Proc. Can. Dep, Kater. sup. 13° art, f, 125 v
1 Les descriptions de la natare, si fréquentes dans les écrits de Brigitte, ont toates trait à des paysages du Nord.
3. Le R. P. Burlamacchi ( Kifa délia Ser. S. Bngida, 138 et 39S) visita la demeore delà sainte, autour de laquelle s'était élevé un monastère oHvétain.
de révélations au sujet des guerres de Gènes avec Venise. Rien ne l'attirait donc dans les palais des Doria et des Fiescbiy rien ne l'appelait sur le port magnifique où Ton préparait tant d'expéditions commerciales pour les contrées lointaines. Cependant les pèlerins qui ne devaient faire à Quarto qu'une simple halte, y prolongèrent leur séjour. L'un d'eux étant tombé malade, il fallut attendre sa guérison.
De Gênes à Rome, le voyage des Scandinaves ne laisse pas de traces. Il semble bien qu'on monta sur un bateau et qu'on débarqua dans le port de la grande ville^ à Ostie. Sur la route de Rome^ Brigitte se trouva environnée d'innombrables pèlerins qui arrivaient avant les fêtes de Noël, désireux d'assister à l'ouverture du Jubilé *. Seigneurs et nobles dames chevauchaient au milieu de moines, de clercs^ de marchands, de paysans et de vagabonds. Pour les uns le voyage avait été facile. D'autres le faisaient au prix de longues fatigues. Tous bravaient un redoutable ennemi, la peste noire, qui couvrait l'Europe de cadavres. Ces êtres de toutes conditions, de tous pays, qu'attirait un même objet, le tombeau des apôtres, portaient en eux des sentiments divers. Celui-ci repassait la longue suite de ses péchés. Celui-là marchait courbé sous le poids d'un seul forfait. Ici l'élan de la ferveur poussait l'innocence à devancer le crime sur la voie de l'expiation. Chacun s'accusait et priait tout haut dans l'idiome de sa patrie. Parfois ces étrangers dont le seul lien était une foi
1. Les Romains commençaient Tannée à Noël. Il est dit au procès de canonisation {Dep, dni Laurtncii de Egidiis sup, 5° art, f, 179 v.) qac Brigitte était alors à Rome.
commune, réunissaient leurs voix, et un chœur harmonieux empruntait la langue de TEgllse pour louer TEternel. Après quelques heures de marche, Brigitte aperçut l'antique cité des Martyrs, et tombant à genoux elle s'unit au cri : Sancîe Petre ! Sancte Paule ! MisericoréUd I qui s'élevait de la multitude comme un gémissement de l'humanité coupable vers le ciel clément.
La foi, l'espérance, l'amour, se partageaient l'àme de la sainte quand elle entra sous les voûtes de la vieille basilique de Constantin. Par ses matériaux, ses antiques inscriptions, ses colonnes de marbre et de granit, elle rappelait le cirque de Néron, où tant de martyrs avaient versé leur sang. La foulé était partout. Agitée ou recueillie, elle se pressait autour des reliques de saint Pierre. Brigitte dut attendre de longues heures avant de pouvoir descendre dans la t^hapelle Souterraine où, fidèles à une pieuse tradition, les pèlerins adressaient leurs requêtes au chef de l'Eglise par une ouverture pratiquée entre les dalles de son sépulcre.
Brigitte avait atteiiit le terme du pèlerkiage, mais elle n'y trouvait pas, pour la bénir, le successeur de l'apôtrè. Rome était veuve de son évêque, l'Église semblait abandonnée de son Pasteur. Alors, la volonté soudaine de ramener le Souverain Pontife dans sa ville éptscopale, domina Brigitte. Elle sentit que telle serait sa mission dans l'Eglise, et que pour l'accomplir Dieu lavait éloignée de sa patrie comme de ses affections. Pénétrée de son indignité et de son insuffisance, elle adressa au premier des papes une ardente prière. Elle espérait obtenir des forces surnaturelles contre les plus invincibles obstacles terrestres, et surtout le don de
mémoire qui laisse subsister en rintelligence une seule idée, celle de la lâche imposée par Dieu ^
c Tu me demandes le don de mémoire, lui répondit « Tapôtre ; n'as-tu pas ouï dire que j'étais oublieux, « qu'instruit des voies divines, j'ai juré de demeurer près « du Sauveur et de mourir avec lui^ qu'interrogé je l'ai « renié par un faux serment ? Dieu m'avait abandonné « à moi*méme. Comprenant mon néant, je m'élançai c vers la vérité divine. Elle imprima son nom dans « ma mémoire, je ne l'oubliai plus,ni devant les tyrans, c ni au milieu des supplices, ni en présence de la mort. « Demande la mémoire à Celui qui est le maître de te a l'accorder. Je t'aiderai. » Puis, comme s'il voulait établir la sainte dans l'espérance, il ajouta : « Tu en- « tendras crier dans cette ville : Vive le successeur de « Pierre 1 et tu l'y verras de tes yeux. »
Brigitte quitta la basilique pleine de joie et de reconnaissance. Elle sentait que le succès couronnerait son effort. Elle n'attendait plus sa tâche, elle la commençait. Elle allait travailler pour l'Église et la relever, en ramenant le pape où l'appellent sa dignité et son devoir.
