Sver, Hist. II
2. Il est difficile de donner la date précise des premiers voyages de Brigitte en Italie. Les historiens anciens se contredisent et ne tiennent point compte de la chronologie ; les archivistes ne s'occupent pas des traditions ou de Tenchaînement des faits et s'attachent à des pièces, dont la date n*est point infaillible, Tannée commençant à des époques diverses selon les différents pays. La déposition de Catherine au procès de sa mère aurait pu guider si une main téméraire n'avait gratté des chiffres pour les remplacer par d'autres. L'encre plus fraîche, non seulement que celle du manuscrit, niai$ que celle des notes marginales, prouve une intervention relativement récente. Sur l'article 33 f. 136 r. Catherine dit: a Dum prima vice fuit ad Napolim... A. D, 1370. j> Selon le sentiment de M. Depres, conservateur au département des manuscrits delà Bibliothèque nationale de Paris, on a remplacé la date de 1365, (^u'on lit encore au travers du papier, par 1370. Nous nous appuyons sur celte indication, sur la déposition de Marguerite desBarthj qui assigne le mois de juillet 1365 comme l'époque où elle s'entretint avec Brigitte à Rome, sur le témoignage du savant jésuite Beatillo. qui place le séjour de la sainte à Bari entre 1364 et 1367 (Historia dell' iUus. conf.
noble dame se mêlait à la foule. C'était Marguerite des Barthi. Brigitte ne la connaissait pas, mais elle la regardait avec sympathie à cause du long voile des veuves qui entourait sa tête. Le seigneur des Barthi avait péri dans une de ces rixes oii se complaisait la noblesse romaine; sa famille poursuivait les meurtriers^ et déjà Marguerite, rendue craintive par le malheur, voyait ses fils destinés au même sort que leur père. € Demain, avant trois heures, vous et vos enfants serez € réconciliés avec vos ennemis, i> dit la voyante. La prédiction se réalisa *.
Le bâton à la main, et sur la poitrine la petite croix de bois qu'elle regardait durant son oraison, Brigitte sortit, à la tête des pèlerins, par la porte du Peuple, Elle les guida ensuite à travers les immenses plaines qu'animent des troupeaux sauvages. Ces étendues en pleine lumière, où la faucille et la cognée n'ont point d'emploi ; ces déserts oh l'eau lente, silencieuse des ruisseaux se creuse un lit à l'ombre d'orchidées aux enivrants parfums ; ces majestueuses ruines dont l'histoire lui était peu familière; ces paysages, qui empruntent leur charme au soleil, au passé, à un je ne sais quoi fait de souvenirs et de rêves, plutôt qu'à la nature, ne parlaient point à l'imagination de la Suédoise. Elle les parcourut sans entretenir ses compagnons de la création et du Créateur.
di Christo san Nicolo, composta dal P. A. BeatiUo, Napoli e Palemio: P. Ooppoiay 1642. ///,151), cnHa sur rautorité de Marino Palmieri (Murttori ScBiP. reb. Ital. XIII, 1228 et seq.), lequel nous montre Brigitte à Naple« en 1366.
1*. Proc. Can. Dep, Marg. Brache de Arenuîa, f. 235 r.
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S^it aux gorges de la Somma, soit sous les bois de chênes verts et de sapins massés à Tissue de la large vallée que domine Assise, un orage surprit les pèlerins. Il n'y avait ni bourgade ni maison, et Ton s'abritait de son mieux dans une vieille hutte, quand de nouveaux hôtes envahirent ce refuge. C'étaient des brigands, répandus dans la contrée à la poursuite de quelque butin. Ils allumèrent de grands feux, et lorsque la lueur des flammes leur révéla la beauté de Catherine, ils résolurent de Tenlever. La princesse comprit le péril, et pria le Tout-Puissant d'envoyer à son aide les chérubins, messagers des volontés célestes; aussi, dès que les bandits s'approchèrent, ils entendirent des cris terribles. Une armée semblait s'avancer sous bois ; frappés d'épouvante, les malfaiteurs prirent la fuite. Au lever du soleil, les pèlerins quittèrent leur abri. La tempête s'était apaisée, et près de là campaient les brigands ; revenus de leurs terreurs, ils s'embusquèrent derrière les arbres à l'ombre desquels Catherine s'avançait avec ses compagnons. Ils se croyaient maîtres de sa personne, quand Dieu renouvela le miracle qui, peu d'années auparavant» Tavait sauvée des mains d'Orsini. Frappés d'aveuglement, comme le baron romain dans les vignes de la voie Appienne, les brigands ombriens ne virent plus que ténèbres, alors que le soleil brillait de tout son éclat. Cependant les pèlerins avaient passé ; à la fin du jour ils aperçurent le but de leur. voyage: la petite ville d'Assise, attachée au flanc d'une colline fertile, dont les sommets rocailleux se profilent à l'horizon. La vallée du Tibre, où ils marchaient, était dans l'ombre ;
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la flèche élancée de l'église, la lourde masse du mo-. naslère des frères Mineurs, resplendissaient aux feux du soleil couchant* Tout d'abord les Scandi-* naves voulurent prier près des reliques de saint François.
