‹ Sainte Brigitte de Suède, sa vie, ses révélations et son œuvreChapitre 51 sur 132 · I. Het. vr · texte numérisé non relu

I. Het. vr

2. Eq. auralus 13i7. Il est probable que Charles succéda iirimédiatemeftt à loa père comme sénéchal. On a la preuve qu*il exerçait cette charge ed Utt.5eHp.///,211.

BAIVTB BBIQITTB. 7

218 SAINTE BBIGITTE.

« moine ne fait que dompter le sien par la pénitence. » Durant la veillée de Charles et sa prise d'armes, Brigitte demeura en oraison, et l'adorable Trinité daigna luiexpliquer la signification de ces belles cérémonies^ Le jeune sénéchal traversa les rites dont sa mëre mieux que lui comprit le sens. Mais le Seigneur et l'Eglise ne reçurent qu'un stérile respect. S'il accordait à la veuve et à l'orphelin ce secours accidentel qu^un homme brave ne refuse jamais à la faiblesse opprimée sous ses yeux, il ne les recherchait pas dans leur abandon pour faire valoir et triompher leurs droits. Charles ne ressentait aucun amour profond. Dès sa tendre jeunesse il avait épousé Catherine , fille du noble Gisla (Sparre), et ainsi resserré Palliance de son père avec la famille royale des Bonde. La mort ayant brisé cette union, il en contracta une seconde et choisit la princesse norvégienne Gitzia, femme belle, intelligente et vertueuse, qu'on jugeait digne de remplacer Brigitte au château d'Ulfâsa. Ni Catherine, ni Gitzla n'avaient subjugué l'inconstant sénéchal^ et il jetait sa vie en proie aux plaisirs. Eclairée par les lumières

1. Rev. in, 27. ~ //.13. Dans son intéressant ouvrage sur les mœurs suédoises au moyen ti^e(KnUur. hisiorish SkUdring. Il, 174), M. Hans Hiidebrand prouve que le cérémonial des peuples du Nord ne suivait pas absolument pour la réception des chevaliers celui des méridionaux. Puis (180, 183) il fait un très curieux rapprochement entre ce cérémonial et les révélations. M. Hiidebrand trouve cependant dans les allégories mystiques de la sainte un indice de l'affaiblissement de l'esprit chevaleresque, et il s*étonne de lui voir regarder comme la qualité maîtresse du chevalier, la piété qui porte Thomme à confier au Seigneur le succès de ses efforts. Il semble superflu de rappeler au lecteur catholique, d'une part que l'allégorie ajoute à la lettre (Cfr. Isaias, ux, 17. Thess. L 8. Eph. vi, U-17), et de l'autre que la dépendance du Créateur est la seule manière d'être de la volonté d'une créature qui permette à celle-ci de se mouvoir librement.

LE JUBILÉ DE iSSO. 219

célestes, sa mère lisait dans sa conscience : « Va, lui « dit-elle un jour, confesse le péché mortel que tu a viens de commettre. > Le seigneur d'Uifâsa se révolta ; il nia sa faute. Plus majestueuse sous ses vêtements de bure qu'elle ne l'avait jamais paru à son fils sous ses habits de cour, la veuve se redressa ; ses yeu^ rencontrèrent ceux de Charles. II ne put supporter un regard qui rappelait le regard de Notre-Seigneur & saint Pierre ; convaincu de mensonge, il s'humilia et obéit. Dominé par sa mère, le voluptueux compagnon des plaisirs royaux faisait même pénitence. Elle lui avait enseigné à jeûner avec l'Eglise en Thonneur de saint Jean-Baptiste, et au milieu des festins de la cour, Charles n'oublia qu'une fois la vigile du 24 juin. Cette nuit-là, Brigitte pleura assez amèrement pour toucher de pitié le Précurseur. Il lui apparut, sécha ses larmes, et lui assura qu'elles rachetaient la négligence de son fils.

Près d'une telle mère^ la foi ne pouvait se perdre. Les passions entraînaient le jeune homme, mais le mal restait le mal, dont il fallait rougir quand on l'avait commis. Charles croyait fermement que le Christ viendrait au dernier jour juger les vivants et les morts, et aux côtés du Dieu juste il espérait trouver la seule dame qu'il n'eût jamais trahie, le premier amour que sa mère lui eût mis au cœur, l'Immaculée Vierge Marie. C'était vers elle qu'il se tournait, lorsque son ftme mobile aspirait à une vie pure. Il aimait plus que la sienne propre la gloire de la Reine du ciel. Il lui rendait un culte, il jetait à ses pieds des impuissantes résolutions et des promesses stériles. Brigitte

recueillait be faible hommage; elle y ajoutait ses trésors d'amour, de vertu, de pénitence, d'œuvres! fécondes, et elle l'offrait à la grande Consolatrice des angoisses maternelles.

