‹ Sainte Brigitte de Suède, sa vie, ses révélations et son œuvreChapitre 84 sur 132 · Proc. Can. Dep, Kater, sup, 29o art. f. 131 v · texte numérisé non relu

Proc. Can. Dep, Kater, sup, 29o art. f. 131 v

croix rouge des croisés et se ressemblaient tellement que l'œil même de leur maître ne pouvait, en mer, les distinguer. Ce maître n'était point un noble chevalier, mais un avide patron. Il songeait d'abord à se faire payer, puis à donner aux voyageurs le moins de nourriture possible. A son coup de sifflet, tous devaient obéir. Envers l'équipage, composé d^Orientaux et d'esclaves fugitifs, point de mauvais traitements dont il n'eût abusé ; pour le forcer à" ramer, il n'épargnait même pas les coups et souvent Brigitte eut à souffrir d'un tel spectacle. Sur la poupe se dressait le château^ demeure des privilégiés. Là, au-dessous du pilote et des autres hommes chargés de la direction du navire, au-dessous de la chambre du patron et des officiers et, pour ainsi dire, à fond de cale, les deux saintes, leurs compagnes et leurs servantes, occupaient la chambre réservée aux femmes. Presque sans lumière et presque sans air, elles passaient dans cette retraite les nuits et une partie des jours, car l'usage leur interdisait de répondre à l'appel de la trompette, et de venir, avec les hommes, manger autour du grand mât. La douce chanson du veilleur de nuit qui, les yeux fixés sur les étoiles, indiquait le temps au pilote et guidait la marche du navire, venait seule les distraire. Les fêtes, les dimanches passaient, sans qu'à bord de la galère on pût recevoir le corps sacré du Rédempteur. On n'osait point exposer les saintes espèces aux hasards des tempêtes et selon les décrets de l'Eglise, la Messe ne se lisait que jusqu'à l'évangile. Les malades étaient entassés dans la cale avec la masse des pèlerins ; la tête de ces infortunés n'avait d'autre appui que les planches

de la galère; leurs pieds heurtaient la petite caisse qui les séparait du passager couché vis-à-vis d'eux ; leur grabat touchait le grabat voisin. S'il fallait mourir, les agonisants partaient sans viatique.

La galère fit un heureux voyage; l'arrivée de la sainte à Naples fut un véritable triomphe. Depuis qu'elle avait prédit la mort du grand sénéchal et celle du pape Urbain^ les Napolitains la regardaient comme une nouvelle sibylle de Gumes, aussi les splendides palais de la via Capuana s'ouvrirent-ils devant elle.

Soit que les voyageurs ne voulussent point enchaîner leur liberté, soit qu'ils fussent tenus à de certaines austérités par le but de leur route, ils préférèrent à tant de demeures dignes de leur rang, l'hospice Santa- Maria dell'Avvocata. C'était une dépendance du couvent des Frères Hospitaliers de Saint-Jean, destinée aux pèlerins de Terre Sainte. L'une des rues que Jeanne avait fait ouvrir pour les étrangers, la via Francese, y conduisait, et la mer battait les murs de ses flots.

Le premier soin de Brigitte fut de faire demander, par le comte de Noie, une audience à la souveraine de Naples. Jeanne I" arrivait d'Avignon, où le pape Grégoire XI l'avait accueillie avec honneur. Le pontife, disait-on, songeait à revenir à Rome, il entretenait sa cour de ses désirs afin de l'amener à les partager, et Jeanne rapportait mieux, peut-être, que des espérances. Ce fut au célèbre château de l'Œuf, dans toute la splendeur d'une audience solennelle, que la reine reçut les pèlerins suédois. Autour des hautes murailles, les échos de Tile semblaient garder mémoire de tout ce qu'ils avaient entendu : des chansons bachiques de Lu-

calluset de ses compagnons; de Taustëre psalmodie des fils de Saint-Basile et de Saint-Benoît; des énervantes mélodies de Frédéric If et de ses poètes italiens ou arabes. Le murmure du vent, le bruit de la mer parlait à rimagination de ce passé évanoui. Selon les heures, tout cela pouvait tour à tour charmer Jeanne et convenir à sa nature.

