez- vous fui en « Egypte et permis le massacre des innocents? Pourquoi de souffrez'vous le blasphème et laissez-vous le men- € songe remporter sur la vérilé?
« — Je suis né d'une vierge, répliqua le Juge, parce € que la virginité est ce qu'il y a de plus pur sur <r terre. Un miracle prouvant la virginité de ma mère € n'eût point convaincu les blasphémateurs, qui résis- (( tent aux prédictions des prophètes et au témoignage « de Joseph. J'ai laissé à Marie le mérite d'être igno- « rée et à ma naissance le caractère d humilité qui et confond la superbe humaine. J'ai caché le moment de
« ma. venue en ce monde pour que le démon, mon ad- « versaire, ne le connût point avant le temps fixé, ni et les hommes avant Theure voulue de la grâce. La « fuile en Egypte est une manifestation de mon infir- « mité.. Elle doit aussi enseigner à se soustraire à la « persécution, pour la plus grande gloire de Dieu. Le (( massacre des innocents, figure de ma passion, révèle « le mystère de Tappel divin. Je souffre les blasphé- « mateurs dans Fattente de Itîur conversion. C'est € rhomme qui veut le règne du mensonge en préférant € le faux au vrai. »
XIII. — « 0 Juge, reprit le questionneur, pourquoi « laissez-vous voire grâce à certains pécheurs et Ten-
< levez-vous à d'autres? Pourquoi prévenez-vous parfois
< l'enfance d*un homme de grâces que vous refusez à
< sa vieillesse? Pourquoi Tinégalilé des épreuves, Ti- « négalité de Tintelligence, l'inégalité de Tentendement? c Pourquoi appelez-vous les uns dès le commencement '( de leur carrière, les autres à la fin? >
Le Juge reprit: € L'homme, enivré de sa volonté
< propre, doit apprendre que tout lui vient de Dieu ; € aussi la grâce lui est tantôt accordée, tantôt refusée, c Le Seigneur, prévoyant la fidélité de certains enfants, c la résistance de certains vieillards, fervents à leur « début dans la vie, donne sans compter les lumières c utiles, ou les relire si elles doivent augmenter la sé- « vérité de son arrêt. L'impie ne porterait souvent c pas la souffrance sans murmurer; s'il y échappe en € ce monde, il est à craindre qu'il ne soit damné dans « l'autre. L'intelligence et l'entendement ne sont rien, « comparés à l'esprit de conduite. Chacun possède les
8AINTR BRIOITTG.
« connaissances qu'il, lui faut pour se sauver, f&r- « fois peu de lumière éclaire; davantage éblouirait (I l'esprit et le porterait k douter. Cens qui abusent de « leur raison seront châtiés. Bien écrire, bien dire est « vanité, si l'on ne vit bien. La mesure des grâces réc pond à l'usage que l'homme fait de son libre arbitre. « La prospérité des méchants témoigne de la patience « du Seigneur, qui les entretient dans l'espoir. L'ad- H versité des justes, du souci que Dieu garde de leur « prouver l'instabilité des joies terrestres. L'heure de « la vocation de l'homme est celle où il est le mieux « disposé à entendre l'appel divin, b
XIV. — Le moine ajouta : « Pourquoi les animaux n soufTrent-ils, puisqu'ils ne jouiront pas ? Pourquoi, « venant à la vie sans péché, sont-ils enfantés dans la « douleur? Pourquoi le ngoveau-né, ignorant du mal, « porte-t-il la responsabilité des fautes de son père? « Pourquoi l'imprévu déjoue-t-îl la prévision î Pourquoi « la mort de l'impie paratt-elle parfois glorieuse, et u celle du juste infâme ?
