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laissait pénétrer Teau, bientôt il allait s'engloutir. L'évêque Alphonse se précipita dans la chambre des femmes et se hâta de les faire monter sur le château. De toutes parts s'élevaient des cris de terreur ou des lamentations. Pour alléger la galère, et lui donner une chance de se relever, on jetait à la mer, avec la car^ gaison, les petites caisses des passagers ; leur vie était menacée, leurs biens perdus.
Appuyée sur le cœur de Brigitte, Catherine mettait sa confiance en sa mère. Parfaitement maîtresse d'ellemême, la sainte, avertie par une vision céleste, ne se préparait point à la mort : a Personne ne périra, » ditelle. En effet, personne ne péril ; une petite barque recueillit les pèlerins et les conduisit à terre. Lorsqu'ils abordèrent au rivage, ils possédaient pour toute fortune ce qu'ils portaient sur eux. Alphonse, dont les livres étaient au fond de la Méditerranée, se souvint alors de tout ce que la sainte l'avait obligé à laisser en Italie. Il s'approcha d'elle, afin de la remercier, et surpris de l'expression joyeuse de son visage, si différente des physionomies consternées qui l'entouraient, il l'interrogea : « Mon fils^ lui répondit-elle, je « rends grâces à Dieu de ce qu'il m'a jugée digne de « souffi*ir quelque chose pour lui*. » Arriver pauvre sur cette terre de Palestine, oii son divin Maître avait vécu dépourvu de tous les biens d'ici-bas, était doux à la tertiaire franciscaine.
D'ordinaire, les pèlerins attendaient dans leur galère
l. Proc. Can. Dep. sor, Praxedls de Yspania /". 83, v. Magni Pétri et KaUHnœ, sup. 19' art. f. 108 et 129 r. Alfon, tup. 19» et 28' art. f, 152 r. et V. et 155 r,
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que le gouverneur de Jérusalem, le père gardien des Franciscains et Témir de Rama^ se fussent entendus pour leur envoyer une escorte et des montures. Les Suédois et les trois Espagnols passèrent quelques jours dans la ville de Jaffa, à laquelle les Hébreux avaient donné un nom digne d'elle, en la nommant la Belle. Calme, riante, la vieille cité orientale s'étendait entre la mer azurée et la plaine de Sàron, unie comme la mer.
Lorsqu'on put partir, Brigitte dut se résoudre à monter sur un âne. Le pèlerinage à pied aurait mieux répondu à son désir; mais l'escorte était à cheval, et la crainte qu'inspiraient les Arabes empêcha les voyageurs de se disperser. Ensemble ils traversèrent l'admirable forêt d'arbres fleuris qui commence aux portes de Jaiïa; ils en respirèrent les senteurs enivrantes; ils admirèrent, comme le prophète Isaïe, le lis et le narcisse des vallées. Quelques années plus tôt, ils eussent été défendus par les Templiers, dont le manteau blanc et la croix rouge semblaient encore errer à l'ombre des palmiers ; mais la France avait anéanti cette œuvre des croisés, et le Temple qui profilait, au couchant de la vieille ville de Rama, ses ogives ornées avec une élégance tout arabe, était silencieux et désert.
Au milieu d'une oasis de nopals et d'oliviers, Brigitte reçut l'hospitalité des Franciscains établis à Rama depuis soixante-seize ans \ et elle obtint du père gardien
1. Gaida Indicateur des Sanctuaires et Lieux historiques de la Terre Sainte, par le Fr. Liévin de Hamnet Franciscain résidant à Jérusalem, 3« éd. Jérusalem, 1887. 1, 114 et 115.
le plus précieux des viatiques : la sainte Eucharistie. Dans la patrie de Joseph d'Arimathie, dont les mains avaient enseveli le Sauveur^ la sainte se souvenait de Tensevelissement de son fils bien-aimé ; elle se demandait s'il était appelé aux joies éternelles : c Tu vas c< assister à son jugement, dit la très sainte Vierge, (( apparaissant à l'affligée ; afin que tu comprennes « ce spectacle surnaturel du monde des esprits, il se « déroulera pour toi selon la marche du temps et € sous des formes perceptibles par les sens. » Un palais où Notre-Seigneur régnait entouré de sa Mère, des milices angéliques et des saints, s'ouvrit. L'àme de Charles, terrifiée, presque aveugle, et pourtant consciente de son état misérable, y apparaissait figurée par un nouveau-né. Un ange et un démon la gardaient. Le démon se plaignit de ce que, contre toute justice, la Reine du ciel avait étendu sa protection sur le pécheur. La très sainte Vierge répondit elle-même à Satan : « Tu as l'intelligence de l'éternelle justice, quoique ft dans ton libre arbitre tu préfères haïr Dieu à Taimer; tt je te déclare donc qu'il m'appartient de présenter i( cette âme au tribunal suprême. Elle a eu un tel « souci de mon honneur et de ma gloire que pour que « je n'en fusse pas privée elle aurait subi tous les supc plicesy même ceux de Tenfer. >
L'àme avait aimé la Mère du Christ plus que soimême; l'esprit de ténèbres le reconnut; mais si cela lui valait la protection de Marie à l'heure dernière, l'heure du jugement devait livrer ce pécheur à l'enfer. Tourné vers Dieu, Satan accusa le mort d'avoir suivi la volonté qui Tentrainait à l'orgueil et aux folles joies. L'ange
gardien s'interposa : « Quand la mère de Charles voyait « la volonté de son fils portée au péché, répliqua-t-il, (c elle implorait la pitié du Seigneur par d'infatigables « prières, par d'incessantes bonnes œuvres, jusqu'à ce « que, plein de repentir, il confessât ses fautes.