Après un retour de Charles à Dieu, Brigitte ravie en extase contempla son fils au jour des lumières'divines. Il gisait infirme d'âme et désarmé pour le combat spirituel. Attiré par le mérite des ancêtres de Charles, par la dévotion que le jeune homme lui avait témoignée, saint Jean-Baptiste se pencha sur lui et le revêtit de la robe mystique des vrais chevaliers ; il lui inspira le repentir de ses péchés et Tamour de Dieu. Saint Pierre vint ensuite lui donner une cotte de mailles spirituelle, faite d'abandon de sa volonté propre et d'esprit de sacrifice. Saint Paul lui mit sur la poitrine la cuirasse de la charité. La très sainte Vierge s'abaissa aussi jusqu'à son chevalier. Elle lui couvrit la tête du casque symbolique de l'obéissance, elle compléta son armure pour la défense de la justice et la conquête du suprême bien. En présence des confesseurs et des martyrs, elle remit au jeune soldat un bouclier couvert du sang répandu sur la croix, afin qu'il pût abriter son cœur contre les amours coupables. Comme arme elle lui donna le glaive de la confiance en Dieu, glaive tranchant dans la bonne et la mauvaise fortune, et assez trempé pour briser tout ce qui résiste à la justice. Puis elle jeta sur lui le manteau de pureté et d'amour qui couvre la multitude des péchés. Non loin du chevalier se tenait un cheval de combat sellé et bridé. Il figurait le baptême, la rédemption et les dons du Saint-Esprit qui portent l'homme dans la lutte et le mènent à la victoire. Ainsi

Charles était protégé du ciel ^ \ sa mère espéra mieux de cette conversion que des précédentes; elle se sentait de rinfluence sur lui et ne se résignait point à l'abandonner.

Pour Birger, la vénérable femme éprouvait des inquiétudes tout à fait différentes. Il ne s^agissait pas de provoquer le repentir dans son âme, de le rappeler à Dieu, il 8*agissait de défendre son innocence et sa pureté, de protéger contre le mal la dignité de cette jeune vie où la vertu régnait en maîtresse. Au milieu do la cour corrompue de Stockholm, Birger avait su se garder du mal et commander le respect. Tous s'inclinaient devant Taustëre jeune homme, qui pour la bravoure et rintelligence n'avait pas beaucoup d'égaux. Mais sa manière de penser et de vivre le condamnait à un isolement d'esprit et de cœur lourd à porter dans l'âge des enthousiasmes et des ardeurs. Sa mère était une confidente. Si, volontairement, elle allait trop loin pour qu'il pût la trouver aux heures de faiblesse, vers qui se tournerait-il ? Brigitte se posait en tremblant cette question.

Il y avait un être avec lequel la sainte ne faisait qu'un : sa seconde fille. Ni l'éducation de Catherine au couvent de Risaberg, ni son mariage n'avaient pu éloigner l'un de l'autre deux cœurs qui se rapprochaient dans celui de Jésus. Leur tendresse y puisait ce je ne sais quoi d'infini que n'ont .jamais les affections bornées par

1. Pnc, CaQ. Dâp Kater. iup, 29* art. f. 131 v. Rev. //. 13 — IV. 73 et U. Ces deux dernières révélations sont un peu postérieures, mais nous avoDt réuDi (o«t ce qui a trait à Charles en tant que chevalier.