<< — Les animaux, dit le Juge, naissent dans la dou- « leur et vivent dans la peine, comme la race d'Adam, « parce qu'en toute la création l'ordre a été troublé < par le péché originel. L'homme, auteur de leurs
I maux, doit y compatir. L'enfant porte le péché du " père, parce que rien de pur ne sort du monde ; mais ce le ha[jtème affranchit le chrétien. On reste libre de ne a \ia» suivre les funestes exemples qui perpétuent les u cliùliments dans les races; grâce à la Rédemption,
II chiicun ne répond que de ses actes. Dieu cache ses « desseins aux hommes afin de tempérer de crainte
« leur amour, et d'amour leur crainte. Il en est de l'issue de la vie comme des prospérités et des adversités qui marquent son cours. Souvent la récompense terrestre précède le châtiment céleste, et le châtiment terrestre la récompense céleste. Le démon peut en-tourer de vaine gloire la fin de ses serviteurs, et les justes entrer au ciel par une porte honteuse à voir. Qu'on ne discute pas mes arrêts. Ceux qui ont voulu les comprendre par leur propre sagesse ont souvent perdu Tespérance. »
XV. — Cependant le moine continuait de parler : Pourquoi avez- vous créé les choses inutiles? Pourquoi ne voit-on pas les âmes? Pourquoi n'exaucez- vous pas les prières de vos amis ? Pourquoi n'a t-on pas la liberté de faire tout le mal qu'on veut ? Pourquoi les maux immérités? Pourquoi ceux qu'anime FEsprit-Saint conservent-ils la puissance de pécher ? Pourquoi le démon tente-t-il toujours les uns et ja-
« mais les autres ?
« —Je n'ai rien créé d'inutile, déclara le Juge ; mais
« par le péché originel l'homme s'est privé de voir les
< choses dans leur vérité. De même qu'un enfant élevé
< dans un cachot ne comprendrait pas la lumière du « jour, il ne comprend plus les clartés célestes. L'âme « est trop supérieure au corps pour être aperçue par des
< yeux corporels. Dieu n'exauce pas toujours les prières « de ses amis, parce qu'il voit mieux le bien réel. La
< justice divine soustrait, pour un temps, les impies
< au démon et s'efforce de les détourner du mal ; « elle leur offre l'exemple des justes que l'épreuve
< eicite à de grandes entreprises. En passant par la
i78 SAINTE BRIGITTE.
<( teDtalion, les fidèles comprennent Tefficacilé de la « grâce qui, sans un effort personnel, ne pourrait ce- < pendant pas les sauver. L'âme qu'inspire TEsprit-Saint u garde, avec le libre arbitre, la faculté de pécher. Si elle « s'éloigne de Dieu, Dieu s'éloigne d'elle. Le démon est <i. le bourreau des justes, dont il augmente la gloire € éternelle. Il est aussi le bourreau des méchants, qu'il « châtie parfois dès cette vie. Son action est dans les « .secrets de la Providence. y>
XVI, — Pour la dernière fois le moine prit la parole: <t Gomment aurez-vous les brebis à votre droite et a les boucs à votre gauche ? Pourquoi, si vous êtes égal <{ à Dieu, est-il écrit que ni vous ni les anges ne savez (c l'heure du jugement? Pourquoi y a-t-il désaccord a dans les récits des évangélistes, tous quatre inspirés « de l'Esprit-Saînt? Pourquoi avez-vous si longtemps Vc différé votre incarnation ? Pourquoi, après avoir dé- « claré qu'une seule âme vaut plus que le monde, n'en- € voyez-vous pas partout vos prédicateurs ?
« «— La droite et la gauche de Dieu, répartit le <c Juge, ne peuvent s'entendre qu'au sens spirituel de « lumières et de ténèbres, de gloire sublime et de . « privation de tout bien. Les brebis et les boucs ne <( sont que les symboles de l'innocence et du péché, c J'ignorais l'heure du jugement, cachée à toutes les « créatures, en tant qu'homme et non en tant que « Dieu *. L'Esprit-Saint différa, en ses œuvres et en ses € inspirations. La vérité complète est dans la réunion
C'esi'à-dire que le Christ ne connaissait pas le temps du jugement la science humaine qui grandissait en lui au cours des années, mais par
par l'éternelle science divine.