La grande maîtresse de la cour de Stockholm était recommandée à la Curie romaine. On voulut donc la loger et on lui offrit le palais du frère de Clément VI, Hugues de Beaufort, cardinal du litre de Saint-Laurent in Damaso. Cette maison s'appuyait à la basilique . même que les chrétiens des premiers temps élevèrent
f . (E Memoria intellectiva, d dit saint Thomas (P. /. q, LXXIX, art, 7 ti q, XCïll^ art. 7), non differt realiter ab iniellectu possibile, sed est habi- <K tualis retentio cjus cujus actus est intelligentia quœ oritur ex memoria c sicut actas ex habitu. 2>
an diacre martyr. Brigitte entra aussitôt dans l'église. Le saint, qui est au nombre des patrons de la Suède, lui apparut avec la Mère des Douleurs et le Christ. A l'heure où son champ de travail s'ouvrait devant elle, ils loi rappelèrent qu'au service du Crucifié tout se commence, se poursuit et s'achève au moyen du sacrifice, dont la pénitence est la forme extérieure ^
La pénitence était, en effet, le caractère propre du Jubilé de rémission accordé par Clément YI, et Rome devait s'humilier plus encore que le reste du monde. Elle portait des signes visibles de la colère divine. Partout la trace de dévastations barbares, partout la marque de guerres civiles, à peine apaisées par l'intérêt qu'on avait à maintenir la paix pendant le jubilé. L'écho résonnait encore des cris si souvent entendus à'Orsini et Colonna; maintenant l'ours et la colonne, emblèmes de ces factions ennemies, s'agitaient ensemble sur les étendards qui surmontaient le Capitole, mais en flottant réunis ils semblaient se jeter de futurs défis.
Pour Brigitte, citoyenne d'un État nouveau où tout parlait d'avenir, où le passé ne se montrait que sous la forme de solides blocs de pierre, aux mystérieuses inscriptions runiques, cette décadence de la capitale du inonde chrétien offrait une indéchiffrable énigme. Ce qu'on lai expliqua du gouvernement, où la suzeraineté pontificale n'était qu'une ombre de puissance, ce qu'onlui rapporta des querelles des partis, l'étonna plus encore. Elle ne pouvait se figurer un régime aussi compliqué
1. Proe..CaiL Dtp, P.de Alvastro sup, 3â* art* f, 220 r. et v. — Rev, II,
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que celui de deux sénateurs rivaux, exposés aux attaques du peuple, et soutenus par des mercenaires étrangers. En Suède, la guerre civile était simple, brutale. La puissance militaire résidait entre les mains du roi, soutenu de ses chevaliers. Le peuple, maintenu dans le rôle qu'il jouait aux assemblées électives et législatives, ne songeait point à exercer l'autorité souveraine. Aussi quand les Romains racontèrent à la noble Suédoise la romanesque histoire de Rienzi, l'élévation de ce fils de cabarelier au pouvoirsupréme,rinf}uencequ'il avait prise sur toutes les classes, elle crut entendre une monstrueuse légende. Cette femme, qui se disait si naïvement d*une autre argile que le roturier, parce qu'elle se sentait appelée à de plus onéreuses charges, à de plus grands sacrifices que ses vassaux, ne comprenait pas comment le plus vieux sang romain s'était, par peur ou par basse ambition, livré au tribun. Rienzi expiait maintenant son fol orgueil dans les cachots d'Avignon, Clément VI songeait à l'y faire niourir, et Brigitte ne doutait pas que ce ne fût justice.
La veille dé Noël arriva, et à l'heure de vêpres les quatre grandes basiliques situées aux quatre coins de la Ville Eternelle s'ouvrirent aux pèlerins venus de tous les points du globe. Brigitte était au Vatican ; ses yeux y cherchaient en vain l'hôte auguste . qui offrait cette fête de réconciliation à la chrétienté, et qui aurait dû lui dire : d L'Esprit du Seigneur « est sur moi, c'est pourquoi il m'a oint pour prêcher (( la bonne nouvelle aux doux. Il m'a envoyé pour « panser les cœurs brisés, pour annoncer la liberté aux « captifs, pour donner aux prisonniers de revoir la lu-
a mière, pour proclamer l'an de pardon ^ » Le pape Clément YI, rebelle aux conseils que la sainte lui avait donnés par sa lettre de 1346, n'était point à Rome.
Le vicaire pontifical, Ponzio Perotti, évoque d'Orvieto, ouvrit la basilique de Saint -Pierre. Alors rhomme disparut, et Brigitte ne vit plus que le Dieu, mort pour elle, qui lui tendait les. ibras du haut de la croix. Plus près du Seigneur, que tous, par rinexprimable grâce de Tunion mystique, victime expiatoire volontaire des vices de TÉglise, choisie de Dieu pour prêcher au pape le retour à Rome, la sainte pria, comme elle seule pouvait prier, durant les onze milles qae les pèlerins parcoururent afin de visiter les quatre basiliques intra muros^. € 0 Marie, disait-elle à la « Mère du Tout-Puissant, secourez cette noble ville. « On m'assure que chaque jour de Tannée on peut y « célébrer la fête de sept mille martyrs, et je vois. leurs
< ossements abandonnés dans des églises dévastées « on laissés aux soins d'un clergé sans mœurs et sans
< piété. Quoique la gloire de ces élus n'en souffre point, « arrachez leurs reliques à l'oubli, réveillez la dévotion « du peuple. i>La Reine des Martyrs apparut à Brigitte; elle lui montra, sous le symbole d'un vaste champ d'épis mdrs^ les innombrables chrétiens qui à l'exemple de saint Pierre^ souffrirent à Rome et eussent volontiers donné leur vie, non point une fois, mais toujours, pour le salut de chaque âme qu'ils aspiraient à gagner. Ge-