Jamais Brigitte et Catherine n'avaient vu d'édifice semblable à ce triple sanctuaire d'Assise. Au fond d'une groUe, creusée dans les profondeurs du roc, reposent, loin des clartés du jour, les restes du chevalier de la pauvreté. L'église moyenne, abaissée, austère, sombre comme l'habit franciscain, domine le tombeau. Enfin sous le ciel lumineux s'élève l'église supérieure, svelte de formes, éclatante des couleurs mystiques de l'innocence et du martyre, que figurent le blanc de la pierre et le rouge de la brique. Guido est venu de Sienne et Giunta de Pise pour faire raconter aux murs la beauté du saint et les actes héroïques de sa vie ; Cimabue et Giotto ont continué l'œuvre. Des fresques vivantes représentent le riche marchand d'Assise s'alliant aux trois vertus du cloître. Dame Pauvreté est symbolisée sous les traits d'une femme, qui foule aux pieds des branches d'épines fleuries, emblèmes de toutes les richesses de ce monde. Là Brigitte s'arrêta pour prêcher le détachement des biens périssables, tel que le Christ le lui enseignait.
De l'église, les saintes se rendirent au Sagro Convento. Cette visite les remplit de douleur. L'esprit du siècle s'était introduit dans la maison du pauvre d'Assise ; on avait vu le deuxième général des Mineurs, Elie de Cortone, introduire le relâchement des observances dans la famille franciscaine, et les Conventuels,
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fraction des Mineurs qui pactisaient avec la richesse, habitaient là de vastes appartements. Brigitte réclama un remède; maïs le Verbe se contenta de signaler le mal : « Mon ami François, disait-il, a quitté les dé- « lices pour la pénitence. Sa vie se passait à méditer w mes œuvres, mes préceptes, mon amour. Aujour- « d'hui, ses frères s'abandonnent aux soins et aux « plaisirs du monde. Ils n'aiment plus la pauvreté qui d fut la joie de leur père. ï>
Les infidélités à la règle, la sainte ne l'ignorait pas, amenaient une réaction aussi dangereuse que le mal lui-même. La mollesse des Conventuels était combattue par Torgueilleuse austérité des Spirituels. Au mépris de toute raison, ceux-ci poussaient à l'absurde les tendances de leur fondateur et le pape même ne pouvait les faire changer de conduite. Sous l'inspiration de l'Esprit- Saint, Brigitte avait rassuré plusieurs d'entre eux lorsqu'en 1349 leur général était rentré dansl'obéissance envers le saint-siège. Elle avait déclaré à ces religieux que leur adversaire Jean XXII, dont ils attaquaient l'élection, était le légitime successeur de saint Pierre. Avec une singulière précision, elle défendait contre eux la bulle de 1318, qui condamnait leurs erreurs sur divers points de doctrine, et en particulier sur le sacrement de l'Ordre. Elle affirmait avec autorité que les ordinations faites par Jean XXII étaient valides, que le souverain Juge châtierait comme hérétiques les adversaires de ce pape et les détracteurs des prêtres élevés de sa main au sacerdoce. Les Fratricelles, groupe exagéré des Spirituels, attaquaient les célèbres décrétales de Jean XXII : Super proprio Christi, Brigitte leur affirmait
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que le Christ avait possédé quelque chose sur la terre : la robe tissée par la Vierge et tirée au sort entre les soldats n*était-elle pas le bien propre du Fils de Marie ?