CONSTITUTIONS DE SON ORDRE. i79
c de tous les Évangiles; certains d'entre eux entendent « la lettre, d'aulreô l'esprit de mes leçons. Mon incar- « nation arriva en son temps, après que la loi naturelle tf eut témoigné diï penchant de Thumanité au bien, et K qae la loi écrite eut montré à l'homme la misère huc maine. Fait à l'image de ma divinité, l'homme est, t sur terre, ce qu'il y a de plus noble. Mais s'il abusé K de sa raison et de mes dons, le temps de ma justice € remplace celui de ma miséricorde ; il n'est plus digne « d'écouter les messagers dé salut, et je ne chargé point « mes serviteurs de travaux inutiles. »
A son tour le Juge interrogea celui qui, détestant la vérité, parlait en pharisien, non pour s'éclairer, ' mais pour exercer sa malice. <
V Tu as l'intelligence du bien et du mal, lui dit le '< Rédempteur; pourquoi donc préfères-tu les richesses '< périssables aux biens éternels ?
c — Parce que, répliqua le moine, l'entraînement de < mes sens l'emporte sur la voix de ma raison. »
Plein de misét-icorde, le Christ se tourna vers l'âme en péril : « A la fin de ta vie, déclara le Sauveur au « pécheur, tu verras ce que valent ta vaine éloquence « et la faveur du siècle. Que tu serais heureux, si tu « étais fidèle aux devoirs de fa profession ! »
Le Juge et le religieux disparurent ; ces paroles furent les dernières que Brigilte entendit. Durant sa vision, l'Élernel, le Verbe, la Vierge Marie, s'étaient plusieurs fois adressés à elle afin de l'éclairer sur ce qu'elle écoutait. Le Christ lui faisait remar-. qner qu'il répondait en paraboles aux questions insolables pour l'homme avant sa mort. Cependant il
engageait sa servante à songer au monde incompréhensible, afin de le désirer. <i Ton cœur, disait-il, était (( jadis comme un acier froid, dont sortait parfois a quelque étincelle d'amour. La douleur de perdre ton ce mari, que tu aimais plus que tout sur terre, y al- (( luma le feu de ma charité. Remettant ta volonté « entre mes mains, tu n'as plus désiré que moi. Tu € m'as cherché dans la pénitence et la conversation de « mes docteurs, guidée par ton maître ^ dont la science « humble et sûre offre un contraste absolu avec la vaine « curiosité dumoineque tu viens d'entendre. Maintenant < je me révèle à toi; je te désaltérerai, je te réchauf- « ferai, je te guérirai et je t'enseignerai à instruire les « hommes. »
Les discours que l'extatique entendait à la fois, ainsi qu'on voit un tableau, traitaient sans ordre et sans méthode, avec de certaines redites, les questions qui agitent la pensée, troublent la raison et torturent le cœur de l'homme. Ils se gravèrent au plus intime de la mémoire de Brigitte. De retour au monastère d'Alvastra, la sainte les écrivit dans sa langue aux nuances non moins variées que les teintes changeantes du ciel sous lequel on la parle ^ Dom Pierre traduisit le manuscrit % l'intitula Liber quœstionum *, et l'envoya
i. Matthias^
2. Les fragments des Œuvres de Brigitte écrits de sa main et publiés par M. Klemming (Uppenb. 7^,177-186), prouvent la supériorité littéraire da texte sur la traduction.
3. Le prieur d'Alvastra (Proc. Can. Dep. sup. 30* art, f. 228 v.) dit avoir écrit cette révélation sous la dictée de Brigitte. Peut-être fut-il aidé dans sa version par maître Pierre de Skeninge.
4. Quinius liber Revelationum, 362, 409. Les notes de Tévéque Gon-
CONSTITUTIONS DE SON ORDRE. J8i
aux évéques du royaume, appelés à reconnaître que la fondatrice de Tordre national dissertait en théologie comme peu de docteurs.
talTe Durant prouvent Taccord de la sainte avec les Pères, les docteurs et les théologiens. Signaler sur presque tous les points les doctrines thomistes de Brigitte serait une étude intéressante.
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