Rev. VI
il avait reçu la visite de membres du clergé Scandinave ^ et les révélations de la noble veuve ne lui étaient point inconnues. Il prit le parchemin, rompit le sceau ' et lat la lettre avec respect en présence des messagers. Sans ironie, sans révolte, il accepta sur des matières de discipline les conseils d'une femme ignorante, lui qui frappait des foudres de l'Eglise les moindres erreurs dogmatiques. Il montra même une déférence particulière aux désirs de Brigitte en chargeant Hemming, Tambassadeur de la sainte, d'aller rétablir la paix entre les rois de France et d'Angleterre. L'évêque ne réussit point dans la tâche ardue que lui confiait Clément Yl, et découragé, il se dit que Brigitte lui avait imposé un exil et des travaux sans fruit. Au fort de son abattement il reçut la visite de sa vénérable amie. Grâce à une faveur spéciale de Dieu, elle avait connu l'échec et la tristesse de Tévêque, et participant à un privilège des élus, elle était & la fois en Suède et près de lui. « Pourquoi êtes-vous troublé ? disait-elle. Vous retf viendrez dans votre patrie et vous aurez été utile au « salut des âmes. Sachez cependant que les malheurs « de ceux vers qui vous êtes envoyé ne vont pas finir. « Leurs cœurs fermés à Dieu seront dans Tangoisse « jusqu^à ce qu*ils s'humilient. »
Hemming n'ignorait pas que saint François et d'autres
1. Diplom. V, n^ 3719. Ce volume contient de nombreuses lettres du pape Clément VI.
î Depuis la mort d^Ulf, Brigitte avait adopté de nouvelles armes. Elle icarteUit le lion d*or des Folkungs avec la croix, la couronne d*épiues et les tioq plaies du Rédempteur. Les abbesses Birgittines se servent encore d'un cachet semblable.
serviteurs de Dieu, doués de bilocalîon *, avaient ainsi consolé leurs disciples dans les jours d'épreuve. Il crut à la parole qu'il entendait et obéit en toutes choses aux ordres du souverain pontife *.
Cependant des messagers accouraient d'Œrebro à Alvastra. Magnus II arrivait d'un long voyage dans ses Etats d'Islande, de Norvège et de Finlande, et il désirait que sa cousine se rendit promptement à la cour.
Le prieur du monastère se chargea de transmettre le message royal à Brigitte. S'approchant de Tauteloù elle était agenouillée, il l'appela. La voyante, dont l'extase tenait les sens captifs, ne semblait pas l'écouter. Il lui prit les mains sans parvenir à attirer son attention. Enfin, quand le ravissement cessa, elle dit qu'elle entendait, mais qu'il lui était impossible de répondre ^ Le prieur exprima le désir de Magnus et ordonna le départ de sa fille spirituelle.
Brigitte, renonçant au voyage de Rome, accepta les nouveaux décrets de la Providence. Depuis longtemps, elle avait donné sa volonté à Dieu. « Ainsi que la créa-
1. f Les apparitions corporelles de personnes vivantes peuvent avoir lieu n soit par translation, soit par bilocation. Il y a deux manières d'expliquer « le fait de bilocation : la première, suivie par Técole aristotélicienne et « thomiste, n'admet pas la possibilité d*une bilocation véritable et réelle, et (( explique le fait de la double présence simultanée par une représeniation u angélique ^ l'un des deux endroits. La seconde manière d'expliquer la u bilocation, soutenue par les scotisles et par les partisans de la théorie « leibnitzienne sur retendue des corps, trouve tout simple d'admettre qu'un « corps soit réellement présent, simultanément en l'un et l'autre endroit. » P. Meynard. II, 403-404.
2. Proc Can. Dep. P. de Alvastro sup. 29<> art. f. 214. Nous ne comprenons pas pourquoi Alphonse de Jaen assigne à cette ambassade la date de 1378.
3. L'extase enlève parfois [l'usage de certains organes, fout en laissant librement fonctionner les autres.
« lion inanimée se n^ut selon Tordre du Créateur, di- « sait-elle, les créatures raisonnables doivent lui sou- « mettre leur libre arbitre, sous peine d'eq abuser. » Prendre le chemin de Rome ou celui de Stockholm, peu lui importait, pourvu qu'elle marchât dans la voie de Tobéissance.
