CHAPITRE XII
Le Seigneur ordonne à Brigitte de se rendre en pèlerinage à Jérusalem. — Arrivée à Rome de Charles et de Birger. — Embarquement pour Naples de la sainte et de sa suite. — La reine Jeanne P«. — Mort de Charles. — Messine. — Cos. — Halte dans l'île de Chypre. — Les Lusignan. — Jaffa. — Rama. — Jérusalem. — Révélations de Brigitte sur la Passion du Christ et la vie de la très sainte Vierge. — Bethléem. — Le Jourdain.
Feruens amore fortiter
elati non pepercit,
Hierasalem bilarher
etDethleem perrexit.
Br, Une. L. Y.
€ Préparez-vous tous au voyage de Jérusalem. Dès
< que je vous avertirai, vous quitterez Rome et vous
< visiterez les lieux saints. j> Tel fut Tordre du Christ à Brigitte le 25 mai 1371.
Vingt ans auparavant, elle s'était entendu dire par la Vierge Mère : « Tu iras à Bethléem, et là, selon la « volonté de mon Fils, je te révélerai le mystère de sa « naissance. j> Alors elle se fût volontiers élancée vers rOrient. Maintenant elle ne souhaitait plus ce pèlerinage de Terre Sainte, qu'elle avait rêvé dans sa jeunesse, et passionnément désiré dans son âge mûr. Le voyage,
Teffort, tout ce qui avait excité son imagination vive, sa nature avide d'action^ Teffrayait. Elle se sentait accablée de lassitude^ sa santé s'affaiblissait et ses yeux voilés cherchaient moins la trace des pieds de Jésus-Christ sur la terre, que le vol de son ascension au plus haut des cieux. Cependant toutes ses visions lui montraient le Calvaire ; dans tous ses entretiens surnaturels résonnait le nom de Jérusalem.
Au cours de Tété, Tappeldu Maître retentit : n Venez <i à mon tombeau, disait-il, et, jetant un regard de « miséricorde sur sa vieille servante il ajoutait : Ne te « lamente pas. J'affaiblis et je fortifie la nature suivant « mon bon plaisir. Je vous conduirai, je vous ramè- « nerai à Rome, je ne vous laisserai manquer de rien *.»
Brigitte annonça son départ à ses fils. Leurs ancêtres visitaient la Terre Sainte; peut-être pourraientils, eux aussi, se prosterner au sépulcre du Rédempteur, car les intérêts de la patrie ne les réclamaient plus. L'année précédente, lors de leur retour d'Amalfi à Stockholm, ils avaient dû se tenir près du roi Albert de Mecklembourg, que sa partialité pour ses sujets allemands rendait odieux. Peu de temps après, vers le mois d'avril 1371 , une multitude de paysans et de marchands était venue assiéger Stockholm afin de délivrer Magnus IL Avec leur cousin le sénéchal d'Upland, avec leur neveu Pierre Ribbing, une grande partie de la noblesse suédoise et des troupes allemandes, les deux frères avaient résisté à Tarmée
1, Rev. VI. 108. — VIL 1, 6, 9. — Proc. Can. Dep. P. de Aleasirosup. 29» art. f. 226.
norvégienne d'Haquin. Birger était même le signataire d'un des armistices qui précéda la délivrance de Magnus, racheté, par son fils, au prix d'une forte rançon. A rheure présente tout était apaisé ; le vieux souverain s'était retiré chez le roi Haquin, et, bien qu'au mépris des conventions faites avec Albert P^ les Folkungs détinssent encore quelques territoires suédois, on ne se battait plus. Charles et Birger étaient libres de tout engagement; ils partirent et arrivèrent à Rome dans l'automne de 137i.
A ses enfants Brigitte réunit les amis qui voulaient faire le pèlerinage de Terre Sainte : l'ancien évêque de Jaen, le prieur d'Alvastra, maître Pierre de Skeninge, le chapelain Frédéric Gudmarsson dont la parole éloquente était chère à la colonie Scandinave ^ le chevalier Magnus d'£ka et une religieuse espagnole, sœur Praxède. De pieuses servantes, l'une suédoise, l'autre norvégienne et la troisième italienne, les suivirent.
Brigitte entendait s'arrêter à Naples et à Chypre ; ni elle ni ses compagnons ne prirent donc l'habit des pèlerins, mais elle ne laissa point la petite caravane s'encombrer de bagages. Alphonse de Yadaterra, pensant terminer sa vie en Terre Sainte, se chargeait de choses superflues : € Mon fils, lui dit-elle, n'emportez qu'un ou deux c livres, nous ne serons pas longtemps à Jérusalem et c nous reviendrons ici. » Divers amis, parmi lesquels Latino Orsini ', firent escorte aux voyageurs jusqu'à
l. STYrrE 44. - Sver, HUt. II, 71. — Fryxell. II, 99. — /;/af. an. 1399.
1 Proc. Can. Art. U, /. 6. Dep. Fr. J. dt Pomacio /". 78 r. Dep. Latini Bar, Rom, sup, 13* art.f. 146. Dep. Alf. Ep. Gien. sup. 28« art. f. 155 r. Dep. P. de Alvastro sup. 19* art. f. 208 v. — Proc. Can. Bealœ Katerinic. Dep. têfOT. Annce Pauli et toror. Hagnilde SujUssadolter in art. 4* f. 64 r.
Ostie, et les embarquèrent sur la galère génoise qui les attendait à l'embouchure du Tibre *. On leva Tancre. Brigitte, les yeux fixés sur ses compagnons, murmura d'une voix émue au prieur d'Alvastra : a Nous revien- <L dronS) sauf l'un de vous, que j'aime entre tous *. it
Jadis, les ancêtres de Brigitte, qui entreprenaient leur pèlerinage aux saints lieux, partaient sur les vaisseaux de leurs princes. La coque de ces légers navires était de couleur éclatante. Au-dessus de leur haute proue, de leur poupe plus élevée encore, se dressaient des figures curieusement sculptées. On déployait une vaste voile de soie pourpre, et à Textrémité de chaque mât se balançaient des dauphins d'or. Les hommes d'armes formaient Téquipage; lorsqu'on entrait dans un port, on suspendait aux cordages leurs écus armoriés. A Finstad, à UIfâsa, la jeune Brigitte avait vu passer de tels bateaux au milieu de ses rêves. Que de fois elle avait cru fendre les flots en compagnie des grands morts de sa race, vivants dans son imagination! Un demi-siècle la séparait de ses désirs, et elle n'était pas moins différente d'elle-même que ne l'était du vieux vaisseau Scandinave et de ses guerriers, la galère et ses matelots.
Ce bâtiment, à deux rangs de rameurs, n'avait point l'originalité du canot des Vikings. Pareilles aux hirondelles s'envolant des côtes d'Europe, les galères quittaient Venise et Gênes ; toutes elles portaient à leur grand mât le drapeau blanc orné de la
1 . Cet itinéraire, le seul probable, repose sur les usages du temps. Les documents font défaut pour la première partie du voyage.