Aux côtés de la reine se pressaient les graves et sa* van ts jurisconsultes, les poètes et les troubadours provençaux de cette cour de Naples, célèbre dans toute F Europe par la science, Tesprit et le faste qu'on y trouvait réunis. Des dames d'honneur remarquables par leur beauté et leur parure environnaient le trône. Brigitte et sa suite s'avancèrent et, selon l'étiquette, Birger s'inclina jusqu'aux pieds de la souveraine. Mais comme s'il eût été sous l'empire d'un rêve, Charles s'arrêta devant le dais royal.

Bien que Jeanne eût près de quarante-cinq ans, l'âge respectait encore son incomparable beauté , et l'art jetait des voiles sur ce que le temps avait touché. Elle était là, dominant sa cour de toute sa grande taille. Relevés sous une coiffure de velours et de perles, ses cheveux dorés laissaient à découvert un front large et haut ; deux grands yeux noirs, au regard profond, éclairaient son visage, k qui le sourire des lèvres, toujours entr'ouvertes, et la finesse du nez, légèrement retroussé, donnaient du piquant. Dans la réserve presque juvénile de son maintien, la dignité de la femme l'emportait encore sur la majesté de la souveraine. Tout ce que Charles avait entendu dire de la reine Jeanne se présenta confusément à son esprit. Il perdit le souvenir

des propos méchants que tenaient les étrangers, et vit la douce reine comme elle apparaissait à ses propres sujets.' Il partageait leurs sentinr^ents, il s*étonnait de tout ce que renfermait la jolie tête de cette princesse, qui avait promulgué tant de lois sages et pris tant de mesures utiles aux finances du royaume, mais il songeait plutôt aux vers qu'elle avait écrits en diverses langues, à la voix ravissante dont elle les chantait. Il était frappé d^udmiration à la vue de cette belle taille souvent chargée de Tarmure, et de ces mains blanches et longues également capables de tenir Tépée contre des vassaux rebelles et de s'ouvrir avec une grâce pleine de douceur pour répandre sur eux le pardon et les bienfaits ^ Cédant à une impulsion irrésistible, le chevalier s'approcha de la reine et lui baisa les lèvres. Cependant il n'était plus un jouvenceau I Les fidèles gentilshommes du palais, et à leur tête Landolfo Crispano, lieutenant de la chambre royale, portèrent la main à l'épée. Jeanne les contint; elle agréait Thommage de cet homme d'armes du Nord ; pour s'exprimer il ne savait point d'autre langue.

Brigitte reprit avec tristesse le chemin de son hospice et elle se rendit à l'église des Frères de Saint-Jean, voisine de sa demeure. Prosternée sous les voûtes ogivales de la chapelle de la Vierge, elle se perdit dans la contemplation d'un crucifix peint à fresque sur le

1. Proc. Can. Teii. Nie. Corn, de Nola sup, 3* art. — Historia délia citta e regno di Napoli di 6. A. Summonte. In ftapoli MDCll, H- 468. -~ Le vite de re di Napoli raccolle da Bastiano Biancardi Heapol. chiamato Dom LaUi Venet, 1737.

mur ; puis ses yeux se fermèrent à Timage visible de la Passion pour laisser « Toeil de son intelligence » sarnaturalisée contempler le Christ vivant*. Désormais elle ne quitta guère ce refuge. On lui amenait des infirmes et des démoniaques ; souvent elle guérissait Tàme en même temps que le corps des malades ; les pécheurs et les révoltés subissaient son empire; il s'étendait sur tous, excepté sur celui qui faisait répandre à la malheureuse mère des torrents de larmes devant Dieu.

Loin de songer au départ, Charles semblait renoncer au pèlerinage de Terre Sainte et prendre Naples pour une seconde patrie. Il s'attachait partout aux pas de la reine. Cette servance plut à la princesse. Son ancien aumônier Pétrarque ne lui avait point prêché de rigueurs contre les chastes amours, et elle arrivait de Provence oii, avec les chantres du gai savoir^ avec Arnaud Daniel, on s'écriait volontiers à l'automne de la vie:

L*amors novela Mi fa l'cor reverdir.

