LA JEUNESSE DE BRIGITTE
Les parente de Brigitte. — Sa naissance. — Ses premières années. — Mort de sa mère. — Son séjour à Aspenaes. — Ses fiançailles. — Soo mariage. — Sa vie à Ulfâsa. — Son entrée dans le tiers ordre franciflcaio. — Son directeur Maître Matthias.
Confluit ad Hbros, parvaque legit cos : Scriplus ranctorum de gestii alque triumpliis El gaudebat in his ocia vana limens.
Vila metrica S. BrigiUœ»
Au début du xiv® siècle s'élevait, à Test du royaume de Suéde, dans la province d'Upland, le château de Finstad. Il donrinait une vaste plaine, non loin de la ville d'Upsal. Selon l'usage du pays, il était construit en bois. Des sapins, enlevés aux forêts voisines, joignaient leurs troncs immenses pour faire à Tédifice d^mpénétrables murailles, que surmontait une charpente fine et svelte comme la carène des vaisseaux Scandinaves. Le château avait une forte enceinte de blocs superposés et de vieilles pierres couvertes de caractères runiqucs ; ses ouvertures étaient d*autant plus étroites, les palissades et les fossés qui ientouraient d'autant plus solides et plus profonds,
aAIVTS BRIGITTE. 1
SAINTE BHIGITTE.
que la disposition du terrain n'offrait aucune défense naturelle. Pourtant ce n'était point une demeure trisle; les murs^ peints en rouge^ s'harmonisaient avec le feuillage clair des bouleaux, et se détachaient sur les rameaux sombres des sapins. Des fenêtres on apercevait le lac Bjœrken. Entre deux collines plantées de trembles et d'aulnes, on voyait couler une rivière, qui tour à tour égayait Ja campagne par son murmure incessant, ou l'animait en faisant tourner la roue des moulins. Des bestiaux de toutes sortes parcouraient les prés. Partout on sentait la vie et la main laborieuse des vassaux. Etablis à l'ombre du manoir, ils cultivaient les terres du seigneur en temps de paix, et en temps de guerre ils marchaient, sous ses ordres, à l'ennemi.
Quand le maître de Finstad passait à la tête de ses hommes d'armes, on le reconnaissait à son écu *, aux touffes de plumes de paon qui ornaient son casque, et qui semblaient le désigner au regard de tous et attirer sur lui les périls et la gloire. Il se nommait Birger Persson ■ et il appartenait à la vieille race des Engels, alliée à la maison régnante des Folkungs. Cette alliance avait
1. Il portait deux ailes d'aigles liées, plumes baissées, avec une rose en pointe sur champ de sable. Wapenboek de 1334 à 1372, par Gelre, héraut d'armes, publié par V. Bouton. Paris, 1884, ///, 347 à 348. — Theatrum nobilitatis suecanse fabrefaclum J. Messenio. HolmicBj MDCXVI, g. XLI. — Les auteurs des généalogies ne sont pas d'accord sur le champ des armes. Œrnevinge (Genealogia Brahsee. Holmm, 1647) les veut sur champ d'azur. Nous nous rangeons à l'opinion de Peringskiôld (Then fœrsta boken ai Svea och Gotha Minnesmârken uti Upland. Stockholm, 1710, 37) parce que la majorité des reproductions du sceau dont se servait le châtelain la favorise.
2. Les noms de famille n'existaient pas encore ; on se désignait en ajoutant le prénom de son père au sien. Persson signifie fils de Pierre.
encore été resserrée par son second mariage avec IngeborgeS fille de Benoît Magnusson, que les souverains suédois traitaient de cousine ^. Plus illustre que ses ancêtres, Birger n'avait point à se parer de leurs services ou à chercher de Téclat dans ses alliances avec la royauté. Après avoir gagné ses éperons de chevalier contre les
1. L'erreur évidente de la bulle de canonisation où la mère de Brigitte est appelée Sigride provient d'une faute de copiste diins la plus ancienne vie de la Sainte. — Processus o&nonisaolonis Dominse Brlffidœ ds SwselA — Relatio GaU&ardi Bpiscopi Spoletaniœ de exaiiiin&tioas f&cta in Monteflascone &n. 1373, d. 14 decembrls prœ- MBtlbiiff domino Oovecio de Albomotio, domino Birgero de Swecl& onm plnrlbas ftliis, cam qn& est conjnncta illa n&rr&tlo de Birgitta quam dno Pétri oonfessores d. 17 decembris tradidernat. Bibliothèque royale de Stockholm Codex A. U, fol, XXVUh XU. — Cette biographie, que nous citerons sans cesse, puisqu'elle est U »ource de toutes les autres, a (Hé publiée et annotée par le conservateor de la Bibliothèque de l'Université d'Cpsal, M. G. Annerstedt, MUS le titre de : Vita sanctSB Birgiit» auctoribns Petro primo conlessora Yastenense et Petro priore Alvastrensi confessoribns irigitta, au T. III des Scriptores rerum svecicarum Medii Myï qu'il a édité. UpsaUœE. Berling, 1871-1876.
