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officier du fisc, converti en 1346 par ses exhortations, quittait Rome plus dépravé qu'il n'y était venu. A Touverture du jubilé, le Suédois s'était présenté dans le palais du cardinal de B.eaufort et avait adressé à la sainte une impertinente question : < Quel est Tesprit qui vous anime ? Est-ce l'Esprit de Dieu ou l'esprit du démon ? » Brigitte se détourna ; Todeur de corruption qu'exhalait le pécheur rendait pour elle l'air fétide. «Vous répandez la pourriture, Birger, d répliqua-t-elle. L'officier du fisc s'éloigna fort -irrité ; cependant il se confessa, et sut se faire admettre dans la colonie Scandinave. La Mère de Dieu avertit Brigitte qu'elle introduisait le loup parmi les brebis : Birger n'apportait point aux exercices du jubilé la droiture qui obtient le pardon du ciel. « Il ne suffit pas de confesser ses « fautes, déclarait Marie, on doit se corriger, se récon- <c cilîer avec ceux qu'on a offensés, restituer le bien « mal acquis et vivre soumis à la volonté divine. L'in- « dulgence du jubilé est à ce prix. Se flatter de « recevoir le pardon céleste, sans abandonner les « richesses volées, les vanités du siècle, le luxe qui « énerve la chair, les aff'ections déréglées du cœur, « serait folie! » En vain Brigitte avait cherché à vaincre la dureté d'âme de son hôte. Tandis qu'il partait de Rome, la voyante pressentait les exactions nouvelles qu'il allait commettre, sa ruine, son exil et sa mort impénitente ^ La fin du jubilé livra Rome à l'anarchie. Les nou-
1. Rev. /. 32. —/K, iQ.-~ Exirav. LXXXI.^Vroc. Can^Dep. P,deAlvas- Iro 8up, 360 ari. 227 r. — VUa 5. Birg. 203.
veaux sénateurs manquaient d'autorité ; les Romains, guidés par Savelli, chassaient le vicaire pontifical ; la noblesse, confiante en ses mercenaires allemands, ne connaissait de loi que ses fantaisies; les rues n'étaient pas sûres. Brigitte interdit donc à sa fille, dont la beauté captivait les regards, de sortir du palais Beaufort. Enfermée tout le jour, isolée, solitaire, Catherine se <r rongea le cœur ». « Mes frères, mes sœurs servent Dieu en « Suède, disait-elle, et moi malheureuse, qu'est-ce que « je deviens? Ne vaudrait-il pas mieux mourir que d'être « inutile de corps et d'âme? » Ses œuvres inachevées, les malheureux qu'elle soutenait de la main et du cœur à Eggertsnses , remplissaient son imagination. Elle entendait des voix la pleurer, la rappeler. L'action extérieure, cette illusion de la jeunesse, l'attirait. Elle ne sentait pas qu'une seule seconde d'abandon à la volonté de Dieu, de cet abandon du présent et de l'avenir qui semblait à son âme un martyre, lui acquerrait plus de mérites, et était plus efficace devant le Seigneur, que des siècles d'efforts et de travaux person* nels. Exaltée, irritée, elle se révolta. Moins énergique que sa mère, elle était moins soumise aussi. Elle ne se courbait pas sous la main de son directeur comme un arbre plein de sève, qui croît et se développe dans la forme où on le plie ; elle s'inclinait et se relevait pareille au roseau mobile. L'esprit d'obéissance l'avait retenue à Rome. 11 ne put la garder au fond de sa cellule.
Un matin du mois de janvier, où Brigitte était occupée à d'importantes affaires, la jeune femme se dirigea vers les catacombes de Calixte avec ceux qui allaient vénérer les reliques de saint Sébastien. La présence de
l'étrangère fut remarquée et un puissant baron, que sa beauté séduisit, voulut s'emparer de sa personne. Il se préparait à la saisir quand un cerf, traversant à Timproviste la campagne, rompît les rangs de ses hommes d'armes. La nouvelle proie leur fit oublier la première : Catherine s'échappa. Instruite par une vision, Brigitte reçut sa fille au seuil du palais Beaufort en lui disant : « Béni soit le cerf, qui t'a délivrée de ton ennemi ^ :^ La terreur dominait la pauvre enfant et cette terreur ne s'évanouit point avec le péril. Une tentative d'enlèvement, durant la nuit, acheva de l'effrayer, et bien qu'en cette nouvelle occasion elle fût encore protégée du ciel, elle passa de l'audace à la peur déraisonnable; sans consulter sa mëre ou son directeur, elle s'enfuit chez les Clarisses du monastère de Saint- Laurent m Panispema^ sur le Viminal, oîi la psalmodie franciscaine remplaçait les cris de pane et perna poussés jadis, en ce lieu, pendant les fêtes de Jupiter*. Les pieuses cloîtrées ne purent garder derrière leurs grilles une femme qui appartenait au siècle par les liens du mariage ; Catherine dut retourner au palais Beaufort. Courroucée contre des charmes qui étaient pour elle un péril, et pour autrui une tentation, elle résolut de les détruire. Avec des herbes vénéneuses elle prépara une liqueur destinée à flétrir la fraîcheur de son teint, à diminuer la pureté de ses traits, et elle ne cacha point à Brigitte et à maître Pierre
1. Proc. Can. Dep. Dnœ Fr. Papuzaœ sup. Î9» art. f. 190 v. En souvenir de cette aventure et de la chasse d'Ëggertsnœs, on se plut à représenter Catherine avec un cerf ù ses pieds.