Les amoureux s'abandonnèrent à ce sentiment d'arrière-saison oii ils jetaient leurs dernières espérances de joie. Soudain ils prirent un parti que certes ne leur eussent point suggéré les courtisans, accoutumés à porter le Décameron de Boccace en guise de livre d'heures. Jeanne manifesta Tintention d'épouser le seigneur d'Ulfâsa. La disparition de Jacques de

\. Napoli sacra di D. Gesare d*Engenio Garacciolo. Napoli, 1623 4i3-4i5. — Monografia di S. Giovanni a mare per Michèle Radogna. NûpolU 1873, 38. La peinture devant laquelle priait Brigitte n^existe plus.

Majorque sur les champs de bataille espagnols Taulorisait à se croire veuve *. Les querelles des grands vassaux de la couronne, la récente incursion d'Ambroise Visconti dans ses Etats, la forçaient d'endosser son armure plus souvent qu'elle n'aurait voulu. Ses sujets souhaitaient un chef militaire capable de les guider, peut-être même de les protéger, et Jeanne était sûre de l'accueil que son conseil ferait au chevalier suédois. Brigitte apprit l'incroyable nouvelle. On la vit se précipiter chez la reine et lui rappeler que Charles était marié. Jeanne répondit sans se troubler qu'elle était sûre de triompher de toutes les résistances. Déjà la charmeuse avait endormi les scrupules de l'homme qu'elle aimait; déjà elle avait su lui persuader qu'une pauvre châtelaine Scandinave, perdue dans les forêts vierges, au fond de la forteresse d'Ulfâsa, ne pourrait être un obstacle à leur union. Nul dans le clergé de Naples ne savait l'existence de cette femme, et le mariage conclu, on s'efforcerait de le faire valider par le pape.

Au palais de Jeanne, tout se préparait pour des divertissements magnifiques. La cour, les bourgeois, le

1. Quand mourut Jacques de Majorque, c'est difficile à dire. Sdhmonte (11. 448). G. DE Lellis (111. 12). Garrafa (Historia del regno di Napoii. Napoli, Cacchij, i572-132), les Giornali Napoletani, Muratobi {Rer. liai. XXI, 1036). le font disparaître dès 1368. Mazzella (Le Vite dei re di Napoii del sig. S. Mazzella, Napoii, Bonfadino, MDXCIV, 320), rapporte qu'il vécut peu de temps. Biancardi (181) assure qu'il mourut après deux années de mariage, c*est-à-dire en 1368. L'Historia regam majoricensium auctort J. Samblancato XC, donne l'an 1375, que confirme VArt de vérifier les data [III, 829). Marguerite Clausdotter (Chron. 211), parlant de Jeanne au moment de la mort de Charles, assure qu'elle était veuve. En tous cas, Jacques de Majorque quitta Naples dés 1368 et n'y revint jamais.

LA TERRE SAINTE. 4i3

peuple, avides de spectacles, s'empressaient de contribuer à la splendeur des fêtes. A cette heure suprême, Brigitte se tourna vers le Maître du monde ; seul il semblait plus puissant que Tirrésistible Napolitaine. Laisserait-il périr le fils de ses larmes ? Permettrait-il le crime qui pouvait le séparer d^elle dans l'éternité ? Le 24 février, la reine attendit son fiancé an milieu des danses et des jeux ; il ne vint pas, et quand elle l'envoya chercher, son chambellan le trouva sans force et presque sans voix. Durant quinze jours, la fièvre consuma peu à peu la vie du malade, k mesure que son corps s'affaiblissait, son âme énervée renaissait. Près de lui veillaient sa mère et sa sœur; entre elles il vit venir la mort et se tourna vers Dieu avant d'expirer. Lorsque Alphonse de Vadaterra eut recommandé Tâme aux miséricordes du Créateur et du Rédempteur, l'héroïque sainte leva vers le ciel ses mains amaigries, ses yeux qui ne pleuraient plus, et s'entretint avec la Mère des Douleurs, la seule créature dont elle voulait être plainte. Déjà septuagénaire^ elle savait que la vie humaine ne peutse prolonger audelàd'une certaine limite, qui pour elle était proche. Mais quelle serait pour Charles la durée de l'expiation au purgatoire? Quand l'éternité lui rendrait-elle son enfant? L'inquiétude maternelle, Tune des rares épreuves qu'elle n'a pas connues, émut de pitié la très sainte Vierge. Dans une vision, elle parla en ces termes à Brigitte : <c Avant que ton fils eût « rendu l'esprit, je me suis approchée de lui ; je lui ai