222 SAINTE BRIGIITE.

rborizon terrestre. Chez les deux femmes, la diversité

de nature et de yocation formait un contraste mèrveil-

letix. Avec le poète on aurait pu dire en les compa-'

rant :

O matre pulohrâ ûlia palehrioi* I

car leur beauté n'était point lamente. Brigitte chisu'maitpar sa grâce fière et délicate. Catherine se distin^ guait par sa taille, par sa majesté, et par des traits si noblesy si réguliers, qu'elle semblait la vivante image de quelque divinité Scandinave. Le visage calme et énergique de Brigitte faisait ressortir la physionomie mobile de sa fille, où se reflétaient les sentinients d*une âme attirée par les créatures et toujours en lutte pour se tourner vers.le souverain bien. Le Seigneur ne &'élait pas révélé extraordinairement à Catherine comme à sa mère. Jamais il n'avait pris possession de ses facultés en l'appelant à lui dans l'extase. Dé toiit le monde surnaturel, les diables étaient les seuls êtres dont il lui eût donné une vision particulière. Ce qu'elle faisait pour le Christ réclamait un effort, tandis qu'un élan spontané et joyeux portait sa mère vers Dieu. On sentait en Catherine la crainte instinctive de' la vie; le travail d'un être qui cherche à se fortifier contre soi-même et contre les entraînements de sa nature. A Texemple de Brigitte, elle accompagnait ses prières de rudes pénitences. La mère y trouvait un attrait, la fille y cherchait un rempart pour abriter sa faiblesse. Lorsqu'elle méditait la passion, elle s'unissait aux souffrances de Dieu fait homme, mais elle n'était pas, comme Brigitte, emportée par un élan d'amour jusqu'au sommet du Calvaire. Elle restait toute tremblante près du Maître

dans les angoisses et les ténèbres de Gethsémani. De peur d'oublier au milieu des joies du temps celles de l'éternité, Catherine avait persuadé à son époux bienaimé de rester son fiancé, jusqu'à l'heure où ils célébreraient leurs noces éternelles. Dans le château d'Eggerlsnses environné de forêts presque désertes, ils menaient la vie du cloître avec sa paix, sa régularité, 868 tendresses profondes et ses hautes aspirations. Ensemble ils récitaient Toffice de la très sainte Vierge, ensemble ils assistaient au sacrifice de la Messe et faisaient oraison, ensemble ils secouraient le pauvre et l'affligé, et sans vouloir accepter pour eux-mêmes le témoignage de la reconnaissance, ils le renvoyaient à Diea, qui seul peut donner. Le soir venu, ils s'offraient tous deux, comme un unique holocauste^ au Christ raort en croix pour Tamour de leurs &mes. Veilles passées en prières sur la terre froide et nue, jeûnes, pénitences, haires, cilices, disciplines, ils ne trouvaient rien detropaustère;àcerude apprentissage du renoncement ils s'habituaient à briser ce qui passe comme de vaines idoles. La racine de leur amour était en dehors d'euxmêmes. Ils s'aimaient donc sans défiances, sans craintes, sans cette lassitude et ces désillusions que ferait éprouver la créature la meilleure, si on ne la voyait pas se perfectionner chaque jour, et si Ton ne savait point qu'au dernier, Dieu achèvera l'œuvre à son imago et ressemblance. Pour un désir de sa bien-aimée,Edgard sacrifiait ses plus légitimes plaisirs. On en avait mille preuves, et Tune d'elles fut racontée de chaumière en chaumière. C'était au début de Tautomne. De joyeux bruits éçayaient les bois. Des chiens, des cavaliers lancés à la

224 SAINTB BRIGITTE.

poursuite d^un élan, passaient sous la haute futaie. Soudain la meule cessa de crier. La chasse s'arrêta. La bête avait disparu. On mit pied à terre, et dans une clairière, éclairée par le soleil, Edgard aperçut Catherine. La belle jeune femme lui montrait l'élan réfugié sous son manteau. Comme aux jours d'innocence du paradis terrestre, comme aussi pendant le passage sur terre de saint François d'Assise et de ses compagnons, c'était près d'un être pur de la corruption du péché que l'animal cherchait asile et secours. « Ne refusez pas la liberté à mon captif, » s'écria Catherine le sourire aux lèvres. La bête s'enfuit, mais les chasseurs ne songeaient plus à la poursuivre, aucun d'entre eux n'aurait voulu résister à l'empire de la douce châtelaine.