1 Proc. Can. mss. Art, 1 et 2, f. 4, verso. Dep, Hartlevi Episc. Arot.ntp. {• ett^ art, f, 120 recto. Dep. Katerinœ filiœ. Bir, et Alfomi éUa Epise, GiennetuUj sup. 17« art, f. 128 recto et 161 recto. Dep, eopiotmima Prioris deAha\tro svp. 1* art. f. 200 recto. — Le Glironioon te goneribns et nepotibus sanctae BirgittsB écrit au xv* siècle par largvarito Glansdotter, abbesse de Vadstena (édité 1* par Berne' Iw Uptaliœ 'M21, in^i», 2* par Rieti Scriptores svecicarum, ///. Luni. 1848, 195-241. 3* par C. Annentedt. Scnp. 111, 207 à 216), les généalogistes Messenius.OErnevinge, Guldensticrn et Oxcnsticrn, le biographe OUûs Magnus et les historiens modernes, avides de trouver à Brigitte une rovale origine, ont établi sa descendance des rois de Suède et de Danemark, par Magnus Minniskiold et Benoît Magnusson, l'époux de Sigride la Belle, héroïne d'une curieuse histoire. La chronologie fait remonter Magnus Minoifkiold au milieu du xii" siècle et donne à Brigitte comme grand-père 00 aotre hgman ou sénéchal de Gothie Orientale, Magnus, père de Benoît, époux d'one noble Sigride. Gfr. Diplomatarinm suecanum collegit et eiidit J. 6. Liljegren Holmiœ, A. Nontedt et filii, 1829, /. An. 1279, •- 671 et 672. //. HoltMœ 1834. An. 1292, n* 1066. — Nous ren-* loyoïu le lecteur que cette question intéresserait, aux explications absolu-
païens de Carélie, il avait occupé, dès 1295, les importantes fonctions de sénéchal ^ de Tiundaland. C'était la principale des trois provinces de TUpland. Les sénéchaux se recrutaient par voie d'élection, et Ton désignait, en général, ceux des vassaux du roi qui se faisaient le plus remarquer par les exploits de leurs ancêtres, ou par leur bravoure et leur richesse personnelles. Ainsi cette charge n'était point héréditaire, mais elle ne sortait presque jamais des mêmes familles. Le sénéchal exerçait dans sa province les pouvoirs d'un petit souverain. Il la représentait auprès du roi, et la gouvernait à son gré.
Fort de l'autorité que lui donnait ce litre, Birger avait revisé l'œuvre du premier de ses prédécesseurs, le vieux poète païen Viger Spa, dont les poésies détachées ' étaient la seule loi écrite de TUpland. Avec Taide des hommes les plus éclairés, Birger avait encore doté sa patrie d'un code, qui fut adopté par l'assemblée générale de la province. Bientôt après il entrait au conseil royal, et sa réputation était telle, que de nouveaux pays se placèrent d'eux-mêmes sous sa juridiction. On prévoyait
ment concluantes données par G. Annerstedt, notes D et E de son édition de la Vita Sanctœ Birgittse. — À Tétranger on a pourvu la sainte des distinctions honorifiques les plus bizarres. Non content de traduire son titre par celui de princesse, on l'a même qualifiée de reine !
1. Rendre Lagman par sénéchal est fort imparfait; mais la langue française ne nous offre rien de plus exact. Le lecteur, averti de la différence des fonctions, préférera sans doute ne pas rencontrer à chaque ligne un mot suédois.
2. En suédois flockar» Cette collection de sept morceaux remonte à l'an 600 ; le mot u flockar » rappelle que ces poèmes étaient d'abord écrits sur des troncs d'arbre. Gfr. J. Schelferi Argentoratensis, Suecia litterata Holmiœ, Keyter. MDCLXXX, 5. — Wieselgren Sveriges Skôna Litteratur. Ltmd. 1834. //, 70-71.
bien qu'il ne tarderait pas à devenir sénéchal d'Upland, litre d'autant plus important qu'il donnait une voix prépondérante dans l'élection du souverain.