< ôté la mémoire des amours terrestres, et sa volonté

< s*c8t unie à celle de Dieu ; j'ai éloigné les démons

< de son âme. Lorsqu'il est entré dans l'éternité, je

« l'ai gardé de leur contact ; je l'ai protégé comme on « protège un nouveau-né à son entrée dans la vie. Plus a: tard tu connaîtras les jugements de Dieu sur ton d fils*. »

Cependant Jeanne de Naples commandait de superbes funérailles pour celui qu'elle s'obstinait à nommer son fiancé. L'archevêque Bernard de Montaure arrivait d'une mission diplomatique près de l'empereur. Il officia lui-même à la cathédrale et chanta l'office des morts en présence de Brigitte, de ses enfants, delà reine, de la famille royale et de toute la cour. Puis line longue procession escorta les restes du chevalier au monastère franciscain de Sainte-Croix, son dernier asile '. Les curieux prétendirent reconnaître sous l'habit des pénitents le roi Jacques de Majorque ' et la veuve du mort * ; mais c'étaient là des rêves d'imaginations surexcitées. Les mères se signaient au passage de Brigitte. Sur ce visage, transfiguré par l'extase, la joie céleste brillait comme une lumière, sans cacher les traces de l'angoisse. Les lèvres de la sainte articulaient

i. Proc. Can. Dep. Kater. et Alfon. Ep, Gien. snp. 19* art. /". 128 r. ti 152 r. Dep, Alf, sup, ai» ari, f, "i^ft v. — Rev, II!. iS. Le sommaire de cet entretien dit que la révélation commença, dès la mort de Charles UifssuD, à Naples, qu'elle se continua durant le voyage de Terre Sainte et s'acheva dans réglise du Saint-Sépulcre. La seule division logique du texte latin est en trois parties. Nous plaçons ici la preoiière, la seconde à Rama, et la troisième à Jérusalem.

2. Italia Sacra auct. F. Dghello, Ven. 1720. VI. 132. — Chiocca-

KELLO, 235.

3. Dans sa déposition («f/p. 19* art. f. 152 r.). Alphonse de Vadalerra affirme que Jacques assista aux obsèques de Charles. L'ancien évéque de Jaen avait sans doute recueilli quelque récit romanesque du peuple napolitain.

4r. P. A. Ling. Den Heliga Birgitta, Sorgespel, Bonnier, Stockholm,

clairement : «Va, mon fils, va, voyageur, vers Celui qui « t'a racheté par son précieux sang, va béni de Dieu et € de ta mère. i> Au moment où la terre recevait le corps de Charles, Françoise de Sabran, comtesse d'Ariano, dont Brigitte donnait en 1366 le fils à Dieu, osa interroger la sainte sur son amour maternel, sur cet amour si désintéressé qu'il ne semblait point se plaindre d'être privé de son objet. « Je ne voudrais pas rappeler mon fils aux calamités de la vie, quand même on m'assurerait qu'il va devenir roi de l'univers, » répondit Brigitte ^

Les Franciscains se mirent en prières sur la tombe nouvelle que recouvrait une dalle de leur monastère, et la sainte s'unit à l'office de leurs voisines, les pauvres Clarisses, qui étaient ses amies. L'une d'elles, sœur Glaire, possédait des reliques précieuses entre toutes : quelques cheveux delà Vierge Marie. A cette heure où, sur les traces de la Mère des Douleurs, Brigitte se tenait debout à l'ombre de la croix, la vieille franciscaine la fit appeler : i Conserve ce trésor qu'il m'a été enjoint « de te remettre, lui dit-elle. Afin que tu ajoutes foi € à mes paroles, je te prédis ma mort prochaine, v En pleine santé, sœur Claire fut aussi tôt rappelée par Dieu. Quanta Brigitte, elle pressait sur ses lèvres la relique sacrée, et la Reine du ciel elle-même lui apparaissait et confirmait l'authenticité de ce don précieux '.