' La vie claustrale du manoir ne convenait pourtant point à tous. S'il y avait là des vassaux d'Edgard qui servaient Dieu à son exemple, des femmes qui abandonnaient le monde, ses parures, ses fêtes et son esprit à la suite de Catherine, il y avait aussi des écuyers et des demoiselles d'honneur, dont le rang du jeune couple exigeait la présence. Cette jeunesse connaissait les plaisirs de la cour, elle se sentait en exil au fond des forêts, elle attendait un changement et vivait de cet espoir. L'arrivée du sénéchal de Néricie et de la princesse Gitzla sembla présager des jours plus joyeux. Charles avait à peine franchi les ponts-levîs qu'il connaissait les austérités pratiquées à Eggertsnaes. Dès l'aurore, il pénétra le lendemain chez sa sœur sans se faire annoncer. Etendus à terre sous le cilice et la bure, les jeunes époux rêvaient du ciel. Charles ne leur épargna ni les

«arcasmes ni les conseils. « Un tel mode de vivre, dî«> « sait le coartisan de Magnus, tient de la folie et de la I superstition. » Edgard et Catherine eussent ri de cette scène, si Charles ne les avait point quittés sur Theure ^ Pour lûi^mèoie, le sénéchal ne redoutait guère la contagion de tels exemples, mais il ne voulait point y exposer la princesse Gitzla. Déjà il se plaignait hautement de rinfiuenceque sa sœur exerçait sur elle,de leurs bonnes œuvres, des pèlerinages qu'elles ^entreprenaient ensemble, et surtout delà simplicité de leurs ajustements. Uq voyage fait à Calmar avec Catherine avait, en effet, laissé des empreintes ineffaçables sur la vie de Gitzla. Dans un sanctuaire vénéré de cette ville, la princesse norvégienne crut que la sainte Vierge lui reprochait son luxe, bien différent de la pauvreté pratiquée par la châtelaine d'Ëggertsna's. Sa douleur fut assez vive pour rompre ses dernières attaches au monde. Hais elle ne se crut pas la force de marcher seule, de renouveler à toute heure le sacrifice de sa liberté, et elle se donna une règle en s'enrôlant parmi les Sœurs de la Pénitence. Des Dominicains de Calmar elle reçut la ceinture du tiers ordre, symbole visible du lien éternel et indestructible qui l'attachait à des générations passées, présentes et futures de saints, de martyrs, de vierges, de docteurs et de confesseurs. Sitôt qu'elle mit la pauvre lanière de cuir des Pré-

1. Proc.Can. Beatœ Katerinœ. Dsp. F^ Johanni» et Marg. Clausdoller in 2" ûri. /*. 20 r. ef 50 v. Vita siue legeda eu miraculis dne Katherine •aactememoriefilie scteBirgitte de regno Suecie (245-246). Nous citons Téditioo de M. G. Annentedt publiée dans Us Serip. Rer, Suée, Mtd. ^vi W.263.)

cheurSy elle éprouva que c'était vraiment pour elle c< la ceinture de la justice et le cordon de la pureté; <c que désormais elle pourrait réunir les affections mul- « tiples de ce siècle en l'amour de Dieu seul, et contenir (c ses penchants rebelles sous le joug de la raison, et « Tempire de la volonté ». La profession que le Dieu vivant et l'immortelle cour céleste avaient écoutée et ratifiée ne l'effrayait pas ; saint Dominique promettait de veiller sur elle;* les martyrs de l'ordre s'engageaient à laver son âme dans leur sang ; les docteurs s'efforceraient de la défendre du doute ; les saints sauraient lui enseigner à vivre patiente et à tnourir joyeuse *. Charles Pavait bientôt tournée en ridicule. Il trouvait tout naturel de l'abandonner dans son château désert, sans amour, sans état, sans enfants, sans devoirs' et sans joies. Mais il s'étonnait que cette vie oîi tout était vide, manque etdélaissement, s'abritât près du clottre ; il eût préféré voir la princesse Gitzla anéantie, sous sa lourde couronne d^or, au sein d'une oisive tristesse. Avec plus de calme, il l'aurait trouvée pleurant près de leur foyer, dont nulle flamme n'avait jailli, et contemplant dans un rêve douloureux l'image d'enfants désirés et aimés qui ne naîtraient jamais. « Voyez ces sottes béguines % i s'écriait l'élégant chevalier quand pas* saient Catherine et Gitzla ; <r tout le peuple se moque d'elles *I » Brigitte défendait les deux ielles-sœurs. Elle

1 . Cérémonial de la prise d'habit et de la profession. Manuel des frères et sœurgdu tiers ordre, Paris, 1879, 413-437.