Au Bagro Convento, Brigitte entendit tout discuter, jusqu'aux grâces accordées par Notre-Seigneur à saint François. Certains érudits déclaraient que l'indulgence de la Portioncule, si célèbre dans la chrétienté sous le nom de Pardon d'Assise, était une fiction. Ou le saint avait été le jouet d'un rêve, ou cette vision, dont les contemporains ne parlaient pas, étalit une fable. Troublés par ces propos, doutant presque de Tindulgence qu'ils allaient gagner, les Scandinaves suivirent sans joie la foule qui, le l**'août, marchait vers la chapelle. A l'entrée du sanctuaire, Brigitte fut ravie en extase. « J'ai « accordé par amour ce que l'amour m'a demandé, y> disait le Maître. Rassurée sur la véracité de la tradi. tion, Brigitte s'étonna que le souverain pontife eût réduit à la fête de saint Pierre aux liens l'indulgence que le Tout-Puissant accordait au bienheureux François pour tous les jours de l'année. Le Christ lui expliqua aussitôt qu'en raison de la malice humaine, les papes doivent souvent restreindre, ou même supprimer certaines grâces célestes.
Les cinq jours consacrés au pèlerinage d'Assise passèrent rapidement. A l'heure du départ, Brigitte se recueillit devant la châsse de saint François, pour lui adresser une dernière prière. De la bouche du bienheureux lui-même elle reçut cette réponse : « La cellule € où je t'ai invitéen'était point ma maison d'Assise, mais « la cellule intérieure et mystique où je m'exerçais à « l'obéissance. J'y prenais nourriture en l'ûme du
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« prochain, que j'amenais à suivre le Seigneur. Ma soif « s'étanchait quand ceux que j'av^s convertis ai- « maient Dieu de toutes leurs forces, lui gagnaient de (< nombreux serviteurs et s'attachaient à mon amie la « pauvreté. Ma fille, entre dans cette cellule, partage ma « nourriture, accepte mon breuvage, et tu seras rassa- « siée pour l'éternité *. >
Brigitte s'éloigna en méditant ces paroles. Les fruits de son pèlerinage lui semblaient si précieux qu'elle résolut de le continuer. Elle obtint l'aveu de ses confesseurs, et avertit ses compagnons qu'ils marcheraient longtemps de sanctuaire en sanctuaire.
La pieuse phalange descendit d'Assise dans le royaume de Naples jusqu'à l'antique port d'Ortone, où depuis un siècle environ se trouvaient les reliques de l'apôtre saint Thomas, rapportées de Mésopotamie après laruine d'Edesse. Brigitte invoquait avec confiance le disciple, généreux entre tous, qui le premier avait proposé de mourir avec le Jésus-Christ et qui, malgré les ténèbres de son esprit, était devenu fidèle au Maître. Elle appelait son doute, un doute pieux ; elle enseignait aux âmes troublées à se tourner vers lui, sûre qu'un jour le Seigneur les traiterait comme levait traité son apôtre, et leur ferait toucher du doigt les plaies dont il porte la glorieuse cicatrice. Brigitte trouva le tombeau de saint Thomas si délaissé qu'elle crut avec peine à l'authen-
1. Rev. IV. 76 — VI. 59.- VU. 3, 7, 8 Exlrav. XC. Nous réunissons ici tout ce qui a trait à l'ordre de Saint- François, mais nous avertissons le lecteur que la révélation concernant les décrétales de Jean XXIt fut faite par Brigitte à Fr. Pierre du Transtévère deux jours avant le départ de la colonie Scandinave pour Jérusalem. (Proc. Can. Dep. Jilf. ep. Gien, iuper^' fiH.f, 156.)
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ticité des reliques ; mais elle était vraiment en présence du corps de l'apôtre, le Verbe le lui déclara. « Thomas « demeure sans culte, ajoutait-il, parce que, selon la « parole de l'Ecriture, les souverains du pays ont des ce yeux et ne voient pas. » Le sang royal de Brigitte s^anima pour la défense des princes napolitains : € N'ont-ils pas fait bâtir des églises, s'écria-t-elle, et c répandu des aumônes libérales ? » Alors elle entendit le Maître lui témoigner son déplaisir des mariages contractés par la reine de Naples contre les statuts des Pères. Ces unions, il est vrai, ont plus tard reçu Tapprobation du pape ; mais si les décrets de TEglise sont infaillibles, les époux n'en restent pas moins justiciables au tribunal de Dieu, car leur volonté n'était point droite.