La galère à bord de laquelle les voyageurs devaient

1. Proc. Can. Dep. Ehearis Gard, TkeaU iup. 18* art, f, lOi v. et 103 r. et Alf. Ep. Gien. sup. 33' art. f. 158 r.

2. Extrav. XCXl, — Proc, Can. Dep, P, de Alvaslro sup. 32* art. f. 220 r. etv.

coatinuer leur route vers Chypre^ entrait dans le port de Naples. Le jeudi 10 mars 1372 *, ils s'embarquèrent. La sainte compta tous ses fidèles, sauf ce <r bien-aimé entre tous d destiné à ne plus la suivre, et elle admit parmi ses compagnes une jeune femme espagnole. Trois jours entiers on attendit un vent favorable ; enfin, les voiles se gonflèrent et le navire gagna le large. Le 19 mars, on jeta Tancre devant Messine, où les passagers descendirent. A Tabri des montagnes la vieille cité s'élevait en amphithéâtre au bord de la mer ; un printemps éternel égayait ces contrées, mais le vrai repos des Suédois fut dans les églises. Privés, depuis leur départ, de la présence adorée du Dieu vivant, ils ne pouvaient s'arracher des sanctuaires. Le vendredi saint il fallut cependant reprendre sa route. On mit à la voile pour Chypre. Quelques jours après, une tempête violente s'éleva, et les pèlerins furent heureux de trouver un refuge sur les côtes de Céphalonie. Ilsle quittèrent trop tôt. La mer était dure, longtemps le vaisseau lutta en gardant sa direction ; il la perdit, et pendant un jour et une nuit il erra sans gouvernail, battu par les vagues, c On ne doit rien craindre ea « mer, disait le Christ à Brigitte, si avec soi on a « celui qui arrête le vent, amollit l'écueil, gouverne la u tempête et peut lui ordonner de pousser le navire au « port, h Puis invitant sa servante à lever le regard au delà de Tunivers périssable, le Maître ajoutait : a: Les

1. Momenta quaBdam itineris S. Birgittœ. Scrip. lll, Si 7. Par les jours de fêtes mobiles mentionnés avec leurs dates dans cet itinéraire, attribué à Tancien évèque de Jaen, il est facile de rectifier Terreur du Dta" rium. Elle provient de celle de deux témoins au procès de canonisation (/• 185 r. et v. et 186 r.) qui disent avoir rencontré la sainte à Chypre en 1371.

LA TEBRE SAINTE. 417

€ hommes sont semblables à des bateaux qui voguent <L sur les eaux du monde. Certains de ces bateaux «ont perdu leurs mâts, leurs agrès et leur gouvernail, « qui est Dieu. Ils errent dans les tempêtes de la « vie, jusqu'à ce que, submergés au sein des voluptés, « ils abordent désespérés à Tîle de la mort. D'autres « ont encore leur mât et leur gouvernail, mais l'ancre « maltresse, c'est-à-dire la règle religieuse, est brisée ; « s'ils font irruption, lès flots emporteront le gouver- « nail. Enfin, on voit de beaux vaisseaux, chargés de « voiles ouvertes au vent, intacts, prêts à naviguer, < quel que soit le temps ; ils sont plus forts que Torage (( et résistent à l'écueil, car Dieu les mène ^ >

Encouragée par l'entretien du Sauveur, la sainte restait calme, quoique l'équipage eût perdu toute confiance. Elle décida les passagers et les matelots à se tourner avec elle vers le tout- puissant Seigneur des mers. Aussitôt, l'ouragan, changé en brise légère, fit aborder le bateau à la petite île de Cos, qui, avec ses plantations de limoniers et d'érables, apparaissait comme une oasis sur la mer grise. Les chevaliers de Rhodes possesseurs de l'île, aidaient les navigateurs en détresse; on put donc réparer ses avaries et quitter Cos le 8 avril. Le lundi 12, on gagna Chypre et, toutes voiles dehors, on entra dans les eaux de Baffa, l'antique Paphos. C'était une halte pour attendre le bon vent. Il se leva pendant la nuit, et bientôt la galère jeta l'ancre en rade de Famagouste.