2. Disciples de sainte Begga. A cause des Béguards, ce mot était devenu un terme de mépris.

3. Vita S. Kater, 2i7. Om S. Katharina af sverige efter G. 58 pa Kong. BibUotheket. EU Fomsvenskt Legendarium, 521, 526.

connaissait la mobilité du caractère de son fils, et elle comptait sur un prompt apaisement. Si elle partait^ les liens qui unissaient ses enfants ne pouvaient-ils pas se rompre à jamais ?

La vénérable veuve soutenait même celles de ses filles que gardait le cloître. L'ordre de Cîteaux subissait quelque relâchement. Le désir d'avoir plus de ressources pour leurs aumônes entraînait les abbesses à oublier la règle de saint Bernard. Elles possédaient et se laissaient parfois corrompre au contact des richesses. L'habit, la nourriture, les conversations n'étaient point ce qui convient à des épouses de Jésus-Christ. Ingeborge, dont la santé délicate réclamait des dispenses, pouvait mener à Risaberg une vie molle et stérile. Tant que sa mère resterait en Suède, elle n'y serait pas exposée, car l'abbesse et certaines religieuses écoutaient les conseils de Brigitte. Quant à la vocation de Cécile, elle semblait incertaine. L'enfant était entrée avec regret au couvent de Skeninge ; les Dominicaines hésitaient sur son avenir. Peut-être serait-elle rejetée dans le siècle. Sa mère devait donc se trouver près d'elle pour la recueillir.

Brigitte attendit. Notre-Seigneur ne lui donnait pas d'ordres précis; ses confesseurs ne lui indiquaient point le parti à prendre. Un monde de pensées, d'hésitations, d'élans et de retours s'agitait en elle, quand une singulière vision frappa ses regards. Elle apercevait des broussailles placées sur quelques charbons ardents. Un jeune homme voulait les enflammer^ et soufflait le feu avec persévérance.

c Pourquoi tant d'efforts? lui demanda la sainte.

« — C'est afin que l'amour de tes enfants s'accroisse € en toi et t'embrase, répliqua l'apparition.

« — Qui donc es-tu ?

€ — Un marchand d'âmes. »

Déjà Brigitte avait reconnu le perfide. Déjà éclairée par une vive lumière, elle comprenait sa résistance au Seigneur. Etait-ce ainsi qu'elle protégerait ses enfants? Elle ne pouvait rien pour eux sans le Christ, tandis que sans elle il les garderait, il les dirigerait et les sauverait. D'ailleurs la Vierge Marie lui avait promis qu'elle serait leur mère. La dernière attache de la sainte à ce monde était rompue*. Elle avertit son confesseur Pierre de Skeninge, ses aumôniers Gudmar et Magnus de Motala, son amie d'enfance Ingeborge, femme de Nicolas Dannaîs, et un petit nombre de serviteurs qui voulaient la suivre; puis elle sollicita la bénédiction du prieur d'Alvastra et Ton partit '.

L'acerbe critique du siècle accusa la noble veuve

. Rev, VL 98 et 99. Extrav, LXUl XCV. - Proc. Can. Dep, P. de AU vaslro 8up. 5» art. f. 202 r.

2. La plupart des auteurs confondent Tépoque où Notre-Seigneur dit à Brigitte qu'elle irait à Rome avec celle du départ de la sainte, et ils lui font quitter son pays dès 1346. Cependant, au procès de canonisation (AUeslationeg trium seniorum monachorum Alvaslrensium an, 1377 coram Wal' demaro Episc. OUoniensi Vatlenis re.ldilat^ etc., f, 26 r.), les Cisterciens assurent que la vénérable veuve demeura quatre ans à Alvas(ra après la mort d'UIf. Un acte de vente du 29 juillet 1318, passé entre Brigitte et les Dominicaines de Skeninge [Diplom, VI, n*^ 4350), prouve qu'à cette date elle était en Suède. On pourrait ajouter à ces témoignages celui d'Alphonse de Jaen qui, dans son commentaire sur l'élection d'Urbain VI, déclare que Brigitte arriva vers la fin de 1349 à Rome. On pourrait aussi rappeler les termes du passeport (^Cod, 86 de la Bibliothèque d'Upsal)^ où il est dit qu'elle parut au tombeau des Apôtres « anno videlicet proximo jubilei » et ajouter à ces preuves une foule d'autres. Quant à l'erreur des historiens qui donnent à Brigitte plusieurs de ses enfants commç compagnons de voyage, elle est réfutéje pt^r fous les documents anciens,