« — Je vais énumérer les péchés de cet homme ! >' s'écria le démon. Mais dans le livre accusateur tout était effacé, et la matière des fautes et le temps et le lieu.
a — Les larmes de sa mère lui ont obtenu la contrition et ont tout lavé, reprit l'ange.
d — Et sa paresse el sa lâcheté à réparer le mal et à <i faire le bien? » continua l'esprit de ténèbres.
Tandis qu'il cherchait en vain ses preuves, l'ange répéta : les larmes de sa mère ont tout détruit.
(r — Les indulgences n'ont point effacé ses péchés « véniels, criait Satan ; j^en ai inscrit plus de mille mil- « liers.
« — Il a abandonné ses biens et ses amis afin de faire (( des pèlerinages, dit l'ange, montrant aussi que tonte « trace des péchés véniels de Charles était anéantie, a Pour l'amour de sa mère. Dieu a pardonné.
« — Mon cœur garde une accusation que nul ne « saurait détruire, assura Lucifer. Cet homme possédait « des biens injustement acquis, il le savait, et ne les a « point restitués.
« — Les aumônes de sa mère ontplaidé pour lui, l'é- « pondit l'ange ; Dieu a permis qu'avant sa mort il ail (( promis de rendre à chacun ce qui lui était dû. Ses « héritiers tiendront ses engagements.
« — Si je ne puis le punir de ses péchés, s'écria enfin
LA TERKE SAINTE. 429
« le démon, je le châtierai du moins de ses omissions. <r — Il est écrit : on donne à celui qui demande ; '< on ouvre à qui frappe avec persévérance, répliqua « Fange. Or voilà plus de trente ans que sa mère « frappe pour lui aux portes des miséricordes divines. c< Grâce à sa mère terrestre et à sa mère céleste, la c Vierge Marie, grâce à l'intercession des saints qu'il « aimait, le chevalier, appelé par la mort, s'est trouvé « prêt. Brûlant d'amour pour Dieu, il n'avait qu'un « désir : exposer sa vie contre les infidèles, et délivrer € le saint sépulcre.
« — Du moins je diminuerai sa couronne, vociféra Satan.
« — Non, répliqua l'ange ; ceux qui ont triomphé < d'eux-mêmes participent à la couronne céleste qu'a « remportée la nature humaine du Christ.
« — Malheur à moi! s'écria le démon ;j*ai tout oublié, 9 jusqu'au nom dont le chevalier était baptisé sur terre. « — Maintenant, assura Tange, le ciel le nomme le « fils des larmes I »
Le fils des larmes de sa mère, tel était le nom que Charles devait porter durant une éternité d'amour et d'infinies félicités. La tendresse maternelle de Brigitte avait pu s'unir aux mérites duRédempteurpour racheter son enfant. Partout, dans les entraînements, dans les périls, la sainte avait poursuivi le pécheur: humble, lorsqu^il s'abandonnait à l'orgueil de la vie ; austère, lorsqu'il laissait les voluptés séduire ses sens ; ferme, persévérante, en présence des défaillances de sa volonté et des capitulations qu'il faisait avec sa conscience. Sous le regard miséricordieux du Seigneur, ces deux
existences s'étaient pour ainsi dire confondues. Comme les flots capricieux, vagabonds, stériles des torrents se jettent dans les fleuves aux eaux dociles et fécondes, le cours des jours du flis s'était perdu dans le cours des jours de la mère. Le Juge ne voulait plus les séparer.
Un hymne de reconnaissance s'éleva du cœur de Brigitte ; une joie que le monde ne sent ni ne comprend le remplit. Pourtant elle nesavait point encore si son fils bien-aimé partageait la gloire éternelle; la vision s'était eflacée avant que le Juge eût prononcé son arrêt.
Peu après avoir quitté Rama, les pèlerins entrèrent dans les montagnes de Judée. Chaque pas réveillait en eux les souvenirs de l'Ecriture, familiers à leur mémoire. Ici la demeure du bon Larron dont le repentir et le témoignage consolèrent Jésus-Christ; plus loin la sombre vallée du Térébinthe où David, « figure du fort entre les forts, » extermina Goliath ^ Enfin, après l'ascension pénible d'un grand entassement de rochers, la caravane parvint sur les hauteurs d'où apparaît la ville sainte. Tous tombèrent à genoux sans dire une parole. Devant eux était la fille de Si on assise à l'ombre de ses noirs cyprès, dominant un paysage désolé où les pierres du sol se confondaient avec celles des ruines. Comme au temps de Jérémie, elle était captive, sans consolateur, sans repos, pleine d'angoisse et d'amertume entre les mains de ses persécuteurs ; impure, oppressée par le poids des infidèles, ensevelie ainsi qu'une morte dont rame s'est affaissée. A l'exemple de leur divin Maître,