Au cours de ses voyages, Brigitte avait vu nombre

1. Rev, IV. 44 «î/ 48. — Proc. Can. Dep, Alfon. Ep. Gien. sup. 19" art, f. 162 r.

de contrées et de peuples. Pourtant Taspect du port cypriote la surprit. Au milieu de la population indigène pour qui la beauté semblait un patrimoine commun^ s'agitaient les riches marchands génois et vénitiens, les trafiquants de l'Europe entière. Chacun passait, plein des soucis de la terre ; les uns appelés par la volupté, les autres lancés à la poursuite de la fortune. Sur le mont Olympe la statue de l'archange saint Michel remplaçait le temple de Vénus, mais les vrais dieux de File demeuraient l'amour vénal et l'argent.

La sainte n'ignorait pas l'état de ce royaume, indépendant de fait sous la suzeraineté nominale de l'Angleterre. La seconde maison de Lusignan, qui possédait alors les couronnes de Chypre et de Jérusalem, était représentée par un enfant : Pierre II, fils de Pierre le Grand et d'Eléonore d'Aragon. Cette princesse passait pour une mère sans autorité et une épouse sans vertu. Le roi, brave sbldat, dont le courage ne pouvait faire oublier ni Timmoralité, ni la cruauté, s'était rencontré avec Brigitte à Rome en 1368. Il était alors félicité par le Pape de sa lutte héroïque contre les Sarrasins et les Turcs ; tout récemment, la chrétienté venait d'apprendre avec la nouvelle de son assassinat S

Si Brigitte connaissait Chypre, elle n'y était point, non plus, inconnue. Dès son arrivée, elle se vit offrir l'hospitalité au palais. Par amour pour les âmes de la

i. Description de toute l'isle de Gypre» par le R. P. Estienne d€ Lusignan, de la royale maison de Cypre, lecteur en théologie aux Fr. Prescheurs, traduite en français. Paris, 1580. — Histoire contenant une sommaire description des généalogies, alliances, etc., par le R. P. Estienne de Lusignan. Paris, 1579.

famille royale, elle accepta cette invitation, qui lui permettait de rencontrer, outre le jeune roi et la reine mère, Jacques et Jean d'Ântioche, frères de Pierre le Grand et, disait-on, ses meurtriers. La reine et les princes s entretinrent tous trois avec Tétrangère. Eléo- Dore parla de ses ardentes jalousies, des préférences que le roi aflicbait pour la dame de Montolfi, de sa vengeance contre sa rivale, de sa propre trahison à la foi jurée. Elle ne regrettait pas la mort de Pierre le Grand ; elle avoua même qu'elle en était la première cause. Sans altérer la vérité, ce récit pouvait se faire de diverses manières. Eléonore donnait pour excuse de son crime les mauvais traitements et l'exemple du roi ; elle trouvait naturel que les Cypriotes eussent pris parti en sa faveur contre lui. Si Tintervention des grands seigneurs avait exaspéré Pierre, jusqu'à le rendre pour sa famille et pour la noblesse un tyran odieux, était-ce sa faute ? La reine ii* avait eu aucune part au meurtre de son époux, elle désirait même découvrir et punir les assassins. Ensuite elle avait l'intention de contracter un nouyeau mariage et de retourner en Espagne, sa patrie. Brigitte écouta ses hôtes, leur promit des prières et, quand elle aurait reçu pour eux les lumières du ciel, des avis ; elle consentit même à les suivre à Nicosie, l'ancienne capitale de Chypre. A l'ombre d'orangers séculaires, aussi élancés que des arbres de haute futaie, on suivit les ruisseaux rapides et on gagna la ville forte dont les palais, d'architecture gothique, portaient presque tous des écussons français.