LE JUBTté DE i3S0. 229

d'aller chercher des émotions nouvelles, un vaste champ d'aclion, un auditoire flatteur. Le ciel voulut qu'une voix protestât et la défendit. Au couvent du Mont- Sainte-Marie une Bernardine, vénérée de la contrée entière, réunit deux évêques, le prieur d'Alvastra et maître Pierre devant sa grille, et leur dit : « Brigitte < est méprisée sur terre, mais elle sera honorée dans les « cieux. Ceux qui sont à naître célébreront sa gloire. « Encouragez-la à persévérer *. »

Sur le passage des pèlerins, tout ce qui priait ou faisait pénitence, pleura en voyant s'éloigner Brigitte. « L'ange gardien du royaume prend son vol, « s'écriait-on. Il part pour la terre étrangère. Il nous « abandonne au courroux divin. >

Les voyageurs pacifiques qui se rendaient au tombeau des Apôtres suivaient d'ordinaire le chemin du Midi. La mer Baltique les portait à Lûbeck^ puis par Eisenach, Augsbourg, Inspruck, Vérone, Bologne, Florence et Sienne, on arrivait à Rome. Soit que les ravages de la peste eussent jeté des obstacles sur cette voie, soit qae la sainte eût le désir de voir ou de revoir certains lieux, elle ne se conforma pas à l'itinéraire accoutumé des pèlerins. Ce fut dans le beau port de Stralsund qu'elle débarqua. Après un séjour chez les habitants de celte ville libre, dont le duc de Poméranie était le souverain fictif, elle suivit la route qu'elle avait parcourue avec Ulf, huit ans auparavant. Malgré les fidèles compatriotes qui l'environnaient, elle se sentait isolée

1. Vita S. Birg. 195. — Proc Can Dcp. p. de \lv<ihtro iup. M* arU

23U SAINTE BHIGITTE.

et cherchait, près d'elle, une tendresse humaine. Le Christ lui promit, dans son exil, une amie capable de comprendre sa vie, d'en partager les souffrances volontaires et les joies surnaturelles. Cette amie il ne la nommait pas. Peut-être le cœur maternel de Brigitte devinat-il ce que Dieu lui cachait encore.

Quoiqu'ils fissent à cheval, ou même à pied^ la plus grande partie du chemin, les voyageurs traversèrent rapidement l'Allemagne. La porte des couvents s'ouvrait devant eux, le pont4evis des châteaux s'abaissait à leur approche. S'il fallait recourir à l'hospitalité des bourgades, Brigitte, selon l'usage des pèlerins, cachait son rang, mais sa libéralité le révélait. En Souabe, non loin de Mayingen, il y avait une claire fontaine où depuis plusieurs siècles les voyageurs s'arrêtaient pour se désaltérer, eux et leurs chevaux. Ils campaient ensuite dans les prairies environnantes, et au moment du départ ils offraient un léger salaire aux habitants. Après avoir bu l'eau de la fontaine et nourri sa monture de l'herbe des prairies, Brigitte fit venir les anciens, leur acheta ce domaineetle donna aux pauvres *. C'est le seul souvenir de son passage sur les terres germaniques. Bientôt on la retrouve à Milan près des reliques de saint Ambroise. Les écrits de saint Paulin de Noie avaient appris à Brigitte que le grand docteur, élevé miraculeusement à l'épiscopat, était, au dire de l'empereur Théodose, le seul prélat de ce temps honoré à juste titre du nom d'évêque. Grâce aux enseignements surnaturels qu'elle

1. C. F.Freiherrvon Nettelbla. Vorlâufige Kurzgefasste Nachricht von einigen Klôsternder H. Schwedigchen BirgiVte , Prankfurt und Vltn WohUr 1764. 93-94.

recevait de la Yierge Marie , la sainte savait le degré héroïque auquel le serviteur de Dieu poussait la pratique de ses devoirs d'état, aussi, dès sa première visité à la basilique d'où il chassa Théodose, elle rinvoqua pour le clergé défaillant et coupable du xiv^ siècle. Le prélat se rendit visible ; du haut de la gloire, il veillait sur son diocèse, il voulait donner des conseils à son successeur Jean II, prince plus célèbre par ses talents militaires que par ses vertus ecclésiastiques, et en Brigitte il espérait trouver un iiilerprète. « L'évéque qui abandonne son diocèse, « assurait-il, est semblable à un époux infidèle. Il cr quitte l'Eglise de Dieu à laquelle il a promis son c amour, et il prend le monde pour maîtresse, lui sa- « cri6ant tout, jusqu'à son âme. Si le monde pouvait « durer toujours^ il n'aurait nul désir des béatitudes • éternelles. Ses quelques bonnes œuvres n'ont plus « pour mobile la charité, mais la crainte de Tenfer ! » Saint Ambroise encourageait Brigitte à Tapostolat, il la chargeait de porter ses conseils à l'archevêque. Elle parla et fut peu écoutée^ malgré l'appui d'un théologien du chapitre à qui elle avait transmis des révélations du Christ ^