A son arrivée, elle apprit du roi lui-même pourquoi il lavait mandée. Il méditait une expédition contre les pafeûs d'Esthonie et de Livonie, qui persécutaient ses sujets de Finlande, et il voulait appuyer Texécution de son entreprise sur les lumières et l'influence religieuse de sa vénérée cousine. Sachant qu'il était retombé dans lornière d'où elle l'avait tiré Tannée précédente, la sainte soupçonna aussitôt tout ce que cette guerre ca-. cherait de politique coupable. La trêve de dix ans con*. due entre la Suède et la Russie expirait. Le prince ruiné et impopulaire allait imaginer une croisade contre les schismatiques. Sous ce prétexte, il obtiendrait Tabandon des deniers destinés à la Terre Sainte. De plus, il s'en* riehirait en dépouillant les Russes. Enfin, il éloignerait de sa capitale les nobles, qui cherchaient à opprimer la royauté, après avoir, à son aide, opprimé le peuple. Brigitte n'avait pas à divulguer ses propres sentiments». On lui demandait des prières, non des avis. Elle pria^ et transmit au roi de sa patrie les paroles mêmes du Roi, des rois. Sans commander la guerre, Dieu la conseillait à des conditions définies. Le prince devait interroger sa^ conscience et. savoir si vraiment il attaquait les Russes pour le seul amour du Christ et le salut des âmes. Puis il se préparerait à combattre en accoutumant son corps au jeûne et au travail, en dressant son ânie à la vtjTtfln
Pourrait-on ouvrir le ciel aux autres si l'on ne commençait point par se corriger de ses propres défauts ? Les soldats de Magnus seraient tous ses sujets, et il ne les emmènerait que s'ils le voulaient bien. Avant de quitter son royaume, le monarque devait le parcourir, se rendre compte de l'équité des juges, de l'administration des deniers publics, et exhorter tous au bien par son exemple S
Après cette révélation, volontiers la sainte se serait éloignée. La charité la retint. Parvenu à l'âge où Ton ne connaît plus les incertitudes des premières années de la vie, et où l'on ne craint pas encore l'affaiblissement des dernières, le roi restait le jouet de ses caprices et des volontés d'autrui. Toutes les voix se faisaient écouter. Peut-être Brigitte parviendrait-elle à faire prévaloir celle de Dieu, et, sous l'inspiration du Saint-Esprit, elle traita avec son royal cousin des questions les plus importantes. Celle qui semblait dominer les autres était l'état du trésor. Sentant Magnus incapable de raisonner et tenté de remplir ses coffres par de honteux trafics, elle s'efforça d'agir sur son cœur: € Voici mes fils, dit-elle au jeune prince, et sa main c désignait Charles et Birger ; prenez-les, livrez-les € comme otages aux créanciers de la couronne jusqu'à € ce que vous puissiez acquitter vos dettes, au lieu a d'ofienser Dieu et d'attirer sur vous ses châtiments € en pressurant vos sujets ^. »
Le frère de Brigitte avait déjà servi de caution envers
i. Bev. VIII. 6 et 39.