Une inspiration soudaine de F Esprit-Saint poussa Brigitte à s'adresser aux habitants de Nicosie. Dominés

420 SAINTE BKIGITTE.

par un sentiment de curiosité, les Lusignan firent aussitôt rassembler les gens de toutes conditions autour de la cathédrale, trop petite pour contenir pareille multitude. En présence de Farchevêque, l'étrangère déclara que Dieu l'envoyait exhorter les Cypriotes à la pénitence. Sans énumérer les iniquités dont ils étaient chargés, elle leur faisait comprendre qu'elle ne les ignorait point, et elle les forçait à interroger leur conscience; puis elle ofirait aux coupables son intercession : € La vengeance divine est proche, » disait-elle avec un accent prophétique. Si vous ne faites pénitence, elle sévira contre vous. » Le plus grand nombre des auditeurs se mit à rire. Les marchands étaient parmi les plus moqueurs. Un riche Génois, Charles Malansei, que ses affaires retenaient alors à Chypre, voulut leur imposer silence. On le tourna en dérision et il ne put se faire entendre que d'un petit groupe de pénitents. Ceux-là se frappaient la poitrine et imploraient les prières de la voyante *. Parmi les plus contrits on remarqua un jeune écuyer et un vieux moine. Le premier se nommait William Williamson ; arrivé depuis peu d'Angleterre, il laissait sa vertu s'énerver sous le ciel trop doux de la Méditerranée. Brigitte lui rappela des joies

meilleures que celles dont il devenait l'esclave et lui permit de se joindre à ses compagnons de voyage.

L'autre était le franciscain Martin d'Aragon, secrétaire de la reine. Malgré tous ses efforts et ses vœux de religion, il ne pouvait rompre avec le siècle ; Bri-

\. Proc. Can. Dep. Kar. Malansei sup. 28« art. f, 185 r. GviW. GuilUtson scuUfer de Anglia et Magni Petrisup. 29» art, f, 185 v. 186 r. eHlOr.

gitte rafifermit son courage et lui ccorda aussi la faveur de l'accompagner en Terre Sainte.

A cause de son caractère épiscopal, dont rien ne pouvait le dépouiller même après qu'il eut renoncé aux honneurs de l'Eglise, Alphonse de Vadaterra exerçait, contre son gré, toute autorité sur ses compagnons de route. Brigitte ne subissait pas seulement cet empire d'une manière extérieure. Sans se dérober à l'obéissance envers maître Pierre, elle soumettait sa conscience à l'évèque espagnol. Au moinent de quitter Chypre , qui était le vrai point dé départ du pèlerinage, et la dernière étape en venant d'Europe, la Mère de Dieu l'entretint longuement de son nouveau directeur; elle lui définit même les rapports qui devaient régner entre eux. « Cet évêque est mon « ami, déclarait-elle. Il doit t'aîmer comme sa mère, « sa dame, sa fille et sa sœur. Comme sa mère, en rai- (( son de ton âge et des conseils que tu lui donnes ; « comme sa dame, à cause des grâces exceptionnelles « que tu reçois de Dieu et des révélations par lesquelles « lu fais connaître les secrets de l'infinie Sagesse; « comme sa fille, parce qu'il t'enseigne, te console et te « pourvoit des biens les plus utiles ; comme sa sœur, « puisqu'il t'avertit de tes fautes et que ses paroles et « son exemple te poussent à la perfection. 3>

Depuis soixante-dix ans qu'elle vivait sur la terre, Brigitte s'était pliée à diverses directions. Sa jeunesse, mêlée à toutes les affaires de la famille et du siècle, trouvait un guide dans le savant chanoine Mathias qui, par état, restait lui-même au milieu du monde, soumis aux multiples devoirs de la charité. Plus tard, quand

le Seigneur avait appelé sa servante à fonder un ordre religieux, il l'avait mise sous la main du prieur d'Alvastra, moine dégagé de tout souci terrestre, séparé des intérêts temporels par sa règle et ses vœux. Quant à maître Pierre de Skeninge, il appliquait plutôt la loi dictée par autrui, qu'il ne prenait lui-même d'initiative, ce n'était point un direèt^r, c'était le confesseur, toujours présent, envers lequèi4«rsainte avait le mérite de la soumissidh quotidienne. Maintenant, Brigitte se voyaitconfiée k un homme qui joignait à la connaissanéedu monde et de la vie religieuse, la per fection réservée aux évéques par la dispensation de l'Esprit-Saint.