La Suède traversait alors une période paisible de son histoire agitée et, s'il regardait en arrière, le sénéchal ne pouvait regretter le passé. Un siècle avant notre ère, était venu d'Orient le héros que les bardes ont divinisé et appelé Odin, et que les historiens désignent du nom de Sigge Fridulfsson. Avec lui, il amenait les premiers habitants des terres Scandinaves. A sa mort, il divisa ses Etats entre ses trois fils, et de ce partage sortirent la Suède, la Norvège et le Danemark. De ces premierstemps, on n'avait guère conservé que le souvenir d'héroïques combats, dont les exploits des Vikings furent les derniers et brillants épisodes. Le christianisme ne s'était introduit qu'au ix® siècle dans les pays Scandinaves. Il eut de la peine à s'y affermir. Les païens massacrèrent les premiers missionnaires. Ils n'épargnèrent même pas leurs souverains qui se convertissaient et qui avaient trop peu d'autorité pour aider à convertir leurs sujets. Le pouvoir royal, en effet, ne se transmettait pas par hérédité, mais par élection ; d'ordinaire il ne sortait point de la famille régnante, et l'on donnait la succession du roi défunt à l'ainé de ses enfants ; seulement, il était facile de désobéir à un roi élu et de le renverser. Upsal, la vieille métropole du paganisme, restait la capitale de la Suède ; a chaque conversion elle se révoltait, et le roi chrétien était souvent remplacé par un de ses rivaux.
Au milieu de ces luttes intestines soulevées soit par la transmission du pouvoir royal, soit par la religion,
SAINTE BHIGITTE.
quatre dynasties avaient successivement disparu. Aux descendants d'Odin succéda la postérité dlvar. Elle régnait au vni* siècle en Suède, en Danemark, en Angleterre et dans l'Allemagne du Nord. Ensuite vint la maison de Stenkil, qui ne dura pas longtemps, et le sceptre passa à celle de Sverker, d'où est sorti le roi martyr saint Eric, tué vers 1161 par les Danois. Enfin, au milieu du xui' siècle, cette dynastie s'éteignit à son tour. Le grand - père du roi dont Birger Persson était sénéchal, s'empara de Taulorité à la faveur du titre qu'il portait : il était grand Jarl * ou comme on eût dit en France quelques siècles auparavant, maire du palais.
S'il avait consulté Thistoire, ce prince aurait appris que partager un Etat c'est le vouer, presque toujours, aux guerres intestines. Mais il déposa dans la terre suédoise un germe vivace de discordes, en assurant à ses fils cadets d'immenses apanages. L'un d'eux, Magnus, détrôna l'aîné et commit la même faute que son père: il partagea ses Etats entre ses trois fils, sans stipuler que les deux plus jeunes, Eric et Valdemar, seraient les vassaux de l'autre, Birger I". Cependant les débuts furent heureux. Une sage régence donna au pouvoir plus d'autorité que par le passé, et rendit facile la tâche du nouveau roi.
Le seigneur de Finstad revint des fêles du couronnement plein de calme et de sécurité. Il se livra tout entier à l'administration de ses vastes domaines et fut
1. Observationes nonnuUsdedignitate Jarlorum in Svecia. Diaser iaiio quam prœside H. G. Porthan pvblico examine submUU E. J. Frosterus. Aboœ, 1798.
soutenu dans ces travaux par sa seconde femme, Ingeborge, à laquelle il devait encore le bonheur du foj'er et les joies de la paternité.
En 1303', Birger avait déjà deux fils et deux filles, et il attendait avec ardeur la naissance d'un cinquième enfant. Il révéla à son frère Israël, curé de la cathédrale d'Upsal, et au chanoine André Ând, la cause de cette vive impatience. Par deux avertissements, qui lui semblaient avoir une origine céleste, le sénéchal prévoyait la gloire de celle qu'il nommait déjà sa fille. Le premier lai venait d'une Bernardine ^ de Skokloster, couvent restauré par ses soins à l'extrémité du cap qui s'avance dans le lac MsBlar, entre Upsal et Stockholm.
La vénérable religieuse s'était empressée de lui raconter les détails d'un pèlerinage que, selon la coutume de toute la contrée, Sigride, mère d'Ingeborge, avait fait au monastère pendant le mois de septembre. La noble dame s'éloignait de la chapelle après avoir terminé ses dévotions, et les yeux fixés sur sa longue robe de soie, aux couleurs étincelantes, la cloîtrée
1. Il est impossible de fixer avec une exactitude absolue la date de la naissance de Brigitte. Nous suivons le Diarium Wasstenense ab anno 1344 ad annam 1545 (édité par M. Fant, au T. 1 des Scripiores remm née, p. 1 à 224), an. 1373. — Les Acta sanctorum, octobris IV, Gom. pr«V. Vf, 382-383, supposent que la sainte naquit en 13U2 ou 1303. La tradition (Cfr. J. Messenius Scondia illustrata observationibus ancUa J. Pering^kiflld, Stockholm 1700, //, 78 et seq.) parle de 1304. La chronologie du moyen âge se complique par Tépoque à laquelle chaque peuple faisait commencer Tannée. Pour les Scandinaves c'était tantôt 5oël, lant6tle12août.