Les pèlerins se rendirent ensuite au mont Gargan, lieu célèbre depuis le viii'' siècle par l'apparition de l'archange saint Michel. Les tlots de TAdriatique les avaient portés jusqu'à la base de la montagne. Ils la gravirent au milieu d'arbres admirables et do plantes d origine méridionale que le chaud soleil fait croître sur ces côtes abritées. A mesure qu'elle montait, Brigitte, ravie en extase^ se sentait environnée d'anges et entendait leurs chants, a Béni soyez-vous. Seigneur, di- « saient-ils ; vous nous avez créés pour être vos mes- « sagers et pour consoler l'homme, vous nous confiez < sa garde ; vous nous envoyez vers lui, sans nous pri- « ver de vous voir. En ce lieu, vous avez voulu mani- « feslerla dignité que nous tenons de vous afin qu'on ^ apprenne à désirer notre secours ; mais aujourd'hui, ^ on n'a plus que mépris pour ce sanctuaire et les habi-
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a tanls du pays nous préfèrent les esprits immondes. » Une grande pitié remplit le cœur de Brigitte à la pensée des âmes qui résistent à leurs anges gardiens; une fervente prière pour eux sortit de ses lèvres: « Ils ne comprendront que lorsqu'ils seront frappés, » répondit le Maître à sa servante.
Après avoir, dans Téglise de Saint-Michel, réclamé la protection de l'archange chargé de présenter nos âmes au jugement, les voyageurs descendirent vers Manfredonia. L'évèque de Vexiœ s'avançait sur un cheval ; Torgueil de race, dont il n'était point exempt, l'amour de ses aises ou sa mauvaise santé, lui avaient fait préférer une monture au bâton du pèlerin. Dans une pente escarpée sa bête s'abattit ; roulant à terre, Thomas de Malstad se cassa deux côtes et on eut quelque peine à le porter jusqu'à la petite ville que Manfred avait bâtie non loin de l'antique Siponte.
Brigitte s'intéressa plus à la vieille cité, aimée de l'archange, qu'à la ville neuve. Elle savait que les restes de nombreux martyrs gisaient sans honneur sous des décombres, et elle s'en plaignit à Notre-Seigneur. Le Christ lui avait jadis raconté le sort de Siponte; sa destruction était le châtiment de ses iniquités. Toutefois, les grâces accordées par les souverains pontifes à ses sanctuaires restaient vivantes, au milieu de l'anéantissement des choses visibles ; ceux qui venaient les chercher avec foi et charité les trouvaient efficaces et abondantes.
L'évèque de Vexiœ souffrait au point de ne pouvoir continuer le voyage. On devait se mettre en route de très grand matin pour Barletta, à cause des cor-
saires qui infestaient la côte et débarquaient en Fouille ; sans oser prendre la responsabilité de retarder le départ, le prélat s'effrayait de rester seul à Manfredonia. Au point du jour il appela Brigitte : <c Pour Tamour de <( Jésus*Christ, lui dit-il, touchez mon côté, et je ces- € serai de souffrir. » Cette femme, si maîtresse d'ellemême, fondit en larmes : « Je ne suis que néant ! s'écria- « t-elle ; malgré tout prions Dieu, il répondra selon sa c volonté à notre foi. » La sainte s'agenouilla, et son oraison terminée, elle plaça ses mains sur le malade : € Que Notre-Seigneur Jésus-Christ vous guérisse, » dit-elle. L'évêque n'éprouvait plus aucune douleur. Il se leva et Ton partit ^
En quelques heures de marche, on atteignit la petite cité de Barletta et, comme on n'y connaissait personne, on entra dans une hôtellerie. Tout à coup le repos des voyageurs fut troublé par une rixe terrible. Les glaives étaient tirés, des cris de mort éclataient. Brigitte voulut conjurer, par la prière, le massacre qui menaçait de commencer sous ses yeux ; elle implora le Seigneur et au milieu de ses supplications elle assista, en esprit, à une lutte plus épouvantable encore : celle des anges et des démons qui se disputaient les âmes des combattants. Saisie d'effroi et de pitié, la sainte priait tout haut. « Donnez la paix ! » criait- elle au Seigneur. Son oraison s'acheva dans un profond silence extérieur et intérieur, les querelles avaient cessé ^
Au sortir de Barletta, les pèlerins gagnèrent Bari.