Comme tous ceux qui ont passé quelque temps en ce monde, Alphonse de Yadaterra ne connaissait que trop le spectacle humiliant de la décadence humaine. Il avait vu comment de grandes intelligences s'obscurcissent et commencent à déraisonner, avant de s'éteindre dans l'impuissance. Il était familier avec cette usure de la volonté que bientôt les caprices gouvernent en maîtres. Il avait assisté à la lutte que se livrent chez les vieillards le dégoût du temps et la crainte de l'éternité, alors que l'ombre de la mort s'étend sur la vie pour la glacer, alors que le terme, devenu proche, semble un abîme où, malgré sa résistance, on est entraîné par l'implacable fatalité. Son expérience n'ignorait pas comment se détruit et s'anéantit l'être humain. Quel contraste avec Brigitte ! Certes elle connaissait bien l'ennui de la vie, l'inexorable tsedium vitm qui tôt ou tard atteint les fils d'Adam,et la tristesse sous laquelle faillit succomber Notre-Seigneur lui-même au jardin

des Oliviers. A son expérience n'avait échappé aucun des pénibles sentiments dont les racines, ensevelies au fond de nos cœurs, croissent et empiètent sur nos désirs, nos ambitions et nos joies, jusqu'à ce qu'elles absorbent ce qui est de la terre. Pas un mortel ne s'y dérobe, à l'exception de ces êtres frivoles, qui semblent demeurer dans une perpétuelle enfance, indifférents à tout, sinon à leurs hochets. La septuagénaire n'aimait plus rien de ce que le monde peut donner. Elle aimait les âmes que Jésus-Christ veut racheter, et Lui par-dessus tout. Tant qu'ici bas il serait un objet de haine pour les impies, de scandale pour les aveugles, de contradiction pour les incertains, tant qu'il y aurait des pauvresde cœuretdecorps à secourir, des pécheurs à racheter, tant que, par amour, les créatures généreuses pourraient participer à la passion et sauver les hommes, la vieille servante du Seigneur aspirerait à le servir. Son corps s'alourdissait, il devenait nn fardeau; la grâce de son imagination, la vivacité de son entretien diminuaient, sa compréhension des choses humaines s'éteignait, mais sa beauté intellectuelle el sa beauté morale apparaissaient resplendissantes ; elle n'était point une ruine minée par le temps, elle se transfigurait. La lumière prophétique, la vision d'en haut tombant sur cette créature privilégiée la formaient à nouveau. La terre ne lui échappait pas; elle savait la dominer. Peu lui importait de la quitter ou d'y prolonger son séjour; sa course, tout orientée vers Dieu, ne devait point être interrompue par la ligne qui brise le temps au seuil de l'éternité. L'évèque de Jaen aiderait son âme à progresser encore dans la charité, jus-

qu'à ce qu'elle atteignît le degré de perfection que le Christ voulait trouver en elle.

Moins de quinze jours après avoir pénétré dans le port deFamagouste, la galère des pèlerins Scandinaves reprit la mer. Brigitte et ses compagnons y montèrent revêtus de l'habit des pèlerins de Terre-Sainte. La robe de bure, brun foncé, était serrée autour de leurs tailles par une corde ; de larges pèlerines retombaient sur leurs épaules, et des croix rouges ornaient leurs grands chapeaux. Les Cypriotes conseillèrent aux femmes de se noircir le visage, afin de ne point attirer l'attention des Orientaux ; mais le Seigneur, consulté par sa servante, déclara inutile un pareil artifice *.

Les princes et Eléonore, qui avaient escorté Brigitte, lui témoignèrent alors le désir de la revoir. Elle promit de s'arrêter à Chypre lorsqu'elle reviendrait de Palestine. Elle y était attirée par ce qui eût éloigné un . cœur moins vaillant : les innombrables offenses faites à son Maître et le péril des pécheurs. Volontiers son adieu à la reine de ce royaume splendide, riche et florissant, eût été la parole du roi de l'Ancien Testament à Abraham : « Donnez-moi les âmes et gardez tout le reste ^. »

Au départ de Chypre, un vent favorable enfla les voiles de la galère et poussa les pèlerins vers la côte de Palestine. Déjà on entrait dans la dangereuse rade de Jaffa, quand des chocs terribles ébranlèrent le navire; sa quille avait heurté un écueil, son flanc entr'ouvert

Page 1