î. Vita S. Birç, 199. - Proc. Cao, Dep. Alf. Ep. Gim.$up. ^ ^rtf. 153 V. ^
le Danemark. La noble dame nignorait donc point le sacrifice qu'elle imposait à ses enfants. C'était peut-être lamine et la perte de la liberté. Mais le naufrage même des finances de Magnus sauva les jeunes gens. Leur fortone n'eût été qu'une goutte d'eau dans l'immense océan de ses dettes, et le roi repoussa leur dévouement, dont il ne pouvait tirer aucun profit. Ce même jour Brigitte, ravie en extase, recueillait de la bouche du Christ les paroles suivantes : «L'amour d'un seul homme ff peut sauver sa patrie. Les fautes d'un seul homme
< peuvent perdre des empires. Si le roi désire prospé- « rer, qu'il accomplisse ses promesses envers moi ; qu'il « garde aux autres rois la foi jurée; qu'il ne cherche « pas de nouvelles inventions, de nouvelles taxes, de
< nouvelles subtilités. Il vaut mieux supporter l'adver- « silé en ce monde que de pécher sciemment contre c moi et contre son âme ^ » La sainte rapporta ces avis. Elle s'efforça de faire concevoir la solidarité qui existe entre un monarque et ses sujets, et combien les mérites du chef militent devant la justice céleste en faveur du peuple. Puis elle ajouta : a: Quatre généra-
< lion» de rois ont gouverné le pays. La justice éter- « nelle a supporté la première à cause de ses rares « bonnes œuvres et de ses iniquités mêmes, car en op- « primant le peuple elle était l'instrument des colères c divines. La miséricorde de Dieu humilia la seconde,
< perdue de débauches et de crimes, avant l'heure où
< elle aurait dû rendre ses comptes. La troisième fut « punie, dans le temps, de sa cupidité et de son égoïsme
l. Kxtrav. LXXIII.
« afin de ne pas l'être dans l'éternité. A la quatrième,
I injuste, orgueilleuse et cupide, Jésus-Christ ofTre par- « don et miséricorde. Si elle n'écoute point les avis du ' « Seigneur, elle deviendra un exemple de sa jusiice.ll « daigne honorer Magnus en l'appelant sou fils. Qae
II cette douce parole n'inspire point au roi une présomp- M tueuse confiance I Toute résistance à l'action pater- « nelle de Dieu le priverait d'en recevoir l'effet '. »
Le jeune souverain était trop léger pour comprendre les leçons de la divine sagesse, ou même les avis de la prudence humaine. Eiïrayé du langage prophétique de sa parente, il interrogea sur l'avenir les devins et les sorcières dont les prédictions, du moins, flattaient ses espérances. Brigitte intervint encore : « Ces oracles, di- « sait-elle au prince, sont rendus par l'enfer. Grâce à sa « nature angélique, le démon, quoique déchu, estcai< pable de prédire la vérité. Mais il se trompe souvent, I' et lorsqu'il nous communique sa science, c'est tou- 11 jours au prix dont la payèrent dos premiers parents. » Il importait donc de se défier de la sorcellerie et de s'en écarter avec soin '.
Vainement Brigiile essaya son action sur l'esprit du roi. Elle espéra obtenir davantage de la reine, et, guidée par le Saint-Esprit, elle lui dit : « Dès '■ votre enfance vous avez été transplantée dans une 11 lene étrangère pour y donner d'heureux fruits. Mais a vous préférez le siècle à Dieu ; aussi vos fils
I . lin: VIII. 49. Dans Us quatre races Brigiile ne compte pas celle d'Odiii, qui êlait païenne. Elle désigne les tlescendanla d'ivar, de Slenlul el dt -Si L'i ki^r. puis la maison régnante des Folkung».
(f seront funestes à leurs sujets. » A ces paroles de sa vénérable amîe, Blanche répondit par de singuliers aveux. L'orgueil et l'imagination ardente de la jeuoe souveraine la poussaient à toutes les extrémités. Elle ne remplissait point les préceptes divins et, malgré les défaillances de sa volonté, elle prétendait observer des conseils évangélîques, austères entre tous. Alors c'étaient des mortifications plus éclatantes qu'efficaces, des vœux imprudents et rompus aussitôt que faits, enfin tout un mélange bizarre de cérémonies religieuses et de fêtes mondaines dans lequel se com« plaisent d'ordinaire certains vicieux. Après la naissance de leurs fils, le roi et la reine s'étaient engagés à pratiquer les avis de l'apôtre saint Paul aux plus parfaits des époux chrétiens. Infidèles à leur promesse, ils entendaient la renouveler, maintenant que deux filles complétaient la famille royale. Brigitte déclara que pour s'engager dans une telle voie il fallait y être appelé de Dieu, et sans hésiter elle blâma ses cousins. « Soyez « fidèles aux saints préceptes du mariage, d dit-elle au couple royal, qui n'était point un couple de saints ;
< souvenez-vous que la volonté de l'homme ne doit ^ pas séparer ce que Dieu unit. Le mariage est indisso- « lubie. Son lien ne saurait être rompu. Si parfois les " corps s'en affranchissent, c'est parce qu'il resserre « plus fortement les âmes et les attache l'une à l'autre
< dun ardent amour spirituel. Vous n'êtes point appelés « à cet état particulier. Dans un élan de ferveur indis- " crête, vous avez prononcé un vœu imprudent ; vous « n'avez agi nî avec charité ni avec raison. Et vous, * Madame, ajoutait la sainte, vous étiez même poussée
BAISTB BRIGITTE.