2. Ou Cistercienne. Le lecteur n*ignore pas que le premier monast(^re de ces religieuses fut fondé pour les femmes dont les maris se faisaient moines à Clairvaux. Les Bernardines acquirent une grande célébrité à Tort-Royal.
pensait que de telles parures convenaient mal à des chrétiennes. La nuit venue, i'Esprit-Saint qui, dans l'oraison, daignait parfois l'éclairer, lui adressa des reproches. « Pourquoi, disait-il, juger ainsi ma ser- < vante? De sa postérité naîtra une fille avec laquelle « je ferai alliance ; les peuples n'auront point assez de « louanges pour cette nouvelle sainte. » Tel fut le récit merveilleux que Birger recueillit des lèvres de la Bernardine. S'il n'y avait pas ajouté foi, une vision qu'Ingeborge eut à la même époque aurait pu le convaincre de la véracité de ces paroles.
Le sénéchal et sa femme naviguaient sur les côtes de Suède, avec quelques membres de la famille royale. Peut-être revenait-on d'Irlande, où les Scandinaves faisaient maint pèlerinage au tombeau de sainte Brigitte la Thaumaturge*. Eu vue de l'île d'ŒIand, une violente tempête se déchaîna et les lames emportèrent Ingeborge, Aussitôt l'aîné des frères du roi, ce vaillant et doux Eric, que les courtisans comparaient aux héros des troubadours, fendit les flots et leur arracha leur proie, « Dieu t'a préservée à cause de l'enfant que tu portes dans ton sein, y> dit un ange visible aux regards d'Ingeborge, comme l'étaient à ceux des patriarches les anges de l'ancien Testament ; « élève ta fille dans la crainte du Seigneur ^ x>
Le 14 juin, au moment même où naquit l'enfant, survint un nouveau prodige. Benoît , curé de
1. Elle vivait au v* siècle et fut sans doute la patronne de notre sainte.
2. Proc. Can. Dep. P. de Alvattro snp, 1» art. /*. 200 recto. — Vita Sanctœ Birgiltc&, 189-190.
Rasbo*, église voisine de Finstad, priait pour l'heureuse déiivraace d'Ingeborge. Soudain il se trouva enveloppé d'une nuée lumineuse, d'où sortit la Vierge-Mère. « Il est né une fille à Birger, annonçait Tapparition, sa « voix sera entendue du monde entier ^ »
Le sénéchal imposa le nom de Brigitte, dérivé du sien ', à Tenfant prédestinée qu'il accueillait avec tant de joie. D'abord Brigitte parut privée de tout moyen d'exercer la mission qu'on lui prédisait ; ses lèvres ne balbutiaient aucune syllabe, et on la croyait muette, quand à trois ans, sans préparation, elle s'exprima avec une extrême facilité dans cette lyrique langue suédoise qui semble rendre poètes ceux qui la parlent *.
Bientôt son éducation commença. Près de ses frères ^ elle apprit à lire et à écrire. Avec sa sœur aînée, Marguerite ^, elle devint habile à manier l'aiguille et
1. Il fut nommé évêqire d'Abo en 1321, ce qui le fait confondre avec Hemming, Tami de la sainte, par les historiens peu soucieux de la chrono^ lofie. Cfr. Chronicon Episcoporum Finlandensium Scrip. III, 138 — STeutka Kyrkans Historia ai O'H. Reuterdahl. //. Lund, 1850. Gleemp..
t. Proc. Can. Dep. P. de Alv. tup. 1® art. f. 200 verso.
3. En suédois Birgilia. Traduire par Birgitte serait étonner le lecteuraccoutumé à une autre version. Ce mot semble dérivé de l'ancienne racine gothique qui signifie : brillant, en anglais hrighty et non du verbe htrgn, garder, qui donne l'allemand burg. Le moine birgittin G. Megerle traite cette question dans la préface de sa traduction allemande de la vie de la sainte par le R. P. Binet. {Col. 1652 in-Xl.)
\. Proc. Can. Dep. P. de Ah. iup. !• art. f. 200 r. et 201 recto,