2. D'autres auteurs font dériver ce nom du préfet Perperna Quadratus.
qu'elle s'en oindrait le visage. Ceux-ci lui interdirent aussitôt de porter une main téméraire sur l'œuvre du Créateur. La jeune femme ne répondit pas. Elle connaissait une grotte solitaire où nui ne pouvait la surprendre ; elle s'y réfugia toute disposée à exécuter son travail de destruction. Un instant encore, et elle allait se défigurer. De la voûte, une pierre se détacha,brisala fiolede poison et renversa labelle pénitente sur le sol en la frappant au front. L'intervention providentielle fut évidente pour Catherine ; elle se soumit. Cependant la cicatrice, marque du châtiment qu'elle emporterait au tombeau, ne lui rappela pas qu'aucun sacrifice n'égale celui de la volonté ; loin de se plior àTexistence qui lui était faite, elle languit et se laissa mourir. Déjà Brigitte pleurait près des médecins sans espoir; le Christ la consola : si son enfant demeurait à Rome, elle vivrait. Catherine s'engagea par une promesse et guérit ; mais respirer cet air étranger était pour elle une souffrance ; ses forces renaissantes lui servaient à lutter contre l'irrésistible volonté du Tout-Puissant, qu'elle subissait sans l'accepter; parfoiselle regrettait la fièvre qui use Ténergie et éteint les désirs.
Un soir, au retour de vêpres, Brigitte surprit sa tille sous l'empire de sentiments amers. La vie semblait à la jeune femme un poids trop lourd, et elle ne voyait pas son Rédempteur prêt à porter la croix dont il la chargeait. Elle se demandait si elle ne retournerait pas en Suède. « Qu'as-tu ? » dit la sainte. Catherine garda le silence. Brigitte insistant, la malheureuse ne put qu'articuler : < 11 m'est impossible de répondre ! »
Comme son divin Maître, Brigitte savait attendre ; elle se retira et laissa le sommeil apaiser la souffrance de Catherine. Celle-ci s'endormit et eut un rêve. Eperdue au milieu des flammes, elle cherchait à s'échapper, sans trouver d'issue ; devant elle se dressa la très sainte Vierge : « Aidez-moi, ma bien-aimée maîtresse, D s'écria la jeune femme. Mais Marie s'éloigna en disant : « Puis-je t'aider alors que tu n'as qu'un « désir, celui de revoir la Suède ? Tu es infidèle à (( tes engagements envers le Seigneur. « Catherine s'élança vers la Reine du ciel : « Vierge sainte, « lui répétait-elle, je me soumets à tout ce que vous « m'ordonnerez. — Obéis à ton confesseur et à ta « mère, d répondit la Consolatrice des affligés. Le rêve fut interrompu par un brusque réveil. Catherine rouvrit les yeux aux tristesses de la vie, et se précipita chez sa mère, pour lui déclarer qu'elle préférait l'exil à la patrie et qu'elle obéirait jusqu'à la mort. Brigitte était ravie en extase ; l'immortel Amant des âmes lui révélait la destinée de sa fille. « Cette « vierge est veuve, lui déclarait-il, je lui conseille de « demeurer près de toi. Moi-même je veux en avoir « soin. :d
Le vendredi saint rappelait aux chrétiens l'amour infini du Rédempteur lorsque Catherine connut cette révélation. Elle y crut et ne discuta rien : Edgard était mort. Dès cette heure, son propre sort lui parut fixé jusqu'au jour de la résurrection ^ Mais l'amertume de n'avoir pas recula dernière parole, le dernier regard de