Cependant, Notre-Seigneur demandait à sa servante le tribut qu'il impose pour le rachat des âmes : il l'obligeait à un sacrifice. Depuis son départ avec le pèlerinage, Ingeborge éprouvait d'incessantes tortures d'esprit et de corps. Elle s'était crue libre de quitter la demeure conjugale, où partout elle se sentait de trop,

1. Rev, ///, 5, S, 7. — Proc. Can. Dep. P. de Âlvaslro wp. i3» art, f, 1Î5.

OÙ sa présence jetait une ombre sur les beaux jours et, peine plus amère, ne consolait pas les mauvais. Maintenant elle craignait que son absence ne favorisât le péché et n'introduisît le désordre sous son toit. Le chagrin et les fatigues de la route épuisaient sa santé. Jésus-Christ répondit à Brigitte, qui Tinterrogeait sur les peines dlngeborge : « J'abrégerai le che- < min de cette femme. Je préparerai son corps, et lors- € qu'il sera usé, je remplirai son âme de douceur, i» Puis, rappelant l'aversion que Nicolas Dannœs éprouvait pour la malheureuse créature unie à lui, le Sauveur ajoutait : a Le désir de son mari s'accomplira. i> En effet, au moment où les pèlerins songeaient à quitter Milan^ Dieu trouva qu'Ingeborge avait assez souffert. La pensée inquiète de la malade cessa de s'agiter. Ses membres lassés s'étendirent en repos. Mais pour Brigitte la séparation d'avec cette amie de jeunesse, loin de leur patrie commune, fut une épreuve. Elle hésitait à laisser la morte dans cette terre étrangère, lorsque ravie en extase elle entendit les plaintes du démon à qui Ingeborge échappait : « Je l'ai purifiée par l'affiiiclion, répondait le (L souverain Juge à Lucifer, maintenant je la possède « et je l'honore*. » Au jour du jugement, les yeux de cette femme, qui n'avaient rencontré qu'indifférence et dédain quand ils cherchaient affection et secours, regarderont les yeux de Jésus pleins d'infinies tendresses, et l'amour essuiera pour toujours leurs larmes '.

1. Extrav. Cl» — Proc. Can Dep. de Alvaslro sup» 29» art. f, 215 v, Apoc. XXI, 4.

LE lUBlLÉ DE 1350. 233

Le sacrifice consommé, firigilte reprit son bâton de pèlerin. Après un arrêt à Pavie où elle vénéra les reliques de saint Augustin ^, on traversa les fertiles plaines lombardes et les Apennins. Cette nature exubérante, riche^ variée dans ses aspects, cet éclatant soleil, n'avaient point pour la Scandinave le charme de la nature voilée et mystérieuse du Nord ; elle regrettait les forëls immenses, les grands lacs, et surtout le ciel de la Suède avec ses rares mais lumineux sourires, et ses étranges clartés. Il lui semblait plus voisin de notre terre que les hautes voûtes d'azur qui domment lltalie et se reflètent dans les eaux de la Méditerranée *.

Près de Gènes, les voyageurs s'installèrent au village de Quarto, sur Tune des montagnes qui s'avancent vers la mer, et se courbent autour du port comme pour le protéger contre la fureur des vagues. Quelques chaumières, voisines d'un ermitage où l'on conservait certaine peinture célèbre du Christ en croix, s'ouvrirent et leur semblèrent le gîte qui convenait à des pèlerins. Pleine de dévotion envers la sainte image, Brigitte passa devant elle les jours et les nuits, en oraison ou en extase '. Elle songeait peu à la vieille cité de Gênes. Le Seigneur ne lui avait pas donné la mission de réconcilier les Guelfes de cette république avec le doge qu'ils venaient d'exiler. Elle n'avait point reçu

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