« parla crainte des soufTrances de la matt^rnilé. De peur a de succomber au mal, cessez d'aspirer à une perfecs tion pour laquelle vous n'êtes point faits. L'humilité, « la compassioD envers les malheureux, voilà les « vertus qui vous conviennent. N'en cherchez point « d'autres. Il n'y a pas de péché à rétracter sagement s ce qu'on a follement promis '. »
Brigitte avait reconnu ce qui inspirait aux deux époux l'hypocrile et dangereux désir de s'éloigner l'un de l'autre. Dès son retour, elle fut frappée de la présence d'un jeune courtisan intelligent et beau. Il s'appelait Benoit Algotssou. Son père, qui était allié aux Folkungs *, venait de l'envoyer à la cour. En lui Brigitte devinait cette ambition dont parle saint Grégoire, tremblante tant qu'elle cherche le pouvoir, effrontée quand elle y est parvenue. Souple dans sa conduite et ses manières, peu à peu il exerçait son empire aur le roi el ses séductions sur la reine. On eût dit que déjà Brigitte cntendaiL le favori se vanter d'être le seul arbitre de leurs volontés, et le peuple répéter tout bas que « le couple royal achetait par une complaisance « réciproque la plus honteuse des libertés i. La voyante semblait lire à l'avance dans les chroniques futures que u parler des vices de cette cour, y songer V mt:icie, souillait les lèvres etlapenséed'unchrétien*. »
Malgré le jugement qu'elle portait sur cette périlleuse
i. 8tv. VIII. 11 eH2.
i. Uiislqiies h L9lo ri eus prétendant (|(ie Menait Alj^tsson était de h extractiuu. Il appartenait au contraire à une Tamille parente de la ma TJ^naiiti; de Danemark et porlsil le lion des l'olkunga dans aes aroiM.
S. Olaî Fetri. SvenikaChranica. Scrip. I. i68. — Hunca, II. 15t.
situation, elle resta bien en cour. Magnus et Blanche étaient trop dissimulés et le favori trop habile pour se séparer d'une femme estimée dans tout le royaume. Ils gardèrent une attitude dont le respect voilait Tironie. Seolement, lorsque le prince et ses courtisans, étendus sur d'épaisses fourrures ou sur des jonchées de feuilles aromatiques, devisaient aux pieds de la reine et de ses dames d'honneur, ils tournaient en dérision les prophéties de la sainte. Selon l'humeur du moment, ils la traitaient de sorcière, d'impudente ou de folle. On accueillait sa venue par des éclats de rire, dont Magnus donnait le signal en disant à Charles et à Birger, qoi frémissaient d'indignation : « Nous allons voir ce qu'a rêvé notre bonne cousine ^ » Blanche laissait si bien percer ses sentiments, que ses fils eux-mêmes osaient se moquer de leur parente. Pendant l'été, ils la rencontraient souvent dans les jardins du palais, lorsque la cour venait habiter les bords du Gotha, et d'un air railleur ils lui demandaient : < Fera-t-il beau, cousine ? Pleuvra-t-il ?» A ces enfantines méchancetés, Eric ajouta une injure. Répétant les calomnies perfides de certains courtisans, il lui cria un jour : « Tes fils seront-ils bientôt rois ? Nous enlèverontils bientôt le trône ? » Silencieuse, triste pour cet enfant à qui on avait mis l'insulte à la bouche, elle le regarda un instant avec compassion : « Si tu ne • te gouvernes pas mieux, dit-elle enfin, tu ne
< seras pas roi , tu ne vivras pas longtemps , tu
< ne verras ni la première ni la seconde génération,